Point de vue : Harry
"Tu te souviens d'Harry ?", Charlie s'adressait toujours à Adrien avec la même neutralité.
"Possible, mais toi je suis à peu près convaincu de t'avoir jamais vu avant aujourd'hui. D'où est-ce que tu sors ?"
"Tu vas vite le découvrir"
"T'es quoi, le nouveau mec de Mia ? Elle te laisse la baiser pendant ou après Harry ?", j'étais dégoûté par les propos d'Adrien mais je craignais surtout que Charlie ne réagisse face à cette provocation qui jouait sur sa corde la plus sensible. Pourtant, il se passait tout l'inverse, je le regardais répondre avec le même calme olympien et de façon toujours plus imprévisible.
"Quelque chose comme ça, Adrien. Mais si tu veux mon avis, ça devrait être le cadet de tes soucis en ce moment". Pendant qu'il parlait, Charlie sortait un à un le contenu de son sac sur la table située à sa droite. Adrien avait regardé avec appréhension en constatant les effets plus ou moins hostiles qui apparaissaient successivement. Charlie ne montrait toujours aucune émotion.
"Qu'est-ce que tu me veux, putain ?"
"Dans un premier temps, la même chose que te demande poliment Harry depuis quatre ans. Que tu foutes la paix à Mia", Charlie changeait de position pour mieux observer Adrien et ses réactions.
"Et dans un second temps ?"
"Ça, c'est pour la fin de soirée. On va discuter d'abord du premier temps si tu veux bien", j'avais vu Adrien se tordre d'appréhension. Je trouvais aussi que Charlie ménageait très bien le suspense et je ne pouvais pas m'empêcher de partager le sentiment d'Adrien en ce moment bien que je n'ai aucune compassion pour cet homme.
"Donc. Ça fait quatre ans que tu t'acharnes et quatre ans que Harry te préviens de ce que tu risques en continuant de la harceler. Malgré tout, tu te pointes comme le dernier des abrutis aujourd'hui devant son appartement. Qu'est-ce que tu n'as pas compris dans les avertissements d'Harry ?", l'ambiance devenait de plus en plus pesante et je commençais à sentir les enjeux de cet échange. C'était quitte ou double : si Adrien maintenait sa position, je pouvais craindre les suites dramatiques de la soirée.
"Harry peut aller se faire foutre et il faudra plus que ta mise en scène à la con pour me faire changer d'idée", Adrien avait répondu avec aplomb et je regardais Charlie froncer les sourcils et rester silencieux un moment de sa réponse.
"Dans ton esprit tordu, qu'est-ce que ça veut dire ? ", Charlie avait baissé le visage durement à la fin de sa réplique en gardant son ton hivernal.
"Qu'elle finira par m'ouvrir de nouveau ses cuisses", j'étais pris soudainement de nausées à cette nouvelle réplique et je regardais Charlie répondre le premier avec calme et dégoût.
"Ça n'arrivera jamais, Mia ne veut plus rien avoir à faire avec toi",
"Je me passerai de son accord dans ce cas", Adrien avait détourné le visage de Charlie et m'avait fixé droit dans les yeux à sa réponse. Cet homme me haïssait et il voulait me faire vriller. Sa menace insoutenable venait effectivement de me glacer le sang et de me faire péter les plombs. J'avais atterri sur lui en une fraction de seconde et j'avais été incapable de retenir mes coups alors que je m'étais donné pour mission d'être le garde-fou ce soir. Je n'avais pas pu y résister car cette phobie était viscérale quand il s'agissait d'elle. Je l'avais protégé de ce danger depuis notre première rencontre. J'avais réagi instinctivement en voyant ce croate oser un geste vers elle, cette inconnue qui allait devenir ma plus précieuse amie. J'avais vu beaucoup trop d'hommes affamés baver sur elle pendant toutes ces années. Mia était un objet de fantasme incontestable et elle était une cible privilégiée pour tous les enfoirés de cette planète. J'avais pris très vite l'habitude de la surveiller en soirée et de la raccompagner chez elle en toutes circonstances. J'avais toujours eu ce bon sens et je devenais encore plus fou à cette réplique d'Adrien en me remémorant le souvenir encore très vif de Mia, à la limite du drame sur cette plage au Mexique.
Je finissais pas sentir Charlie me dégager avec force au bout d'un certain temps pour m'obliger à retrouver mon calme. J'essayais péniblement de me ressaisir pendant qu'Adrien me toisait avec une insolence et une impudence incroyable malgré sa position de faiblesse et son visage maculé de sang. J'étais désemparé de constater qu'aucune issue amiable n'était possible avec cet homme.
