Ce fut la nuit la plus longue et la plus éveillée que les deux amants aient jamais connu. Ils la passèrent dans les bras l'un de l'autre, se découvrant doucement, pouce à pouce, dans la chair comme dans l'esprit.

Pendant ces quelques heures, le monde extérieur n'exista plus. Ils se consumaient dans leurs étreintes, leurs respirations, leurs paroles, fusionnant pour ne former plus qu'un et atteindre une extase au-delà de toutes les beautés du monde.

Cette nuit-là, Helwa découvrit son corps et connut des sensations qu'elle n'aurait jamais soupçonné pouvoir porter en elle. Elladan la rassura quand ses angoisses la submergèrent et lentement la jeune femme s'oublia quelques heures et s'ouvrit à son amant.

Après avoir éteint le brasier qui menaçait de les consumer, quelques heures avant l'aube, les deux amoureux s'enlacèrent tendrement sur le lit, simplement éclairés par la lune, dispersant ses rayons par la fenêtre.

Dans les bras d'Elladan, Helwa fronça les sourcils, alors qu'elle se laissait bercer par les respirations régulières de son aimé :

—Elladan... les Elfes ne sont-ils pas censés s'unir charnellement à leur amante seulement après s'être unis devant Eru Ilúvatar par les liens du mariage ?

L'intéressé soupira comme s'attendant presque à cette question, sentant que sa bulle idyllique venait d'éclater et caressa son visage :

—Cela est vrai.

—Alors je regrette d'avoir entachée votre honneur, déclara Helwa en baissant les yeux.

La jeune femme était redescendue brutalement du nuage sur lequel elle planait quelques instants plus tôt en pensant à cela. Pourquoi toutes les belles choses devaient-elles toutes amenées des problèmes et des souffrances ? Elle se sentait désormais honteuse. Ce qu'ils venaient de faire les compromettaient tous les deux aux yeux de la société et encore plus du fait qu'Elladan était prince. Helwa n'était pas dupe. Si cela venait à se savoir, c'était elle que l'on accusera, pas Elladan. On l'accusera, elle, l'Humaine de l'avoir corrompu, de l'avoir poussé à cet acte qui, pour les Elfes et la plupart des Hommes, était le pire : la relation charnelle hors mariage. Et il n'était pas envisageable qu'elle se marie avec Elladan. Elle n'avait ni son immortalité ni le statut pour. Personne n'acceptera leur relation. Et pourtant sur le moment, elle n'avait pas pensé à toutes ces conséquences :

—Helwa regardez-moi.

Il prit son visage entre ses mains :

—Vous n'avez en aucun cas entaché mon honneur. Cette tradition a évolué chez nous. Nous sommes ... plus libres dans nos relations. Peut-être qu'il n'en est pas de même chez vous mais ici ce n'est pas un crime. En tout cas, ça ne l'est plus, sauf chez certains Elfes très conservateurs mais ils sont rares. De plus les relations charnelles peuvent même signifier l'acte de mariage en lui-même si les deux parties consentent à cela... Et je n'ai pas eu besoin de vous pour entacher mon honneur, ajouta-il avec ironie et un sourire fatigué.

Helwa fut à la fois rassurée mais également surprise par la réponse d'Elladan :

—Voudriez-vous dire que vous...

—Oui, Helwa.

Elle resta silencieuse un instant. Ainsi une autre femme avait déjà partagé la même étreinte avec lui. Une autre femme l'avait touché. Elle n'avait pas été la seule.

Helwa savait déjà qu'elle n'était pas la seule à avoir des sentiments pour cet Elfe. Elle savait aussi qu'il avait aimé s'amuser avec leurs sentiments, jouer un jeu de séduction mais Helwa n'aurait jamais pensé qu'il avait pu partager l'intimité physique que tous deux avaient expérimenté cette nuit avec d'autres personnes. Pourtant maintenant que la jeune femme y songeait plus attentivement, elle remarqua qu'Elladan avait l'air de mieux savoir quoi faire dans une telle situation alors qu'elle, n'avait aucune idée de ce qu'elle devait faire. À la suite de cette révélation, Helwa oscillait entre honte, vexation et tristesse :

—Combien de fois ? Demanda-t-elle dans un souffle.

