Chapitre 11 : Jouer et Succomber

Mes mains étaient posées sur des épaules. Ma tête reposait sur ma main droite. Ma joue était calée contre une autre joue. Des mains étaient posées de chaque côté de mon dos. Mes jambes étaient disposées de chaque côté des genoux d'une autre personne. Un corps était pressé contre le mien.

Mes paupières papillonnèrent. Des cheveux roux envahirent ma vision. J'essayai de déplacer mes membres engourdis et découvris avec horreur que des cordes m'attachaient à un autre corps. Les mains de l'inconnu se crispèrent dans mon dos. Je redressai la tête et croisai le regard perdu de Lomion.

-Vous êtes réveillé ? Fantastique !

Nous tournâmes la tête en direction de la voix. Helevorn nous scrutait, sourire aux lèvres, un pinceau à la main.

-Allons ne soyez pas timide. Montrez nous de l'émotion.

Mikhail était assis sur une chaise contre le mur en face de moi. Les jambes croisées, il tapait son gourdin contre sa cuisse.

Helevorn attrapa les cheveux de Lomion et pencha sa tête à l'envers.

-Je t'ai déjà vu en compagnie d'autres elfes, ça ne devrait pas être si compliqué. Vous faites une belle harmonie tous les deux, tu ne trouves pas ?

-Je ne...

Lomion se tut lorsque Helevorn l'embrassa. Notre aîné en profita pour approcher Lomion de lui. L'elfe s'écarta sous le visage choqué de Lomion.

-Embrasse-le, je veux voir ses yeux changer de couleur.

Les yeux écarquillés, Lomion fixait Helevorn, le visage blême.

-Je ne veux pas faire ça, trouva-t-il le courage de dire.

Le regard de Helevorn s'assombrit. L'elfe s'éloigna d'un pas rapide. Bientôt, une odeur entêtante envahit l'espace. Quand le professeur revint, ma tête tournait déjà. Il chuchota quelques mots à mon oreille puis à celle de Lomion. Il enroula une corde autour de nos cous et obligea nos visages à se rapprocher. Nos bouches se frôlèrent, nos souffles s'entremêlèrent.

-Mikhail vous brisera les jambes si vous n'obéissez pas, nous menaça Helevorn. Vous ne pourrez plus jamais vous déplacer.

Sa voix se dispersa dans le brouillard flou de mes pensés, provoqué par le parfum. La voix des ronces me parvint du sous-sol, riant et critiquant. Il y avait décidément quelque chose d'anormal avec ces plantes.

Des lèvres se posèrent sur les miennes. J'essayai de me dire que nous n'avions pas le choix, de ne pas penser à ce que dirait mon père, Galion et les autres s'ils me voyaient. Mes pensées se dispersèrent dans la brume et je me décidai à jouer cette farce grotesque après une énième menace de notre ravisseur.

Les plantes respiraient et vivaient. La sève circulait jusqu'à la pointe de leurs épines. Leurs fleurs s'ouvraient et se fermaient, embaumant l'air d'un parfum délicat et trompeur.

Un visage apparut dans mon esprit, comme une évidence. Un souvenir perdu, oublié, enterré. Le visage prit de la netteté, et je m'y accrochai. L'encens envahissant mon esprit m'empêcha de reconnaître que cet elfe ne pouvait être là, ni en ce lieu ni nul part ailleurs puisqu'il ne vivait plus. Je m'en fichai. A cet instant, ce souvenir était le seul élément cohérent me restant pour ne pas céder à la folie.

Mes lèvres se refermèrent sur celles de l'elfe. C'était hésitant, maladroit, artificiel. Je laissai l'ellon me guider, ses mains se déplacer sur mon dos, mes jambes se crisper contre ses cuisses.

La parfum continua de me monter à la tête et des points colorés flottèrent devant mes yeux. Un halètement franchit mes lèvres.

Mes os vibrèrent et chantèrent. Mon sang fila à toute allure. Mes doigts fourmillèrent. Ma peau brûla. Des flammes violettes dansèrent autour de moi, et je n'eus qu'une envie, celle d'aller les rejoindre.

Je penchai ma tête sur le côté et laissai les lèvres méconnues parcourir ma gorge. Je brûlai. Je brûlai, et personne ne venait m'aider.

