Chapitre 22
Le dimanche soir, peu après la tombée de la nuit, ma mère vint dans ma chambre avec un petit paquet entre les mains et elle s'assit sur mon lit, attendant que je termine mon paquetage. Je me dépêchai de la rejoindre, ma curiosité attisée par cette mystérieuse petite boîte.
- Je voulais t'offrir un petit cadeau. Tu as bien compris, j'espère, que pour nous, fêter les anniversaires est quelque chose de totalement absurde. Mais j'avais trouvé ça pour toi et aujourd'hui est une bonne occasion. J'espère qu'elle te plaira.
Elle me tendit son présent et je détachai délicatement le papier craft pour ne pas risquer de l'abîmer. De sa part cela pouvait être tout et n'importe quoi, je ne m'attendais donc pas à trouver une jolie montre à gousset dans un emballage aussi grossier. Je restai un instant sans voix, admirative face au couvercle en métal argenté ciselé de motifs délicats. On aurait dit des entrelacs d'inspiration celtique au milieu desquels étaient sertis des fragments de miroirs. En actionnant le bouton, l'ensemble dévoila un cadran de montre sobre et élégant. Je relevais les yeux, un large sourire aux lèvres.
- Oh merci ! Elle est magnifique ! C'est parfait, c'est exactement ce dont j'avais besoin. Ça me permettra de consulter l'heure même pendant les cours. Mòran taing dha mama !
Je répétais mes remerciements en ancien gaélique et elle me serra dans ses bras.
- Tant mieux. J'avais peur que tu trouves ça inutile. Ce n'est plus très porté à ton époque.
- Peu m'importe les autres. C'est élégant et je trouve ça bien plus pratique qu'une montre de poignet. J'en prendrais grand soin et je suis très heureuse que tu me l'aies offert. Comme ça j'aurais quelque chose de toi toujours sur moi, en plus de la morsure.
Ma mère sourit largement, comme si c'était elle qui avait reçu un cadeau. Je n'avais aucun doute que malgré la damnation vampirique, mon bonheur faisait son bonheur.
Ce fut Steren qui m'accompagna à l'internat du lycée privé Saint Albert, quelques heures plus tard. J'avais longuement serré ma mère dans mes bras car sauf cas exceptionnel, il n'était pas prévu que je la revoie avant les prochaines vacances, soit cinq longs mois loin de ma famille d'adoption. Ça allait être la première fois que nous allions être séparées aussi longtemps et en prendre conscience avait fait remonter en pic mon angoisse d'être abandonnée. C'était irrationnel et je la canalisais du mieux que je pouvais pour ne pas l'inquiéter car je savais que c'était la meilleure chose à faire et je voulais lui prouver ma maturité. Dans mon paquetage, j'avais assez peu d'affaires en vérité : mes affaires de cours, mon ordinateur portable, mon nécessaire de maquillage, ma trousse de toilette, quelques vêtements civils pour le weekend, quelques jeux de société pour jouer avec Lucie et son matériel à dessin. L'ensemble tenait dans un grand sac car mes uniformes propres me seraient fournis par l'école. Alendro nous conduisit jusqu'à la fondation Tremere et mon père emprunta avec moi l'ascenseur qui permettait d'accéder à la partie publique de la chanterie. L'internat était un bâtiment indépendant, séparé du reste par une petite cour bétonnée uniquement pourvue de quelques bancs. Kevin et moi-même y allions parfois pour manger notre sandwich au calme par beau temps. Steren m'entraîna à l'intérieur de ce nouveau bâtiment et qui était plongé dans l'obscurité, seules les veilleuses de secours ponctuant les couloirs et escaliers. Le vampire s'y déplaçait sans hésiter, me conduisant vers ce qui serait ma nouvelle chambre. Une fois arrivé à destination, il sortit une clé de sa poche et déverrouilla la porte avant de m'y faire entrer. Comme je m'y attendais, il comptait me faire ses dernières recommandations.
- Je compte sur toi pour continuer à protéger la Mascarade en dissimulant en tout temps cette stupide cicatrice que tu as tenu absolument à arborer et garde à l'esprit qu'au dehors le Djihad est toujours en cours. Évite au maximum de sortir de l'enceinte de cette école, même en plein jour. Et fais honneur à Aïlin par tes résultats et ton attitude. Je te tiens à l'œil.
