.

Je fixe Jacob alors qu'il attend avec impatience une réponse à sa question. Le changement en lui est pour le moins déconcertant. Il y a moins de quinze minutes il paniquait dans la voiture et maintenant il est devant moi portant la chemise qu'Edward lui a donnée et il n'est plus du tout inquiet.

"Pouvons-nous y aller ?" suggère Edward en haussant, des sourcils interrogateurs.

Je ne sais pas si je l'imagine mais son arrogance sort par tous ses pores.

Sans un mot je commence à aller vers l'entrée et Edward suit mon rythme à mes côtés. Jacob se met entre nous et mon rythme faiblit. Je me souviens combien de fois j'ai regardé avec envie des familles marcher ainsi. Quelquefois chaque parent tenait une main de son enfant et le faisait balancer entre eux. Habituellement je me demandais si Jacob remarquait ce genre de choses et je souhaitais qu'il puisse l'avoir aussi. Il n'a jamais rien laissé paraître et n'a jamais marché aussi étroitement entre moi et une autre personne auparavant.

En le regardant mes entrailles se tordent à l'expression de fierté qu'il arbore. La vitesse à laquelle il s'est détendu dans cette situation bizarre et son expression me révèlent à quel point il a toujours voulu rencontrer son père. Je ravale la honte qui soudainement m'assaille. Quel genre de mère suis-je pour ne jamais avoir vu ce qu'il ressentait aussi fortement ? Ma réticence à lui dire quelque chose sur Edward lui a laissé penser que son père devait être mort.

Nous n'avons pas encore atteint la billetterie qu'Edward sort son portefeuille. Serrant les dents je fouille dans mon sac en tirant mon portefeuille et lui passe devant.

"Laisse-moi," dit-il en me rattrapant facilement.

"Non ça va…" dis-je en ouvrant le portefeuille pour en sortir les coupons de réduction que j'aie découpés hier dans le journal.

"Qu'est-ce que c'est ?" demande-t-il, en me voyant les déplier.

"Je les ai trouvés dans le journal hier c'est une réduction à moitié prix."

Il regarde les bouts de papier entre mes mains comme si son regard avait le pouvoir de les incinérer. "Tu n'en as pas besoin," objecte-t-il. "Je peux payer."

Jacob nous regarde attentivement.

"Merci, Edward," dis-je avec une politesse forcée qui frise le sarcasme. "Mais ce serait dommage de les gaspiller. Ça n'a pas de sens de payer le prix fort alors que je peux les utiliser. Inutile de jeter de l'argent juste pour le plaisir, pas vrai ?"

Son expression s'assombrit mais ses yeux se fixent sur Jacob et sa bouche reste fermée. Je me tourne vers le vendeur de billets et paie nos billets avant de lui laisser payer sa place plein tarif.

Le soleil d'automne jette une lueur brillante et lumineuse sur tout, faisant paraître la journée plus chaude qu'elle ne l'est en réalité. Malgré le vent glacial, le parc grouille de monde alors que nous franchissons les portes. Dès que nous passons les tourniquets, Jacob déplie la carte et la regarde.

Edward est à côté de Jacob et regarde autour de lui comme s'il avait atterri sur une autre planète. Il a l'air si raide dans ses vêtements inappropriés, je me demande s'il se souvient même comment se détendre et s'amuser. Il ne ressemble pas un homme qui l'a fait souvent dans sa vie.

Il baisse les yeux vers Jacob avec une expression pensive puis il me regarde. Réalisant qu'il ne sait pas quoi faire je ressens une pointe de sympathie pour lui. J'acquiesce de manière encourageante espérant que cela signifie que je pense qu'il devrait parler à Jacob.

"Quel type d'attraction aimes-tu?" demande-t-il, en regardant par-dessus l'épaule de Jacob.

Jacob se retourne pour le regarder, de la timidité dans son expression et hausse un peu les épaules. "J'aime surtout les grands mais maman n'aime pas donc je n'ai pas beaucoup de chance d'y aller."

