La nuit était tombée en Enfer. C'était un mystère que Picarel était curieux de décrypter auprès de Byleth ou de Sytry, en plus de celui du passage du temps chez eux car il ne semblait pas être en lien avec le cycle terrestre. Il n'existait rien non plus de semblable au Paradis, toujours baigné de lumière divine. Désormais, c'était un ciel noir d'encre – du genre vraiment noir – qui les surplombait alors qu'ils gagnaient le territoire d'Asmodée. Aucun éclat argenté pour donner un semblant de lumière… Seuls les braseros qui entouraient l'entrée, vers laquelle ils se dirigeaient, ainsi que les divers éclairages derrière eux en fournissaient.

Le complexe lui-même, que le démon de la Luxure régissait, n'était pas encore visible, caché derrière de hauts murs roses aux toitures à tuiles rouges. Quand Picarel s'était enquis de la raison de leur présence – il n'y avait rien autour de la ville elle-même, alors pourquoi mettre des murs ici ? –, Sytry l'avait justifiée en prétextant que l'objectif était de ne pas heurter la sensibilité des démons les plus innocents. Picarel fut étonné d'apprendre que cela pût exister. Il n'avait pas vu non plus de réel lien de cause à effet mais avait préféré ne pas chercher plus loin, accaparé par bien d'autres détails qui suscitaient tout autant sa curiosité. En particulier, le domaine lui-même. Ce dernier lui paraissait plutôt petit comparé au quartier de Byleth. Chose étonnante car la maison close, qui comprenait une partie cabaret – Picarel n'avait pas compris ce que cela signifiait, car pourquoi y aller si ce devait être fermé ? – était associée à la maison de jeu de Mammon qu'Asmodée cogérait avec lui en sa qualité de surintendant. Ne devrait-ce donc pas être plus grand, au contraire ? Cependant, Sytry lui avait dit de ne pas se fier aux apparences, ce qui avait stimulé son désir de voir l'intérieur par lui-même.

Toutes ces considérations furent vite balayées par le colosse qui se dressa devant eux et leur bloqua le passage. Picarel écarquilla les yeux à sa vue, éberlué, tandis que près de lui, Sytry retenait ses gloussements avec peine. Etait-ce réellement un démon ? Il y ressemblait bien, malgré –

– Oh Byleth, mon chou, tu es là ! On ne t'avait pas vu depuis un bail !

Un sourire charmeur apparut sur le visage de Byleth tandis qu'une main caressante se glissait sur son torse. Cachée parmi les ombres, Achamoth masquait son sourire d'une main gracile bien que ce fût inutile.

– Désolé, j'étais plutôt occupé… je te manquais tant que cela ?

– Bien sûr ! roucoula le vigile, qui accaparait toute l'attention de l'ange.

Et pour cause, Picarel avait eu des attentes très précises sur les gardiens démoniaques, sans doute plus monstrueux et plus effrayants que la moyenne ! Or, l'individu qui se tenait devant eux ne s'y conformait pas du tout. Le démon avait l'apparence d'un humain de grande taille, très musculeux – jusque-là, cela restait encore correct – mais… il portait un costume de magical girl ! Savant mélange de rose et de blanc, il se composait d'une jupe courte et d'un haut au décolleté profond qui dégageait largement ses pectoraux, le tout agrémenté de nombreux rubans. Des mitaines et des bottes montantes complétaient l'ensemble en plus du bâton qu'il tenait malgré sa complète inutilité. Un serre-tête avec des oreilles de lapin surmontait son crâne, entouré de deux couettes de boucles violettes. Seules deux cornes d'un noir profond semblables à celles d'un bouc trahissaient sa nature mais décorées de tresses en tissu colorées, elles perdaient tout leur aspect menaçant. Asmodée était-il au courant de l'apparence de celui qui gardait ses portes ?

Tandis que le démon continuait de minauder auprès de Byleth, pas choqué le moins du monde par cela, et face à ce constat, une seule question s'imposa dans son esprit. Soudain, il l'énonça à voix haute :

– Les magical girls sont tous des démons ?

Dire qu'elles avaient tout un fanclub sur Terre… Un léger silence s'ensuivit, que Sytry interrompit dans un éclat de rire. Il se plia en deux et ses longs cheveux turquoise glissèrent de part et d'autre de son visage jusqu'à le cacher. Picarel l'observa avec inquiétude. Etait-ce… de l'amertume, peut-être ? Sa remarque lui rappelait-elle des souvenirs ? Mal à l'aise, il regretta un peu son initiative malheureuse. S'il était la source de sa tristesse… Puis les trois autres se mirent à glousser à leur tour et Picarel n'y comprit plus rien. Alors qu'il allait leur demander la cause de leur hilarité, perplexe, il eut la surprise de sentir la main de Sytry se poser sur son épaule pour y prendre appui. Le Prince prit sur lui pour lui souffler un non presque inaudible, entre deux rires. Picarel n'eut pas davantage d'explication et même s'il en fut un peu confus, il n'osa pas en réclamer. Pas sûr qu'il en obtînt, de toute façon.