J'avais fait la moue à l'évocation de ma « stupide cicatrice » mais j'avais néanmoins hoché la tête sans rien ajouter. Je connaissais déjà ces règles qui tombaient sous le sens à mes yeux. Steren m'abandonna sur ces mots et je me décidai enfin à allumer la lumière pour découvrir ma chambre alors que Lucie sortait timidement du sac où elle s'était réfugiée. Il y avait un lit avec sa table de nuit et une lampe de chevet, un bureau avec sa chaise, une étagère, un placard et une penderie pour ranger ses vêtements. Le mobilier était plutôt sommaire et totalement impersonnel mais puisque j'allais y vivre durant les mois à venir, je comptais bien la décorer un minimum. Il était plus de minuit et je n'oubliai pas que d'autres élèves dormaient probablement dans les chambres attenantes, je sortis donc le strict minimum avant d'enfiler ma chemise de nuit et de me glisser dans mon lit. Les salles de douches et toilettes étant communes, j'avais pris la précaution de me brosser les dents avant de partir, pour ne pas avoir à chercher leur localisation dans le noir. J'aurais bien l'occasion de demander à un camarade le lendemain…
Le lundi matin, je me réveillai avec un grognement en entendant une sonnerie stridente résonner dans le couloir à 6h15. La nuit avait été courte ! Heureusement, Lucie en avait profité pour explorer le bâtiment, elle put donc me servir de guide, m'épargnant l'effort de socialiser. Je me traînai jusqu'aux salles de douches en avançant un peu au radar, mon peignoir soigneusement fermé de manière à couvrir ma gorge. Une fois douchée et habillée, je regagnais ma chambre, une serviette sur la nuque avant de pouvoir enfin appliquer le fond de teint qui dissimulerait efficacement toute trace de morsure. Dans la salle de self destinée à accueillir le petit déjeuner, je comptais huit élèves, dont trois de ma classe avec Kevin. Mon ami ne m'avait pas encore remarqué et je m'empressai de rejoindre sa table avec mon plateau, m'amusant à le faire sursauter.
- Coucou !
Il écarquilla les yeux.
- Nathalia ! Mais… Qu'est-ce que tu fais là ?!
- Tu l'aurais su si tu avais bien daigné répondre à mes messages !
Il sortit son portable de sa poche avec un air contrit et je remarquai qu'il était flambant neuf.
- Pardon. Ils m'ont offert ce téléphone pour pouvoir me contacter dans le cadre du travail, je n'ai pas le droit de m'en servir pour autre chose.
- Et l'ancien ?
- Je ne l'ai pas gardé. Je suis nourri, logé, blanchi, ils n'allaient pas non plus me donner de l'argent de poche pour me payer un forfait. Et puis à part toi, je n'ai personne à contacter. Je me suis dit que tu pourrais bien attendre le mois de septembre.
Je détournai le regard et mordis avec férocité dans ma tartine. J'avais une furieuse envie de lui hurler qu'ils étaient en train de le couper totalement du reste du monde mais comme disait Steren, j'avais vendu mon camarade aux Tremeres, je n'avais plus mon mot à dire. Je pianotai un instant sur la table, recomposant un sourire de façade.
- Je vois. Je vais me lancer dans le dressage de pigeon pour communiquer je pense alors… À moins que tu n'aies une autre idée à me suggérer ?
Il vida sa tasse de café et repoussa son plateau avant de sortir son calepin de son sac.
- Tu vois, j'ai eu tout de même un peu de temps pour réfléchir durant ces vacances. Et si nous créerions un nouveau langage ? Quelque chose que nous seuls pourrions comprendre ? On pourrait communiquer en toute tranquillité…
Mon regard s'illumina. Bien sûr que Kevin était un génie ! Cette fois mon sourire était sincère.
- Une langue des signes et… peut-être une écriture ?
- Non, aucune trace. On détruira toutes nos notes. Et on n'explique rien à personne. Promets-le-moi.
Je tendis ma main par-dessus la table sans hésiter. Même s'il ne comprenait pas les tenants et les aboutissants, il voulait conserver quelque chose hors de leur contrôle. Et rien que pour cela je me félicitai d'être devenue son amie.
- Promis. Juste toi et moi. On commence ce midi ?
Il hocha la tête.
- Tu devrais te dépêcher de terminer de déjeuner… Tu me raconteras tes vacances tout en mangeant !
Je me hâtai de finir mon repas et lui racontai une version édulcorée de mes vacances, sans vampire, fantôme, loup-garou ni décapitation. Au final il ne restait plus grand-chose et à ses yeux j'avais passé presque tout le mois d'août enfermée chez moi seule à réviser ou jouer à l'ordinateur. Il ne chercha pas à m'interroger davantage et je résistai à la tentation de le questionner sur ses propres activités. Il avait de toute façon probablement reçu l'interdiction d'en parler.
Notre premier cours était la Cryptologie avec M. Dumas qui serait notre professeur principal pour la Terminale. La classe n'était plus composée que de six élèves qui étaient prêts à tout pour obtenir le précieux diplôme de fin d'étude du Lycée privée Saint Albert, fameux sésame permettant d'entrer dans n'importe quelle école voir n'importe quelle entreprise. Abstraction faite de Kevin, les autres élèves me considéraient tous comme un adversaire à abattre pour monter dans la hiérarchie de la classe. Cette ambiance délétère était assez désagréable, bien qu'étrangement motivante. Bien évidemment je n'avais besoin d'aucun diplôme pour mon avenir, mais j'étais bien décidé à faire de mon mieux pour obtenir les félicitations de Steren et je ne comptais pas me laisser distancer.