Bien qu'il s'adresse à Jacob, Edward me regarde en parlant. "Eh bien je suis sûr que ta mère et moi pourrions nous relayer pour profiter des manèges avec toi," propose-t-il. "Ça m'est égal qu'ils soient grands."

Jacob tourne la tête vers moi et son sourire joyeux me fait rapidement sourire aussi. Il me jette la carte, montrant avec empressement une caricature plutôt horrible d'un manège en forme d'araignée. "Puis-je aller sur la Tarentule avec…" Il s'arrête net et son visage rougit. "Edward ?" Sa voix est calme et légèrement incertaine alors qu'il prononce le nom de son père.

Instantanément je peux dire qu'il voulait dire papa mais qu'au dernier moment il a hésité. C'est encore un autre rappel des nombreux obstacles que nous devons surmonter avant que Jacob puisse se sentir entièrement à l'aise dans cette situation où nous l'avons plongé.

Hochant la tête, je place un sourire sur mon visage. "Tant que tu es assez grand je ne vois pas pourquoi non."

Dans un geste porté par le volume d'émotion qui le traverse, Jacob jette ses bras autour de moi et me serre fort. "Merci maman." Les câlins sont toujours réservés aux situations extrêmes et celle-ci en est visiblement une.

Ce n'est pas sans effort que j'arrive à contenir mes émotions. Je me recule et lui sourit. "Allez va t'amuser !"

Je relève les yeux et ils croisent ceux d'Edward. Il y a une lueur fugace que je reconnais mais avant que j'aie la chance de m'appesantir dessus elle a disparu.

Il y a eu des fois au cours des années où j'ai succombé à la tentation d'imaginer ce que cela aurait été si les choses s'étaient déroulées différemment – si nous avions pu être ensemble tous les trois. Je n'ai jamais été capable d'imaginer un scénario complet qui semblait juste et ici – dans la réalité de la situation – cela ne me semble toujours pas bien.

Lorsque nous atteignons la file d'attente Jacob se précipite vers la toise. Pour une fois ses cheveux exubérants sont un atout car le préposé reconnaît qu'il répond à l'exigence de stature même si je sais qui lui manque encore deux centimètres et demi.

Montrant triomphalement son bracelet au préposé, Jacob se dirige vers la fin de la file.

"Tu viens ?" demande Edward, me surprenant.

Je secoue la tête et lui fais un signe de rejoindre Jacob qui attend avec impatience. Incapable de mettre le doigt sur l'émotion exacte que je ressens, je détourne mon regard d'eux pendant quelques instants. Je devrais être heureuse que Jacob se soit détendu si vite et semble tout prendre facilement mais la mère en moi ne peut pas arrêter de s'inquiéter qu'il y ait une réaction violente.

Je regarde attentivement le préposé les installer sur leurs sièges, je fais signe à Jacob alors qu'il lève le pouce. Edward ressemble au chat qui a eu de la crème car ses yeux ne quittent jamais Jacob.

Pendant qu'ils apprécient leur tour, je m'assois sur un banc voisin et me force à faire le point sur la situation. Jacob était tellement nerveux et prêt à renoncer à l'opportunité de rencontrer son père à cause de sa tension. Pourtant maintenant il monte joyeusement sur une attraction foraine avec lui.

Même avec la cacophonie de cris et de hurlements qui proviennent du manège j'arrive à discerner la voix de Jacob. Ses cris de joie me semblent plus clairs que ceux de tous les autres et ils me parviennent comme un soulagement mais ma méfiance envers Edward m'empêche d'être vraiment contente de voir Jacob si ouvert et insouciant. Je ne peux pas m'empêcher de m'inquiéter que ce soit si facile pour Edward de vraiment le blesser même s'il n'en a pas l'intention.

"Maman!" crie Jacob, en sprintant vers moi une fois terminé. "Il faut absolument y aller c'est génial !" Il se retourne vers Edward. "Dis-lui," lui demande-t-il. "C'était pas cool ?"

Edward rit et lui ébouriffe les cheveux. "C'était assez spécial," dit-il avec un large sourire.

"Que pouvons-nous faire ensuite ?" demande Jacob, en rouvrant la carte.

