Warning : Viol, stress post-traumatique, relation toxique.


Renaissance

– partie 12 –

– Il me disait ça... « Je vais chasser tes cauchemars. »

Inazuma et Marla sont allongés au milieu des draps à moitié défaits. La nuit égrène ses heures, l'une après l'autre, dans la lumière tamisée de la chambre. Ils ne disent rien depuis un moment, mais le silence ne les brime pas. L'homme-ciseaux est installé sur le dos, son compagnon repose à ses côtés, la tête posée sur son torse. Marla a les yeux tournés ailleurs, Inazuma ne voit pas son visage. Il glisse ses doigts dans les cheveux blonds du jeune homme, ayant ce besoin viscéral de garder un lien, un contact.

Il voudrait plus. Serrer Marla dans ses bras et coller son corps contre le sien. Il n'a pas envie de sexe, juste de le sentir contre lui et d'avoir la certitude qu'il ne disparaîtra pas. Toutefois il a conscience du besoin d'espace de son compagnon alors il réfrène l'impulsion sous sa peau et se focalise sur sa main au milieu des mèches de Marla.

Inazuma ne prononce pas un mot.

– Lorsqu'il venait me voir la nuit, reprend Marla d'un ton étrangement calme. Il se glissait dans mon lit et se collait contre moi. Il m'appelait « Petite Princesse » et me serrait si fort qu'il me faisait mal. Il me disait de ne pas avoir peur, qu'il allait chasser les cauchemars pour moi... Sauf que c'était lui le cauchemar...

Sa voix vacille.

– C'est pour ça que... quand tu as dit ça, tout à l'heure... et l'autre fois aussi...

– Ça a réveillé de mauvaises choses, comprend Inazuma.

Il se baisse pour nicher son nez dans les cheveux de Marla, malade à l'idée d'avoir entretenu les peines de son compagnon par son ignorance. Il ne pouvait pas deviner, bien sûr, mais cela ne l'empêche pas de se sentir affreusement coupable.

– Je suis désolé, murmure-t-il. Je ne voulais pas te blesser.

– Je sais. C'est pas ta faute. C'est moi qui... Je suis cassé à l'intérieur...

L'homme-ciseaux se redresse, poussant Marla à en faire autant, et s'assoit en face de lui. Son compagnon garde la tête baissée, ses yeux navigant quelque part dans les plis des draps entre leurs jambes. Il paraît si fragile et vulnérable, recroquevillé sur lui-même comme un animal blessé. La colère crépite dans les veines d'Inazuma, à la pensée de ce qu'il a vécu pour finir dans cet état. Il voudrait pouvoir se tenir face à ce monstre qui n'a de père que le nom, pour le découper en morceaux et le faire disparaître à jamais. Mais il réfrène ses instincts vengeurs, Marla n'a pas besoin de sa rage. Pas maintenant, pas comme ça. Il doit lui faire comprendre qu'il n'est pas seul, qu'Inazuma le soutiendra toujours. Qu'il l'aimera toujours.

Ses doigts se posent délicatement sur le menton de Marla pour relever son visage, jusqu'à ce que leurs regards se croisent.

– On est tous un peu cassés à l'intérieur. Chacun porte ses propre fêlures, dit-il avec une pensée lointaine pour Naore. Mais ne pense pas que cela fait de toi quelqu'un de misérable ou de détestable. Ce n'est pas ta faute. Tu n'es pas responsable de...

– Tu peux pas dire ça, réplique Marla, la voix chargée de douleur. Tu sais pas... Tu sais pas...

– Je ne sais pas quoi ?

Le jeune homme secoue la tête en détournant de nouveau les yeux, incapable de parler. Inazuma devine ce qu'il retient, et même si cela lui brise le cœur d'avance, il ne veut pas que Marla se cache et lui dissimule ce qui le torture en silence. Il n'a pas à porter le poids de son passé tout seul.

– Tu peux tout me raconter.

– Tu vas encore partir, gémit-il.

– Je n'irai nulle part sans toi, jure Inazuma.

– Je... s'étrangle Marla, luttant contre ses propres mots. Je suis sale, pourri de l'intérieur. Il a laissé quelque chose en moi qui ne partira jamais, tu comprends ? Même si j'ai changé de corps, même si j'ai changé de vie, je porte toujours son odeur, son odeur puante. Je suis dégoûtant et répugnant, je...

