Linhir était une petite ville, comparée à Dol Amroth. Saphira s'étant cachée quelques lieues avant, vers un bois regorgeant de gibier, et Lupusänghren ayant camouflé son aspect initial grâce à léger sort de perception, la troupe put y pénétrer sans être trop dérangé. La principale attraction, finalement, venait d'Eldarion, qui restait tout de même le prince du Gondor, et du fait qu'il soit accompagné par des elfes. Mais les gens de l'auberge ne posèrent pas de question. On leur donna les meilleures chambres; les voyageurs se faisaient rares, et le demi-elfe paya en conséquence, ce qui ravit le patron. On leur apprit aussi qu'aucun orc n'avait été aperçu depuis l'automne dernier, et que des corps francs de Pelargir s'en étaient très vite chargés. Attablés dans la grande salle, les habitués les regardant avec un mélange de curiosité et de crainte respectueuse, Eldarion put leur expliquer :

"Après Linhir, nous entrerons dans le Lebennin. C'est une très vaste région, très riche, dominée par Pelargir. Mais nous devrons nous montrer très prudents; c'est à partir de là que la population devient plus dense. Nous pourrions passer par la route principale, mais elle est parsemée de fermes ou d'exploitations. Si jamais des gens voient Saphira, la nouvelle pourrait remonter très vite à Pelargir, puis à Minas Tirith. Plus vite que nous."

Il promena son doigt sur la carte qu'il avait dépliée.

"Nous pourrions aussi remonter la rivière Cerni, comme je l'ai dit à Eragon, par une route secondaire bien moins fréquentée. De là, nous rejoindrions Minas Brethil, une petite bourgade, bien moins peuplée que Linhir, puis Echorost, de la même envergure. L'environnement laisserait l'espace à Saphira pour qu'elle se cache sans effort, et les forêts qui bordent la naissance des Montagnes Blanches regorgent d'animaux.

-Quelle piètre consolation pour un dragon obligé de se cacher", déplora un elfe en soupirant.

Eragon entendit Saphira rire dans son esprit, et réprima un sourire, tandis qu'Eldarion s'exprimait.

"J'en ai conscience. Eragon, si vous le voulez bien les lui transmettre, j'aimerais lui faire mes excuses. Mais la situation en Gondor n'est pas assez stable pour que la population voie apparaître de nulle part un dragon. Une paranoïa pourrait s'en suivre, et contrairement à Dol Amroth, nous ne pourrions pas l'éviter avec l'accord tacite des autorités."

"Je suis d'accord pour suivre la route secondaire, déclara simplement Saphira, alors que demi-elfe venait de finir son explication. Si c'est vraiment nécessaire, je me cacherai dans la forêt et je me gaverai de cerfs.

-Elle accepte, annonça Eragon à la grande surprise de tous. Elle est d'accord pour passer par les routes secondaires.

-Parfait, conclut Eldarion. Demain, après nous être approvisionnés, nous partirons pour Minas Brethil."


Quand il alla se coucher ce soir-là, le dragonnier eut la visite mentale de Glaedr. Etonné, il attendit que son maître prenne la parole.

"Tu as des doutes, Eragon, annonça-t-il au bout d'un moment.

-Ce n'est pas moi qui en ai, rétorqua-t-il.

-Ne me mens pas.

-Les elfes sont réticents. J'espère arriver à les convaincre d'aller plus loin, mais je ne peux pas encore avoir confiance en Eldarion. Pas si tôt.

-Je l'ai aussi remarqué. Et je te comprends. J'ai examiné son esprit; il a de nobles intentions. Mais il agit avant tout pour son royaume, et tu devrais le comprendre. Tu agis toi aussi pour notre bien. Si nous avions trouvé un endroit assez vaste pour nous établir avant la mer, nous aurions fait comme bon nous aurait semblé. Mais en l'absence de terres valables, il faut nous en tenir à nos intérêts communs. Il a l'air convaincu de la réussite de ce projet et de notre honnêteté. Aidons-le, il nous aidera en retour.

-J'ai aussi peur que Saphira se lasse des cachettes.

-Tu peux lui demander toi-même.

-Je m'y plierai tant que cela sera nécessaire, les interrompit la dragonne.

-Et cela ne te dérange pas?

