Ces nouilles avaient un terrible goût salé, à se demander si la salière n'était pas tombée dans l'eau de cuisson ou le bouillon. Chaque bouchée lui donnait une soif incommensurable, mais il s'efforçait de ne pas montrer que ce repas était quelque peu ingrat pour son palais.
Benjamin était assis en face la troupe Wright. Il n'était pas à l'aise à la conversation, surtout avec les plus jeunes, mais il voyait que très bien que Phoenix avait à cœur de palier à sa faiblesse, donnant l'impulsion générale de leurs échanges tendant joyeusement la perche à sa fille pour quelques taquineries complices et cocasses à son égard. L'ambiance était détendue, comme le devenait au fur et à mesure le procureur habituellement réfractaire à ce genre de récréation familiale. Il avait d'ailleurs du mal à quitter Vérité et Phoenix des yeux, hypnotisé par leur complicité étincelante, comme si, d'une certaine manière, ils avaient été destinés à se trouver. Aussi, il se demandait vraiment comment Wright avait pu élever seul un enfant sans que personne ne le sache surtout avec les événements malheureux qui ont conduit à son adoption. Comment n'avait-il jamais été mis au courant, ou au moins eu la puce à l'oreille que quelque chose d'aussi importante et grave se tramait chez cette personne qu'il chérissait si fort. Une autre pensée effleura son esprit, prolifique et créatif comme à son habitude : Hunter avait beau ne pas être un expert à la lecture des pensées et sentiments, mais comparé à son histoire personnelle, il se demandait sincèrement comment une si jeune fille pouvait paraître si légère et si épanouie malgré un tel passif. L'abandon de son père, ne pas avoir de famille, se faire aussitôt adopter par un homme brisé mais qui voulait faire de son mieux… Elle ne semblait pas torturée comme l'était Benjamin à un même âge, profondément bouleversé et heurté par la mort tragique de son père. Phoenix et Vérité étaient très complices, partageaient simplement une relation père-fille très profonde. Cela faisait naître une certaine nostalgie qu'il était pourtant si difficile de décrocher chez lui. Hunter était légèrement troublé, ce qui en ajoutait peut-être à son manque de conversation qu'il se reprochait.
« Tu es anxieux Benjamin ? Interrogea la jeune fille.
- Non. Pourquoi me demandes-tu ça ?
- Tu frottes ta baguette avec ton pouce, on dirait que tu es préoccupé. »
Benjamin écarquilla légèrement les yeux. Il ne pensait que son petit malaise serait si perceptible. Jamais son corps, jamais son attitude ne l'avaient trahis au près d'inconnus, et voilà que cette petite !... Dans sa bouche, au goût salé s'ajoutait l'amertume celle de la honte. Quelle impolitesse de faire sentir à son interlocuteur son malaise alors qu'il était l'invité, surtout chez un enfant… Chez cet enfant qui n'était pas n'importe qui pour Phoenix. Percevant l'autopunition que s'infligeait mentalement Hunter, l'autre homme s'esclaffa pour rompre son tourment :
« Ahah ! Je ne te l'ai pas dit c'est vrai. Vérité a un certain talent en plus d'être une magicienne hors pair : elle perçoit de façon très exacerbée les tics nerveux chez les gens… Tu sais, ce genre de petits gestes qu'on fait sans s'en rendre compte.
- Je vois. Je m'excuse sincèrement de te causer du soucis, Vérité. Pour répondre à ta question, disons que tu me rappelles des moments auxquels je tiens beaucoup, souffla Benjamin, un sourire ému apparaissant sur son visage.
- C'est vrai que Papa et toi êtes amis depuis que vous êtes petits ?
- Meilleurs amis même. N'est-ce pas, Wright ?
- C'est vrai, ça ne nous rajeunis pas aïe aïe aïe… »
Vérité regarda les deux hommes, puis porta sa main à son menton, les yeux se déportant sur le plafond. Ses yeux océans étaient remplis de questions et de curiosité.
D'un coup, elle sauta sur ses pieds, plaçant ses poings dans le creux de sa taille, son regard jonglant entre Benjamin et Phoenix. Ils ne savaient pas à quoi s'attendre le premier ne comprenait pas ce qui provoquait une réaction aussi exubérante et exagérée chez elle, et le second, lui, savait que dans les prochaines secondes, les mots qui quitteront les lèvres espiègles de Vérité seront violents de sincérité et de naïveté.
« J'ai entendu Papa te dire « je t'aime » au téléphone ! Vous savez que mentir n'est pas bien ?! » Lança-t-elle finalement, sans aucune pudeur ou moindre réserve.