Durant l'heure du midi avec Kevin nous commençâmes à élaborer les signes qui formeraient notre langage. Nous faisions exprès de réfléchir à des gestes totalement contre-intuitifs pour que notre code secret ne puisse être deviné par qui que ce soit. Ce projet était extrêmement motivant et nous amusait aussi beaucoup. L'après-midi j'avais mon premier cours d'italien. Cette langue était assez proche de l'espagnol bien qu'étonnamment éloignée du latin, mais j'avais profité de mes vacances pour commencer à me pencher sur son apprentissage donc cette première expérience ne me sembla pas trop difficile. Kevin pour sa part avait choisi le russe, il s'agissait donc d'un des rares cours où nous étions séparés avec celui de Keyes. À 17 heures, nous nous retrouvâmes comme prévu à la bibliothèque pour travailler sur notre projet. Nous n'avions pas encore de devoir et nous comptions bien en profiter tant que c'était encore le cas.
Les jours devinrent des semaines, puis des mois. Je m'étais rapidement habitué à ce quotidien presque normal et la présence de Kevin m'avait empêché de trop souffrir de l'absence de ma mère ou des Malkaviens. Je n'avais que peu de nouvelles de la guerre, et uniquement grâce à Evguenia avec qui je correspondait régulièrement par SMS. Ma mère refusait d'en « parler », se contentant de petits messages en ancien irlandais pour me témoigner son affection et me demander de mes nouvelles. Lucie s'ennuyait un peu puisque je ne pouvais lui parler de tout le long de la journée mais elle connaissait désormais le bâtiment par cœur et nous profitions de l'heure dédiée aux Neurosciences et dont j'étais toujours dispensée pour aller discuter et jouer ensemble dans une salle vide. J'avais appris la Langue des Signes Française à Lucie pour pouvoir communiquer en silence et grâce à sa pleine maîtrise de ses pouvoirs fantomatiques, elle pouvait sans peine déverrouiller des serrures qui étaient normalement fermées, ce qui nous évitait d'être dérangées intempestivement.
Un dimanche soir de novembre, alors que j'étais en train de lire dans ma chambre, mon téléphone me signala un appel entrant. Le numéro était inconnu, mais je décidai de répondre malgré tout.
- Bonsoir gamine !
La voix qui m'avait salué m'était familière et pour cause…
- Primogène. Que me vaut l'honneur ?
- Tu n'as pas oublié le petit service que tu me dois, j'imagine…
- Absolument pas. Ma mère vous a peut-être prévenu que je vivais éloignée de la famille ces derniers temps. J'espère que je pourrais vous être utile.
- Je le pense. Tu vas rentrer en contact avec ma goule, je vais t'envoyer son numéro pour que vous puissiez vous rencontrer. Il te remettra un ordinateur. Les consignes seront indiquées dessus. Un système que je cherche à infiltrer lance sa maintenance chaque samedi à midi exactement. Tu vas profiter de cette faille pour y pénétrer sans te faire repérer. Tu as les compétences pour, je compte sur toi.
Et sur ce, il raccrocha. Armand Senek, le primogène Nosferatu. Il aurait été inutile que je lui explique la situation dans laquelle je me trouvais. J'allais devoir gérer avec sa goule pour récupérer le laptop sans prendre trop de risque et surtout sans alerter Steren. Je n'avais vraiment aucune envie de devoir expliquer au Tremere pourquoi je « devais un service » à un ancien Nosferatu… Je jetai un œil à Lucie qui dessinait. Mon amie était désormais bien paisible pour une âme « incapable de trouver le repos éternel ». Je ne tardais pas à recevoir un SMS avec un numéro de téléphone inscrit pour seul message et je décidai de prendre rendez-vous directement. Plus vite ce serait réglé, plus vite j'en serais débarrassé…
Nous nous fixâmes rendez-vous la semaine suivante, un jeudi midi à un snack proche de l'établissement. Le matin même, je prévins Kevin durant notre petit déjeuner. Notre projet de création de langue des signes codée avançait bien et nous essayions de l'utiliser autant que possible dans nos conversations usuelles pour s'entraîner.
- Je déjeune dehors ce midi. Je profite d'être dispensé de Neurosciences pour passer un peu de temps avec une amie. Désolé de t'abandonner.
Il secoua la tête avec un sourire.
- Ne t'excuse pas. On se retrouve ce soir après les cours.