Son débit s'accélère brusquement puis sa voix se brise, alors qu'il crache enfin tout ce qu'il garde enfermé depuis bien trop longtemps. Il s'est redressé, repoussant les mains d'Inazuma comme s'il craignait son contact. Ou plutôt, comme s'il ne le méritait pas. Ce n'est qu'alors que l'homme-ciseaux prend conscience de la mésestime dont souffre Marla. Il se déteste et se dégoûte, croyant à tort que tout le monde pense pareil. Croyant à tort qu'Inazuma lui-même le déteste.

– C'est faux ! Tu n'es rien de tout cela...

– Mais il m'a violé ! le coupe Marla en hurlant presque.

Les mots explosent comme une bombe dans la chambre muette. Le silence frémit entre eux, menaçant de les dévorer, de les engloutir. Les larmes montent aux yeux de Marla et il recule frénétiquement, se prenant les pieds dans les draps.

– Et tu lui as survécu, affirme Inazuma avec force.

Il aurait voulu parler plus calmement, mais la détresse de Marla le heurte et fait couler une urgence brûlante dans ses veines. Il s'approche, mais son compagnon recule en réponse, refusant de le croire. Alors même si c'est une torture de voir Marla dans cet état, Inazuma reste immobile. Il tend le bras et pose sa main à plat sur le matelas, attendant que le jeune homme fasse le premier geste pour revenir vers lui.

– Ce qu'il t'a fait est horrible. Et oui, c'est quelque chose qu'on ne pourra jamais effacer. Mais tu es tellement méritant, Marla. Tu as survécu à tout ça. Tu es fort, et courageux, et louable, et beau...

– C'est pas vrai, gémit Marla en couvrant son visage de ses mains, comme pour se protéger d'une attaque.

– Je t'admire, tu sais, avoue Inazuma. Après tout ce que tu as vécu, tu es encore capable de voir la bonté des gens, la beauté du monde. C'est comme ça que je suis tombé amoureux de toi. Parce qu'à travers toi, je redécouvre la vie comme je ne l'avait plus vue depuis longtemps. Je n'avais jamais été aussi attaché à une autre personne, pas de cette façon... Tu es fort, Marla, bien plus que tu ne le crois. Tu ne le vois peut-être pas, mais moi, je te vois.

La tête baissée, les épaules secouées de sanglots, Marla n'ose toujours pas le regarder. Inazuma n'est même pas sûr qu'il l'entende pourtant il continue de parler, mettant en mots tout ce qu'il éprouve à son égard, sans fard ni masques, sans secrets ni mensonges, parce que le silence n'a que trop duré, les torturant chaque jour un peu plus alors qu'ils n'osaient pas se dire ce qu'ils avaient sur le cœur. Alors il parle. Il parle pour rattraper toutes ces choses qu'ils ne se sont pas dites. Il parle pour chasser le silence qui empoisonne leurs vies. Il parle pour atteindre Marla, qui s'est éloigné, loin, si loin, ces derniers mois. Ils ont faillit se perdre l'un l'autre, alors il parle. Il parle encore, et toujours, les mots se mélangeant dans sa bouche, alors qu'il lui raconte son amour.

À bien y penser, ce sont également les mots qui leur ont sauvé la mise, lors de leur première nuit ensemble. Inazuma a commis bien des erreurs ce soir-là, et bien plus encore par la suite, alors que la solution se trouvait juste sous ses yeux. Dans ces mots qui disent tout, qui rapprochent les âmes esseulées, qui apaisent les blessures invisibles, qui réparent le silence toxique.

Stupéfait, il réalise soudain qu'il ne le lui a jamais dit :

– Je t'aime Marla.

Le jeune homme pleure sans plus retenir ses larmes, et lève un visage rouge et congestionné vers Inazuma :

– Moi aussi, je t'aime... bredouille-t-il maladroitement.

Ils se retrouvent dans les bras l'un de l'autre. Inazuma ne sait même plus lequel a initié le mouvement et ça n'a pas d'importance au fond. La seule chose qui compte, c'est Marla, tout contre lui, et les liens qu'ils s'efforcent de maintenir à flot, à travers la tempête qui menace de les submerger. Inazuma le serre fort, trop fort, peut-être qu'il lui fait mal même, mais il est incapable d'arrêter. Il pleure avec lui. Il voudrait se fondre en lui pour arracher la noirceur, les mauvais souvenirs, tout prendre et libérer Marla de ce poids impossible à porter. Il ne peut pas le faire, alors il parle à la place, soignant par les mots ce que même le temps peine à guérir.