Benjamin s'étouffa avec sa propre salive, ses joues brûlantes de gêne.
Phoenix s'accouda au sofa, plaçant son visage empourpré dans sa main.
« W-Wright, on va devoir discuter un instant…
- J-J'ai pas fait exprès Benjamin ! »
Vérité se rassied et repris ses nouilles, satisfaite de son intervention. De toute façon, même si elle n'avait pas écouté aux portes, leur amour l'un pour l'autre transpirait de leurs regards et de leurs attitudes malgré leurs efforts pour garder cette part d'eux en retrait. Ce qui lui avait mis la puce à l'oreille, surtout, c'était l'absence de façade sur le visage de son père : jamais elle ne l'avait senti aussi sincère et heureux face à quelqu'un d'autre, jamais elle ne l'avait vu sans sa garde et sa réserve habituelle. Et puis, à chaque fois qu'il parlait à Benjamin, ses yeux s'égaraient sur son corps, appréciant chacune de ses lignes, une par une.
Phoenix se redressa, reprenant son calme, un rire aussi nerveux que content menaçant de s'échapper de ses lèvres.
« Il faut que je t'explique quelque chose, ma puce. Benjamin et moi, on s'aime beaucoup comme tu as pu le comprendre ahah... Mais, on s'est perdu de vue quand tu es arrivée. On a avancé chacun de notre côté, surtout que Benjamin passe beaucoup de temps à l'étranger… En gros, on vient à peine de se retrouver, alors…
- On doit être sûrs que ça fonctionne, acheva l'autre. Et je viens à peine de te rencontrer, Vérité. Ton bien-être fait partie de la balance. »
Vérité déposa son bol, fermant les yeux avant de prendre un air sérieux, dégageant quelque chose presque adulte. C'était ça la maturité singulière dont Phoenix lui avait autant parlé.
« Je me fiche un peu de qui Papa fréquente. Tant qu'il est heureux et qu'il ne se met pas en danger, ça me suffit. On a toujours fonctionné comme ça. Ça ne changera pas pour toi, Benjamin. Si des gens n'aiment pas les relations de Papa, c'est à lui qu'ils le diront, pas à moi… Je ne les écoute pas.
- Et ta carrière ? Demanda le procureur, très sensible à ces questions d'image. Tu sais peut-être que les gens ont tendance à faire des amalgames et à vouloir boycotter des artistes quand leurs proches font des choses qu'ils n'approuvent pas, même s'ils n'y peuvent rien… Encore pire quand il s'agit d'une femme.
- Ma famille a déjà été salie, j'y ai survécu et cela ne me motive qu'à faire mieux ! Alors, la bisexualité ou la pansexualité de Papa… Enfin, je veux dire que je me construirais par moi-même, avec ceux qui m'apprécient pour mes spectacles. Je dois déjà beaucoup travailler pour progresser, donc je ne vais pas m'encombrer l'esprit avec tout ça ! »
Cette insolence, cet égocentrisme… Cette carapace forgée par une fille d'à peine une quinzaine d'années impressionna Benjamin. Il avait des appréhensions quant aux possibles failles de cette dernière : Vérité n'avait plus de famille proche, avait oublié les visages de ses parents et de ses grands-parents avec le temps… Et pourtant, un caractère fort et affirmé se trouvait derrière sa joie et sa spontanéité encore innocentes. Sa naïveté était sa manière de voir le verre à moitié plein, de rester optimiste, de ne pas souffrir des doutes et de profiter de chaque instant, de saisir chaque opportunité et chance qui se présentaient à elle. A cet instant, Hunter venait de comprendre la confiance aveugle de ce père envers sa fille, la force de cette complicité naturelle qui existait entre eux malgré une adoption précipitée il y a cinq ans. Ils étaient père et fille, mais surtout amis.
Phoenix percevait la surprise de Benjamin. Par cette rencontre entre son compagnon et Vérité, il voulait avant tout lui démontrer que cette dernière ne sera aucunement un obstacle à un possible épanouissement de leur histoire. Satisfait et touché par les propos de la petite magicienne – dont il connaissait la sincérité mais ne pouvait s'y habituer –, Wright caressa ses cheveux châtain, dégageant machinalement sa mèche derrière son oreille.
« Vérité, tu as perdu ta boucle d'oreille ? Demanda Hunter, touchant son lobe par mimétisme.