Le matin nous avions cours de communication. J'appréciais toujours beaucoup cette matière et je n'avais aucune difficulté à y obtenir d'excellentes notes. Mais quelques soient les disciplines, je ne pouvais que reconnaître combien mes nouvelles conditions d'étude m'aidaient dans ma scolarité. J'avais beaucoup de temps à ma disposition pour étudier et donc davantage pour me reposer. Et contrairement aux années passées, je conservais un rythme de vie totalement diurne, même le weekend. Bien sûr je n'avais revu aucun vampire depuis que Steren m'avait laissé là, mais c'était étrangement satisfaisant d'avoir enfin une vie presque normale.
Dès le cours terminé, je me dépêchais de rejoindre la sortie, tout en faisant en sorte qu'aucun professeur ne me voie. Ils savaient tous que je vivais désormais à l'internat et je n'avais aucune envie que l'un d'entre eux s'en étonne et que l'information ne parvienne à Steren de quelque manière que ce soit. Je rejoignis rapidement le snack, mon fantôme sur les talons. La présence de Lucie me garantissait une certaine sécurité, bien que j'aie relativement confiance en le primogène Senek pour ne pas chercher à me nuire.
Je m'installai à la table du fond, me commandai un burger-frites comme je les aimais et sortis un bouquin de cours en attendant mon plat. Cela ne faisait pas cinq minutes que j'étais installé qu'un homme d'apparence la trentaine s'installa face à moi. Je dissimulai tant bien que mal ma grimace derrière mon livre. J'ignorais si c'était naturel ou dû à son lien de goule Nosferatu, mais l'homme avait un physique assez repoussant. Il avait des oreilles décollées, des yeux globuleux et un nez difforme. Il portait des vêtements plutôt décontractés, bien loin du costume que portaient toujours les goules tremeres. Il déposa une sacoche noire sous la table et je devinai qu'elle contenait le pc portable.
- Bonjour. Nathalia, je présume.
Je hochai la tête.
- Bonjour Daniel. Notre connaissance commune a-t-elle donné des consignes supplémentaires pour moi ?
Il secoua la tête avec une grimace. Il me faisait étrangement penser à Alendro dans sa raideur. Comme si ma présence l'indisposait.
- Non. Il a dit que tu trouverais toutes les informations nécessaires à l'intérieur. Je ne me suis pas permis de regarder, puisqu'apparemment je n'ai pas les compétences nécessaires…
- Je lui devais un service… C'est probablement une manière de me tester. Ça fait longtemps que tu bosses pour lui ?
J'avais posé cette question, peut-être un peu personnelle. Il eut une sorte de reniflement méprisant.
- Ça commence toujours comme ça. Un service qu'on ne peut pas lui refuser, pour voir si tu vaux le coup… Et après il te propose de faire partie de la boîte. C'est comme ça qu'il m'a recruté.
Je comprenais tout d'un coup son antipathie. La plus grande crainte de toute goule : Il avait peur que je le remplace. J'avais pris l'habitude, que ça soit par écrit ou à l'oral, d'éviter tout mot dangereux pour la Mascarade : vampire, goule, Sabbat, Camarilla… étaient proscrits de mon vocabulaire et tout comme les vampires eux-mêmes, je préférais parler de famille ou utiliser d'autres périphrases. Daniel ignorait donc que je connaissais sa nature de goule et apparemment le primogène Senek ne lui avait donné que peu d'information sur moi.
- Tu n'as aucune inquiétude à avoir à ce propos, j'appartiens déjà à quelqu'un. Ton patron connaît ma mère, il ne se risquerait pas à essayer de me recruter.
Il me lança un regard perplexe.
- Ta… Mère ? Mais tu as quel âge ?
Je tapotais brièvement ma gorge de deux doigts et ses yeux s'écarquillèrent sous la compréhension. Je haussais les épaules.
- J'ai l'âge que je parais. Je dois terminer mes études avant toute chose. Mais si je peux me rendre utile auprès d'elle, je le fais. Enfin bref, je regarderai ça ce soir. Il a dit que j'avais les compétences pour, donc j'espère que je serais à la hauteur.
Daniel se leva d'un bond, mais il avait l'air rassuré par ce que je lui avais dit.
- Mon patron n'est pas du genre à se tromper dans son jugement. Mais de toute façon, il m'a simplement demandé de te remettre ça. Si tu as besoin, je pense qu'il te contactera.
Il m'abandonna sans plus tarder et je déjeunai tranquillement, discutant à voix basse avec Lucie.
- Je suis curieuse mais il faut que je sois prudente. Cet aprem je fais mes devoirs et ce soir j'allume l'ordi pour voir ce qu'il y a dedans. Il va falloir que je contourne la sécurité du réseau de l'internat avant toute chose. Je ne peux pas prendre le risque que mon père ait connaissance de ma mission quelle qu'elle puisse être.