"Peut-être que nous devrions trouver quelque chose à manger. Tu as à peine touché à ton petit-déjeuner ce matin… " je suggère.

Les épaules de Jacob s'affaissent. "Je n'ai pas faim," proteste-t-il. "Et en plus si je mange maintenant je ne pourrais plus faire de manège pendant un bon moment. Tu me fais toujours attendre au cas où je vomirais," fait-il remarquer. "Je pourrais quand même prendre une boisson."

Je lui donne de l'argent et il se dirige vers le stand devant nous. "Pas de soda !" lui dis-je. "Prends de l'eau."

"Il a tellement d'énergie," dit Edward souriant, en regardant Jacob courir devant nous. Il se tourne vers moi. "C'est un super gamin. Je suis tellement soulagé que ça se passe si bien."

"Moi aussi." Je suis d'accord et je garde mes yeux fixés sur Jacob. "Il était vraiment nerveux ce matin." Je jette un coup d'œil à Edward qui me regarde attentivement. "Il… euh… il a failli laisser tomber."

Ses sourcils se haussent. "Vraiment ?"

Je hoche la tête. "Cela signifie tellement pour lui," dis-je tranquillement. "Il faut que tu y ailles doucement pour l'instant il est très bien mais il n'en faudra pas beaucoup pour perdre sa confiance."

"Ça signifie aussi beaucoup pour moi." Sa voix contient une légère trace d'affront. "Je ne lui ferai jamais de mal."

Jacob attend toujours son tour et je me laisse tomber sur une banquette pour l'attendre. Edward s'assit à côté de moi.

"Je ne dis pas que tu le feras intentionnellement mais si tu perds ton sang-froid ou…"

"Je ne le ferai pas," grogne-t-il. "Je me suis déjà excusé pour ça." Il passe ses doigts dans ses cheveux et se penche en avant, posant ses coudes sur ses genoux. "Ecoute, ce n'est pas facile pour moi non plus. J'avais peur qu'il ne m'aime pas, qu'il reste derrière toi tout le temps. Je ne sais même pas ce que tu lui as dit de moi ou ce qu'il en attend. Je ne suis pas… habitué aux enfants."

Il déglutit et il y a une longue pause avant que ses épaules se relâchent et il me regarde par-dessus son épaule. Ses lèvres se courbent en un petit sourire. "Ils me font un peu peur."

Quelque chose dans la tendresse de ses yeux et son honnêteté de l'admettre me touche. "Je ne lui ai jamais dit du mal de toi," dis-je. "Et tu fais en sorte que ça se passe bien, essaie simplement de ne pas trop en faire, laisse-le trouver sa place."

Il continue à me regarder, son sourire se fanant doucement avant qu'il ne tourne la tête pour regarder Jacob.

"Que veux-tu dire par 'en faire trop' ?" demande-t-il.

"Eh bien, ce maillot que tu lui as donné... était-il vraiment nécessaire de le faire signer par l'équipe ?"

"Tu as dit qu'il aimait le base-ball, j'ai pensé qu'on pourrait peut-être collectionner les maillots signés. Ce serait… quelque chose que nous pourrions faire ensemble. Si j'avais su qu'il voudrait le porter, j'aurais pu apporter un non signé aussi."

"Tu n'as pas besoin de le couvrir de cadeaux, Edward," dis-je gentiment.

Entendre comment il a réfléchi à tout cela et élaborer quelque chose qu'il espère que lui et Jacob auraient en commun, me le fait apprécier plus que je ne le souhaite. Si le chemin qui mène au cœur d'un homme passe par son ventre, alors le chemin qui mène au cœur d'une mère passe par ses enfants.

"Tu sais, je suis content qu'il se régale," dit-il en me faisant sortir de mon introspection. "Mais j'aurais aimé qu'on se rencontre dans un endroit un peu plus calme, pour pouvoir lui parler davantage."

Il tourne la tête et capte mon expression puis baisse les yeux. "Ouais, je suppose que je ne suis pas vraiment habillé pour cela. J'étais en quelque sorte en pilotage automatique ce matin, tu sais ?"

"Je suppose que tu ne passes pas beaucoup de temps à faire des choses comme ça," dis-je en souriant.

