Le lendemain, Hélène arriva à 9h tapantes sur le lieu de l'entrepôt qu'ils devaient perquisitionner, au milieu d'une zone désaffectée. Delgado ainsi que plusieurs autres agents l'accompagnaient et faisaient déjà le tour du bâtiment.
Hélène faisait quant à elle le pied de grue devant la grande porte en métal, scrutant la route voisine en attendant l'arrivée de la police scientifique et de son légiste.
En fait, surtout de son légiste.
Leur explication de la veille l'avait reboostée, mais surtout apaisée à propos de ce qui pouvait rester à sauver entre eux. Elle avait entamé la journée avec une gaieté et une confiance qu'elle pensait avoir perdu pour toujours.
« Il arrive quand, Balthazar ? » lança Delgado, un peu plus loin.
« Ben tiens, il est là. »
Effectivement, une porsche jaune se garait sur le parking, musique à fond, fenêtres ouvertes. Le grand brun, tiré à quatre épingles, en sorti avec sa malette à la main, la balançant joyeusement en marchant jusqu'à eux.
Delgado haussa les sourcils, et Hélène le remarqua. Il ne l'avait pas vu aussi en forme depuis un long moment, visiblement.
Balthazar s'arrêta face à Hélène.
« Bonjour, Capitaine. »
La jeune femme lui adressa un petit sourire. Elle le remercia silencieusement de ne pas pris la liberté de la tutoyer ou de l'appeler par son prénom. Elle se devait de rester professionnelle, sinon sa concentration fondrait comme neige au soleil. Et l'enquête regorgeait déjà suffisamment de difficultés pour qu'elle ajoute à la liste ses problèmes sentimentaux.
« Ça va ? » Demanda-t-elle tout de même au légiste des grands jours qui se tenait devant elle.
« J'ai l'impression d'avoir rattrapé toutes mes insomnies de la semaine en une nuit. C'est dingue, non ? »
Hélène baissa les yeux, avant de le regarder à nouveau, souriant toujours.
« Dingue. Ouais. »
Il se dévisagèrent encore un instant.
« Hélène, on y va ? » demanda Delgado, la faisant sortir de sa bulle. Elle jeta un dernier regard à Balthazar avant de retourner vers l'entrée de l'entrepôt.
« Ouais. Allez tout le monde, on ouvre ! »
Une fois la grande porte de l'entrepôt ouverte, les équipes s'y engouffrèrent à la recherche du moindre indice.
Hélène reprit bien vite ses habitudes en dirigeant les opérations, ce qui n'était pas pour déplaire à Jérôme. Il aimait le terrain, mais il avait récupéré le poste d'Hélène un peu malgré lui, et il n'était pas forcément friand de constamment devoir prendre des décisions et donner des ordres. Alors, il savourait le répit que lui donnait le retour d'Hélène.
« Capitaine, on a trouvé plusieurs autres salles condamnées au fond, on force ? »
« Oui, et on passe tout au peigne fin. On y reste la journée si il faut, mais on ne repart pas sans rien, ok ? Allez ! »
La voix claire du Capitaine Bach résonna dans le vaste espace, portant jusqu'à Balthazar, qui aspergeait les murs et les meubles à sa portée de sa solution permettant de détecter les traces en tout genre. Il ne put réprimer un sourire. Ce son lui avait manqué.
« Balthazar ? »
Il entendit Hélène arriver derrière lui, et se retourna.
« Oui ? »
« Quand vous aurez fini ça, on vient de trouver des boîtes de médicaments au fond, dans les pièces condamnées. »
« Euh ... Alors sauf votre respect, Capitaine, vous avez vu la taille de ça ? »
Dit le légiste en désignant le bâtiment d'un large geste du bras droit.
« Là, même avec un talent comme le mien, je pense que j'en ai pour un bon moment. »
La jolie blonde leva les yeux au ciel. Visiblement, les habitudes ne se perdaient pas si facilement que ça.
« On ne peut pas appeler Fatim et Eddy ? »
« Non, je les ai mis en congés pour aujourd'hui. Ils sont partis en week-end en Vendée. »
Hélène hocha la tête, avant de sourire, un peu rêveuse.
« Je suis contente pour eux. Ils se sont bien trouvés, ces deux-là. »
« J'aurai pas forcément parié tout de suite dessus quand j'ai commencé à les former, mais ouais, c'est vrai. J'ai fait du bon boulot. »
Hélène haussa les sourcils et croisa les bras, en lui lançant un regard éloquent.