- Oh non, j'en ai que celle-là depuis que je suis toute petite ! Je sais pas pourquoi, mais j'ai l'impression que c'est important. Puis maintenant, le trou de mon oreille droite et rebouché…
- J'ai déjà proposé à Vérité d'aller voir un bijoutier pour lui repercer l'oreiller et lui offrir une nouvelle paire pour changer, mais elle a toujours refusé. Du coup, on a convenu de demander à son père quand il reviendra, sourit Phoenix.
- Mon papa biologique est sur le portrait au-dessus du piano, Benjamin ! On l'appelait Zach. Il m'a appris le lancer de couteau au plus grand désespoir de Papa. »
La soirée dura encore un peu, chacun se posant des questions pour faire plus ample connaissance, pour découvrir la personnalité et le caractère de l'autre. Hunter et Vérité échangeaient beaucoup sur la vie de celle-ci, qui semblait être nullement dérangée de parler avec sincérité sur ce qu'elle pouvait ressentir ou se souvenir de sa famille – n'oubliant pas de faire des gestes affectueux envers Phoenix qu'elle aime tout autant –. Mais, cette curiosité de la part de l'homme assis en face de lui tenta l'adolescente à lui demander des choses plus personnes elles aussi quelque chose que même Wright ne se permettait malgré leur proximité.
« Benjamin, tu parles encore avec tes parents ?
- J'aimerai bien. Ils ne sont plus parmi nous aujourd'hui… Je n'ai pas de souvenir avec ma mère, comme toi, et mon père est décédé quand j'étais encore enfant. Si tu veux, j'ai une photo de lui… Comme tu m'as montré le tien.
- Benjamin… Tu n'es pas obligé de ressasser ça, lui souffla Phoenix, plein de compassion en le regardant fouiller dans son portefeuille.
- Je vais bien, Wright. »
Il tendit à Vérité l'image de son père, Henri. Elle était un peu abîmée sur les bords malgré tout le soin qu'il y portait. Elle l'observa un instant, puis lui rendit avec la même précaution. Il la rangea aussitôt en poursuivant :
« Après, j'ai été recueilli par mon père adoptif et on s'est perdu de vue avec Wright… Puis on s'est retrouvé au tribunal. Ca a été compliqué avec… Avec lui, mais peu importe. J'ai une demi-sœur avec qui je m'entends très bien et ça me va.
- On est un peu pareils alors, sourit Vérité, ressentant la sincérité touchante que Benjamin se permettait.
- On peut dire ça. »
Avec le temps et les échanges, Hunter était détendu, beaucoup plus à l'aise ce que constataient les deux Wright en voyant disparaître les tics nerveux de leur invité. C'était une première rencontre qui s'était vraiment bien passée : pleine de gentillesse, de bienveillance, de douceur et étonnamment complice. Tout le monde écoutait tout le monde, chacun avait sa place dans la pièce, dans la conversation.
Plus la soirée avançait, plus Vérité semblait toutefois s'éteindre, peut-être encore trop jeune pour pouvoir vraiment suivre et rester attentive tard le soir.
« Vérité, si tu es fatiguée, tu peux aller te coucher C'est pas grave.
- Tu es sûr Papa ?
- Ton père a raison : si ton corps te fait signe de dormir, c'est toujours mieux de l'écouter… Répondit Benjamin avec indulgence.
- Bon… Je vous souhaite une bonne nuit alors ! »
Elle se leva – avec un étonnant dynamisme pour quelqu'un d'épuisé – et embrassa son père. Elle fit un signe de la main à Benjamin puis disparu de la pièce, partant en direction de sa chambre à l'étage. Wright se leva aussi, empilant les bols pour les porter à la cuisine. Il revint et s'assit à côté de celui qui lui faisait face depuis (trop) longtemps, déposant sa main sur la sienne.
« Je ne t'ai pas demandé : ça a été ta journée ? Et ta blessure ?
- Un peu pénible par moment, mais elle a été bonne. Et tu sais que je cicatrise toujours…
- Ma dernière question est bête, je sais hmhm…
- Et toi d'ailleurs ?
- J'ai pas fait grand-chose comparé à toi, mais j'ai terminé de nettoyer l'appart' au moins, une bonne chose de faite !
- Je suis fier de toi, Phoenix. »
L'intéressé sourit chaleureusement, ravi d'entendre cette marque d'affection de la part de celui qu'il aime. Il passa son autre main sur sa joue et l'embrassa tendrement : il mourrait d'envie de goûter à ces lèvres depuis son arrivée. Ils se séparèrent et se regardèrent silencieusement, profitant de ces retrouvailles si difficilement obtenues.
