Le juste vivra par sa loyauté


Chapitre 11 : Celui qui m'a fait promettre


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« Charlotte m'a dit que tu avais finalement réussi à trouver Alice Fortescue hier soir, » dit Emmeline Vance à Eva Brown alors qu'elles franchissaient ensemble les portes de la Grande Salle pour se diriger vers la table des Poufsouffles pour prendre leur petit-déjeuner.

Elles étaient légèrement en retard contrairement à leur habitude. Ils étaient 7h36, il faisait toujours nuit dehors alors qu'Halloween se rapprochait, et il ne leur restait qu'une dizaine de minutes pour manger avant de grimper jusqu'au 3ème étage où elles avaient cours avec Flitwick.

« Oui, j'en ai pris du temps à la trouver, » marmonna dans sa barbe Eva.

La tête penchée en avant, la brune de 7ème année attachait ses cheveux mouillés en un chignon bien haut pour arrêter de mouiller le dos de sa robe de sorcière.

« Fortescue m'a expliqué qu'elle était montée dans la chambre de Londubat pour travailler et c'est pour ça que personne n'avait pensé à venir la chercher là, continua Eva. Je suis pas sûre de croire qu'ils ne faisaient que travailller, » plaisanta la brune en se redressant finalement, un sourire amusé sur ses lèvres rosés par un baume à lèvres.

C'était en partie à cause du shampoing d'Eva que tout leur emploi du temps habituel avait été chamboulé. Emmeline ne savait pas pourquoi mais Eva avait spontanément décidé de se réveiller à l'aube pour courir dehors alors que le soleil n'était pas encore levé et qu'il faisait un froid de canard.

Le visage rouge de froid et d'effort, Eva était apparue dans la chambre à 7h20, heure à laquelle elles étaient censées monter jusqu'à la Grande Salle. Et bien sûr, malgré son retard, il avait fallu qu'Eva s'engouffre dans la douche.

S'il y avait bien une chose qu'Emmeline ne pouvait pas critiquer chez Eva c'était son hygiène. Tous les matins, celle-ci prenait une bonne demi-heure dans la salle de bain. Ce qui, en passant, avait créé bien des mécontentements entre elle, Eva et Charlotte au début de leur colocation.

Autant dire que, ce matin, Charlotte n'avait pas attendue qu'Eva sorte de la douche pour partir prendre son petit-déjeuner. L'heure c'était l'heure pour elle. Ce n'était pas son problème si Eva était en retard.

Plus clémente, Emmeline avait pris la peine d'attendre son amie.


(S'étant disputée la veille avec Charlotte qui devenait de plus en plus bougonne de jour en jour, Emmeline n'avait aucunement envie de partager un repas dans le plus grand des silences avec la blonde. Elle préférait amplement manger en vitesse avec Eva qui, elle, était d'humeur plus conciliante.)


« C'est vrai ? réagit Emmeline d'un air intéressé. Ils sont vraiment collés l'un à l'autre, commenta-t-elle. L'autre jour, j'ai entendu Carina Winnifred se plaindre à Meredith Ravencrest qu'Alice Fortescue passait son temps avec Londubat et ne venait même plus dormir dans leur chambre. Sans doute que Londubat a besoin de tout le soutien moral possible avec ce qu'il s'est passé avec son père…, » soupira d'un air lugubre Emmeline.

S'arrêtant à hauteur du milieu de la table des Poufsouffles (assez loin des professeurs pour qu'ils n'entendent pas ce qu'elles disaient mais assez proches pour qu'ils voient la moindre chose suspecte), Eva enjamba le banc pour s'y asseoir.

D'un air distrait, elle se tapota le haut du crâne pour s'assurer qu'il n'y ait pas de bosse :

« Carina Winnifred a toujours été du genre à se plaindre pour un oui ou pour un non. Je prendrais ce qu'elle dit avec des pincettes à ta place, » conseilla Eva alors qu'Emmeline s'asseyait gracieusement à côté d'elle.

Entre Eva qui enjambait simplement le banc sans se soucier de sa jupe puis Emmeline qui s'asseyait d'abord puis se tournait gracieusement pour lever ses jambes le moins possible, on remarquait tout de suite qu'elles n'appartenaient pas à la même classe sociale.