« Vous n'êtes quand même pas en train de dire que ça s'est concrétisé grâce à vous ? » Dit-elle d'un ton légèrement ironique. Balthazar se retourna à nouveau vers elle.
« Bah ... Techniquement, si. Parce que si on réfléchit bien, en fait, au début, c'est ... »
Hélène ne lui laissa pas le temps de finir, jugeant soudainement que cette discussion n'avait pas lieu d'être face au travail conséquent qu'ils avaient devant eux.
« Oui, bon, Balthazar, si on ne veut pas dormir ici cette nuit, on va peut-être accélérer ? Et on gardera vos statistiques d'agence matrimoniale pour plus tard, d'accord ? »
Le légiste se mit à rire.
« C'est vous qui m'interrompez, Capitaine. Trouvez-vous un truc à faire, je sais pas allez hurler sur les autres, comme vous faites si bien d'habitude, au lieu de traîner autour de moi. »
« Alors déjà, je n'hurle pas, j'assois mon autorité, c'est différent. Et ensuite, depuis quand vous vous laissez distraire aussi facilement, Balthazar ? Vous m'aviez habituée à mieux. »
Le ton moqueur qu'elle avait adopté le fit à nouveau se tourner vers elle.
« Sérieusement, Hélène, j'essaie de travailler et de réfléchir, là. »
« Les deux ? En même temps ? Wow. »
Le légiste lui adressa un grand sourire. Visiblement, elle aussi allait beaucoup mieux qu'hier. Ils retrouvaient peu à peu leur complicité et les chamailleries enfantines qui allaient avec.
« Vous savez que le juge d'instruction doit passer à 11h ? Je suis sûr qu'il adorera connaître la façon dont vous harcelez vos collègues, Capitaine.»
« Collègues, c'est quand ça vous arrange. » répondit-elle avant de tourner les talons et s'éloigner à nouveau.
Balthazar secoua la tête, incapable de faire disparaître l'air d'imbécile heureux qui avait prit possession de son visage, et se replongea dans ses analyses en fredonnant.
Avec la présence d'Hélène sur l'enquête, il se sentait revivre. Si bien qu'il eu bouclé les constatations en un temps record et que ses hypothèses fusaient plus vite que jamais.
« Il faut que je retourne à l'IML, j'ai des trucs à vérifier. » annonça Balthazar, revenant vers Delgado et Hélène, qui supervisaient l'entrée du bâtiment.
« On a terminé aussi, nous. »
« Venez avec moi, alors. Comme ça vous aurez les résultats plus vite. »
« Vas-y, Hélène. Je vous rejoins, je vais attendre que la scientifique ait tout remballé pour refermer. »
« Ok. À tout à l'heure. » fit Hélène, avant de suivre Balthazar.
Les deux montèrent dans la Porsche jaune, qui démarra en trombe, la musique à fond.
« Vous n'avez pas encore changé de voiture, cette année ? » s'enquit Hélène en souriant.
« Mh ... Non. Pour le moment, c'est ma préférée de toutes. »
« C'est vrai que c'est la plus discrète, en plus. »
« Vous étiez bien contente de l'avoir pourtant, pour les courses poursuites. »
« Je vous rappelle comment la dernière s'est terminée ? À l'IGPN. Alors niveau efficacité, on a fait mieux. »
Balthazar laissa échapper un petit rire, en regardant Hélène.
« On faisait quand même une bonne équipe, avouez-le. » ajouta-il en reportant son attention sur la route. Hélène s'accouda à la portière.
« Oui, quand vous n'outrepassez pas mes ordres. C'est à dire 20 % du temps. » répondit-elle.
Ils finirent par arriver à l'IML. Balthazar précéda Hélène pour lui ouvrir la porte du bâtiment.
« Et au fait, Manon et Hugo ? Ça va ? »
« Oui, ça va. Hugo est rentré à la fac de droit, et Manon termine le lycée à Valence. On a jamais été aussi proches que maintenant.»
« Oui, ben ils ont grandi aussi. Ça allait forcément finir par se tasser un jour. »
« Et ... Roxane ? »
Un franc sourire apparut sur le visage de Raphaël.
« Je la vois quasiment toutes les semaines. Les choses se sont aussi beaucoup apaisées avec mon frère, on a tout mis à plat, et on essaye de se voir de temps en temps quand il monte à Paris pour voir Roxane. »
« C'est bien. Je suis contente pour toi. » dit Hélène, prenant conscience qu'ils n'étaient pas seuls dans la salle d'autopsie. Absorbés par leur discussion, ils n'avaient pas remarqué Fatim et Eddy, qui avaient apparemment écourté leur week-end. Les deux jeunes légistes souriaient de toutes leurs dents, visiblement ravis d'apprendre que les rapports de leur patron et du Capitaine Bach s'étaient apaisés.