– Qui est-ce ? Ton serviteur ? demanda le vigile en s'essuyant les yeux. On dirait que c'est un cas. D'où le sors-tu ?

– Gasarons, tu sais bien que nombre de mes serviteurs sont des cas, voyons. Et oui, c'en est un – voici Pika. C'est un nouveau, raison pour laquelle il m'accompagne, entre autres. Et d'où voudrais-tu que je le sorte ?

– Un nouveau ! Tu as de ces lubies, ronronna-t-il. Tu veux le présenter à As' ?

– Hm, ce n'était pas vraiment l'idée…

Byleth haussa un sourcil lorsque la main de Gasarons glissa vers son entrejambe pour le malaxer avec douceur, avant que lui-même ne plaquât sa hanche contre la sienne, un sourire entendu sur les lèvres. Picarel observa le geste avec stupéfaction, puis Byleth qui ne se pressa pas pour le repousser. Il se pencha vers Sytry pour lui souffler :

– Qu'est-ce qu'il lui fait ?

Il avait déjà vu des humains faire ce genre de chose mais n'en avait jamais compris le sens. Voulait-il… stimuler son membre pour qu'il urinât ? Mais quel intérêt à cela ? Byleth avait-il des problèmes urinaires ? Sytry pinça les lèvres mais malgré cela, leurs commissures se redressèrent. Il jaugea Picarel d'un air étrange avant de lui susurrer à l'oreille :

– Ca, c'est du domaine privé… mais je pourrais t'en parler davantage à un autre moment et peut-être même te montrer, si tu veux.

Il s'écarta de Picarel qui le considéra avec curiosité.

– Me montrer quoi ?

Sytry haussa les épaules sans répondre, une lueur amusée dans les yeux. Sa moue mystérieuse incita Picarel à abandonner l'idée de comprendre. De toute façon, s'il lui expliquait tout après, il n'y avait pas de mal à attendre un peu !

– Ne t'inquiète pas, mon chaton. Je te rendrai visite plus tard, promit Byleth.

Picarel se tourna vers lui, interpellé par ces paroles. Certes, ce démon était un sujet de curiosité à lui seul mais il n'était pas tellement tenté de lui rendre visite par la suite ! Pour quelle raison, d'ailleurs ?

– C'est promis ?

– Mais bien sûr, tu me connais !

– Mon chou, parce que je te connais, je sais que les trois quarts du temps, tu t'amuses avec As' jusqu'à finir épuisé et tu rentres chez toi sans même penser à moi !

– Je te promets de me préserver un peu et de revenir te voir ensuite, rectifia-t-il alors, amusé.

– D'accord, ronronna Gasarons, satisfait. Et pas de livre !

– Pas de livre.

Au grand soulagement de Picarel qui se voyait condamné à stationner devant l'entrée, le démon-magical girl se décala pour les laisser passer. Après un dernier signe suggestif qui lui échappa, Byleth pénétra dans l'enceinte du domaine et les trois autres le suivirent.

Après la visite du quartier de Byleth et de sa demeure – voire même de la ville démoniaque, du moins de ce qu'il en avait vu – Picarel n'avait eu aucune attente, seulement de la curiosité à l'égard de la propriété du démon de la luxure. Comme ce dernier terme ne lui évoquait rien du tout, de toute façon, il n'avait rien pour exacerber son imagination… Malgré cela, il considéra les alentours avec perplexité. Comme Sytry l'avait sous-entendu, l'extérieur ne rendait pas justice à l'intérieur, qui semblait sans fin. Malgré l'heure tardive, les rues étaient encore très fréquentées. Picarel ne s'attarda pas sur les passants, leurs tenues légères ou leurs attitudes sensuelles, et il ne s'interrogea pas non plus lorsque l'un d'eux finissait par tirer un autre vers un endroit variablement dissimulé, duquel ils entendaient ensuite des gémissements étouffés et des glapissements plus ou moins sonores – il admira seulement leur témérité à affronter l'air frais avec si peu de vêtements. De nombreuses bâtisses colorées, soulignées par les lumières artificielles, se juxtaposaient sans suivre de logique particulière, mais ce n'était pas là non plus ce qui l'interpellait. C'était davantage l'abondance de statues en tous genres qui précédaient les ouvertures, les bâtiments et moulaient les colonnes et les façades, mélanges sagaces d'animaux, de démons et d'humains, qui brillaient par leur nudité et par les positions fantasques qu'ils adoptaient les uns avec les autres. Curieux, Picarel finit par se pencher vers l'un d'eux pour tenter d'en comprendre le sens caché et de le relier à d'éventuels jeux qu'il connaissait – il ne voyait toujours pas de galipettes, à moins que ce ne fussent leurs positions d'atterrissage ? Il dut s'arrêter pour cela, oubliant l'endroit où il se trouvait et les démons autour de lui. Sytry, le premier, remarqua son arrêt et le rejoignit avant de lui attraper le poignet. Il pinça les lèvres en voyant l'objet de sa subjugation.