"Je travaille beaucoup." Il soupire, en regardant à nouveau devant lui.

"Définis beaucoup."

"Sept jours par semaine, en général."

"C'est comme ça que tu vis ta vie, maintenant ?" Je dis, incapable de retenir mon ton surpris.

Il pivote sur le banc et ses yeux se plissent lorsqu'il me regarde. "Oui, c'est comme ça que je vis ma vie, Bella. Je travaille sept jours par semaine et j'aime ça, alors flingue-moi. Et toi ? Comment vis-tu ta vie ? En découpant des bons de réduction ?"

Son ton méprisant m'irrite. Mes mains se serrent en poings alors que je bouillonne intérieurement. Qui diable pense-t-il qu'il est, insinuant que je suis pratiquement une ratée pour avoir été modeste ?

"Oui !" Je siffle, en me disant que j'aimerais bien le gifler maintenant. "Je fais ce que je dois faire, pour subvenir aux besoins de Jacob."

"Eh bien, je n'y pouvais pas grand-chose !" il se met debout.

"Touché," je marmonne, en grinçant un peu parce qu'il a raison. Une remarque très pertinente.

Dans mes tentatives de défendre la façon dont j'ai réussi à élever Jacob seule, j'ai fait croire par inadvertance que je suis la pauvre mère célibataire négligée. Ce n'était pas mon intention et je pourrais m'en vouloir de laisser mes émotions prendre dessus.

Je me lève quand Jacob revient vers nous. J'ai envie de me remettre en mouvement. La prochaine heure consiste pour Edward et moi à suivre un Jacob excité, dans tout le parc d'attractions. Edward et lui agissent encore avec un peu d'incertitude mais s'amusent clairement et heureusement toute la conversation entre Edward et moi se fait par l'intermédiaire de Jacob.

Jacob finit par comprendre que j'ai réussi à éviter de faire des tours, et essaie de me convaincre d'en faire quelques-uns. Je n'ai jamais été douée pour les hauteurs et il le sait mais dans son exubérance, il a clairement oublié.

"On devrait passer au Terminator ensuite !" Jacob s'enthousiasme.

"Tu peux y aller avec Edward. Ça ne me dérange pas d'attendre," dis-je en souriant.

"Pourquoi ne pas faire un tour que nous apprécierons tous ?" dit Edward, en regardant Jacob.

"Oui !" dit Jacob, visiblement ravi par cette simple idée. "On peut ?" demande-t-il, en me regardant comme si sa vie dépendait de ma réponse affirmative.

Edward me regarde avec impatience. Je l'imagine tenant un rameau d'olivier et il me semble juste que je fasse de même.

"Bien sûr." Je force les mots.

Enfin, nous nous contentons d'un tour plus calme - bien qu'il semble tourner pas mal - une constatation qui ne m'enchante guère.

En regardant avec scepticisme le petit carrosse, je me demande si nous allons tous rentrer dedans alors que Jacob me presse de le faire. Je monte avant Jacob, laissant Edward entrer en dernier. Edward sourit alors qu'il tire la barrière sur nous.

Il est plus détendu et lentement, l'homme d'affaires qui m'énerve semble disparaître.

Je me détourne de lui alors que le préposé s'approche de nous pour vérifier la barrière.

"Vous devrez changer de place," dit-il, en agitant son doigt entre Jacob et moi. "Le plus léger doit être à l'intérieur."

Dès que la barrière est levée, Jacob se lève et me regarde avec impatience. En regardant l'espace vide à côté d'Edward, mes yeux se ferment brièvement alors que je lutte contre l'envie de descendre du manège. Je me glisse sur le siège recouvert de plastique en veillant à laisser un espace entre Edward et moi mais cela s'avère inutile lorsque Jacob tombe de l'autre côté, me poussant contre Edward.

Le préposé claque la barrière avec un grand fracas et je suis complètement emprisonnée. Ma jambe est pressée fermement contre celle d'Edward, de la hanche au genou et je sens la chaleur de son corps s'infiltrer dans le mien. Je doute qu'il y ait jamais eu un moment de ma vie où j'ai été plus mal à l'aise que je ne le suis en ce moment - et pas seulement physiquement.