C'était une règle d'or que l'on m'avait appris très tôt : Chez les vampires, le secret prime. Tout le temps, quelle que soit l'affaire en question, et je voulais prouver au primogène Senek que j'étais digne de sa confiance. Je rentrai rapidement à l'institut une fois mon burger dégusté. Quand bien même nous étions en pleine journée, je n'avais aucune envie de traîner plus que nécessaire à l'extérieur… Par chance, le public de l'établissement étant ce qu'il était, la grille n'était jamais fermée et la personne chargée de l'accueil n'était pas la plus attentive. Je pus donc re-rentrer dans l'établissement sans me faire repérer et rejoignis immédiatement la bibliothèque scolaire, agréablement vide à cette heure. La pièce était suffisamment vaste pour que je puisse m'y installer hors de vue du documentaliste, permettant à Lucie de lire de son côté pendant que je faisais mes propres devoirs. Kevin me rejoignit peu après 17 heures et nous travaillâmes encore jusqu'à 19 heures où nous fûmes expulsés de la bibliothèque et forcés de rejoindre l'internat. Il y avait trop peu d'élèves dans l'internat de sorte que les chambres des filles et des garçons n'étaient pas séparées, nous permettant de continuer à étudier ensemble même après le dîner. Mais cette fois, je ne pouvais me permettre de laisser Kevin voir ce que j'allais faire.
- On se retrouve dans ta chambre ou dans la mienne pour bosser ?
- Allons dans la tienne si cela ne te gêne pas. Je partirais sans doute tôt, je suis un peu fatiguée.
Je profitai des notes de Kevin pour rattraper le cours de Neurosciences mais je l'abandonnai aux alentours de 22 heures. Je ne comptais bien sûr pas me coucher aussi tôt mais bien allumer le fameux ordinateur portable dans l'espoir de récolter des informations supplémentaires sur ce que j'étais sensé accomplir. Le premier obstacle auquel je fus confronté fut le mot de passe pour accéder à la session et bien évidemment il était assorti d'une énigme : « J'ai déjà accompli mon premier, mais j'ai tué l'être qui le partagea. Quant àmon second, si cela a choisi de prendre forme humaine, j'aime autant m'en tenir loin. »
Je souris largement et me levai pour aller me préparer une tasse de thé. Je m'étais rapidement arrangé pour me procurer une bouilloire pour ma chambre, accessoire salvateur au vu de ma consommation quotidienne. Je m'installai plus confortablement sur mon lit, l'ordinateur posé sur une tablette en bois. Je n'allais sans doute pas m'ennuyer… Cette première était facile mais je ne doutais pas que les autres allaient être plus compliquées. Mariage…Noce et fée… Nosfe. Steren m'avait déjà brièvement parlé des fées et comme pour le reste, j'étais assez curieuse d'en rencontrer un jour, mais de ce qu'on m'avait aussi expliqué, les côtoyer avait tendance à plonger les vampires dans la folie… Charmant !
La session s'ouvrit rapidement sur un fond d'écran intégralement noir et dépourvu d'icone. Lorsque j'essayais d'accéder aux fichiers utilisateurs, une seconde énigme apparut : « Enfant de Nyx, je l'ai connu mais ne le verrais jamais ».
Mon rythme cardiaque s'accéléra légèrement lorsque je constatais que je n'avais que trois chances pour trouver la bonne réponse. Nyx avait près de 35 enfants différents selon les sources et nombreux d'entre eux pouvaient correspondre à cette énigme : Héméra le jour et les trois Hespérides : Aeglé le zénith, Erythea l'aube et Hesperathusa le couchant, Moros la destinée funeste et Thanatos la mort, Géras la vieillesse, Charon le passeur, Clotho la moire fileuse de vie et Atropos celle de la mort, Elpis l'espoir, Éléos la pitié, voire même Morphée le rêve…
J'essayai de faire par élimination. Il pouvait techniquement toujours voir le jour ou l'aube ainsi que connaître la mort ultime… Quelles que soient ses croyances, je doutais qu'il ait pu considérer avoir « connu Charon » et bien qu'il soit cynique, il ne me semblait pas du genre à considérer qu'il ne verrait plus jamais l'espoir. Il était en revanche possible qu'il ait connu la pitié à une époque mais ne la verrait sans doute jamais dans les yeux de ses ennemis. Je tapais donc Éléos et le dossier s'ouvrit immédiatement, m'arrachant un cri de victoire. J'avais bien hésité pendant une quinzaine de minutes, après avoir vérifié sur mon propre ordinateur la liste complète des êtres affiliés à Nyx dans la mythologie. J'espérais que les prochaines, s'il y en avait, ne me prendraient pas autant de temps. L'unique fichier visible dans l'ordinateur était un dossier compressé qui comprenait bien évidemment un mot de passe. L'indice était à nouveau une charade. « Mon premier prétend vénérer autre chose, mais mon second est leur véritable dieu, bien qu'on ne l'appelle plus ainsi. Mon tout tue aussi les humains.» J'eus pendant quelques secondes envie de me taper la tête contre le clavier. « Mon tout tue aussi les humains » signifiait que le premier tuait des humains. Peut-être s'agissait-il d'une créature des ténèbres ou même d'un clan de vampires. De ce qu'on m'avait expliqué, les lycanthropes vénéraient Gaïa, la terre, mais ils ne me semblaient pas hypocrites dans leur vénération. Steren m'avait parlé des différents clans de vampires et je penchais tout d'abord pour les Giovannis. Ils prétendaient n'avoir d'autre fidélité que l'argent mais ils recherchaient le pouvoir, comme tous les vampires. Cependant pouvait-on vraiment parler de « vénération » ? Qu'est-ce que vénéraient les vampires… le sang. Sanguis en latin, αἷμα en grec ancien. Un clan de vampire connu pour prétendre vénérer autre chose… Les Sethites ? Sethit-αἷμα… Septicémie, infection mortelle pour les humains.