– Tu es fort, et si courageux. Si seulement tu pouvais te voir comme moi je te vois... Je t'aime tellement, Marla.

Le jeune homme se raccroche à ses épaules, avec presque autant de force. Cela rassure Inazuma, quelque part. Il y a toujours cette étincelle, en Marla, prête à briller et à se battre pour retrouver la surface. Ils basculent sans s'en rendre compte sur le lit. Ils ne se lâchent pas pour autant, s'abreuvant l'un de l'autre comme deux naufragés dans l'océan.

Les larmes de Marla se tarissent peu à peu. Ils reprennent lentement leur souffle, ensemble.

– Je suis désolé, souffle Marla au bout d'un moment.

– Pourquoi tu t'excuses ?

– Je... Je sais pas. J'ai l'impression de te causer beaucoup de soucis...

– Je me soucie de toi, oui. Mais en quoi devrait-ce être un problème ?

Le jeune homme esquisse un sourire et Inazuma se penche pour frotter son nez contre le sien. Marla lève la main et fait lentement glisser ses doigts sur le visage de l'homme-ciseaux, redessinant la ligne de son nez, l'angle de sa mâchoire et la courbe de son menton. Il effleure timidement ses lèvres, puis murmure à lui-même :

– J'ai la sensation de ne pas te mériter.

– Je me fiche pas mal de ce que tu mérites ou non, répond Inazuma en resserrant sa main sur la hanche de Marla. Je veux juste être avec toi. Ça te va ?

– Je crois, oui.

Il se penche pour l'embrasser.

La nuit se déroule autour d'eux, témoin silencieuse de leur tendresse retrouvée. Ils se redécouvrent comme au premier jour, dans les petits gestes timides, dans les esquisses de sourire. Ils se révèlent leurs secrets, à demi-mots, dans le secret de cette chambre qui les a vu s'aimer et se déchirer, pour mieux s'aimer à nouveau.

Chuchotant tout bas, Marla lui parle de Doerena. De son enfance aux deux facettes. Des journées ensoleillées à jouer avec ses deux frères ainés, Lyam et Samoel, encore enjoués et rieurs. Des nuits d'angoisse à craindre la visite de son père. Il ne l'a jamais frappé, ni même blessé physiquement. Il lui arrivait de le serrer fort, parfois au point de lui laisser des bleus au réveil. Mais la plupart du temps, il se contentait de se mettre nu et de se frotter contre lui. Ce qui n'atténuait en rien l'horreur qu'il lui infligeait. Marla redoutait alors d'aller se coucher, faisant des crises le soir pour ne pas aller dormir. Mais les domestiques du Palais ne comprenaient pas les raisons de ses soi-disant caprices et le punissaient pour son mauvais caractère.

Marla était à tort considéré comme une fille, à cette époque. Une princesse. Même s'il était le benjamin de la fratrie, il se devait d'être digne et respectable. Une princesse ne fait pas d'enfantillages.

– Tu n'avais personne à qui te confier ? demande doucement Inazuma.

– Je n'ai presque pas connu ma mère, elle est morte peu après ma naissance. Les domestiques et gouvernantes changeaient souvent de poste, je n'ai jamais eu l'occasion de me lier à aucun d'entre eux. Quand à mes frères... ils n'auraient pas compris. Je n'étais pas sûr moi-même de comprendre ce qu'il se passait.

Le jeune homme se mord la lèvre, cherchant ses mots avant de poursuivre :

– Je veux dire, je savais confusément que c'était mal. Je savais que j'étais malheureux à cause de ça. Mais je ne savais pas le dire. Je ne pouvais pas l'expliquer. Tu comprends ?

Inazuma hoche la tête. À l'âge de l'enfance, on voit le monde différemment. On sent les choses sans les comprendre, sans se méfier. C'est précisément parce qu'il était trop jeune qu'il est tombé aussi facilement entre les bras de Naore, songe-t-il avec amertume.