Phoenix nicha son visage dans son cou. Contre ses joues brûlantes se trouvait la peau de Benjamin, douce et froide comme à son habitude. Sa respiration ralenti et s'apaisait grâce à l'odeur du Cologne qui avait été vaporisé ici. Elle n'était ni trop forte, ni trop timide comme toujours, soulignant avec une incroyable justesse la prestance et la sensualité noble de cet homme. Phoenix savourait cet accès privilégié à ce bout de peau porcelaine si souvent protégé de la lumière du jour et des regards qui étaient amenés à se poser sur lui. Oui, ce soir Benjamin n'était vêtu que d'une simple chemise noire rentrée dans un jean brut, dont le col n'était pas boutonné jusqu'en haut, révélant beaucoup trop de cette peau translucide de désirait Phoenix depuis si longtemps. Quelle idée de le tenter ainsi avec sa fille à côté s'était-il dit à plusieurs reprises au cours de la soirée, sentant par moment ses yeux être naturellement attirés par ces muscles saillants ainsi exposés.
Le brun se redressa, glissant délicatement ses mains sur ses joues, traçant de ses pouces les délicates tâches rosées qui s'y étaient formées. Les deux hommes avaient leurs regards plongés dans celui de l'autre : les yeux bleus revêtaient un éclat délicat, les argentés débordaient d'amour. Cela faisait si longtemps que Wright n'avait pas tenu son visage ainsi, et Benjamin venait de se rendre compte à quel point c'était un geste qui lui avait profondément manqué. Il savait selon ses souvenirs que Phoenix allait parler, ce qu'il fit. Sa voix était basse, une vraie caresse pour les oreilles une douce mélodie qui faisait fondre le cœur du procureur, ôtant petit à petit quelque substance à ses genoux, déclenchant de légers frissons dans sa colonne. Benjamin était trop pris par ses émotions pour trop se concentrer sur tous les mots qui quittaient ses lèvres, mais quelques bribes lui parvenaient. Un élan de gratitude, de soulagement un peu de surprise aussi quand Phoenix revenait sur l'étonnante honnêteté dont il avait preuve avec Vérité en évoquant son père et Von Karma.
Instinctivement, Benjamin déposa une de ses mains sur une de celle qui enveloppait sa joue, laissant ses sourcils retomber légèrement comme pour lui signifier tacitement et tendrement qu'il n'avait pas besoin de se confondre en remerciements et de le placer sur un tel piédestal. Phoenix pouffa en abaissant son regard, approuvant cette objection silencieuse.
« Tu repars quand, Benjamin ? Reprit-il plutôt.
- Je suis libre jusqu'à demain en fin d'après-midi… Je me disais, peut-être, que si tu étais d'accord, je pouvais rester dormir ici ?
- B-Bien sûr ! Tu veux prendre une douche peut-être ? Je peux te donner du change pour cette nuit.
- Le change me suffit. Merci. »
Phoenix se leva aussitôt, prenant note de son besoin. Benjamin le suivit, son visage trahissant toutefois la fragilité de sa blessure. Cette vision, ainsi que le couinement qui se faufila entre ses lèvres crispées, firent l'effet qu'un coup de massue à l'arrière de la tête chez Phoenix : il avait totalement oublié ce fameux incident tellement Hunter faisait mine de rien. Il se précipita vers cet celui-ci, compatissant et préoccupé. Il leva légèrement les bras comme pour saisir ses mains, mais il referma ses poings en se ravisant, se contentant de baisser la tête pour regarder ses pieds. Benjamin ne comprit pas ce qu'il faisait sur le moment, tout comme Wright lui-même visiblement. Doucement, il saisit ces poignets hésitants, lui suggérant de l'aider à monter les escaliers. Epaule contre épaule, les bras de l'un passant sous celui de l'autre pour rejoindre leurs dos, ils montèrent lentement les marches, veillant à ne pas trébucher malgré la pénombre mais aussi à ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller Vérité qui était partie dormir il y a quelques temps maintenant.