« Qu'est-ce que vous faites ici, tous les deux ? Vous ne deviez pas rentrer demain ? »
« Ben ... en fait si, mais ... » commença Fatim.
« On se faisait chier. Genre vraiment. Les congés, c'est pas pour nous, je crois. » termina Eddy, commençant à regarder les échantillons ramenés de l'entrepôt par Balthazar. Son patron sourit. Il connaissait bien ce besoin de travailler en permanence, et ce sentiment d'inutilité qu'ils ressentait parfois lorsqu'il s'autorisait à penser à autre chose qu'aux enquêtes. Parce qu'ils étaient passionnés.
Hélène travailla avec les trois légistes une bonne partie de l'après-midi, apportant une bonne quantité de réponses aux questions qui restaient en suspens pour l'affaire en cours. Alors qu'elle quittait l'IML pour retourner à la DPJ, Hélène fut forcée de constater que jamais elle n'aurait l'occasion de travailler avec une si bonne équipe à Valence, dans une aussi bonne ambiance.
Elle commençait à ruminer en voyant la fin de l'enquête approcher à grands pas, et avec elle, son retour dans sa ville d'origine.
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Le soir même, Manon et Hugo étaient venus la rejoindre à Paris pour le week end. Assis dans le salon autour d'une pizza, comme au bon vieux temps, les deux adolescents paraissaient préoccupés par le sourire de façade de leur mère. Elle semblait ailleurs, depuis le début de la soirée.
« Maman, ça va ? T'as quasiment pas dit un mot, depuis qu'on est là. »
« Oui, oui ça va. » Répondit Hélène en portant son verre de vin à ses lèvres.
« L'enquête, vous en êtes où ? »
« On a un nouveau nom pour le suspect. Je pense qu'on ne devrait pas tarder à la boucler. »
« Alors ... C'est quoi, le souci ? » demanda Hugo, tandis que le visage de Manon se parait d'un sourire malicieux.
« C'est Balthazar, le souci, hein ? »
Hélène ne put s'empêcher de rire face au constat immédiat de sa fille. Vraiment, quand il s'agissait de Raphaël, elle ne pourrait jamais réussir à mentir. Elle regarda ses deux enfants tour à tour, hésitant à leur dévoiler son état d'esprit. Mais après tout, ils avaient grandi. Et elle savait maintenant qu'elle pouvait leur parler sans être jugée.
« Je crois que c'est un tout. Je me suis rendue compte que tout me manquait ici. Mon équipe, mes amis, la maison ... »
Manon chuchota à son frère, assis à côté d'elle « et surtout Balthazar ... ».
« J'étais contente de retourner à Valence, vraiment. Mais je ne retrouverai jamais ce que j'avais ici. Et puis oui, il y a Raphaël. »
« Mais justement, vous en êtes où, exactement ? Vous avez pu vous parler un peu ? »
« Un peu, oui. Mais je pense qu'on a besoin de temps pour réussir à éclaircir les choses.
Manon et Hugo se regardèrent, échangeant un rapide sourire. Le jeune homme prit la parole.
« Si tu te sens mieux ici, alors reste. Qu'est-ce que tu risques ? Tu as toujours la maison, ton équipe a pas changé ... Et puis tu te donneras le temps qu'il faut avec Balthazar. Retourner à Valence pour retourner à Valence, si c'est pour te rendre malheureuse ... Ça sert à rien. »
« C'est pas si facile que ça, Hugo. Y'a des démarches à faire, et ... »
« Oh, bien-sûr. T'étais la première à dire que toute la DPJ t'avait à la bonne et qu'ils te regrettaient. Si tu t'expliques, pourquoi est-ce qu'ils ne te reprendraient pas ? Tout le monde sait que t'es une flic incroyable, et je dis pas ça parce que t'es ma mère. »
Hélène sentit ses yeux s'embuer en écoutant les paroles de son fils aîné. Il avait raison, après tout, elle n'avait rien à perdre. Et elle savait au fond qu'on ne lui refuserait pas une demande de réintégration à l'équipe. En revanche, ce qu'elle savait, c'est qu'elle ne pourrait plus se cacher de Raphaël.
Mais au fond d'elle, son choix était déjà fait.