Le document se décompressa sagement et les consignes m'apparurent enfin, pour mon plus grand soulagement. Comme annoncé dans son message, je devais profiter de la maintenance de sécurité qui avait lieu tous les samedis à midi pile pour infiltrer un système et y implanter un logiciel espion. Ce n'était techniquement pas si compliqué mais si je restais à l'internat, je ne pourrais le faire depuis la cantine. Il allait donc falloir que je sorte de l'enceinte de l'établissement et que je me trouve un endroit tranquille pour faire le boulot. Je réfléchis à différents endroits de la ville qui me permettraient de le faire tout en restant en sécurité. Je pourrais bien m'acheter un snack dans l'après-midi pour rattraper mon repas…
Le vendredi se passa tranquillement et le samedi matin à l'heure du déjeuner, j'annonçais à Kevin mon projet de m'absenter une partie de la journée.
- Ah justement j'avais envie de prendre un peu l'air. Ça te dérange si je t'accompagne ?
J'espérai que ma contrariété ne se lisait pas sur mon visage et détournai le regard comme si mon attention avait été attirée par quelque chose, histoire de me laisser le temps de réfléchir. Kevin n'avait jamais émis le souhait de se promener à l'extérieur durant les semaines passées et avait même décliné mes invitations lorsque j'étais sortie les mois précédents. Mais il était avant tout mon ami et je ne voulais pas le laisser seul.
- Non, pas du tout. Mais je comptais simplement aller me changer les idées à un cybercafé. Je ne voudrais pas que tu t'ennuies.
Il haussa les épaules.
- J'ai terminé tous mes devoirs, je n'ai rien d'autre à faire. Tu vas jouer au même jeu que la dernière fois ? Ça ne me dérange pas de te regarder, bien au contraire.
Je me retins de froncer les sourcils. Kevin n'avait jamais "rien d'autre à faire". Il estimait avoir perdu trop de temps à cause de sa famille pour accepter de simplement "glander" et depuis le début de l'année, je ne l'avais jamais vu durant une heure libre sans un livre à la main. Il y avait anguille sous roche, et j'étais prête à parier qu'elle s'appelait Steren. Je me forçai à sourire.
- Rien à faire ? Tu aurais déjà lu tous les livres de la bibliothèque ? Tu veux qu'on passe à une librairie pour t'acheter la dernière édition d'un certain manuel de physique appliquée ou le plus grand génie de Saint Albert aurait-il parfois réellement envie de loisir ?
Mon ami sembla un instant mal à l'aise.
- Juste envie de sortir un peu. Mais nous sommes toujours ensemble, je comprendrais que tu veuilles aussi passer une après-midi sans moi.
- Non, ne croit pas ça ! J'aime beaucoup passer du temps avec toi. Ne t'inquiète pas.
Ma décision était prise. Même si vraiment Steren avait demandé à Kevin de me surveiller, il n'y avait aucune chance qu'il comprenne en détail ce que j'allais faire car s'il y avait bien un seul domaine où je le surpassais largement, c'était en informatique. Et si le primogène Tremere essayait de me tirer les vers du nez par la suite, j'aurais au moins eu la confirmation que mon camarade lui servait de mouchard…
Je retournai dans ma chambre pour récupérer des vêtements chauds ainsi que ma sacoche et rejoignis Kevin dans le hall. Pour plus de sécurité, j'avais décidé de quitter l'internat pour rejoindre un cybercafé de ma connaissance où je savais que le gérant n'était pas très regardant sur l'utilisation de sa connexion. Si la nuit, l'endroit était parfois mal famé, en journée c'était plutôt le repaire des adolescents en manque de jeux vidéo, je savais donc aussi que l'on y passerait inaperçu. Nous étions partis suffisamment tôt pour passer s'acheter des sandwichs tout en me permettant d'arriver une bonne trentaine de minutes en avance au cybercafé. Je voulais être certaine d'être totalement prête lorsque le moment serait venu et Kevin me regarda silencieusement installer l'ordinateur portable sur l'espace prévu à cet effet. J'avais appris par cœur les manipulations à effectuer et rien ne laissait supposer ce que j'allais accomplir. Je gardai le silence, me demandant combien de temps mon camarade tiendrait avant de succomber à la curiosité. Moins d'une dizaine de minutes avant l'heure fixée, je le prévins tout de même en usant de notre langage habituel.