"On va passer au second temps dans ce cas, plus vite que prévu mais tu ne me laisses vraiment pas le choix, Adrien", Charlie s'était rassis en me voyant reprendre le contrôle de mes esprits. Je le laissais poursuivre volontiers dans son rôle de maître de cérémonie, car je comprenais que contrairement à moi, il était en parfait contrôle de ses émotions et contrairement à moi, il avait un plan.
"Harry m'a montré ce dossier puant tout à l'heure et en le regardant je me suis posé la question de savoir quel genre d'homme était capable de faire ça à une femme comme Mia, et à une femme tout court d'ailleurs...", Charlie venait d'ouvrir le dossier sur la table et incitait Adrien à se replonger dans les éléments.
"J'entends tout ce tissu de conneries sortir de ta bouche et la réponse est évidente, tu es un putain de sociopathe et tu ne comprendras jamais ce qu'on te dit", Adrien encaissait l'insulte.
"Je t'ai dit tout à l'heure qu'on allait vite faire connaissance. C'est Charlie, pour répondre à ta question. Et c'est important que tu saches que je ne partirai pas d'ici tant que tu ne m'auras pas confirmé que tu renonces définitivement à Mia, de ton plein gré ou forcé.
Pense au fait que je ne reculerai devant rien pour t'y obliger et demande toi si ton obsession malsaine pour elle passe avant ta vie merdique ?", je regardais Adrien tiquer face à l'intimidation mais tenir tête encore à ce stade plus avancé des menaces de Charlie.
"Des menaces. Encore. Tu crois que Harry ne m'a pas déjà servi les mêmes conneries pour que je reste à distance de sa Mia ?"
"Harry a passé quatre ans à te traquer sans résultat alors qu'il m'a fallu seulement une heure pour venir te cueillir dans ton appartement pourri. Je te garantis que je suis capable de t'envoyer derrière les barreaux en moins d'une semaine contrairement à lui", cette référence à mon impuissance passée était douloureuse mais je comprenais que Charlie en jouait pour prendre l'ascendant sur Adrien et je supportais donc docilement en silence.
"Et qu'est-ce que t'attends pour le faire ?"
"Mia serait obligée de revoir ta gueule de fils de pute et je n'en ai vraiment pas envie", je m'étais remis en alerte face à la nouvelle vulgarité de Charlie et je regardais d'encore plus près les réactions d'Adrien.
"Et les menaces de mort ? C'est plus d'actualité ?"
"Je ne verrai pas beaucoup Mia en prison et ça aussi ça m'embêterai. Donc je vais plutôt te laisser une porte de sortie inespérée, Adrien, pour éviter ces deux options. À prendre ou à laisser, ce soir. Si tu refuses, je devrais décider entre te laisser pourrir à vie dans une cellule à te faire sodomiser ou t'éclater la tête jusqu'à ce que tu rendes ton dernier souffle", Adrien commençait à montrer des signes de faiblesse, je le sentais désormais inquiet. Il commençait à prendre au sérieux Charlie. Si je ne le connaissais pas, j'aurai aussi considéré très sérieusement la menace face à son allure imposante, son autorité maîtrisée et ses apparences d'homme peu fréquentable qu'il avait soigné avant de partir. J'espérais qu'Adrien cède rapidement avant que les choses n'aillent trop loin car je l'avais déjà largement amoché pour la nuit et je ne savais pas s'il en supporterai davantage.
"Et quoi, j'accepte, je disparais de sa vie et c'est terminé, vous rentrez chez vous ?"
"Pas tout à fait", j'étais persuadé d'avoir eu la même réaction de surprise et d'interrogation qu'Adrien. Charlie aurait dû répondre oui et mettre un terme à tout ce cinéma puisque c'était l'objectif premier de notre visite.
"Je ne repartirai pas d'ici avant de t'avoir rendu le double du calvaire que tu lui as infligé ce soir-là Adrien, pour te faire payer la note et te dissuader de recommencer un jour. Mais si tu veux mon avis ça reste une proposition intéressante dans la position de merde dans laquelle tu te trouves en ce moment", je fermais les yeux en comprenant enfin les projets de Charlie et je restais tétanisé en voyant la suite se profiler.
"C'est écrit dans le rapport que tu en as fait voir de toutes les couleurs à Mia pendant deux heures. Ca te laisse donc quatre heures Adrien pour réfléchir à ma proposition, pendant que je m'occupe de toi et que je te prouve que je suis capable de pire que toi quand il s'agit d'elle", j'ai toujours eu envie de faire payer à cette pourriture mais c'était une autre histoire de l'avoir en face de moi ce soir et de passer à l'action. Je me serais contenté d'un tabassage simple, en bonne et due forme mais Charlie n'avait demandé ni mon avis ni mon aide et il continuait de mener la danse sans une once d'hésitation.