La colère se réveille dans ses veines, à la pensée de tout ce que Marla a subi à cause de la perversité d'un seul homme. Il se révolte qu'un père puisse à ce point manquer à ses engagements de parent, qu'un tel monstre puisse fouler la terre sans jamais être inquiété. Son compagnon perçoit son ressentiment et se recroqueville à l'idée d'être la cause de la fureur d'Inazuma.

– Comment pourrais-je jamais te reprocher ce que tu as vécu ? souffle l'homme-ciseaux. Ce n'est pas ta faute. Tu n'es pas responsable de ce qu'il t'a fait. C'est contre ton père que je suis furieux. Je voudrais le tuer de mes mains pour lui faire payer.

S'il est d'abord surpris de la réaction virulente d'Inazuma, Marla est surtout touché de l'intérêt qu'il lui porte. Les larmes aux yeux, il se presse contre l'homme-ciseaux, lui murmurant à quel point il l'aime. Ils se bercent dans les bras l'un de l'autre, profitant de leur chaleur, de leur soutien et de leur amour partagé.

Marla lui parle encore, comme si un barrage s'était soudain brisé en lui, déversant les pensées jusque là retenues prisonnières. L'homme-ciseaux l'écoute sans le juger, sans le lâcher, ses bras autour de la taille de son compagnon. Il absorbe toutes ses confidences, découvre un pan nouveau de sa vie. Au delà des horreurs commises par son père, Marla reste attaché à son pays de naissance : les promenades dans le parc du château, les jours de marché sur le port, la visite des troubadours, les quatre fêtes annuelles des saisons... Inazuma est heureux de voir qu'il reste de bons souvenirs à Marla, et il le presse de questions, tant pour profiter des bonnes choses que pour en apprendre plus sur lui.

Malgré tout, l'ombre du Roi Edmond plane sur eux. À l'adolescence, les visites nocturnes se sont faites moins fréquentes, comme si le corps devenu adulte de Marla avait perdu de son intérêt aux yeux de son père. Les agressions n'ont toutefois jamais complètement cessé. Et à cela, se sont rajoutées les nouvelles brimades de ses frères Lyam et Samoel.

– Je n'ai jamais compris ce qu'il s'est passé pour qu'ils changent autant, soupire Marla. Ça s'est fait graduellement : Lyam ne voulait plus jouer avec moi. Samoel me regardait de haut et me méprisait. Je ne m'en suis pas rendu compte tout de suite. Quand j'ai vraiment réalisé... il était trop tard.

Les remarques narquoises et les humiliations ont alors commencé, entretenues et encouragées par le roi, puis par une partie du personnel de service. Marla, déjà éprouvé en son cœur par des années de violence, a été incapable de se défendre, prenant chaque pique comme une attaque, comme une vérité absolue dont il ne pourrait jamais se défaire. Le jeune homme se remet à trembler, à la seule évocation de ces souvenirs. Inazuma le serre dans ses bras, et lui chuchote à l'oreille combien il l'aime. Il reprend sa litanie de mots guérisseurs : Marla est fort, résilient, beau, l'âme courageuse et le cœur plein de bonté.

Il s'apaise un peu, mais Inazuma voit bien que les mauvaises pensées le hantent toujours.

– Je ne sais pas si je pourrais jamais me défaire de ça... marmonne-t-il, entre désespoir et affliction.

– Tu peux le faire, chuchote Inazuma en retour. C'est long, et on n'est jamais à l'abri d'une rechute, mais c'est possible. Tu es bien plus fort que tu ne le crois, Marla.

– Comment peux-tu être aussi sûr de ça ?

– Parce que j'ai vécu la même chose. Enfin, presque.

Son compagnon se redresse à cette révélation.

– Je n'aurais jamais pensé que tu... hésite-t-il. Pardon, tu n'as peut-être pas envie d'en parler.

– Ce ne sont pas des souvenirs que j'aime évoquer, admet Inazuma. Mais avec toi... ça ne me dérange pas. Si tu veux qu'on en parle... Enfin, on ferait peut-être mieux de dormir.

Il jette un coup d'œil à la pendule suspendue à côté de la penderie et grimace en voyant l'heure. Le soleil se lèvera dans une poignée d'heures tout au plus. Ils ont tellement parlé que la nuit a filé sans qu'ils n'y prennent garde.

– Je sais pas toi, mais moi je suis incapable de dormir pour le moment, intervient Marla.

Inazuma sourit doucement.

– Je n'ai pas sommeil non plus.