« C'est vrai, concéda Emmeline en attrapant une serviette pour la poser délicatement sur ses genoux alors qu'Eva lui servait un verre de jus de citrouille avant de se servir elle-même. Merci. Sauf que je me rappelle qu'on faisait pareil lorsque Charlotte sortait encore avec Amos. Tu ne t'en rappelles plus ? s'enquit-elle en lançant un sourire taquin à son amie.

– Si, acquiesça Eva avec un sourire amusé, coupant en quatre un scone à l'aide d'un couteau. En y repensant, j'étais un peu trop possessive. Ou juste jalouse ? Je sais pas trop, dit-elle en haussant les épaules. En tout cas, je me rappelle que j'étais drôlement énervée que Charlotte passe ses journées à roucouler auprès d'Amos.

– C'était comme s'ils étaient attachés par un sortilège de saucissonnage, acquiesça Emmeline en se servant en œufs brouillés. Je crois bien qu'une fois Charlotte n'était plus revenue dans le dortoir pendant une bonne semaine. Ça change complétement de cette année, commenta-t-elle. J'ai l'impression que Charlotte passe le plus clair de son temps dans son lit. Ça ne t'inquiète pas, toi ? s'enquit Emmeline en jetant un regard préoccupé à Eva qui tartinait généreusement son scone de confiture à la framboise. Elle dort tout le temps et quand elle ne dort pas, elle révise comme une folle. Et si on ose lui adresser la parole, elle s'énerve tout de suite. »

Le commentaire d'Emmeline fit ressurgir un mauvais souvenir du début de la semaine dans l'esprit d'Eva.

Après avoir passée une heure de colle à nettoyer la Salle des Trophées avec Akash – qui, en passant, avait passé plus de temps à jouer avec une araignée qu'il avait prise dans sa main plutôt que d'aider Eva à faire le ménage – Eva avait été vibrante d'énergie en rentrant dans la Salle Commune. En voyant que Charlotte avait pris pour elle toute seule une table et deux sièges où elle avait dispersé ses feuilles de parchemins et livres qu'elle avait empruntés à la bibliothèque, Eva s'était dit qu'elle allait proposer à sa meilleure amie de faire une partie de Baveboules pour faire une pause dans son travail.

Mais la réponse de Charlotte ne fut pas celle escomptée.

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« Pas maintenant, Eva. Tu ne vois pas que je suis occupée ?

– Tu devrais peut-être faire une pause, je suis sûre que ça doit faire deux bonnes heures que tu n'as pas quitté des yeux ce bouquin. »

Charlotte leva sa main d'un air agressif:

– Je t'arrête tout de suite. Je n'ai vraiment pas le temps pour jouer à tes trucs de gamin, claqua-t-elle sèchement en fixant Eva de ses yeux clairs dont une lueur froide émanait. J'ai un exposé à faire pour la semaine prochaine, Steve McAvoy n'a rien foutu pour m'aider et ce putain de livre est incompréhensible ! »

Rageusement, Charlotte frappa le livre en question. Sa respiration était sifflante, son soudain élan de colère l'ayant fait hausser sa voix. Prise au dépourvue et se sentant mal à l'aise, Eva fixa avec des yeux écarquillés son amie, consciente du regard des autres Poufsouffles de leur Salle Commune posés sur elles.

« Je – je ne voulais pas…pas te déranger, finit mollement Eva qui ne savait pas quels mots utiliser de peur de froisser encore une fois sa meilleure amie dont les traits tirés par la fatigue et la colère lui rappelaient sa mère. C'était juste une proposition.

– Eh bien garde tes propositions pour toi, Eva, la rabroua Charlotte dont les yeux brillants perturbaient Eva – elle ne savait pas si c'était la colère ou la fatigue qui donnaient des yeux larmoyants à la blonde. Je n'ai pas besoin des conseils d'une personne qui a besoin de cours de tutorat pour savoir comment m'y prendre pour mes études, d'accord ? Maintenant, laisse-moi. Il me reste trois putains de chapitres à lire si je veux avoir terminé ce foutu exposé avant Noël alors je n'ai pas le temps pour toi. »

Et Charlotte s'était de nouveau concentrée sur son livre.