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Le lendemain matin à la première heure, elle faisait marcher ses contacts pour obtenir un rendez-vous à la DRPJ. Rendez-vous qui fut fixé en fin de matinée, puisque par chance, le responsable de l'antenne de la Police Judiciaire de Paris était présent ce jour.
Hélène lui exposa longuement ses motivations et son désir de retrouver la collaboration avec son ancienne équipe. Son responsable l'écouta longuement, sans l'interrompre, avant de finir par sourire.
« Capitaine Bach. Vous savez à quel point vous étiez un élément essentiel de la DPJ. Et ça n'est pas prêt de changer. Je vous l'avais dit le jour où vous m'avez demandé votre mutation, vous serez toujours la bienvenue ici. Et je pense que votre équipe sera aussi heureuse que moi de vous voir de retour parmi nous. Je dois transmettre votre demande à la DCPJ, et au juge d'instruction, mais il n'y aura aucun problème, selon moi. Le seul éventuel souci, mais je suis certain que ça n'en sera pas un pour vous, sera que vous ne retrouverez pas votre ancien poste. »
Hélène fronça les sourcils, alors que son responsable consultait les dossiers qu'il avait sous les yeux.
« C'est à dire ? »
« Et bien, vous le savez, à votre départ, le Lieutenant Delgado a été promu Capitaine, à votre demande, pour qu'il reste en charge de votre équipe. Je ne peux donc pas vous réintégrer en tant que Capitaine. En revanche, en considérant vos états de service, le nombre d'enquêtes résolues à votre actif, vos années passées dans le corps de commandement de la police nationale qui s'avèrent supérieures à 12, ainsi que vos mobilités géographiques ... Je peux tout à fait obtenir l'avis favorable de la commission pour vous réintégrer, en tant que Commandant. »
Hélène resta bouche bée durant de longues secondes. C'était vrai. Avec sa mutation à Valence, elle avait à présent assez de mobilités géographiques pour demander sa promotion. Ce détail lui avait complètement échappé.
« Dois-je considérer que c'est une condition acceptable pour vous, Capitaine ? »
« Euh ... Je ... Oui, oui, bien-sûr ! »
« Bien. Alors je fais remonter l'information. Vous devriez recevoir un mail incessamment sous peu. »
Hélène sortit du bureau sur un petit nuage. Elle allait devoir garder le secret pour elle avant d'avoir confirmation de sa nouvelle nomination, mais un profond sentiment de joie l'envahissait déjà. Le grade de Commandant avait toujours été un objectif pour elle, mais elle n'aurait jamais imaginé pouvoir y prétendre si tôt. Et pourtant ...
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En arrivant à la DPJ le le demain, elle nota que l'agitation ambiante n'avait rien d'habituel. Delgado arriva vers elle en courant.
« Hélène ! On a une immat' qui correspond au suspect. La voiture a été retrouvée sur le parking de l'entrepôt qu'on a fouillé la dernière fois. Des riverains ont entendu des coups de feu. »
« Merde ... Donc il sait qu'on le cherche. Appelle Balthazar et dis lui de nous rejoindre là-bas, on y va. »
Arrivée sur place, l'équipe se mit en place, prête à interpeller le suspect, à toutes les sorties possibles du bâtiment.
Hélène était restée en retrait, à l'arrière de l'entrepôt, à la sortie qu'elle présumait être potentiellement choisie par le meurtrier pour s'enfuir, parce qu'elle donnait immédiatement sur la route.
Plusieurs minutes passèrent, sans mouvement. Puis elle entendit un bruit sourd de métal, en dessous de l'escalier de pierre où elle se trouvait. Elle se pencha, et vit une trappe se soulever. Sans bruit, elle s'avança, prête à sauter deux mètres plus bas, pour immobiliser le suspect.
Une fois que l'homme se fut extirpé de la trappe, et qu'elle se fut assurée qu'il n'était pas armé, Hélène rangea à son tour son arme et s'élança dans le vide pour atterrir deux mètres en dessous, immobilisant le suspect par surprise. Elle sentit sa cheville se vriller à l'atterrissage et grimaça en serrant les dents, s'occupant de sortir ses menottes. L'équipe ne tarda pas à arriver pour prendre le relai, alors qu'elle restait au sol, un peu sonnée.
Balthazar avait vu la scène d'un peu plus loin, et accourait à présent avec Delgado.
« Hélène, ça va ? » lui demanda-t-il en s'agenouillant près d'elle. Elle releva la tête en posant sa main sur son front.
« Ouais, ouais. C'est bon. »
Mais quand elle retira sa main, elle remarqua que ses doigts avaient viré au rouge.