Le manège commence à bouger et Jacob rit à gorge déployée lors de notre premier tour, ce qui m'oblige bien sûr de me serrer encore plus contre Edward. Il lève son bras pour le faire glisser à l'arrière du manège. Je sens des muscles durs qui fléchissent lorsqu'il se déplace et brièvement je me demande s'il fait de l'exercice. La course s'accélère et je me mets ma nuque à rude épreuve pour éviter que ma tête ne bascule en arrière.

Je ne suis pas assez forte pour résister à la force centrifuge et ma tête retombe contre l'épaule d'Edward. Jacob glousse à côté de moi, ses mains s'agitent dans l'air mais il n'y a pas le moindre bruit venant d'Edward. Je suis pratiquement nichée dans le creux de son bras, ce qui me semble tout à fait trop intime.

En saisissant la rampe, je me tire vers l'avant pour essayer de gagner une distance bien nécessaire mais je ne peux pas lutter contre la force gravitationnelle qui me tire vers Edward.

"Si tu restais assise, ce serait beaucoup moins douloureux," crie-t-il par-dessus la musique, sa voix tremblant avec le cliquetis de la voiture.

Je me tourne pour le regarder - nos visages sont à quelques centimètres l'un de l'autre. En déglutissant, je détache mes yeux de lui et à la place je regarde devant moi. Jacob rit à côté de moi, en jetant à nouveau ses mains en l'air en se réjouissant de la sensation d'être propulsé si vite. Une fois de plus, je me retrouve projetée contre Edward mais cette fois, sa main s'enroule autour de mon épaule.

"Reste tranquille," insiste-t-il. "Ce sera bientôt fini."

Son souffle est chaud sur mon oreille et même si elle tremble, sa voix a un timbre qui envoie des frissons le long de ma colonne vertébrale.

Dès que le tour est terminé, je saute du manège et me dirige vers la sortie aussi vite que je peux. En regardant autour de moi, je repère un panneau indiquant les toilettes et je me dirige vers les plus proches, en leur disant par-dessus mon épaule de m'attendre.

En claquant la porte du box, je me couvre le visage avec mes mains et j'appuie la tête contre le mur. Mais qu'est-ce qu'il se passe ? Mes émotions sont à fleur de peau. Je craignais que cela puisse être dur pour Jacob et j'étais tout à fait disposée à l'aider à traverser cette épreuve.

Cependant, cela ne m'a jamais traversé l'esprit que cela puisse être plus difficile pour moi que pour lui. Je ne m'attendais pas à ce qu'Edward et lui commencent à se rapprocher si rapidement. Je suis heureuse pour Jacob mais je dois admettre que mon bonheur est teinté de jalousie.

Edward n'a pas seulement eu un effet profond sur Jacob. Une fois à côté de lui je me suis comportée à nouveau comme une jeune fille de dix-huit ans. Trop consciente de la chaleur qui émanait de lui, de la dureté de son corps appuyé contre le mien et quand ma tête était posée sur son épaule, cela a ramené ce sentiment d'appartenance que je pensais avoir oublié.

C'est sûrement les émotions de la journée mêlées à mon manque de sommeil qui me font me sentir si hors de moi. Jacob est heureux - cela devrait être l'essentiel... Oh mon Dieu, Jacob !

En ouvrant la porte, je me précipite dehors, m'attendant à moitié à les trouver partis. Je tourne sur moi-même et je m'arrête brusquement lorsque je les vois s'appuyer contre une balustrade, en pleine conversation. Mon cœur bat la chamade dans ma poitrine. Bien que je ne crois pas vraiment qu'Edward le kidnapperait, c'était stupide de prendre le risque. Je dois me ressaisir et prendre le contrôle de la situation.

En marchant vers eux, je saisis la fin de leur conversation.

"... nous ne restons ici que jusqu'à ce que... grand-père Charlie est malade." Jacob finit de façon sombre. Je lui ai expliqué les implications de la maladie de Charlie mais il est toujours douloureux de l'entendre dire à Edward que Charlie va mourir.