Estomaquée et blessée, Eva était restée muette. Elle était restée à fixer Charlotte, se disant que Charlotte allait s'excuser, qu'elle allait se rendre compte que sa réaction avait été excessive, mais Charlotte avait continué de faire comme si elle n'était pas debout devant elle.

Finalement, le silence fut de trop pour Eva. Elle partit.

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(Et si Charlotte s'était pincée les lèvres pour retenir ses larmes à la vue du dos de sa meilleure amie, personne ne le saurait.)

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« Ça ne fait pas si longtemps qu'elle a cassé avec Amos, tu sais, répondit finalement Eva après avoir croqué dans son scone. Et puis, le voir se pavaner avec Kate Godfried ne doit pas l'aider à relativiser non plus. Sans parler du comportement de salop d'Amos dès que Charlotte fait son apparition, grimaça Eva.

– Tu ne pourrais pas lui en parler ? s'enquit Emmeline, un pli inquiet entre ses sourcils. Il devrait t'écouter toi. »

Eva fit un bruit moqueur :

« Moi ? Il ne m'écoute même pas quand je lui demande de me passer le sel.

– C'est pas pareil Eva, tu le sais bien, s'exaspéra Emmeline en levant ses yeux au ciel. Tu es la seule fille qu'il considère comme une amie.

– Je ne sais pas si j'irais si loin, la contredit Eva, peu convaincue. Ce n'est pas à moi qu'il va révéler ses plus sombres secrets. Et puis, parler de Charlotte ? (Eva fit une grimace rien que d'y penser.) Il n'a même pas voulu me dire pourquoi il avait cassé avec elle cet été.

– Je t'ai déjà vu le convaincre de ne pas sauter sur Evan Rosier, fit remarquer Emmeline en jetant un regard entendu à son amie qui beurrait maintenant l'autre bout de son scone. Ça doit compter pour quelque chose. »

Eva soupira avec fatigue, se remémorant l'année précédente lorsque Evan Rosier l'avait bousculé dans le couloir. Enervé, Amos lui avait sommé de s'excuser auprès d'Eva. Bien sûr, Evan Rosier ne l'avait pas fait. A la place, il avait toisé Amos avec un rictus moqueur. « Et tu me feras quoi si je refuse ? » l'avait-il nargué. Autant dire qu'Amos avait réagi au quart de tour. Une expression furieuse au visage, Amos avait levé le poing mais Eva l'avait retenue et s'était elle-même chargée de répondre au Taureau de Serpentard.

Si elle n'avait pas été aussi arrogante à l'époque elle se serait tue.

« Il n'en vaut pas la peine. Des mecs comme lui finissent toujours par disparaître.

C'est une menace, Brown ? avait grondé Evan Rosier, ses narines frémissant d'une manière menaçante – son rictus moqueur avait disparu pour laisser place à une rage violente qui avait déjà laissé bien des blessés derrière elle.

Juste une constatation, » avait-elle répondu en n'hésitant pas à affronter le regard de l'héritier des Rosier que certains surnommaient le Taureau à cause de la violence qui lui rongeait l'âme.

Elle avait été si arrogante à le défier ainsi. Si elle n'avait pas été aussi arrogante – si elle ne leur avait pas répondu. Si, si –

Elle aurait dû faire tellement de choses différemment l'année précédente.

« Tu ferais mieux de faire gare à ton cul, Brown, l'avait prévenu Evan Rosier et il aurait fallu être fou pour ne pas se tendre à la vue de ses poings serrés. Tu dis beaucoup de conneries pour une merdeuse de ton genre. A ta place, j'apprendrais à fermer ma gueule. On ne sait jamais quand le grand ménage pourrait être fait. »

Le grand ménage… Ça pouvait paraître si innocent mais la réalité était bien plus sinistre et, déjà l'année précédente, malgré son arrogance, Eva l'avait compris. Amos aussi. Emmeline qui était derrière eux, la bouche cousue, devait également avoir compris ce qu'il sous-entendait mais elle n'en avait jamais reparlé à Eva.

(La mère d'Emmeline voulait qu'elle se marie à un riche héritier Sang-Pur. Eva ne doutait pas qu'Emmeline resterait muette sur la question de « pureté » jusqu'à la fin de leur scolarité.)