– Sensible à l'art ?

Il se félicita intérieurement d'avoir réussi à ne pas rire en lâchant la question. Picarel se tourna vers lui et le démon se mordit les joues devant son air ahuri.

– Je ne savais pas que tu étais intéressé par ce genre de –

– Je ne comprends pas – pourquoi toutes ces statues ? Et ça représente quoi ?

Après une seconde d'hésitation, Sytry fut incapable de se retenir plus longtemps et s'esclaffa. Byleth et Achamoth se retournèrent et s'aperçurent alors qu'ils avaient distancé le duo. Le Prince lâcha le poignet de Picarel pour enrouler un bras autour de ses épaules, tandis que de son autre main, il lui tapotait le bras, se remettant avec peine de son fou rire.

– Eh bien, nous aurons beaucoup de choses à discuter plus tard, souffla-t-il lorsqu'il fut en mesure d'articuler des mots.

Picarel lui adressa une moue dépitée.

– Et pourquoi pas maintenant ? Je ne comprends pas, que fait cet humain la tête entre les cuisses d'un bouc et –

– Eh, vous deux ! Arrêtez de flirter et revenez ici, les réjouissances, c'est plus loin ! les interpella gaiement Byleth.

Achamoth gloussa alors que Picarel le fixait avec de grands yeux ronds, sans se rendre compte que Sytry tremblait contre lui, la tête basse et une main couvrant sa bouche. Il s'en inquiéta quelques secondes plus tard mais le jeune démon garda le silence sur le sujet.

– Voyons, tu sais bien que les réjouissances peuvent très bien débuter ici, ou à n'importe quel endroit… où ils veulent, en fait ! rétorqua-t-elle, amusée. Et s'ils veulent en profiter dès maintenant, pourquoi les en empêcher ?

Byleth rit en réponse.

– Flirter ?

Picarel ne comprenait pas le sous-entendu ni ce dont il pourrait vouloir profiter mais son incompréhension était telle qu'il ne sut quelle question poser. Sans rien réfuter, Sytry retira son bras. Ils rejoignirent les deux démons qui conservaient un air goguenard.

– Au fait, où est Asmodée ?

Et surtout, où Nana est-elle susceptible d'être ? se demanda-t-il lorsque le souvenir de son amie et de la raison de sa venue en Enfer fut ravivé par une sculpture de limaces – qui faisaient il-ne-savait-quoi sur une démone nue. Quel sens avaient donc de telles représentations et quel en était l'intérêt ? Il se sentait honteux de l'avoir occultée de son esprit, même un instant, mais préféra réfléchir à sa localisation éventuelle plutôt que de se laisser envahir par la culpabilité. Il y avait tant de possibilités !

– La maison close n'est plus très loin, lui répondit Byleth, l'extirpant ainsi de ses pensées. Tu peux la voir d'ici, d'ailleurs ; c'est le bâtiment immense au bout de la rue.

Picarel écarquilla les yeux lorsqu'il la repéra. Pour être immense, elle l'était, et sa toiture dorée était des plus remarquables. Son portique avait des airs de temple grec mais sa largeur et sa longueur dépassaient le plus grand d'entre eux, et ses innombrables sculptures n'avaient rien à envier à celles du reste du domaine. De hautes portes en marbre rose se détachaient derrière la rangée de colonnes ; ils y firent face après quelques minutes. Nul vigile, cette fois, bien qu'elles fussent largement ouvertes. Ce détail laissa l'ange perplexe ; pourquoi qualifier cette bâtisse de 'maison close' alors qu'elle semblait libre d'accès ? Les notes d'une musique pulsée et dynamique leur parvinrent, ce qui stimula sa curiosité autant que son désir d'amusement, sensations qu'il réfréna presque aussitôt. Il n'avait pas le temps de jouer ! Il devait retrouver Nana, sans doute dans une position délicate. Elle devait être si apeurée et désespérée, à l'heure actuelle…

Ne t'inquiète pas, Nana. J'arrive !