Mes yeux se posèrent sur la silhouette d'un homme. Je le connaissais mais son nom m'échappa. Cela m'intrigua, et je sus que ma curiosité ne serait pas assouvi tant que je ne saurai pas de qui il s'agissait.

Dans un instant de gloire, mes lèvres remuèrent un mot qui ressemblait à « Mikhail ». Plus je me concentrai dessus, plus je vis l'homme. Il sembla apprécier ce qu'il vit, sa main caressant l'arme abandonnée entre ses jambes.

Une main passa dans mes cheveux et inclina ma tête en arrière, tirant sur la lanière derrière mon cou dans le mouvement. Le contact chaud et humide sur ma bouche ne me surprit pas. La personne, qui que ce fut, força et je me laissai faire.

Mes paupières s'alourdirent, et le monde des rêves m'enveloppa.

Les autres dormaient. D'une main, je chassai la sueur de mon front. J'avais toujours chaud et j'étais toujours agité. Pour couronner le tout, les murmures incessants des ronces n'arrangeaient rien. Je pouvais voir la trace d'une aura s'évader vers l'escalier, scintillante d'une lueur dorée. Je pouvais l'entendre m'appeler et m'attirer à elle.

Je me levai et quittai les couvertures. Le sol en pierre était froid sous mes pieds. Les ronces balançaient leurs tiges vers les elfes endormis.

Foutez-leur la paix.

Les ronces sifflèrent comme des serpents en colère. Je dressai une main en l'air. Une ronce s'étira et vint s'enrouler autour de mes doigts. S'ensuit une conversation très étrange où elles m'expliquèrent leur besoin de tuer et d'étouffer, que pour elles c'était ça prouver de l'affection. Je leur expliquai ma manière, qu'elles rejetèrent avec indignation. Elles sentirent mon excitation et la partagèrent entre elles. Au final, elles m'invitèrent à chanter.

Sur mes jambes encore tremblantes, je fis quelques pas hésitants, une main toujours tenue par les plantes épineuses. L'aura dorée monta le long de mon corps et s'enroula autour de ma gorge. Entraîné, contrôlé, des sons s'échappèrent de ma bouche.

Ma propre aura me devint douloureuse. Stop. Les épines s'enfoncèrent dans mon poignet. « Encore ! » Non, stop ! Je retirai ma main, laissant des égratignures pourpres le long de mon bras. Les ronces sifflèrent, mécontentes, et je les imitai. Une tige cingla et une déchirure apparut dans ma tunique. Mon dos frappa l'étagère de l'escalier. Je ne m'étais pas aperçu que je m'étais autant rapproché.

Les ronces se rétractèrent au plafond. Je poussai un soupir de soulagement. L'étrange aura s'était volatilisé. Cela n'avait pas d'importance pour l'instant. Je venais de découvrir que j'étais capable de communiquer avec les ronces, qu'elles pouvaient m'obéir si je m'entraînais.

Et si...et si j'essayais de les persuader de nous aider à nous échapper d'ici ? Je n'ai rien à perdre et puis...

Une main se plaqua contre ma bouche et un bras plaqua mon torse contre un corps.

-Reste tranquille, chuchota la voix de Mikhail à mon oreille. Bravo, tu as détruis la tenue que nous t'avions donné. C'était pour quoi ? Un acte de rébellion ?

Ma réponse fut étouffée par la main.

-Va te changer et va te doucher, autant de saletés c'est pas croyable. Si l'elfe te voit...mais tu n'es pas assez stupide pour le mettre en colère ? Je vais te trouver des vêtements de rechange.

Je hochai la tête tandis qu'il me poussai vers les douches. Il faisait sombre, le clapotis de l'eau n'y était que plus angoissant. Un tintement de verre puis, sous une lueur verdâtre, Mikhail réapparut en train de secouer un bocal de lucioles. Je le regardai, désapprobateur. Il me répondit par un sourire menaçant.

Mes vêtements pendouillèrent lamentablement, ils étaient fichus. J'étais en sueur depuis le début de la séance avec Helevorn – même si je ne me souvenais pas de ce qu'il s'était passé à partir du moment où Helevorn m'avait fait boire, je me rappelai avoir eu l'impression de brûler.