Eva ne savait pas pourquoi Amos n'avait pas immédiatement sauté sur Rosier. Peut-être était-ce parce qu'Eva enfonçait inconsciemment ses ongles dans la peau du poignet d'Amos qu'elle tenait toujours dans sa main. Peut-être était-ce parce qu'il n'avait jamais vu cette expression sur son visage. Elle se rappelait encore du capharnaüm d'émotions qui avait fait vibrer son cœur mais l'émotion la plus forte avait été la peur.

C'était la première fois qu'on lui disait clairement qu'elle faisait partie de ceux que la communauté des Sang-Purs considéraient comme des indésirables. Des sous-merdes qui ne valaient pas la peine de garder en vie.

Amos avait craché quelque chose d'insultant en réponse et, de manière très surprenante, Evan Rosier n'avait que rit moqueusement au lieu de répondre par la violence. Peut-être avait-il été satisfait par la vue du visage figé d'Eva qui, muette, l'observait avec des yeux écarquillés de peur.

Toujours avec une grimace au visage, Eva termina de beurrer son scone avant de tremper un bout de celui-ci dans son café.

« Je vais essayer mais je ne te promets rien, dit-elle finalement, peu enthousiaste.

– Merci. C'est déjà mieux que rien, sourit Emmeline. J'aimerais bien ne plus avoir un ours en hibernation comme colocataire en tout cas. »

Tout en mâchant, Eva sourit à la blague d'Emmeline qui, honnêtement, était plus une réalité qu'une blague.

« Le nombre de fois où elle m'a hurlé dessus depuis le début de l'année parce que j'ai claqué trop fort la porte – »

Emmeline arrêta de parler – un hululement venait d'attirer son attention.

Emmeline et Eva levèrent en tandem les yeux vers le plafond magique où un oiseau sombre volait dans leur direction. Après une descente gracieuse, l'oiseau qui n'était autre qu'un hibou petit-duc, la plus petite d'espèce d'hibou, atterrit devant l'assiette d'Eva. Ses yeux jaunes fixèrent Eva puis il se pencha en avant pour lâcher sur la table l'enveloppe qu'il tenait dans son bec. Le hibou, visiblement affamé, secoua ses ailes avec agitation ce qui fit réagir Eva qui donna des miettes de scone à l'animal.

« C'est de qui ? » demanda curieusement Emmeline en observant du coin de l'œil Eva prendre l'enveloppe entre ses mains après une brève caresse faite au hibou occupé à picorer la nappe.

Eva tourna l'enveloppe mais il n'y avait pas d'adresse retour. Sur le recto de l'enveloppe était simplement écrit « EVA BROWN ».

« Je sais pas, » répondit distraitement Eva.

Elle essayait de ne pas montrer son agitation sur son visage mais recevoir un courrier aussi soudainement faisait tambouriner son cœur dans sa poitrine. Elle avait peur d'ouvrir l'enveloppe. Peut-être qu'elle allait enfin avoir des nouvelles de sa mère…La lettre qu'elle avait envoyé à Euphémia était toujours sans réponse. Mais elle doutait que ce soit une réponse de la part de sa marraine car elle ne reconnaissait pas cet hibou.

Se pinçant les lèvres, elle ouvrit l'enveloppe puis en sortit un parchemin qu'elle déroula avec trépidation. Quelque chose en tomba. Les sourcils froncés d'incompréhension, elle attrapa entre ses doigts ce qui ressemblait à une mèche de cheveux sombres.

« Qu'est-ce…, marmonna Eva avec confusion.

– Qui est le cinglé qui t'a envoyé des cheveux ? » s'esclaffa d'un ton moqueur Emmeline à côté d'elle.

Mais Eva ne l'entendit pas. Elle avait l'impression que le sol venait de se dérober sous ses pieds.

M. Brown est en vie

Le cœur ratant un battement, Eva arracha ses yeux du parchemin pour fixer avec des yeux ronds de stupeur la mèche qu'elle avait abandonné sur la nappe de table.

C'était les cheveux de sa mère ?!

Elle reprit précipitamment entre ses doigts la mèche de cheveux et la rapprocha de ses yeux, ignorant les questions d'Emmeline à côté d'elle.