Edward fixe Jacob pendant un long moment, comme s'il essayait de trouver les bons mots. "Ta mère est chanceuse que tu sois la pour l'aider."

Les joues de Jacob deviennent roses alors qu'il hausse les épaules. Il regarde vers le bas, en enfonçant son orteil dans le sol. Sa tête se soulève lorsqu'il m'entend approcher et ses yeux fixent les miens. L'inquiétude s'empare de lui et il craint d'avoir dit quelque chose qu'il n'aurait pas dû. Je lui souris pour le rassurer.

"C'est l'heure de déjeuner," lui dis-je en lui remettant la carte. "Regarde et décide où tu veux manger." Il me prend la carte et la déplie, l'étudie un instant avant de lever les yeux vers Edward.

"Qu'est-ce que tu aimes manger ? Il y a des hot-dogs, des pizzas, des hamburgers..." Il scrute à nouveau la carte. "Il y a un mexicain et une sandwicherie," dit-il, en grimaçant à la dernière option.

Avec ses chaussures italiennes et son costume sur mesure Edward ne donne pas l'impression de manger au fast food. Mais je me souviens qu'il vivait pratiquement de cheeseburgers - au grand dam d'Esmée.

"C'est toi qui choisis," dit-il à Jacob.

"Mais qu'est-ce que tu aimes ?" redemande Jacob, ses yeux scintillant de curiosité.

Semblant comprendre que cette question est le moyen pour Jacob d'en savoir plus sur lui Edward sourit. "Un cheeseburger ne me dérangerait pas." Il me regarde. "Et toi ? Tu es toujours végétarienne ? S'ils n'ont pas de burger végétarien nous pouvons aller ailleurs."

Je lui dis que ça ira et Jacob marche joyeusement devant nous, regardant les manèges en passant.

"Je suis désolé pour Charlie," dit Edward calmement. Comment va-t-il ?"

"Il refuse de prendre tout ça au sérieux," je lui réponds en réalisant que ma réponse est trop brève. "C'est sa façon de gérer les choses. Il essaie juste de rester aussi normal que possible le plus longtemps possible."

"C'est un cancer du pancréas ?" demande-t-il doucement mais je perçois l'inquiétude dans son ton.

"Oui," réponds-je en tremblant. "Ça te dérange si nous n'en parlons pas ?"

"Bien sûr."

J'ai l'impression d'être en pilote automatique pendant que nous récupérons notre nourriture et nous dirigeons vers une table dans le coin le plus retiré du restaurant. Jacob s'assoit en face d'Edward pendant que je prends le siège côté hublot. Presqu'aussitôt qu'il s'assied Jacob se lance dans une vague de questions.

"Ou habites-tu ?" dit-il en trempant une frite dans du ketchup.

"Seattle," répond Edward.

"Où travailles-tu ?"

"Je suis basé à Seattle mais je voyage beaucoup."

"Quel travail fais-tu ?"

"Je travaille avec mon frère Emmett," dit Edward avec un sourire. "Nous gérons des entreprises qui font beaucoup de choses différentes."

"Waouh, tu dois être vraiment riche !"

"Jacob !" Je gronde et il a la bonne grâce d'avoir l'air penaud mais cela ne l'empêche pas de continuer.

"A quoi ressemble ta maison ?"

"Je vis dans un appartement.. peut-être qu'un jour je pourrais t'y amener," répond Edward, levant les yeux pour rencontrer les miens.

"Cool," s'enthousiasme Jacob.

Je fixe Edward de l'autre côté de la table qui me regarde toujours. Une autre impasse. Jacob se concentre pour couper son burger en petits bouts alors je secoue légèrement ma tête pour indiquer à Edward que je ne souhaite pas rentrer dans ce genre de discussion devant Jacob.

Il soupire et je vois que sa mâchoire est contractée. Avec Jacob si près de nous je ne peux lui offrir aucune explication mais j'espère qu'il sait que mon manque d'explication est juste là parce que Jacob est présent.

Edward soutient mon regard pendant que je sirote mon café.

