Chapitre 22

Falaise

- Je retire ce que j'ai dit, je suis un trouillard, dit Jaime en reculant pour ne pas voir le bord du Mur. Vas-y toute seule, je te regarde.

- Le baptême de vol est prévu pour deux personnes, rétorque Brienne en le retenant par le bras. Tu ne te défileras pas.

- Je peux toujours t'envoyer mon frère. Ou te rembourser la deuxième place. Mais pas ça.

De sa main unique, Jaime tente de se démêler des attaches. Les professionnels se sont éloignés depuis quelques minutes, dès qu'ils ont vu qu'il commençait à paniquer. La politique de la maison est de ne forcer personne, et Brienne leur en ait reconnaissante, car elle sent bien qu'elle va avoir assez de mal à rattraper le coup sans avoir en plus un membre du staff sur le dos.

Cette initiation au parapente est une idée de Tyrion, qu'elle n'a pas trouvée si mal. Elle aurait juste préféré savoir que Jaime était sujet au vertige avant qu'ils ne se retrouvent tous les deux au sommet du Mur, harnachés pour le décollage. Il fait un froid supportable, d'après la jeune femme, mais Jaime dirait qu'il fait moins 8 000, s'il n'était pas déjà occupé à paniquer. Il en tremble presque, le regard fou. Si Brienne ne le tenait pas, il aurait déjà refait dans le sens inverse tout le trajet qui mène à l'ascenseur. Peut-être serait-il même dedans, en route pour le sol.

C'est pour un pari qu'il a accepté de l'accompagner. Mais clairement, ça n'a plus rien d'une bonne idée.

Brienne soupire, et relâche un peu sa poigne sur son collègue. L'une de ses mains descend naturellement jusqu'à celle de Jaime, qui bataille toujours avec une attache, et elle l'enserre doucement. Même à travers les gants, Brienne peut sentir les tremblements qui secoue le Lannister. Il parvient à arrimer son regard au sien, malgré la panique.

- Je vais y aller et toi, tu vas donner ta place à Bran, dit doucement Brienne. J'ai vu qu'ils étaient équipés pour les fauteuils roulants, et il n'arrête pas de regarder les départs depuis qu'on est là. Mais à une seule condition : je veux que tu sois là. Ne me laisse pas me lancer dans le vide toute seule. OK ?

Elle a du mal avec la douceur, lui semble-t-il. Elle manque encore d'entraînement, sans compter qu'elle aimerait se retrancher plus facilement derrière son masque, préserver une distance de sécurité, mais c'est de plus en plus difficile. Depuis la nuit dans la cour du château, c'est presque impossible.

Pourtant, l'idée convient très bien à Jaime, et il semble enfin heureux de voir que les Stark les ont accompagnés au Mur. Brienne perd un peu le fil de la conversation que le Lannister a avec Bran, dont les yeux s'écarquillent comme des soucoupes, mais peu importe.

Peu importe, car le monde s'étire devant elle, le vent s'engouffre déjà dans le deltaplane tandis que le moniteur qui va l'accompagner en tandem lui explique les instructions. Brienne se sent gagner par le stress et l'impatience. Elle s'est harnachée, a enfilé son casque, se tient déjà prête à marcher vers la pente douce aménagée en bordure du Mur. Contrairement à ce qu'elle croyait, le décollage ne se fera pas en se jetant dans le vide, mais en marchant le long de cette pente, jusqu'à ce que le vent ne fasse s'envoler le deltaplane. Le moniteur se chargera ensuite de négocier les virages, peut-être même les figures, au-dessus de la forêt enneigée d'au-delà du Mur. Il n'y a qu'au Nord qu'une telle quantité de neige et de glace se voit déjà, au début du mois d'Août. Les dernières semaines ont passé vite, déjà évanouies dans un brouillard étrange, à la fois douloureux et chaleureux.

Les journées se sont succédées, avec le travail, les excursions à cheval avec les visiteurs, les promenades avec Nyrah pendant son temps libre. Mais aussi, surtout, avec Jaime. Brienne l'a convaincu de continuer à jouer au basket avec les Stark, l'a initié au football (à une version étrange du football, avec des chiens-loups au milieu des cages). Elle a accepté de faire équipe avec lui contre les Greyjoy pendant leurs matchs de babyfoot. Ils ont passé des soirées entières à visionner des films et à discuter autour d'un verre.

En vérité, Brienne a le sentiment que depuis cette nuit glaciale de printemps, Jaime et elle ne se sont pas quittés. Il a toujours cette drôle d'expression quand il la regarde, comme s'il avait peur qu'elle ne se casse en morceaux.

Elle croise son regard au moment où le moniteur de vol lui demande si elle est prête. Jaime s'est entièrement désharnaché et s'est installé à bonne distance, pour ne pas gêner les départs ni trop voir le vide. Le Mur est si haut qu'on le dit souvent à la hauteur du ciel, mais de façon plus réaliste, Brienne a lu quelque part que la structure de glace éternelle mesure deux cents mètres de haut. Un enfer, pour quelqu'un sujet au vertige. Pourtant Jaime est là, et il la regarde sans ciller. Il arrive même à sourire, de la même manière qu'il lui sourit toujours, la nuit, quand ils se retrouvent seuls avec Nyrah, et qu'il la regarde comme s'il… comme si…

Brienne ne sait pas. Elle n'est pas sûre de vouloir savoir, d'ailleurs. Ce serait plus simple si Jaime avait d'autres amis, mais en-dehors de son frère, il ne voit personne d'autre qu'elle. Et c'est avec elle qu'il passe la majeure partie de ses soirées. Il a même pris l'habitude de rester dormir, quand il est plus de minuit et qu'il a trop froid pour traverser le château.

Brienne sourit, les lèvres un peu tremblantes. Une bouffée de chaleur lui gonfle la poitrine, mais la peur lui noue les entrailles, aussi.

Au moment du décollage, sa panique est autant liée au vide sous ses pieds qu'à son collègue.

Mais si Brienne est capable de s'envoler en parapente depuis le Mur du Nord, elle ne se sent pas encore capable de se jeter à l'eau de façon moins littérale. Elle a trop à perdre, de toute manière. Ça n'en vaut pas la peine.

Elle écarte Jaime de son esprit et ouvre grands les yeux pour profiter du monde qui défile sous ses pieds.