- Dans quelques minutes je vais entamer une série de manipulations importantes sur l'ordinateur et je ne pourrais pas détourner mes yeux de l'écran. Ça ne devrait pas durer très longtemps mais tu comprendras donc que je ne réponde pas sur le moment.
Il hocha simplement la tête et je reportai mon attention sur l'écran, occultant le reste de mon environnement alors que l'heure approchait. Je faisais confiance à Lucie et Kevin pour surveiller mes arrière et je savais que mon ami respecterait ma concentration et resterait silencieux tout le long, observant attentivement mon écran sans doute dans l'espoir de comprendre ce que je faisais. Je savourai déjà ce léger frisson d'adrénaline provoqué par l'illégalité de mon action. Je n'avais pas cherché à me renseigner sur cette société que je devais infiltrer. Le Nosferatu m'avait fourni le programme que je devais implanter ainsi que l'adresse du site et mes seules recherches avaient porté sur les contraintes techniques liées à ma mission. Je parvins d'ailleurs à infiltrer la base de données sans trop difficulté et à y faire ce que je devais. Je vérifiai que tout fonctionnait bien et souris largement en voyant les données commencer à se télécharger. Ma mission était accomplie. J'éteignis l'ordinateur portable et le refermai avant de reculer ma chaise et de m'étirer sommairement. Cela n'avait duré que peu de temps mais je ressentis dans mes épaules et ma nuque la tension qui m'avait saisi. Kevin m'observait toujours silencieusement, attendant sans doute que je fasse le premier pas, mais je n'étais aucunement pressée de le faire. Je déballai mon sandwich et croquai dedans avec une certaine satisfaction. Finalement, comprenant sans doute que je ne me livrerais pas de moi-même, il finit par céder à sa curiosité et attira mon attention.
- Est-ce que tu veux bien m'expliquer ce que tu viens de faire ? Ça avait l'air… complexe…
Je le fixai un moment sans répondre. Il avait l'air sincère dans son regard, tel que je l'avais toujours connu. Mais je ne pouvais pas ignorer qu'il avait passé tout un mois en compagnie de goules ou même au contact d'un Tremere en parfaite ignorance. Qui sait ce qu'ils avaient pu ou pourraient obtenir de lui à l'aide de la Domination vampirique ? Je rangeai l'ordinateur dans le sac et lui fis signe de se lever. Cela faisait déjà trop longtemps que nous avions quitté l'enceinte protectrice du lycée. Je lui répondis tout en marchant.
- Un petit boulot. Mes compétences sont utiles à certaines entreprises et ça me permet de me faire un peu d'argent et de nouer des contacts. Se faire un nom nécessite plusieurs années alors je prends un peu d'avance.
Il semblait perplexe.
- Mais cela ressemblait à… je ne sais pas… du piratage ? Est-ce que ton boulot est quelque chose d'illégal ?
- Quand bien même cela le serait, tu te doutes bien que je ne te le dirais pas. Ne t'inquiète pas pour moi, je suis simplement soumise au secret professionnel comme tu peux l'être pendant tes vacances. Tu veux aller quelque part puisque nous sommes en ville ?
Je n'avais pas insisté pour savoir ce qu'il avait fait de son mois de juillet et je savais qu'il m'en était reconnaissant. Il se contenta donc de hausser les épaules et de me suivre, acceptant en apparence cette nouvelle part de mystère qui entourait mon existence. Je décidai de l'entraîner à la librairie pour lui changer les idées, lui avançant l'argent pour s'acheter le nouveau numéro d'un périodique scientifique sur son sujet de prédilection, puis nous rentrâmes à l'internat. Je pensais que Steren prendrait contact avec Kevin le soir-même et j'avais demandé à Lucie de le surveiller mais le vampire était sans doute plus malin que cela car mon fantôme de compagnie ne put recueillir aucune preuve démontrant que mon ami était en contact avec un Tremere. Bien entendu je n'excluai pas la possibilité qu'il ait utilisé son téléphone pour envoyer un message, mais s'il l'avait fait, il s'était montré particulièrement discret. Lucie suivait Kevin lorsque je ne pouvais moi-même pas être présente mais au bout de deux semaines entières de filature, nous avions fini par abandonner. De fait, je n'avais eu aucune nouvelle de mon "père" adoptif et je ne m'en plaignais pas. Même si je n'arrivai pas à combattre cette dérangeante impression d'être surveillée, je finis par me dire que j'avais peut-être été un peu paranoïaque. Le primogène Senek m'avait simplement envoyé un message pour dire qu'il était satisfait de mes services, que je pouvais garder l'ordinateur en guise de dédommagement et qu'il me recontacterait sans doute plus tard. Je me doutais qu'une simple mission ne suffirait pas à me libérer de ma dette, mais quelque part c'était plus amusant que véritablement contraignant.