J'enlevai mon haut et attendis que l'eau arrivât en croisant les bras sur ma poitrine.

Les derniers mots échangés avec mon père me revinrent ainsi que ma dispute avec mes amis. Qu'est-ce que les autres devaient penser ? Qu'est-ce que l'on avait raconté à mon père lorsque mon garde s'était rendu compte de ma disparition ? Est-ce que des équipes de recherche avaient été lancées ou est-ce que Helevorn s'était débrouillé pour que cela passe inaperçu ?

Cela me rendait malade. Je commençai à penser que je ne reverrai plus les gens que j'aimais.

La tuyauterie vrombit et de l'eau froide coula. Je passai ma tête dessous.

-Désolé, chuchotai-je en ravalant mes larmes, je suis vraiment désolé, papa.

Je gardai mes sous-vêtements, je n'avais pas envie de me retrouver nu. Au moment où je m'apprêtai à aller sous la douche, je me retrouvai plaqué contre le mur.

-Ça tombe bien, j'avais du mal à dormir. Je t'ai entendu chanter, c'est toi qui m'as tiré du sommeil et qui m'as appelé, n'est-ce pas ?

La voix de l'homme recouvrit le bruit de l'eau. Il plaça ses mains au creux de mes reins.

-Tu m'as mis dans une situation compliquée cette après-midi.

Une de ses mains remonta le long de mes côtes tandis que l'autre s'accrocha à ma hanche.

-A me regarder en te pelotant. Tu trottais dans ma tête. Qu'est-ce que tu m'as fait ? De la sorcellerie ? T'es quoi ? Une putain de sirène, comme les histoires de ses sauvageons elfiques ?

Il eut un petit rire. Je cambrai le dos mais l'homme raffermit sa prise.

-Il va falloir m'aider maintenant. Le peintre a dit que tu étais un bon garçon.

Une de ses mains descendit le long de ma cuisse. Je restai appuyée au mur, paralysé de frayeur. J'ouvris la bouche mais la main sur mes fesses me coupa la parole. Je sentis son pouce abaisser ma culotte. Ma main le stoppa. Ma tentative le fit sourire.

-Tu chantes pour m'attirer, tu te dénudes, énuméra-t-il, tu m'as chauffé, tu traînes alors que tu devrais dormir et tu continues à vouloir te faire remarquer. Tu sais comment on appelle les personnes dans ton genre chez moi ? Des allumeuses. Et généralement, ces personnes trouvent ce qu'elles cherchent.

Une de ses mains se referma sur ma nuque et m'écrasa contre le mur. Mon aura réagissait aux tressautements de mon cœur, pourtant, trop erratique, elle m'engloutit plutôt qu'elle ne m'aidât.

Il y avait un homme. Il tenait un bougeoir. Je tendais mes doigts vers lui. De longues plumes s'accrochaient à mon bras, en réalité une aile. Un chant nous enveloppait, sinistre et mauvais : Mon cœur a été percé par Amour / Je méprise tout l'or scintillant / Rien ne peut me consoler / Hormis l'âme de mon cher et tendre.

C'était moi qui chantait.

Cette situation surréaliste ne me laissa pas le temps de réfléchir à des paroles consciencieuses. J'étais paralysé mais plus à cause d'une drogue. Mes pensées s'éparpillèrent alors même que je souhaitais faire quelque chose. Immobilisé par mes propres émotions, laissant des mains jouer avec mon corps.

Mikhail défit son pantalon. Je sentis son corps se presser contre le mien, une chose contre le bas de mon dos.

Une infime partie de moi pensa à demander de l'aide aux autres elfes. A quoi bon ? Ils dormaient et le bruit de la douche couvrait les autres sons.

Dans mon dos, Mikhail commença à pousser des gémissements. Je tournai la tête afin de voir ce qu'il se passait. Je compris ce qu'il faisait en le voyant toucher son sexe.

-Tu aimes la vue ? Ricana Mikhail. Te gênes pas, ça m'excite.

Je me dépêchai de me détourner. Oublier, juste oublier ce qu'il se passait. C'était juste un cauchemar. Un cauchemars provoqué par les ronces.