La couleur…La couleur semblait correspondre. Mais c'était difficile de dire si c'était une mauvaise blague. Sa mère avait des cheveux bruns lisses mais beaucoup de personnes avaient ce type de cheveux. Ça pourrait très bien appartenir à quelqu'un d'autre.

Son cœur battait la chamade, elle avait du mal à respirer. Elle ne savait pas quoi croire. Sa mère était-elle réellement en vie ? Mais pourquoi lui envoyer seulement un message si bref et simplement une mèche de ses cheveux ? Pourquoi ne pas lui donner plus d'informations ? A quoi cela pouvait-il bien servir ? Était-ce une menace ? Mais de la part de qui ? Qui donc pourrait trouver une once d'amusement à narguer la fille de Mary Brown ?

Elle sentait que les larmes lui montaient aux yeux. Un poids lui compressait la poitrine.

Paniquée, les yeux d'Eva cherchèrent quelque chose sur lequel se reposer avant qu'elle ne voit les miettes qu'avait laissé derrière lui le hibou. Fébrilement, elle se mit à compter sur le bout des lèvres le nombre de miettes sur la table. Elle dû repartir de zéro plusieurs fois dont une fois lorsqu'Emmeline posa une main inquiète sur son bras.

« Ça va ? lui avait-t-elle demandé d'un ton inquiet.

– Attends, » avait haleté Eva avant de reprendre son compte.

Finalement, arrivée au chiffre de 69 après avoir compté trois fois les miettes, Eva sentit que le poids qui s'était abattu sur sa poitrine s'en allait. Plus calme, elle expira lourdement avant de laisser son front se cogner contre la table. Le visage caché, elle expira encore une fois avant de pousser un gémissement. Inquiète, Emmeline lui secoua l'épaule.

« Eva, Eva, qu'est-ce qu'il y a ? Parle-moi. C'est une mauvaise blague ? »

Finalement, Eva tourna la tête vers son amie qui était penchée vers elle. La joue contre la table et le front comiquement rouge après l'avoir enfoncé dans la table, Eva lui confia en un chuchotis :

« Je crois que je dois aller voir Dumbledore. »

Les yeux verts d'Emmeline s'écarquillèrent de surprise avant qu'elle ne fronce les sourcils. Elle se pencha davantage vers Eva pour que personne ne les entende :

« Comment ça Dumbledore ? chuchota-t-elle avec véhémence. C'est quoi ce cirque ? Qu'est-ce qu'il se passe ? »

Eva posa sa main sur son œil puis poussa un nouveau gémissement qui perturba encore plus Emmeline qui ne comprenait rien à ce qu'il se passait et qui ne comprenait pas pourquoi une mèche de cheveux que quelqu'un s'était amusé à envoyer à Eva avait presque fait fondre en larmes celle-ci.

« Je te le dirai plus tard, » souffla finalement Eva avant de se redresser.

En deux, trois mouvements, la jeune fille avait enjambé le banc et attrapé son sac de cours.

« Eva, on a cours dans 5 minutes ! lui rappela Emmeline qui, malgré l'étrangeté du moment, n'avait toujours pas oublié sa peur bleue d'une punition.

– Vas-y sans moi, lui fit Eva en commençant à s'éloigner.

Tu as intérêt de tout m'expliquer plus tard ! » siffla dans son dos Emmeline.

Eva ne répondit pas. Le dos déjà tourné, elle longeait la table des Poufsouffles. Elle sentait que l'énergie anxieuse qui l'avait réveillé à 5 heures du matin et qu'elle avait réussi à expulser en sortant courir était revenue. Les lèvres pincées, elle se mit à contracter et décontracter les doigts de sa main droite. De sa main gauche, elle écrasait l'enveloppe où elle avait grossièrement remis la mystérieuse mèche de cheveux.

Ses yeux rivés sur Dumbledore, seule personne encore présente sur la table des professeurs hormis Hagrid, elle ne vit pas venir vers elle le mauvais sort. Elle se sentit seulement perdre l'équilibre et partir en arrière.

Le souffle coupé, elle fixa le plafond magique qui commençait légèrement à s'éclaircir maintenant que 8h approchait.

Puis, sa vue fut obstruée par un visage.

Avec elle allongée au sol et lui la surplombant, elle avait l'impression de revenir des mois en arrière.