Une fois arrivé, Phoenix se précipita vers sa table de chevet pour y allumer la lampe, baignant ainsi la petite pièce dans une douce lumière tamisée, agréable pour les yeux à une heure si avancée. Alors que Benjamin éteignait son téléphone et le déposait sur un des petits meubles carrés qui bordaient le lit, Phoenix se précipita vers son armoire à la recherche d'un haut suffisamment grand et délicat pour convenir à Benjamin. En effet, avec sa perte de poids de ces dernières années, il était fort probable que la majorité de ses t-shirts soient trop étroits... Et il ne se permettrait pas non plus de lui prêter un vieux vêtement miteux. Finalement, il regroupa un haut imprimé et un pantalon de survêtement et les déposa doucement sur le lit, prenant le temps de regarder son homme à la silhouette délicatement éclairée par la lumière rousse : cette chemise de manufacture fine qui soulignait ses muscles délicats et sa taille naturellement marquée, cette montre argentée qui rappelait sa chevelure, affinant ce poignet fort et masculin, ce jean aussi qui révélait timidement les rondeurs de ses mollets, de ses cuisses et de ses fesses, dont la taille légèrement haute renforçait encore ses lignes élégantes. Sans s'en rendre compte, Phoenix s'était assis sur le bord du lit et ne parvenait à quitter celui qui déboutonnait sa chemise du regard, le plaisir de cette vue se lisant sur tout son visage. Peut-être que c'était un truc d'adolescent de mater avec autant de satisfaction une personne, mais ce vent de jeunesse et de renaissance qui le berçait était trop bon. Dans son monde, il n'y avait que Benjamin dans son monde. Ce foutu Benjamin.
Sentant ce regard se déposer sur son corps, s'attardant sur le moindre de ses accessoires, la moindre de ses lignes réchauffant et alourdissant l'air de la pièce, Benjamin claqua des doigts pour sortir Wright de ses rêves. La surprise se lu sur le visage de ce dernier, puis il soupira en se détournant de celui qui restait quand même assez pudique sur les bords. Phoenix ne percevait plus que le son des fibres qui se relâchaient et que manipulait l'autre, le glissement de cette chemise le long des épaules et des bras du procureur… Il était torse nu, ce bijou que Phoenix avait convoité toute la soirée se révélait enfin. La tentation était trop forte : il ne put s'empêcher, du coin de l'œil, de regarder ces lignes qui avaient raison de lui, qui lui tournaient la tête, qui lui réchauffaient l'âme : un buste développé, une carrure virile mais pas trop dure. Plus bas, on pouvait deviner à la façon dont la lumière retombait sur son ventre les creux légers que formaient ses abdominaux une série uniquement interrompue par une compresse fixée là. Phoenix sourit, se trouvant si ridicule. Il détourna enfin ses yeux de Benjamin et se leva quelques secondes pour descendre son survêtement, se rasseyant presque immédiatement pour en retirer les jambes. Une fois en tenue – qui n'avait certes que très peu changé –, il se glissa sous la couverture, roulant légèrement son oreiller sous ses mains pour mieux en répartir le rembourrage et le poser verticalement contre le mur qui faisait une bonne alternative gratuite à une véritable tête de lit. Avant que Wright n'aie le temps de reporter son attention sur l'homme ô combien séduisant qui se changeait juste à côté, celui-ci le rejoint, préférant néanmoins se coucher par-dessus la couverture, ne voulant inutilement titiller sa cicatrice ni coincer ses jambes dans ce carcan molletonné. Benjamin tourna son visage en direction de celui qui se trouvait presque au-dessus de lui, puis tendit sa main pour passer le revers de ses phalanges le long de cette barbe de cinq jours. Il n'aimait pas la rugosité de celle-ci, mais il ne la détestait pas non plus. Peut-être même que cela lui donnait un charme de père célibataire un poil trop papa poule au point d'être négligé ou que tout simplement cela soulignait cette mâchoire carrée qu'il avait toujours trouvé très élégante et séduisante, contribuant grandement au charisme de Phoenix Wright. Les lèvres de celui-ci se déposèrent sur le revers de ses doigts, y laissant de doux baisers tout en le regardant dans les yeux… Ces perles si expressives, envoutantes, brillantes desquelles toutes les émotions qui habitaient l'homme ressortaient. Il pourrait s'y noyer, et il ne s'en plaindrait pas.
Toutefois, la mine insouciante du procureur s'effaça pour laisser place à la surprise quand Phoenix, en saisissant sa main avec les siennes, passa délicatement son pouce le long de son annulaire gauche un sourire timide et infantile creusant ses joues foncées par le sang qui y affluait. Son cœur venait de battre si fort qu'il eut l'impression de tomber dans le matelas, devinant ce qui risquait de se passer.
« Benjamin, je sais que c'est précipité… Genre vraiment. Mais j'aimerai me marier. Avec toi. Alors… Je sais que je la fais pas dans les règles de l'art mais… Benjamin Hunter, veux-tu m'épouser ? »