« Bien joué. Vous avez le front en sang, Capitaine. »
« J'avais remarqué, merci. » répondit Hélène en saisissant la main qu'il lui tendait pour se relever. En tentant de poser son pied gauche sur le sol, une violente douleur lui irradia la cheville, et elle ne put retenir un juron.
« Qu'est-ce qu'il y a? »
« J'ai mal à la cheville. »
Balthazar souffla avant de se baisser à nouveau pour soulever son jean et observer les dégâts.
« Ouais. À mon avis, c'est une entorse. Je vais regarder ça à l'IML. »
Delgado regardait sa collègue en riant.
« Non mais Hélène, t'as voulu impressionner qui, là ? On l'aurait eu de toute façon, t'avais pas besoin de te jeter sur lui comme ça. »
« Oui, bon, ça va, j'ai pas réfléchi. »
« Ah ça, c'est le moins qu'on puisse dire. » dit Balthazar alors qu'il passait son bras autour de sa taille pour marcher jusqu'à la voiture.
« Oh, Balthazar, c'est bon. Vous êtes pas le mieux placé pour ce genre de réflexion, alors silence. Merci. »
Alors qu'elle s'asseyait sur le siège passager, le légiste lui tendit un mouchoir pour qu'elle puisse stopper le sang qui coulait de son front, se mordant les lèvres pour ne pas rire. En la voyant au sol, il avait d'abord eu peur, mais maintenant, il trouvait la situation complètement grotesque.
« Digne de Walker Texas Ranger. J'aurai pas fait mieux. »
« Démarre, ou je te jure que tu vas le regretter. »
« Violente et menaçante, en plus. Ils vous font travailler avec le RAID, à Valence, ou quoi ? »
« Pfffff. »
--
À l'IML, assise sur la table d'examen qui trônait dans le coin du bureau de son légiste, Hélène parcourait ses mails, sur son téléphone portable.
Balthazar venait de lui bander sa cheville légèrement foulée, lui recommandant de ne pas forcer dessus pendant quelques jours. La raison aurait voulu qu'elle obtienne un arrêt de travail, mais elle s'en passerait très bien, incapable de prendre un seul jour de congé.
Donc, elle parcourait ses mails, à la recherche de celui qui validerait sa demande de réintégration à la DPJ de Paris.
Et au milieu de deux comptes rendus de témoignages, elle tomba enfin dessus.
Sa demande était acceptée. Réintégration immédiate.
Commandant Hélène Bach. Elle venait de franchir une nouvelle étape de sa vie.
Décidément, la semaine qu'elle venait de passer s'avérait tout sauf banale.
Malgré la douleur lancinante qui lui irradiait la cheville et la tempe, un grand sourire lui fendit le visage.
« Qu'est-ce qui vous fait sourire comme ça Capitaine ? » demanda Balthazar en rentrant dans la pièce, armé de gants, de bandages et d'autres ustensiles qu'Hélène ne pu nommer.
La jolie blonde choisit de ne pas l'informer de ce qu'elle venait d'apprendre. Après tout, ils ne s'étaient toujours pas réellement expliqués. Et même pour elle, la nouvelle restait très fraîche. Elle aurait probablement besoin de quelques jours pour faire le point à propos de ce qui l'attendait maintenant.
« Oh, rien. Le juge nous félicite pour avoir bouclé l'affaire. »
Balthazar s'approcha d'Hélène pour retirer le pansement qui ornait son front, ouvert sur environ deux centimètres.
« Tu t'es vraiment pas loupée, hein ... » murmura Raphaël en nettoyant doucement la plaie, qui saignait toujours.
« Si je l'avais pas rattrapé il aurait eu le temps de se barrer, alors j'avais pas le choix. »
« Pour une fois que c'est pas moi qui joue au casse-cou ... » dit le légiste avec un léger sourire, qu'Hélène lui rendit.
« Qu'est-ce que tu crois, moi aussi je suis entraînée pour ça. »
« Ouais, enfin en attendant c'est bien ce que je pensais, là il va te falloir deux points de suture. »
« Hein ? On peut pas juste faire un pansement ? »
« Vu où c'est placé, non, sinon ça ne cicatrisera pas bien. Et estime toi heureuse, un peu plus c'était l'arcade complète. »
Il s'éloigna pour attraper ce qu'Hélène constata être du fil et une aiguille, ainsi qu'une seringue. La jolie blonde pâlit instantanément.
« Non mais tu vas pas faire ça, là ? »
Raphaël se mit à rire.
