Lorsqu'Emma ouvre les yeux, elle est immédiatement aveuglée par les lumières de la chambre d'hôpital. Ces néons puissants la poussent d'ailleurs à se réveiller plus vite que prévu, quand elle réalise où elle se trouve. Très vite, elle tourne la tête sur sa droite et remarque la présence d'Elsa, assise sur une chaise qui doit certainement être inconfortable. Les yeux fermés, le visage appuyé sur son bras, la mécanicienne est endormie, bien que de petites cernes se dessinent sous ses paupières. Emma détaille sa tenue, son jean préféré qu'elle refuse de jeter depuis plusieurs années, ses baskets qui mériteraient d'être remplacés et son éternel sweatshirt d'un concert auquel elles sont allées, quelques années auparavant. Se redressant, la tatoueuse, ne réagit pas en entendant le faible bruit de l'électrocardiogramme derrière elle, pourtant assez peu rassurant.

« Elsa ! Elsa ! » éructe-t-elle à pleins poumons, souhaitant rassurer sa meilleure amie. « Elsa, je suis réveillée, je suis là ! Bon sang, El', remue-toi ! » ordonne-t-elle en se levant instinctivement du lit d'hôpital, ignorant le fait qu'elle ne ressente pas la fraicheur du carrelage sous ses pieds. Malheureusement, la jeune femme aux cheveux argent ne réagit pas, comme incapable d'entendre les cris de la tatoueuse. Emma lui donne alors un coup dans l'épaule, espérant la ramener, mais sa main ne parvient pas à toucher le bras de son amie. Ne réalisant pas tout de suite ce qui est en train de se produire, Emma tente de nouveau de bousculer la mécanicienne, en vain. Soudain, une autre voix l'interpelle, en provenance d'un autre fauteuil, à l'extrémité de son lit.

« Elle ne t'entend pas, » affirme le timbre aigu de l'enfant, simplement assis en tailleur sur la chaise. Pivotant vers lui, Emma découvre avec horreur qu'elle est encore, en fait, inconsciente dans le lit d'hôpital. Du moins, son corps, semble-t-il, n'a pas daigné suivre lorsqu'elle s'est levée en vitesse pour réveiller Elsa.

« Henry ? » s'étonne la tatoueuse, tandis qu'elle observe un peu mieux l'endroit où elle se trouve. Autour d'elle, les murs blancs, dénués de vie, paraissent soudain bien plus menaçants. « Est-ce que je suis… morte ? » comprend-elle, sourcillant d'incompréhension.

Pour toute réponse, le garçon adresse un vague signe de tête en direction de l'électrocardiogramme, indiquant que la jeune femme fait encore partie des vivants.

« C'est pas la première fois que tu sors de ton corps, » dit-il simplement en haussant les épaules.

« Mais d'habitude je suis consciente et volontaire, » rétorque la blonde, qui se doute que son coeur battrait la chamade en ce moment, si elle était encore matérielle. Nouveau haussement d'épaule de la part de l'enfant. « Qu'est-ce qu'il se passe ? Pourquoi t'es là ? » demande-t-elle alors, déjà partiellement au fait de la réponse.

« Comment tu te sens ? » interroge-t-il, apparemment peu inquiet de la situation dans laquelle elle se trouve.

« Je me sens… bien, » affirme Emma en prenant un peu mieux conscience de son état. « Apaisée, je dirais. Comme si… je ne pouvais pas vraiment ressentir de douleur… je crois… »

De l'autre côté de la paroi de la chambre, elle perçoit des voix dans le couloir de l'hôpital. Teintées d'un accent évident, celles-ci parlent d'un évènement tragique et des familles qui attendent des nouvelles de leurs proches.

« On est encore à Londres ? » résume la tatoueuse, tandis qu'Henry acquiesce.

« Est-ce que tu te souviens de ce qu'il s'est passé ?

-Plus ou moins, » admet la trentenaire. « Je pense que j'ai perdu connaissance quand je suis tombée. Mais j'imagine que je ne suis pas ici pour un simple malaise, » réalise-t-elle en adressant un regard à son corps, toujours inerte.

« Non, en effet, » acquiesce le garçon d'un air songeur.

« Mais si j'étais là, j'imagine que ça serait plus douloureux, » suggère-t-elle, déboussolée par ce qu'elle est en train de vivre.