"On va déjà faire ça. Ce serait dommage de réveiller le voisinage avec tes pleurs de fillette", Charlie venait de poser son bâillon sur la bouche d'Adrien à l'aide du chiffon et du scotch qu'il avait posé précédemment sur la table. Il avait clôturé avec une claque ferme sur la joue d'Adrien et je le voyais ensuite prendre en main le rapport de police.
J'avais regardé Charlie lourdement avant qu'il ne poursuive. Il m'avait défié du regard de l'en dissuader et j'avais renoncé. J'avais lu la détermination sans faille dans ses yeux, je savais que rien de ce que j'aurai pu faire ou dire ne l'aurait détourné de ses projets et je n'avais pas mieux à lui proposer dans tous les cas.
"On va commencer par la page 2, ligne 10".
C'est là que le pire de la soirée a commencé. J'étais glacé et interdit face à tout ce qu'il se passait ensuite. J'avais observé Charlie parcourir toutes les lignes du rapport. Je l'avais vu reproduire sur Adrien les sévices décrits un à un, sans état d'âme apparent et en doublant la peine à chaque assaut. Il avait pris le soin de laisser le temps à Adrien de respirer entre chaque session, pour prolonger son supplice et tenir son engagement jusqu'au bout de la nuit. Charlie avait suivi à la lettre les déclarations de Mia. J'avais détourné le regard à plusieurs reprises, pas par empathie pour Adrien mais en ressentant avec effroi un peu plus l'enfer qu'avait vécu Mia ce soir-là. Adrien lui avait infligé plusieurs brûlures, il l'avait noyé plusieurs fois dans l'eau de sa baignoire, il l'avait passé à tabac, lui avait brisé les côtes, il l'avait étranglé jusqu'à la mener à l'évanouissement et il lui avait fracassé le crâne jusqu'à ce qu'elle tombe dans le coma.
C'est tout ce que Charlie s'était appliqué à lui rendre cette nuit, avec sa force de frappe supérieure mais sans jamais franchir la ligne qui l'amènerait directement dans une tombe.
Au bout d'un temps interminable, j'avais fini par ressentir une accalmie. Je voyais Charlie retirer ses poings américains et se laver les mains. Après un rapide contrôle de ma montre, je notais qu'il avait tenu sa promesse des quatre heures et qu'il était parvenu toute la nuit à torturer ce type, avec moi à ses côtés pour le soutenir. Nous avions encore franchi un nouveau stade dans l'horreur récente de nos vies et je me demandais si les choses pourraient un jour redevenir normales. Charlie s'était arrêté avant qu'Adrien ne perde connaissance et je sentais enfin la tension ambiante retomber de mon côté à la fin de sa démonstration de force. J'aurai choisi ce moment pour partir et passer à autre chose mais je voyais Charlie recentrer son attention à nouveau sur Adrien.
"Adrien, t'es toujours avec moi ?", il l'obligeait sans délicatesse à relever la tête, en claquant des doigts et en le giflant pour attirer son attention. Adrien lui fit signe de la tête.
"Ok. Donc, tu te souviens de ce que j'ai dis il y a quatre heures ? Est-ce que tu as pu réfléchir et prendre ta décision ?", Adrien continuait de hocher la tête positivement.
"Je t'écoute. Essaye de parler avec les dernières dents qu'il te reste si tu ne veux pas que je continue. Vite."
"Je vais...foutre la paix...à Mia", j'avais ressenti le soulagement à cette réponse mais Charlie, lui, maintenait sa pression psychologique sans crier victoire et je ne savais pas où il puisait encore la force de continuer.
"Je n'arrive pas à te croire mais c'est sûrement sous le coup des nerfs. Donc écoute, tu sais ce qu'on va faire ? Dans trois nuits, jour pour jour à 4h30 tapante, tu vas me redonner confirmation. Tu enverras un message à Mia dans lequel tu t'excuseras pour absolument tout et dans lequel tu lui diras que tu ne chercheras plus jamais à la contacter", Adrien continuait de hocher la tête, j'étais prêt à déguerpir dans la minute mais Charlie continuait, encore.