-Bien sûr que si! Mais il le faut, non? Tu ne veux pas que je les déchiquète, et j'aime bien l'autre demi-elfe. Il est vraiment embêté de me contrarier.

-Tu l'aimes bien parce qu'il a peur de te savoir contrariée?

-Bien évidemment."

Le dragonnier laissa échapper un rire fatigué, pendant que Glaedr reprenait son élève sur sa fierté. Mais le dragon s'arrêta en l'entendant bâiller.

"Tu devrais te reposer un peu. Tu as vécu beaucoup de choses, mais les événements de ces derniers jours ont été éprouvants, et ceux qui arrivent le seront encore plus.

-Je vous en supplie, ebrithil, ne me parlez pas de malheur.

-Tu as encore un peu de temps devant toi. Bonne nuit, Eragon finiarel.

-Bonne nuit, ebrithil. Bonne nuit, Saphira.

-Bonne nuit, petit homme."


La route fut angoissante jusque Minas Brethil. N'étant plus protégée, faute d'entretient, il fallut rester sur ses gardes durant tout la durée du voyage, et Eragon soupçonnait la présence de Saphira un peu plus haut dans le ciel de rassurer les hommes du prince, pourtant guerriers aguerris.

"Je n'aime pas cette route, lui confia Lupusänghren alors qu'ils venaient de terminer leur première journée.

-Moi non plus, avoua-t-il. Pourtant, nous avons traversé de vastes prés remplis de bétail, des vergers, des cultures immenses...

-Mais pas un signe de leurs propriétaires ou de leurs ouvriers, termina Eldarion. Je trouve cela étrange aussi. Mais nous ne pourrons être fixés qu'à Minas Brethil. Si le village avait été attaqué, les orcs auraient fait un détour par Linhir. C'est une petite ville sans défense en cas d'attaque soudaine. Elle ne leur aurait pas résistée, du moins lors d'un raid.

-Et s'ils avaient coupé par les terres inhabitées? s'enquit Eragon.

-Cela ne correspond pas à leurs habitudes, le contredit le prince. Les orcs que nous avons croisés près du Dor en Ernil étaient assez pour tenter une attaque sur un village de la périphérie de Dol Amroth. Nous avons dû les interrompre dans leur progression. Ils fonctionnent toujours ainsi; ils attendent d'être en nombre suffisant pour attaquer bourgade par bourgade. Minas Brethil se trouve trop loin du Dor en Ernil pour qu'ils n'aient pas fait de raid supplémentaire avant d'y entrer.

-Je suis curieux de savoir en quoi ces orcs s'approvisionnent, se moqua une elfe, Lenyawë. Je les croyais capables de chasser, comme les Urgals.

-Ils s'approvisionnent en chair humaine, dame elfe, intervint Aravir de l'autre côté du feu. C'est pour cela qu'ils attaquent village par village. C'est plus rapide de dépecer deux ou trois enfants que de courser une biche pendant plusieurs jours."

Un silence horrifié s'installa du côté des nouveaux venus. Les seules bêtes qui mangeaient de la chair humaine en Alagaësia étaient les Ra'zacs, engeance maudite et contre nature, que le dragonnier et son cousin avaient - ils l'espéraient - définitivement éradiqués du continent. Eragon eut la nausée rien qu'à l'idée que des descendants d'elfes puissent s'adonner au cannibalisme.

"Et s'ils ont vraiment attaqué Minas Brethil, d'où pourraient-ils venir? intervint-il en brisant la chappe d'angoisse qui s'était abattue sur eux.

-Cela voudrait dire que le groupe que nous avons rencontré n'avait rien à voir avec Minas Brethil, et que les Montagnes Blanches sont infestées d'orcs, expliqua Eldarion.

-Ce qui serait un gros problème, je suppose.

-Vous supposez bien, seigneur dragonnier.

-Dans ce cas, j'espère que mon intuition est trompeuse, prince Eldarion, se corrigea Lupusänghren.

-Les elfes ont une intuition qui dépasse la simple appréhension, seigneur Lupusänghren, reprit le demi-elfe. Si vous vous sentez mal, alors il nous faut nous inquiéter."