Les deux hommes se réinstallent, ajustant les oreillers dans leur dos, et se blottissent l'un contre l'autre. Inazuma prend alors la parole, révélant à son tour une part tenue secrète de son passé. Il n'apprécie pas particulièrement cette période de sa vie, mais c'est une part de lui. Il a mis longtemps à l'accepter et ne redoute plus d'aborder le sujet. D'autant plus, se dit-il, que son expérience pourra peut-être aider Marla à gérer ses propres traumatismes.

– Je suis né garçon, sur une île assez grande de South Blue. Mes parents travaillaient dans le milieu de la mode, et j'ai très vite été repéré comme un modèle à suivre.

Marla écarquille les yeux, devant cette part d'Inazuma qu'il n'a jamais soupçonné, mais ne fait pas de commentaires.

– J'ai commencé à poser pour une marque de vêtements locale à l'âge de treize ans. C'est comme ça que j'ai rencontré Naore, il était mon coach et mon agent. Son rôle était de me préparer aux séances photo, et plus tard aux défilés : tenue, maquillage, coiffure, posture... C'est également lui qui négociait mes contrats. Il était avenant, charismatique, jovial. Le courant est tout de suite passé. Je pensais vivre un rêve. Je n'étais qu'un gamin, mais je me voyais déjà comme une star, célèbre, aimé, et auréolé de gloire.

L'homme-ciseaux sourit avec un brin de nostalgie, au souvenir de l'enfant naïf qu'il a été.

– Le narcissisme aveugle typique des adolescents. Mais le milieu de la mode est rude. Beaucoup de pression, une concurrence éprouvante, un esprit de compétition malsain. Naore a profité de ma vulnérabilité, de mon jeune âge. Ça s'est fait graduellement, je ne me suis rendu compte de rien. Mes parents non plus. Naore contrôlait tout de ma vie. Non seulement mon apparence et mon image dans les médias, mais aussi mon alimentation, mon rythme de vie, mes goûts et mes passions. Il me disait quoi faire, quoi aimer, quoi penser. Il pouvait faire de moi ce qu'il voulait.

Marla prend sa main dans la sienne, son pouce dessinant de petits cercles sur la paume d'Inazuma. L'homme-ciseaux se laisse bercer par ce geste tendre. Il se penche légèrement pour glisser son nez dans les cheveux de Marla et embrasser son crâne.

– Je ne sais pas exactement quand je suis tombé amoureux de lui. En fait, je ne sais toujours pas si c'était vraiment de l'amour. Il me fascinait, et je l'admirais. Mais je ne voyais en lui qu'un idéal construit de toutes pièces, bien différent de ce qu'il était en réalité. J'avais seize ans la première fois où nous avons couché ensemble. Il en avait trente-deux.

Inazuma sent Marla se raidir quelque peu. La vieille peur d'être jugé et incompris revient lui tordre les boyaux, mais il l'ignore. Il fait confiance à son compagnon, et ne veut rien lui cacher de ce qu'il a vécu, de ce qu'il est. Il refuse de se faire passer pour un autre à ses yeux. Honnêteté et transparence, rien d'autre.

– Il ne m'a jamais forcé. Je voulais être avec lui. Du moins, je croyais le vouloir. J'étais tellement sous son emprise que je ne savais pas précisément ce que je faisais. Je voulais tellement briller à ses yeux, je voulais tellement lui plaire. Je suis devenu... dépendant de lui. Naore régissait toute ma vie, depuis si longtemps, que je ne savais plus prendre de décisions sans lui. Même les petites choses anodines : choisir une marque de jus d'orange, ou parler avec un inconnu. Il devenait de plus en plus possessif et jaloux, voulait contrôler chaque détail, chaque seconde de ma vie. Et moi, je ne demandais que ça...

Les mots d'Inazuma se voilent d'amertume.

Il a manqué de se perdre dans cette relation toxique. Son individualité s'effaçait chaque jour un peu plus et il n'en avait même pas conscience. Il s'en veut toujours d'avoir plongé aussi aveuglément dans cette situation. Il lui a fallu des années, après s'être enfin libéré de Naore, pour arriver à se pardonner lui-même.

– Comment ça s'est fini ? demande Marla.

– Ivankov est venue assister à un défilé auquel je participais. On s'est croisés en coulisses. Nous n'avons échangé que quelques mots, mais elle a compris avec une facilité effarante l'emprise toxique que Naore avait sur moi.