"Adrien, j'ai pris ma décision moi aussi au cours des dernières heures. Après avoir bien fait ta connaissance, j'ai décidé que je ne prendrai pas le risque pour Mia de passer par la voie légale si tu changes d'avis. Donc si tu t'obstines à désobéir, si j'entends parler de toi encore une fois, si Mia ne reçoit pas ce message ou s'il arrive avec la moindre minute de retard, je rappliquerai encore plus rapidement qu'aujourd'hui et je te crèverai de la pire des manières", je ne savais pas dire si Charlie bluffait, mais Adrien le croyait.
"Dans trois nuits, 4h30. Note le bien pour ne pas râter l'heure pendant que tu seras sur ton lit d'hôpital. C'est ta dernière porte de sortie. Ne me tente plus jamais Adrien parce que je lutte vraiment en ce moment contre mon envie de te buter. Je n'arriverai pas à me retenir si tu m'obliges à revenir ".
Je profitais de cette conclusion pour détacher Adrien et lui tendre son téléphone pour qu'il puisse contacter une ambulance après notre départ.
Point de vue : Charlie
J'étais rentré sans un mot, je m'étais enfermé dans la chambre en ignorant les regards de Harry qui avait toutefois eu la décence de garder le silence. J'avais été incapable de relâcher la pression et les horreurs de cette nuit et le sujet était resté tabou depuis trois jours.
J'étais encore partagé entre la rage et la détresse en découvrant ce drame vieux de quatre ans. Je comprenais d'où provenait cet instinct protecteur exacerbé de Harry, qui avait vécu les événements aux premières loges et avait eu bien plus à subir que ces images abominables de Mia. Mon cœur s'était brisé de la voir dans cet état, de savoir qu'un homme lui avait fait tant de mal un jour, et le baiser volé et les sourires de Mia il y a trois jours n'avaient pas suffit à soulager ma peine.
Je m'étais senti impuissant et choqué d'abord et j'avais réfléchi à toute allure ensuite pour trouver la réponse à donner au retour indésirable de cette pourriture dans sa vie en entendant les aveux et constat d'impuissance de Harry. J'avais trop entendu parler de ce genre d'homme au cours de ma carrière, je savais qu'il aurait profité encore longtemps des failles du système pour continuer de la persécuter jusqu'à ce qu'un nouveau drame survienne. Ce n'était pas une affaire que je pouvais régler sereinement en justice comme au Mexique. La situation était déjà très claire dans mon esprit au moment où je recevais le message de Franck avec l'adresse de cet Adrien. Je devais tirer avantage de mon statut d'inconnu et de ma supériorité physique pour faire comprendre à cet Adrien qu'il avait à faire à un opposant sérieux, capable d'aller plus loin que lui pour Mia. Je n'avais rien laissé au hasard pour provoquer la crainte chez cet homme et j'avais eu toutes les difficultés à tenir ce rôle d'homme dur et inflexible et à poursuivre cet échange musclé. Je détestais la violence, je détestais ces regards choqués et désapprobateurs de Harry mais j'avais trouvé la force de résister grâce à ce dossier que je n'avais pas quitté des mains et qui me rappelait les enjeux de tout ce chaos. Je savais que j'aurais envie de vomir à chaque occasion en repensant à ce que j'avais été capable de faire à cet homme mais j'aurai recommencé à première demande pour la protéger.
Le rendez-vous que j'avais fixé à Adrien était aujourd'hui. Nous avions proposé innocemment à Mia de visionner chez nous une de ses sagas préférées pour être à proximité de son téléphone à l'heure souhaitée. Elle venait de s'endormir dans mes bras et je sentais Harry se tendre lui aussi en voyant l'heure limite approcher. Si Mia recevait ce message dans une minute, je pouvais considérer que j'avais réussi à marquer Adrien au fer chaud et à le sortir de sa vie. J'avais continué de tenir Mia désespérément contre moi et je voyais finalement son vibreur s'activer et le message s'afficher. Ma stratégie avait payé et c'était terminé. Je pouvais enfin respirer et je recevais volontiers la poigne ferme et silencieuse de Harry sur mon épaule en signe de victoire et de soulagement.
Je n'ai pas pu m'empêcher d'emporter Mia jusqu'à ma chambre cette nuit, en espérant pouvoir la rejoindre dans son sommeil paisible. Je l'avais regardé une dernière fois et j'avais repensé en dernier lieu à cette haine que j'avais lu sur le visage d'Adrien en l'entendant parler de Harry. Je m'étais reconnu honteusement dans cette jalousie. La sienne l'avait conduit à cette déferlante de violence sur Mia et je me jurais de prendre sur moi à l'avenir et quoiqu'il m'en coûte pour ne plus jamais rappeler ce souvenir à Mia et les laisser, elle et Harry, vivre comme il l'entendait cette amitié aussi troublante soit-elle.