« C'est dingue cette faculté qu'ont les gens à oublier que les légistes sont avant tout des médecins comme les autres. Si ce n'est meilleurs. »
« Non mais je ... Là, comme ça ? À vif ? Vraiment ? »
« Alors déjà non, pas à vif puisque je vais anesthésier localement. Tu t'allonges ? » lui dit Raphaël, visiblement sûr de lui, alors qu'Hélène le dévisageait toujours, très peu confiante.
« T'es sûr de ce que tu fais, là ?»
« Bien-sûr que oui. Je fais des sutures incroyables en plus. »
« Sur des CADAVRES, Balthazar ! »
« Oui bah ça va, ça reste de la chair humaine aussi, hein. » répondit le légiste face au regard à présent scandalisé que lui lançait Hélène. « Et c'est soit ça, soit tu fais la queue pendant cinq heures aux urgences, pour un truc que je sais faire mieux qu'eux. Alors ? »
La jeune femme finit par soupirer avant de s'allonger, les yeux toujours fixés sur l'aiguille qu'il avait posée sur la table à côté de lui.
« Ok, ok. »
Il prit place sur son tabouret roulant et commença à préparer son matériel avec des gestes sûrs et précis, qui rassurèrent quelque peu Hélène. Puis il s'approcha à nouveau d'elle, seringue en main.
« Ok alors je vais piquer en périphérie de la plaie, prête ? »
« J'ai pas trop le choix, si ? »
Balthazar lui adressa un petit sourire en posant sa main sur son front.
« Pense à autre chose. »
« Pffff. La seule chose à laquelle je pense, c'est que la dernière chose que tu as recousu, c'est un mort. » fit Hélène en fermant les yeux. Elle sentit la seringue pénétrer sa peau, puis quelques secondes après, plus rien. Quand elle rouvrit les yeux, elle distingua très nettement l'aiguille et le fil au dessus de sa tête.
« Bon, ça peut picoter un peu, donc serre les dents. »
« En fait t'as raison, c'est mieux que tu sois légiste, je crois, vu ta façon de t'adresser aux patients. »
« Je m'adapte à la pénibilité de ceux que j'ai en face de moi. »
3 minutes plus tard, c'était terminé.
« Et voilà. »
« Sûr ? Ça va ? C'est propre ? »
Hélène se redressa en position assise, tandis que Balthazar reposait son matériel et lui fit à nouveau face, pour poser un pansement sur la plaie.
« En fait ouais, je crois que je préfère recoudre les morts. Au moins, ils ne doutent pas de mon travail. »
« T'es vraiment horrible. »
Il ne put s'empêcher de sourire en laissant glisser sa main sur la joue d'Hélène, qui releva les yeux vers lui.
« On va devoir l'avoir un jour, cette discussion. » dit-elle soudain, l'air un peu plus sérieux.
« En effet. »
Balthazar retira ses gants avant de revenir face à Hélène, qui n'avait pas bougé.
« Cette enquête, ça m'a fait réaliser à quel point tu me rendais heureux, rien que par ta présence ... J'avais l'impression de respirer à nouveau. »
« Moi aussi. J'ai eu tellement peur de me retrouver face à toi et devoir affronter tout ce que j'avais refoulé, mais ... »
« À un moment donné, il faut arrêter de fuir sous prétexte que c'est plus facile ? » termina Balthazar d'une voix douce, prenant doucement la main d'Hélène dans la sienne.
Elle hocha la tête et baissa les yeux.
« Je suis désolée si je t'ai blessé. C'était pas le but. Enfin ... Pas vraiment. Mais j'étais tellement en colère, tellement furieuse que tu ne prennes jamais en compte ce que je disais, ni le fait que je fasse partie de ta vie ... Que je me suis dit que je devais me protéger en partant loin, parce qu'à côté de toi, j'arrivais plus à me blinder. Et au final, j'ai commencé à me dire que tu l'avais bien cherché aussi. »
« Tu sais très bien que c'est faux. Jamais j'aurai pu être égoïste au point de négliger le fait que tu faisais partie de ma vie à ce moment-là. Je t'aime Hélène, et je suis désolé si parfois je t'ai laissé penser le contraire. C'était pas intentionnel. Mais je crois que oui, tu m'as largement rendu la monnaie de ma pièce, effectivement. » dit le grand brun avec un léger rictus.
Hélène ne répondit pas, mais releva à nouveau la tête vers lui, et plongea ses yeux dans ceux de Raphaël.