– Elle donne toujours l'impression de tout savoir...

– Elle est douée pour lire le cœur de gens, acquiesce Inazuma. Elle revenue me voir après le défilé pour discuter. Enfin, elle m'a plus crié dessus qu'autre chose. Je l'ai repoussée sur le moment, mais j'ai compris après coup. Elle m'a ouvert les yeux. C'est grâce à elle que j'ai quitté le monde de la mode.

– Et Naore ?

L'homme-ciseaux hésite un bref instant avant de poursuivre, craignant toujours malgré lui la réaction de son compagnon. Il n'a pas la prétention d'être universellement bon. Il sait que certains de ses actes sont mauvais, pourtant il ne regrette rien :

– Je l'ai tué.

Marla se redresse, légèrement surpris, mais ne lâche pas sa main.

– Je ne l'avais pas prémédité. Naore a très mal pris que je veuille le quitter. Lui qui n'avait jamais été violent physiquement, a levé la main sur moi pour la première fois. On s'est battu. Dans la mêlée, il s'est assommé contre un meuble. Il était là, inconscient, à mes pieds. J'aurais pu partir sans me retourner. Mais j'ai pris une bouteille en verre et je lui ai frappé le crâne, m'assurant qu'il ne se relève jamais. C'était une impulsion. Je n'ai pas réfléchi, sur le moment.

Inazuma baisse les yeux sur Marla.

– Mais je ne regrette pas mon geste.

L'homme-ciseaux attend la réaction de son compagnon avec une certaine appréhension. Il sait combien Marla a souffert d'avoir donné la mort pour la première fois, lors de la bataille de Kartzela. C'est cela qu'il aime tant chez lui, cette bonté naturelle qui émane de lui. Inazuma n'est pas aussi juste et droit. Et quelque part, il craint toujours son jugement.

– Je comprends, souffle doucement Marla.

Il se tourne et se colle un peu plus contre le torse de l'homme-ciseaux. Du bout des doigts, il dessine les lignes de sa clavicule, à travers le tissu de son tee-shirt. Puis il relève la tête et l'embrasse.

Inazuma soupire contre ses lèvres, baignant dans une douce langueur qu'il ne se rappelle pas avoir déjà connu. Le poids de leurs confidences flotte encore dans les airs, mais leur complicité efface le reste. Ils se montrent enfin l'un à l'autre, sans masques, sans secrets, sans mensonges. Il y a quelque chose de vertigineux à se dévoiler ainsi, mais aussi d'incroyablement réconfortant, à voir Marla tout accepter de lui, sans réserve ni jugement.

Ils restent un moment silencieux, échangeant baisers légers et gestes tendres à la place des mots.

– C'est pour ça que tu accordes autant d'importance à ton apparence ? demande Marla au bout d'un moment.

L'homme-ciseaux cille un bref instant, troublé que Marla lise aussi facilement en lui, mais ému qu'il le comprenne si bien. Il sourit doucement et glisse ses doigts dans les cheveux blonds de son compagnon.

– Ça me rappelle que je suis le seul à décider de qui je suis.

Inazuma a conscience que cela frôle parfois l'obsession. Il entretient sa coiffure avec un soin maniaque, usant de gel et de laque pour maintenir les trois orbes sur son crâne, peu importent les conditions. À cet instant même, malgré leurs étreintes et la nuit presque achevée, son brushing est toujours en place. Seules de rares mèches s'en échappent, et c'est bien parce qu'il est présence de Marla qu'il néglige cette imperfection.

– Tu es beau, chuchote Marla à son oreille.

L'homme-ciseaux sourit de plus belle et l'embrasse à nouveau. Ils parlent encore, de l'arrivée d'Inazuma à Kamabakka et de ses premières missions aux côtés d'Ivankov ; des colliers de fleurs que Marla tressait chaque année, à la fête du printemps ; des parents d'Inazuma avec qui il garde un contact irrégulier, à cause de sa position au sein de la Révolution ; du « pari de la brioche » de Marla et ses amis, toujours pas résolu...

La nuit coule ses dernières heures et l'aube pointe le bout de son nez, lorsqu'ils se laissent enfin emporter par le sommeil, enlacés l'un contre l'autre dans la chaleur et le calme de leur chambre.