Elladan émit un petit rire, étouffé par les cheveux d'Helwa, dans lesquels il avait plongé son visage :

—Avez-vous donc une aussi mauvaise image de ma personne ? Je n'ai partagé cette intimité avec une femme qu'une seule fois Helwa ! il y a cinquante ans maintenant. Les Elfes ont des relations très platoniques la plupart du temps.

—Qui ? Demanda-t-elle.

—Une Elfe, la fille d'un ami de mes parents. Elle n'est plus à Fondcombe. Elle est partie pour la Lothlórien depuis.

—L'aimiez-vous ?

—Je me rends compte aujourd'hui que les sentiments que je pensais être de l'amour n'étaient rien en comparaison de ce que je ressens pour vous.

Helwa ne voulait pas gâcher le moment qu'ils venaient de partager même si une inquiétude grandissante commençait à s'insinuer en elle, insidieusement. S'il l'aimait vraiment cela allait devenir compliqué. Ils n'auraient que quelques années ensemble avant qu'Helwa ne vieillisse, se fane et qu'il se détourne d'elle. Cela en valait-il la peine ?

Elladan sembla se rendre compte que quelque chose n'allait pas car il prit son visage entre ses mains et la regarda dans les yeux :

—Helwa, c'était un... compliment. Tout ce que je ressens quand je vous vois, quand je pense à vous, c'est tellement... différent. Je n'ai jamais ressenti cela de ma vie. Je suis profondément sincère, j'espère que vous en avez conscience.

En la regardant avec tendresse, il laissa traîner sa main sur sa joue doucement tandis qu'Helwa frémit, combattant intérieurement tout ce qui menaçait de briser la magie de cet instant dont elle avait longtemps rêvé. Elle ferma les yeux pour mieux se concentrer :

—Je sais... Ce n'est pas ça, c'est juste que...

—Vous avez peur de la suite... Tout ira bien, je vous assure.

Avec toutes ces interrogations, elle acquiesça, la honte aux joues :

—Je... J'aimerais vous croire mais je n'y arrive pas.

Un sanglot éteint sa phrase sans qu'elle puisse le retenir et elle se sentit ridicule de gâcher un moment pareil :

—Helwa... Je veux et vais tout faire pour que tout se passe bien. Cela peut vous paraître exagéré mais je serais prêt à donner ma vie pour vous. Et je... je veux vivre ma vie avec vous.

—C'est impossible vous le savez bien. Je suis mortelle et vous, un être immortel. Tout cela est incompatible. Nous ne pouvons pas nous aimer. Cette nuit n'était qu'une... parenthèse.

—Ce n'était pas qu'une parenthèse pour moi, répondit le prince en fronçant les sourcils, C'était bien plus. Était-ce une parenthèse pour vous ?

—Non... non mais... je suis... réaliste, c'est tout.

—Je peux choisir, ne l'oubliez pas.

Le front de la jeune femme se plissa alors qu'elle confrontait son regard. Elle avait peur d'avoir mal compris ses paroles. Choisir ? Comment cela ?

Et soudain tout lui revint en mémoire. Sa conversation avec lui le tout premier soir, ses mots sur les demi-Elfes :

—Qu'avez-vous de différent des Elfes « normaux » si vous êtes immortels ?

—Nous avons la possibilité de choisir entre une vie elfique immortelle et une longue vie humaine, mortelle. C'est ce qu'Elros, mon oncle a fait.

Helwa recula précipitamment dans le lit, l'air effarée :

—Non je refuse ! Vous ne pouvez pas faire cela ! Vous ne pouvez pas mourir ! Vous n'avez pas le droit ! Et même si vous devenez mortel, vous vivrez cinq fois plus longtemps que moi. Cela ne marchera jamais !