« Mais là, tu ne ressens rien. Tu es apaisée, comme tu viens de le dire, » répète Henry, sûr de lui.

« Est-ce que tu viens me chercher ? » demande Emma, angoissée à cette idée. « C'est pour ça que t'es là ? Parce que je vais mourir ?

-C'est un peu dramatique, venant de toi, » lance-t-il, taquin. « Tu n'es pas morte, Emma.

-Pas encore, n'est-ce pas ?

-Qu'est-ce que t'en pense ? » réplique l'enfant d'un air énigmatique.

« J'en pense que si je suis dans le coma, les nouvelles ne doivent pas être particulièrement bonnes, » affirme-t-elle. « Et que si Elsa est là, c'est sûrement pour une bonne raison.

-Est-ce que tu veux rester, toi ?

-C'est vraiment une question ?

-Je ne te la poserai pas, si ce n'était pas le cas, » répond-il d'un ton sans appel.

« T'étais bien moins mystérieux quand tu venais me voir et me parler de ta mère, » remarque la tatoueuse.

« Au début, ils voulaient envoyer une autre fille. Elle est rousse, et super gentille. Apparemment tu la connais, » explique le garçon. « Mais ils ont dit que ce serait mieux si c'était moi qui venais.

-C'est qui, ils ?

-Ça n'a pas d'importance, » sourit Henry, sans la quitter des yeux. « Mais si tu es là, Emma, c'est peut-être parce que tu dois prendre une décision.

-Entre te suivre ou rester là et vivre certainement les pires instants de ma vie ? »

Une nouvelle fois, le garçon hausse les épaules, comme s'il accordait peu d'importance à ses réflexions. Observant son corps inerte sur le lit d'hôpital, la blonde remarque désormais des brûlures sur ses avant-bras, son buste, remontant jusqu'à l'aube de son visage. Celui-ci porte d'ailleurs quelques hématomes, ainsi qu'une petite cicatrice sur le front. Si elle ne souhaite pas consulter le petit dossier médical déposé sur la table de chevet, elle devine aux multiples perfusions sur son corps que son état est loin d'être encourageant. De toute évidence, la jeune femme qu'elle a été ne sera plus jamais la même. Et les semaines qui suivraient si elle reste s'annoncent plus qu'éprouvantes.

« Est-ce que… j'ai un temps imparti ? Pour prendre ma décision, je veux dire, » bredouille-t-elle quand son regard revient sur sa meilleure amie, toujours assoupie.

« Le corps humain n'est pas éternel, Emma, » ricane l'enfant. « Et même si le temps ne s'écoule pas de la même manière de notre côté, tu ne pourras pas rester plusieurs semaines entre deux non plus.

-Comment c'est, après ? » s'enquit la blonde, risquant enfin la question qu'elle rêve de poser depuis qu'elle a vu Anna disparaître dans la lumière.

« Je crois que tu as déjà la réponse à ta question, » répond simplement Henry. « Je t'ai demandé comment tu te sentais, il y a quelques secondes.

-C'est toujours comme ça alors ? Un apaisement total et un sentiment de bien-être constant ? Plus aucune souffrance ? » résume-t-elle, réalisant que cette perspective est tout de même assez prometteuse. Encore une fois, le garçon hausse des épaules, indiquant qu'il ne lui donnera pas plus de précisions. « J'imagine aussi que c'est très beau ?

-En général, les gens n'ont pas l'air de se plaindre au service après-vente, » déclare-t-il, en référence à leur toute première rencontre.

« Pourquoi est-ce qu'ils me laissent choisir, moi ? » interroge la tatoueuse.

« En me posant la question, tu penses à un rêve que t'as fait il y a quelques mois, » remarque Henry d'un ton calme.

« Ça ne répond pas à ma question, » s'agace Emma.

« Je ne répondrai pas à toutes tes questions, » rétorque le garçon, confiant. « D'ailleurs, je vais te laisser réfléchir en paix, » ajoute-t-il en se levant. « Je reviendrai quand tu auras pris ta décision. » Sans que la blonde n'ait le temps de l'interpeller, l'enfant disparaît de la pièce, comme s'il n'avait, tout simplement, jamais été présent. S'installant à sa place sur la petite chaise, la tatoueuse croise les jambes sous ses fesses et enfouit son visage dans ses mains, espérant que le silence de l'hôpital sera propice à sa réflexion…