Elle n'avait pas posé ses yeux sur lui depuis le mois de mai. Depuis la rentrée, elle était ultra consciente de sa présence dans un coin de la classe ou non loin d'elle dans le couloir à attendre que le professeur ouvre la porte de la salle de classe. Consciemment ou inconsciemment, elle prenait toujours garde à le garder dans sa vision périphérique de façon à s'assurer qu'il ne l'approche pas et qu'elle n'ait pas à poser ses yeux sur lui.

Il n'avait pas changé. Ses joues étaient toujours aussi creuses. Les traits sous ses yeux toujours aussi accentués. Son nez brusque. Ses sourcils touffus. Ses cheveux peignés sagement de chaque côté de sa raie du milieu pour une symétrie parfaite. Une de ses incisives légèrement tordue attirait toujours son regard lorsqu'il lui adressait un rictus haineux comme à cet instant précis. Et la chose qu'elle détestait par-dessus tout : le vide qu'elle lisait dans ses yeux sombres.

« Tu ferais mieux de regarder où tu mets les pieds. »

Et il partit.

Un premier halètement timide, un deuxième plus franc, puis un troisième plus agité lui échappa.

« Miss Brown, vous allez bien ? »

Eva reprit ses esprits à l'entente de la voix du directeur de Poudlard. Elle se redressa, se rendant compte que même si peu de Serdaigles et de Poufsouffles étaient encore présents, les quelques retardataires avaient tout de même leurs yeux rivés vers elle.

Mais elle n'en avait que faire.

Il avait fait exprès.

Ça ne pouvait être que lui. Eva faisait toujours attention de s'asseoir face à la table des Serpentards pour ne pas leur tourner le dos. L'allée qu'elle avait empruntée ne longeait donc pas la table des Serpentards et pourtant, il était apparu là. Il était celui qui lui avait lancé un mauvais sort.

C'était un avertissement.

« Ça va, professeur, » lui assura Eva en se remettant sur ses pieds.

Les yeux bleus de Dumbledore décortiquaient son visage.

« J'ai juste trébuché, ajouta-t-elle avec un rire embarrassé en s'époussetant sa jupe.

– Vous ne vous êtes pas fait mal ? vérifia Dumbledore et, bien que le directeur garde un visage impassible, Eva devinait qu'il ne la croyait pas.

– Ça a réveillé quelques douleurs, » admit-elle avec un sourire embarrassé en posant sa main au-dessus de son sein gauche.

A en juger par l'expression peinée du directeur qui vint briser son masque d'impassibilité, il avait compris ce que voulait dire son geste.

Eva ne savait pas si c'était les vestiges de la magie noire encore présente sur sa cicatrice mais la vue de Royce Mulciber aussi proche d'elle avait réveillé la douleur. Sa peau brûlait aussi fortement que lors des longs mois de l'été dernier.

« Vous aviez quelque chose à me dire ? demanda finalement Dumbledore. Je n'ai pas pu m'empêcher de remarquer que vous preniez la direction opposée à la salle de cours de Filius. »

Eva haussa des sourcils surpris. Dumbledore connaissait son emploi du temps ? D'un autre côté, qu'est-ce que ne connaissait pas Dumbledore ?

« Oui, je voulais vous parler, professeur. J'ai reçu quelque chose, tenez. »

Et même si son instinct lui hurlait de ne rien dire et de garder pour elle ce qu'elle avait reçu par un hibou inconnu, Eva prit son courage à deux mains et tendit vers Dumbledore l'enveloppe froissée qui était restée dans sa main crispée même lors de sa chute.

Elle avait l'impression que le monde entier avait les yeux rivés sur elle, que tout le monde savait ce qu'elle venait d'oser de faire. Elle aurait pu choisir un endroit plus discret que la Grande Salle mais il y avait une émotion oubliée qui faisait tambouriner son cœur. Ce n'était pas de la peur. Non, c'était de l'audace, l'audace de contrarier Royce Mulciber.

(Et si la main tendue d'Eva tremblait, Dumbledore en serait le seul témoin.)

Fidèle à lui-même, Dumbledore ne montra pas ce qu'il pensait de la tournure des évènements. Avec une expression indéchiffrable, il ouvrit le contenu de l'enveloppe. Il ne flancha pas en lisant ce qui était écrit et encore moins en prenant entre ses doigts la mèche de cheveux dont la seule vue commençait à donner la nausée à Eva.