Elladan sembla extrêmement surpris par sa réaction et fut un instant déstabilisé par la peur immense qu'il vit dans ses yeux. Il tenta de se rapprocher d'elle, passant une main autour de sa taille et une autre sur sa joue pour la rassurer. Sur le point de se mettre à pleurer, Helwa se laissa faire :

—Helwa... Je ne voulais pas vous effrayer. Je... Je pensais qu'une telle proposition vous ferait plaisir... Un Elfe n'offre pas son immortalité tous les jours, tenta-t-il pour la faire sourire. Je souhaite réellement partager votre vie et je refuse de vous voir mourir vous aussi alors que je resterais ainsi, toujours jeune, pendant que vous vous éteindrez avec l'âge. Cette pensée m'est insupportable. Si vous saviez comme j'aimerais vous emmenez à l'Ouest avec moi... mais je ne peux pas vous rendre immortelle.

Helwa ferma les yeux et s'appuya sur sa main posée sur sa joue. Elle laissa quelques larmes silencieuses coulées. Car malgré les paroles d'Elladan qui se voulaient rassurantes et malgré ses arguments, elle paniquait en son for intérieur et se faisait violence pour ne pas le montrer.

Helwa ne voulait pas qu'il meurt. Il était prince, il n'avait pas le droit et elle ne gâcherait pas sa vie. Cependant la jeune femme le savait têtu et il serait difficile de le faire changer d'avis. Leur différence de race leur donnerait dix ans de relation et encore ! Ensuite Helwa vieillirait et mourrait tandis que lui resterait toujours le même. Tout cela tournait en boucle dans sa tête et elle réalisa soudain l'énorme erreur qu'elle avait commise en cédant à ses sentiments. Cela allait les blesser tous les deux, car désormais qu'ils s'étaient avoués leurs sentiments mutuels, ils étaient liés :

—Nous devrions dormir Helwa, lui chuchota Elladan alors qu'elle se débattait contre la panique et l'angoisse qui l'étreignaient, Nous reparlerons de tout cela demain.

Pour la dérider et lui montrer son affection pour elle, il l'embrassa doucement sur le bout du nez :

—Vous êtes belle, lui déclara-t-il avant de se rallonger.

Helwa se força à ouvrir les yeux et à lui sourire avant de le regarder se laisser aller au sommeil.

Alors qu'Elladan n'avait mis que quelques minutes pour s'endormir à ses côtés, Helwa, elle, tentait de réfléchir, les yeux rivés au plafond de sa chambre. C'était étrange de sentir une présence dans son lit, elle qui avait toujours été seule.

Demain ?

Il n'y aurait pas de demain. Pas ensemble.

Le seul moyen de ne pas être la responsable de la mort de celui qu'elle aimait, c'était de le quitter, de faire en sorte qu'il ne la voie plus. Au fil du temps il finirait par se détourner d'elle comme pour la jeune Elfe de Fondcombe qu'il avait connu et alors il serait sauf.

Mais pour cela, Helwa devait... se briser le cœur... accepter de ne plus le voir... renoncer à ce qu'ils venaient de construire cette nuit... faire en sorte qu'il ne l'aime plus... Mais c'était sa faute. Elle savait que tout n'était voué qu'à l'échec et elle l'avait laissé faire. Helwa n'aurait jamais dû lui avouer ses sentiments, elle aurait dû mentir. Mais la jeune femme s'était laissé tenter par la perspective du bonheur à ses côtés.

Helwa devait quitter Fondcombe. La jeune femme en était arrivée à la conclusion qu'Elladan ne pourrait changer d'avis que si elle disparaissait totalement de sa vie. Elle ne pourrait pas supporter de rester ici, proche de lui alors qu'ils ne pourraient pas vivre ensemble. Ce serait de la torture.

La pensée de partir lui déchirait le cœur, le mettant plus en pièce qu'il ne l'était déjà mais elle n'avait pas le choix. Helwa ne serait pas responsable de la mort d'Elladan. Il comptait trop pour elle.

Sa décision était prise.