Le voyage reprit au petit matin, sans un bruit. Le dragonnier hésitait; d'un côté, il entendait les bruits de la nature, et pouvait distinguer les esprits de plusieurs animaux autour d'eux, continuant leur vie sans se soucier de la leur. Les vergers en fleurs et les chèvres paissant tranquillement ne l'inquiétaient pas outre mesure. Si les monstres étaient passés par là, ils auraient tout ravagé. Mais en faisant une rapide inspection, il ne détecta aucune conscience humaine à proximité.

"J'espère sincèrement que Minas Brethil est intacte, dit-il à Saphira.

-Je n'ai pas à me cacher si tu ne détectes aucun humain, lui répondit-elle. Dis au demi-elfe que je vais voir plus en avant."

Quand le dragonnier eut transmis le message, Eldarion hocha la tête.

"Je la remercie. Qu'elle se montre prudente cependant."

Eragon sentit l'exaspération de la dragonne.

"Je volerai un peu plus haut! finit-elle pas souffler. Et je grillerai ceux qui osent m'attaquer."

Cela, il ne le transmit pas au prince.


Le groupe continua de marcher, tandis que Saphira prenait de l'avance. Le dragonnier commença soudain:

"Je peux comprendre que votre peuple se méfie des dragons."

Il essuya bien évidemment les regards horrifiés des elfes et ceux, plus étonnés, des Gondoriens. Lupusänghren vint à son secours:

"Nous, elfes, oublions trop souvent que nous sommes entrés en guerre avec les dragons, et que cette guerre a failli provoquer notre disparition. C'est pour cette raison que nous avons créé ensemble la caste des Dragonniers.

-Je n'aurais pas souhaité vivre ce moment, remarqua Eldarion. La terre devait trembler sur toute l'Alagaësia.

-Je ne l'ai pas connu non plus, je ne puis donc pas vous le confirmer. Mais je suis certain que le moment a été terrible. Les dragons qui n'ont pas été destinés aux dragonniers sont encore plus fiers et indépendants que ceux qui ont reçu notre civilisation. On ne peut les contrôler, et c'était à peine s'ils respectaient les lois que les Dragonniers imposaient pour maintenir la paix. De nombreuses fois il fallut que des dragons s'interposent en médiateur pour arrêter certains d'entre eux."

"Je le confirme", déclarèrent à la fois Glaedr et Umaroth dans la tête du dragonnier.

Eragon constata avec étonnement qu'Umaroth prenait pour la première fois part à la conversation depuis qu'ils étaient arrivés. Ce dernier dut s'apercevoir de son trouble, car il lui répondit:

"J'ai toujours écouté vos conversations, pour en apprendre plus sur les usages des humains de ce monde. C'est intéressant, même pour un dragon."

"Ici, nous n'avons que des dragons sauvages, reprit Eldarion. Et notre méfiance vient de ce que vous avez dit, seigneur Lupusänghren. Peu furent les dragons qui se cantonnèrent à un territoire inhabité en Terre du Milieu, et nombreux furent ceux, dans les Temps Anciens, qui rejoignirent l'ennemi de leur plein gré. Le dernier d'entre eux à avoir posé une patte sur notre continent, Smaug, a rasé une ville humaine et massacré l'entièreté d'un royaume nain pour s'emparer de leur trésor. Mon grand-père, le seigneur Elrond, et Mithrandir craignaient que Smaug ne passe du côté de Sauron si celui-ci revenait. Mais il a été tué avant que cette possibilité ne s'offre à lui. Autant vous dire que Saphira est ce que l'on peut appeler un miracle, ici.

"En parlant de miracle, je n'en ai pas à vous annoncer, intervint soudain Saphira. Le village des humains a été totalement retourné et brûlé."


Bonjour à tous!

C'est après plus de deux ans d'absence que je reviens avec un regain d'inspiration. Voilà voilà.

Petite précisions:

-Umaroth, si vous ne le connaissez pas, est l'un des dragons dont l'esprit a été transféré dans un Eldunari, comme Glaedr. C'est lui qui est chargé d'intermédiaire entre les autres Eldunaris et Eragon, la plupart du temps.

-Oui, un tome 5 de Paolini est sorti, et je l'ai lu. Il est génial. Mais comme j'ai commencé cette fanfic bien avant que la suite ne soit publiée, je continue sur ma lancée, soyons fous!

Je suis désolée d'avoir délaissé cette histoire. J'ai essayé de commencer d'autres projets en parallèle, mais on revient toujours à ses anciens amours X)

Sur ce, bonne lecture!