Par-dessus la monture de ses lunettes, ses yeux bleus se posèrent sur elle :

« Vous avez reçu cela ce matin ?

– Il y a cinq minutes à peine. Par un hibou que je ne connais pas, précisa Eva qui avait croisé ses mains derrière son dos.

– Et vous n'avez pas d'idées de qui aurait pu envoyer cette lettre ?

– Des suspicions. »

Même d'avouer simplement ça l'effrayait.

Comme pour lui rappeler ce qu'elle risquait si elle en disait davantage, un lancement de douleur partit de sa cicatrice. Retenant une grimace, Eva s'efforça de rendre son regard à Dumbledore qui la fixait d'un air scrutateur, comme s'il cherchait à savoir ce qu'elle cachait. Mais il ne pouvait pas le faire, Royce Mulciber l'avait fait promettre.

« Très bien, finit par dire Dumbledore en glissant l'enveloppe dans la manche de sa robe de sorcier d'une couleur pourpre aujourd'hui. Merci de m'en avoir parlé, Miss Brown. Je vais faire ce qui est nécessaire pour éclairer cette affaire. Sachez que vous faites preuve d'un extrême courage. N'en doutez pas. »

Eva retint difficilement une exclamation moqueuse. Courageuse, elle ? Elle ne se faisait pas d'idées, elle ne l'était pas. Il suffisait de voir à quelle Maison elle appartenait. Les justes et les loyaux qu'on les appelait. A quoi bon être juste dans un monde aussi pourri que celui dans lequel elle vivait ?

Pour autant, elle ne transmit pas le fond de sa pensée au directeur qui n'avait pas besoin de perdre son temps à rassurer une adolescente en pleine désillusion sur le monde qui l'entourait. A la place, elle sourit et le remercia pudiquement.

« Ah, oui. J'ai cru savoir que mon oubli de la dernière fois vous a causé quelques problèmes, » s'exclama Dumbledore alors qu'Eva s'apprêtait à tourner les talons. Tenez, une autorisation de retard. »

Et comme par magie, un parchemin apparut sous le nez d'Eva. Surprise, elle attrapa le papier qui était bien une autorisation de retard pour le professeur Flitwick. Encore une fois elle remercia le directeur, ne pouvant s'empêcher de lui demander comment est-ce qu'il savait qu'elle avait eu un malentendu avec Amélia Avery, la préfète-en-chef, suite à son retard au cours de tutorat.

« Poudlard est un château bien mystérieux avec bien des secrets, lui répondit Dumbledore avec des yeux pétillants de malice. Ah et Miss Brown ! la héla-t-il alors qu'elle s'apprêtait à tourner les talons. Vous avez quelque chose sur votre cou. »

Surprise, Eva leva lentement sa main. De la suie était maintenant sur ses doigts.

« Si vous n'avez rien à me dire de plus, je vous souhaite une bonne journée, Miss Brown. »

Vous êtes sûre que vous n'avez rien à me dire ?

Elle devinait ce qu'il voulait réellement dire. Il lui laissait encore une fois la possibilité de lui dire l'entière vérité.

« Non, rien de plus, professeur. Bonne journée à vous aussi. »

Dumbledore lui sourit. Elle lui offrit un sourire en retour puis elle partit.

Peut-être qu'elle faisait une erreur mais peut-être aussi qu'elle avait pris la bonne décision.

Royce Mulciber lui avait fait promettre de ne rien révéler. Et dans ce « rien » tout et n'importe quoi pouvait être compris.

Après tout, Eva était bien placée pour savoir qu'avec un serment inviolable, on ne pouvait se permettre la moindre erreur.

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titre : Celui qui m'a fait promettre
nombre de mots : 4852 mots

Bonjour, c'est moi. Pour tout vous avouer, ce chapitre était écrit depuis plus d'un mois. J'espérais juste avoir au moins un review avant de publier la suite mais c'était trop espérer j'imagine, haha. Etant donné la révélation de la fin (serment inviolable vous dites?), j'ai préféré couper en deux ce chapitre. La suite sera donc publiée très prochainement !