"Peut-être que toi et moi devrions discuter," dit-il.

Mon halètement fait que j'avale de travers et que je crache mon café dans une quinte de toux embarrassante.

"Ça va maman ?" s'inquiète Jacob en sautant sur ses pieds.

Toujours en train de tousser j'arrive à hocher la tête. J'essuie ma bouche et me concentre sur Edward. "Quoi ?"

Son amusement évident m'irrite. "Je disais simplement que nous devrions peut-être nous retrouver pour élaborer un plan qui nous permettrait d'avancer."

"Pour avancer ?" dis-je avec dédain. "Comme quoi… un projet professionnel ?"

"Non, maman," m'interrompt Jacob me rappelant que je dois être plus contrôlée que je ne le suis à présent. "Nous pourrions nous voir tous davantage." Il se tourne vers Edward cherchant son soutien. "Pas vrai ?"

"Oui," dit Edward. "Si c'est ce que tu veux."

Je veux simplement rappeler à Edward que Jacob n'est pas seulement un pion dans notre jeu, mais comme je suis aussi coupable que lui je me mords la langue. Il a raison, nous devons arranger les choses pour le bien de Jacob et pas seulement pour la logistique des droits de visite. Juste au moment où je m'apprête à dire cela à voix haute de manière aussi diplomatique que possible, mon téléphone sonne.

Edward hausse un sourcil comme pour me rappeler ma demande précédente pour qu'il éteigne le sien. Je résiste à l'envie de rouler des yeux et regarde l'écran.

Voyant que c'est Leah j'appuie pour répondre. "Salut Leah," dis-je avec un sourire.

"Vous êtes toujours à Adventureland ?" demande-t-elle sans préambule.

J'entends la tension dans sa voix et mon cœur rate un battement. "Oui pourquoi ?"

"Tu dois rentrer," dit-elle. "C'est Charlie."

Je saute de mon siège. "Que s'est-il passé ?" je halète.

Edward et Jacob se tournent vers moi simultanément.

"Il a eu un malaise au travail. Ils l'ont amené à l'hôpital. Maman et moi sommes avec lui, ils l'ont sédaté. Ils ne nous ont rien dit pour le moment mais je pense que quand tu arriveras ils te parleront."

"Un malaise ? Il allait bien ce matin…" Je me souviens comment je l'ai évité ce matin et je m'adosse à mon siège. "Leah…"

"Bella !" La voix de Leah est insistante maintenant. "Ne réfléchis, viens vite."

J'essaie de regarder Edward et Jacob mais je réalise que les larmes rendent tout flou.

"Je dois y aller," je murmure.

"Maman ?" La voix de Jacob est paniquée.

En clignant rapidement, les larmes tombent sur mes joues, vers mon menton. "C'est bon, bébé. Nous avons juste… il faut qu'on rentre à la maison." On dirait que ma voix passe dans les haut-parleurs. C'est une chose qui m'est étrangère, et à en juger par le visage de Jacob, cela lui semble également étranger.

"Je te conduirai."

Je me tourne au son de la voix d'Edward.

"Non," je proteste. "J'ai pris ma voiture... elle est dehors... Je dois..."

"Je vais la conduire !" Edward insiste. "Tu n'es pas en état de conduire."

Je le regarde en clignant des yeux, en essayant de me concentrer sur les aspects pratiques. "Mais ta voiture ?"

"Laisse-moi m'en occuper."

Avant que je ne m'en rende compte, nous parcourons les rues et ma tête est remplie des discussions que Charlie et moi avons eu ces deux derniers jours. Si j'avais accepté qu'Edward vienne à la maison, Charlie ne serait pas allé travailler aujourd'hui. Bon sang ! Il a été opéré il y a quelques jours. A quoi est-ce que je pensais ?

Les sanglots bouillonnent dans ma gorge avant que je ne puisse les arrêter. Je sens une main sur mon bras, et d'un seul coup je suis consciente de mon environnement. Je suis assise sur le siège passager de ma propre voiture, Jacob à l'arrière qui se penche en avant, en me tenant le bras.

"Ne pleure pas maman, on va t'emmener là-bas !" dit-il désemparé.