« Malgré tout, cette période, ça m'a aidé à comprendre une chose. J'ai aimé Lise, profondément. Et elle aura toujours une place dans mon coeur. Mais j'ai plus envie de me raccrocher au passé, j'ai envie d'avancer. Et t'es la première personne qui m'en donne vraiment l'occasion. Quand t'es partie, j'ai vraiment vécu l'enfer parce que c'était inconnu pour moi. C'est toi qui a choisi de partir et de me quitter. Et en fait ... Ça m'était jamais arrivé. Pas avec une femme dont j'étais vraiment amoureux. J'ai pris une sacré claque, je t'assure. »
Hélène ne pu réprimer un petit sourire, trahissant sa fierté. Après tout, elle pouvait se vanter d'être la première femme à avoir largué Raphaël Balthazar en bonne et due forme. Ça ne s'inventait pas.
« Quand je t'ai vue à la DPJ, j'ai cru que je rêvais, vraiment. Je commençais à penser que tu ne reviendrais jamais. Et puis quand j'ai lu ta lettre, je ... Bref. Je sais même pas comment tu as vécu ça, si tu veux en parler ... Je ne sais pas. »
Hélène devina qu'il faisait allusion à ce bébé qu'elle avait perdu. À l'enfant qu'ils auraient pu avoir. Bien-sûr, il ne s'agissait que d'un embryon même pas encore formé. Mais l'impact émotionnel était bien là.
« Vécu ... J'ai subi, plutôt. J'ai fait comme si tout allait bien, comme si rien n'était arrivé. Mais à l'intérieur, j'étais ... J'étais déchirée. J'enchainais les nuits blanches, j'ai dû passer aux somnifères pour réussir à dormir ne seraient-ce que deux heures en une nuit. Ça tournait en boucle dans ma tête, c'était horrible. De me dire qu'on aurait pu ... Qu'on aurait pu avoir un enfant, ça paraissait tellement surréaliste, mais en même temps si évident ... Aujourd'hui, ça va mieux, j'ai encaissé. Et puis surtout, te le dire, ça m'a soulagée. Énormément. »
« J'ai jamais arrêté de penser à toi, tu sais. Et au futur qu'on aurait pu construire ensemble. »
« Moi aussi. »
Raphaël détourna le regard un moment, prenant le temps de réfléchir à ce qu'il allait dire, sans lâcher la main d'Hélène.
« Qu'est-ce que tu vas faire, maintenant que l'enquête est finie ? Tu rentres ? »
« Pas si tu me donnes une bonne raison de rester. »
À travers ces mots, elle lui laissait le choix de la retenir ou non.
Raphaël dévisagea Hélène, tentant de trouver un possible indice au fond de ses yeux. Bien-sûr qu'il voulait qu'elle reste. Mais il ne pouvait pas lui demander. Pas comme ça.
Alors, il posa sa main sur sa nuque et se pencha doucement vers elle, pour sceller ses lèvres avec les siennes.
Hélène ne le repoussa pas, bien au contraire. Elle passa ses bras autour du cou de Raphaël, alors qu'il s'écartait déjà d'elle, et appuya son front contre le sien.
« Je ne peux pas te répondre, Hélène. Bien-sûr que je veux que tu restes ici. Je veux pouvoir te voir tous les jours, me réveiller et m'endormir à côté de toi. Mais je ne peux pas te demander de rester ici pour moi. C'est à toi de prendre cette décision, je n'ai pas le droit d'interférer dedans. »
La jolie blonde sourit en entendant ces mots. Il avait dit exactement ce qu'elle souhaitait entendre, et il la laissait choisir, sans l'inciter à quoi que ce soit.
« Elle est déjà prise, ma décision. » murmura Hélène. « J'ai toute ma vie, ici. Je ne me vois pas repartir une seconde fois, et surtout pas sans qu'on se soit laissé une deuxième chance. J'ai demandé ma réintégration à la DPJ avant-hier. »
Raphaël lui adressa un grand sourire, les yeux brillants, avant de froncer à nouveau les sourcils.
« Et tu sauras quand si c'est accepté ? »
« À vrai dire ... » Hélène sortit son téléphone de sa poche et le tendit à Raphaël, à la page du mail qu'elle avait lu quelques instants plus tôt. « Je le sais déjà. »
Le légiste lui prit son téléphone des mains et fit défiler le long texte.
Hélène sourit en le voyant fixer l'écran d'un air plus que surpris.
« Mais ... Comment ça ? Y'a un truc que je comprends pas ... »
Cette fois, elle éclata de rire.