La culotte descendit jusqu'à mes chevilles. Mikhail cala sa tête près de mon oreille, histoire que j'entende ses gémissements. Je sentis son sexe contre mes fesses et sa main libre caresser ma cuisse.

Un instant, j'imaginai le pire. Pourtant, Mikhail se contenta de se frotter contre moi sans avoir l'intention d'aller plus loin. Peut-être que les menaces d'Helevorn servaient à quelque chose finalement.

Dans un dernier gémissement de l'homme, il s'écarta. Il frotta sa barbe contre mon clavicule, là où se trouvait ma cicatrice, ce qui m'envoya des frissons.

-Lave-toi l'allumeuse, si tu ne veux pas que le patron voit son cher petit trésor dévergondé.

Je tremblai comme une feuille. Mon cerveau mit un moment à comprendre les paroles de l'homme. Mes jambes se dirigèrent d'elles-mêmes vers le jet d'eau. Je jetai un coup d'œil aux vestiges de mon ancienne tenue, tombai à genoux et déchirai un morceau de tissu. Ce fut le seul geste vivant que mes pensées m'autorisèrent avant de repasser au statut d'automate. Sous l'eau tiède, j'utilisai le tissu et nettoyai mes cuisses, le jetant une fois terminé, loin pour oublier ce qui venait de se passer. Je me dépêchai car Mikhail allait revenir. Je me rendis compte que je n'avais rien pour m'habiller à part la culotte échouée au sol. Tant pis, hors de question que je reste comme ça.

Comme prévu, Mikhail revint. Il me tendit une chemise et je l'enfilai en vitesse en me détournant.

Quand je passai devant lui, Mikhail posa une main aux creux de mes reins et me guida vers la sortie. Je me crispai et frissonnai, gardant la tête baissée et me concentrant sur le déplacement de mes pieds.

L'humain me poussa gentiment en direction des couvertures, tapant mes fesses d'un claquement sec au passage. Les joues brûlantes, je trébuchai et tombai.

-Qu'est-ce que tu regardes ? Va dormir.

Les bruits de pas de Mikhail s'éloignèrent. Ces dernières paroles ne m'étant pas destinés, je découvris Saeros réveillé. Au moins une personne a pu être témoin de mon humiliation.

Je roulai sur le côté, sentant les larmes brûler ma gorge. Les ronces chuchotaient et je les chassai de mon esprit.

L'image de mon père s'imposa dans mon esprit. Plus jamais je ne pourrais le regarder en face, il saurait tout comme toujours. Qu'est-ce qu'il penserait ? Ce n'était peut-être pas une mauvaise idée de rester ici en fin de compte.

Une main sur mon épaule me secoua. Une voix inquiète répéta mon prénom. Je l'ignorai, tétanisé en imaginant la réaction de mes proches. La voix se fit plus insistante. Je voulais juste dormir. Dormir pour oublier. Pourquoi est-ce que personne ne voulait comprendre ?

Des mains essayèrent de m'arracher au sol mais je m'accrochai aux couvertures. Puis comme je ne pouvais pas ignorer le monde autour de moi, je me forçai à fixer mon attention.

-Arrête de beugler, Saeros ! Siffla une voix féminine. On a besoin de dormir.

-Qu'est-ce qui se passe ? Marmonna une voix pâteuse et masculine.

-Legolas ? Chuchota une deuxième voix féminine près de moi.

Un instant, j'imaginai demander aux ronces de les faire taire. A peine l'idée m'effleura-t-elle l'esprit que j'en fus horrifié. Je me redressai, pris de remords.

Un elfe aux cheveux argentés m'attrapa par les épaules. Il y avait dans son regard un je-ne-sais-quoi d'alarmant indiquant qu'il avait vu le comportement de Mikhail. Une elfe au visage vaguement familier nous observait d'un air perplexe.

-Pourquoi est-ce que tu as dû changer de vêtements ? M'interrogea Saeros. Tu as une blessure à la jambe.

Sa main se posa sur une estafilade s'étendant au travers de mon genou, probablement causée par les ronces. Je ne m'en fus même pas aperçu. Je n'eus pas d'explication à donner non plus. Mon visage se décomposa et malgré l'angoisse que je sentis monter en moi, je gardai un silence obstiné. La main crispée de l'elfe argenté ne quitta pas mon épaule du reste de la nuit.