Au quotidien, tout semblait aller pour le mieux et cette paix me donnait une dangereuse impression de sécurité. Je n'avais que très rarement des nouvelles de la guerre de territoire que se livraient les immortels mais j'étais toujours avide d'en recevoir, ainsi lorsque fin décembre Sybile m'appela au beau milieu de la nuit, je me précipitais pour répondre malgré l'heure tardive.
- Princesse. William va venir vous chercher demain soir à 22h. Il vous attendra devant la grille de votre refuge.
- Quoi ? Mais pourquoi ?
Je n'avais pu m'empêcher d'élever la voix, prise d'une soudaine angoisse.
- Calmez-vous. Votre mère est absente et m'a laissé en charge des affaires urgentes. Evguenia a irrité un membre de la famille Giovanni. Rien qu'un peu d'amour propre bafoué mais ils estiment avoir droit de mort sur elle car elle a été prise sur leurs terres. Je sais que c'est une amie chère à vos yeux et que vous ne voudriez pas la voir disparaître. J'ai donc demandé une entrevue avec le patriarche local pour demain minuit et ils acceptent de mettre son exécution en suspens pour vous rencontrer.
Je comprenais immédiatement l'idée de la Malkavienne. J'avais le don de voir les esprits, je pourrais sans doute me rendre utile pour obtenir la libération d'Evguenia. Un service contre la « vie » de mon amie. Mon esprit était clair.
- Merci. Tu as eu raison. Tu es parfaite.
- Ne dites rien de plus. À demain, princesse.
Elle raccrocha immédiatement et je me laissai retomber sur le dos. Il avait beau être 4 heures du matin, j'étais incapable de me rendormir. J'avais vécu ces quatre derniers mois loin des vampires et je ressentis un étrange sentiment d'angoisse jusqu'alors inédit. Je pris soudain conscience combien il était facile de s'habituer à la normalité et « d'oublier » tout ce que la Mascarade cherchait à dissimuler. Lucie ne dormait jamais véritablement et elle m'interrogea du regard. Elle n'était pas encore suffisamment confortable avec la langue des signes et puisque nous étions seules, je lui répondis en chuchotant.
- Evguenia a des problèmes. Il faut que j'aille l'aider. Je ne supporterais pas de la laisser disparaître sans réagir si je peux faire quelque chose.
- Comment vas-tu faire ?
- Je dois rencontrer demain ceux qui la retiennent. Tu te souviens du vampire capable de voir les esprits ? Il sera peut-être présent mais rappelle-toi qu'ils te craignent et semblent démunis contre les esprits. Ils sont persuadés que je t'ai soumise à ma volonté et que les fantômes sont incapables de rationalité. Et puis nous ne serons pas seules.
- Ton cher garde du corps sera présent ? Ça fait longtemps que tu n'as pas pu baver dessus !
Le regard moqueur de mon amie me fit recouvrir mon sourire. Lucie ne s'était jamais gênée pour faire des commentaires à voix haute, sachant que j'étais la seule à l'entendre. Elle avait parfaitement perçu ma fascination pour mon redoutable gardien et s'en amusait beaucoup à mes dépens.
- Je suis contente à l'idée de les voir mais j'aurais aimé que ça ne soit pas dans de telles conditions. J'espère que tout va bien se passer.
- Toi tu espères que quelque chose va bien se passer dans ta vie ? Ton père va l'apprendre et il viendra te dire que tu es incroyablement stupide.
Elle ne plaisantait qu'à moitié mais je savais que l'acidité de ses propos servait à dissimuler son angoisse à l'idée de côtoyer un vampire capable de la voir.
- Sans doute. Mais ton existence serait trop ennuyeuse si ma vie n'était pas ainsi faite. Je compte sur toi aussi pour m'aider à rester éveiller jeudi. Je sens que la fin de la semaine va me paraître interminable…
Chose promise, chose due ! ;) Par contre il faudra attendre un peu plus longtemps pour le chapitre 23.
Qui dit fin d'année dit conseils de classe et donc bulletins à remplir. Mais j'ai déjà quelques idées en tête donc j'espère pouvoir le publier d'ici mi-décembre.