Je serre sa main dans la mienne. Il a dit "nous". Il se tourne déjà vers Edward pour obtenir de l'aide et je dois céder ne serait-ce que pour donner de la tranquillité d'esprit à Jacob.

"Merci, mon chéri," je murmure, avant de pouvoir me contrôler pour avoir utilisé ce terme d'affection devant Edward. Mais je n'avais pas à m'inquiéter car il me serre le bras comme pour me dire que tout va bien.

L'angoisse ne me quitte pas tout au long du trajet, et alors que nous arrivons à l'hôpital elle augmente. La panique s'empare de moi alors qu'Edward éteint le moteur. Le silence descend et soudain, je ne peux plus respirer.

"Bella !" C'est la voix d'Edward qui me pénètre. "Veux-tu que je prenne soin de Jacob pour toi ?"

"Non ! Il vient avec moi." Je me tourne vers Jacob.

Je regarde Jacob. Ses yeux sont comme des soucoupes et il est très pâle. En me tournant vers Edward, je vois le conflit dans ses yeux. Les yeux d'Edward oscillent entre Jacob et moi, jusqu'à ce qu'ils semblent se durcir en prenant une décision.

"Je vais venir à l'intérieur avec toi pour m'assurer que tu les trouves. D'accord ?"

Je hoche la tête de manière distraite, en me concentrant à nouveau sur Jacob. Son soulagement évident face à la décision d'Edward me coupe comme un couteau. Je devrais être celle qui le met à l'aise. Je suis celle qui l'a entraîné dans tout ça et si je ne peux pas lui permettre de traverser tout cela, quel espoir y a-t-il ?

Sentant de la chaleur sur mon genou, je regarde en bas pour trouver la main d'Edward qui me saisit. Mes yeux se fixent sur les siens, seulement pour trouver un regard dominant. "Je viens avec toi."

Il ouvre sa portière et en suivant son exemple, je sors et j'ouvre celle de Jacob.

Nous nous précipitons dans le labyrinthe des couloirs et nous trouvons enfin Leah et Sue qui nous fixent avec de grands yeux.

Leah retrouve son calme en premier et sourit à Jacob. "Toi et moi allons rentrer à la maison et regarder Ratatouille."

Sans aucune émotion ni compréhension, Jacob la regarde fixement pendant un long moment avant de demander. "Qu'est-il arrivé à grand-père Charlie ?"

Leah passe son bras autour de son épaule et le rapproche. "L'opération qu'il a subie l'autre jour n'a pas cicatrisé correctement. Il a juste besoin de quelques jours de repos pour se rétablir." Elle me regarde.

"Ils lui ont donné des médicaments pour le rendre somnolent. De cette façon, il sera en mesure de se reposer et de se sentir mieux. Ta mère veut rester pour le surveiller mais nous pouvons aller à la maison".

Jacob me regarde pour être rassuré.

"Leah a raison. Je vais attendre ici et dès que grand-père Charlie se réveillera, je t'appellerai," je lui promets.

Il se tourne vers Edward qui est quasiment oublié. "Pourquoi je ne peux pas aller avec mon père ?"

Les yeux d'Edward s'élargissent en même temps que les miens. Mon père est suspendu en l'air entre nous. Je veux… succomber au désir de Jacob mais le bon sens l'emporte. Je ne peux pas prendre le risque qu'Edward l'emmène à sa famille sans que je sois là. Un maelström d'émotions me traverse alors que je regarde Edward et qu'il est prêt à me donner une porte de sortie.

Il s'accroupit devant Jacob. "Ta mère a raison, tu devrais aller avec Leah. Grand-père Charlie a besoin de se reposer et ta mère pourra rester ici pour s'assurer qu'il va bien." Il s'arrête et prend une carte dans sa poche. Il la montre à Jacob. "C'est mon numéro de téléphone portable. Tu peux appeler à tout moment. Je serai là pour toi quand tu auras besoin de moi."

Jacob fixe la carte. Les larmes lui montent aux yeux quand il me regarde et qu'il regarde Edward. "Mais… J'ai besoin de toi maintenant."