« Il s'avère que comme Delgado a été promu l'année dernière, je ne pouvais pas être réintégrée en tant que Capitaine. Et j'ai assez d'ancienneté et de mutations pour pouvoir passer au grade du dessus. T'as l'exclusivité de l'information. »
Cette fois, Balthazar se leva pour serrer Hélène dans ses bras.
« C'est génial. Tu le mérites vraiment. Je suis fier de toi. »
« Merci. » répondit-elle en lui déposant un léger baiser au coin des lèvres.
« Un verre chez moi pour fêter ça, ça vous dit, Commandant Bach ? »
Hélène se mit à rire. Elle allait devoir s'habituer à ce nouveau titre.
« Avec plaisir. »
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Deux jours plus tard, Hélène avait programmé un « debriefing d'enquête », le lundi midi. Chose qu'ils ne faisait absolument jamais à la DPJ, d'ailleurs. Mais sachant qu'elle devait probablement retourner à Valence dans la foulée, aucun de ses collègues n'avait pipé mot, prenant ce prétexte pour un pot de départ. Mais quand Delgado vit arriver Balthazar dans l'open-space, accompagné de Fatim et Eddy, chargés d'une glacière qu'ils ne cherchèrent même pas à dissimuler, il commença à se poser des questions. Soit c'était effectivement une fête d'adieu en bonne et due forme, soit quelque chose lui avait échappé.
« Raph' ... Elle a prévu quoi, Hélène, exactement ? »
« Bah, normalement, un apéro pour fêter la fin d'enquête. » répondit Balthazar en haussant les épaules.
La jolie blonde ne tarda pas à faire son arrivée dans la pièce. Son équipe au complet se rassembla, tous un peu triste de voir leur Capitaine préférée à nouveau s'en aller.
Sans attendre, Hélène prit la parole, avec un large sourire. Sourire bien trop joyeux pour un départ, d'ailleurs.
« Si je vous ai demandé d'être là ce midi, c'est pour vous remercier de m'avoir aidée à boucler cette enquête. Vous êtes les meilleurs flics, et les meilleurs légistes avec qui j'ai eu l'occasion de travailler durant toute ma carrière. » À ce moment, elle dirigea son regard vers Balthazar, Fatim et Eddy, qui lui sourirent en retour.
« Vous m'aviez tous énormément manqué. Je sais que je ne retrouverai pas ça à Valence, ni nulle part ailleurs, en fait. Et après réflexion ... Je dois vous annoncer que vous allez encore devoir me supporter pour de nouvelles enquêtes. Je suis réintégrée à la DPJ dès maintenant, et dorénavant, en tant que Commandant. »
Un léger silence de surprise laissa place à une explosion de joie de toute la pièce.
« Alors ça, je l'avais pas vu venir. » dit Delgado en s'approchant d'Hélène pour la prendre dans ses bras.
« Je vais devoir récupérer mon bureau, tu m'en veux pas trop ? » demandant Hélène en riant.
« Certainement pas. Je me passerai avec plaisir de diriger les enquêtes ! » lui répondit son ami en souriant.
Après avoir reçu les félicitations de tous ses collègues, Hélène retourna vers Raphaël, Eddy et Fatim.
« Je t'avais dit que c'était pas juste un pot de départ ! » disait Fatim à Eddy, qui semblait outré par le fait que son patron ne leur ai pas vendu la mèche.
« Tu ne leur as vraiment rien dit ? » demanda Hélène à Raphaël, un sourire indélébile scotché à ses lèvres.
« Je sais garder des secrets, qu'est-ce que tu crois ? » répondit-il en passant son bras autour de sa taille.
Ce geste n'échappa pas aux deux jeunes légistes, qui se regardaient avec des yeux ronds.
Hélène remarqua en jetant un coup d'oeil circulaire que les regards de tous ses collègues se dirigeaient vers elle et Raphaël. Elle jugea qu'il était temps d'assumer ce qu'ils étaient vraiment. Elle posa sa main sur la joue de son légiste, et lui adressa un regard lourd de sens.
Raphaël n'hésita pas une seconde, et se pencha pour l'embrasser, sous les cris et les sifflements de tous leurs collègues.
Un nouveau chapitre s'ouvrait pour eux, avec une tonne de pages blanches à remplir.
Et voilà, c'est la fin de cette fiction :). Une fin un peu plus légère et un peu plus joyeuse, qui j'espère vous aura plu !
Merci encore de l'avoir suivie,
Je vais essayer de revenir très vite avec de nouvelles idées.
Prenez soin de vous, et à la prochaine :D !
