Chapitre X – Mise en garde


La nuit tombée, le dîner achevé, Luna s'éclipsa discrètement et passa la grande porte du hall. Elle longea les bois qui bordaient le parc, jusqu'à retrouver Macsen qui l'attendait comme prévu. Il souriait. À la lumière des dernières lueurs du jour, elle put détailler son visage davantage que la fois précédente. Ses yeux paraissaient avoir vu mille années, pourtant, sa peau était jeune et dépourvue de rides, quoi que légèrement parcheminée.

— Tu as vraiment l'air d'un grand sage, constata-t-elle en guise de salutation.

— Est-ce une bonne chose ?

— Je pense. Cela me rassure, en tout cas.

Il posa une large main sur son épaule.

— Cela me fait plaisir, jeune Luna. Allons marcher, veux-tu ?

Elle acquiesça d'un signe de tête, et le suivit, bien tant que mal. Les feuilles d'automne jonchaient déjà le sol humide de la Forêt. Une douce odeur d'humus et de mousse conférait à l'endroit une dimension intemporelle.

Luna s'y sentait comme chez elle.

— As-tu réfléchi à notre discussion ?

— Ma place parmi vous ; dans cette époque ?

— Entre autres. À d'autres choses, peut-être.

— J'y ai beaucoup pensé et… J'ai fait une rencontre.

La voix de Luna avait tremblé. Macsen ne parut en rien surpris, et sourit de plus belle, comme s'il s'était douté de cette révélation.

— Dis-m'en plus.

— Enfin, pas une rencontre à proprement parler. La professeure de Divination, Delphia Ogden. Elle m'a invitée à prendre le thé. C'était une adorable attention mais elle… Elle m'a dit des choses.

— Quelles choses ?

— Qu'elle savait que quelque chose n'allait pas avec moi.

De nouveau, ses angoisses lui coupèrent le souffle. Elle retenait sa respiration, et son visage avait perdu ses couleurs. Elle scrutait le visage de Macsen en silence, tentait de sonder ses pensées. Mais rien ne trahissait les secrets de ce qui se passait dans la tête du centaure. Après de longues secondes, il reprit la parle d'une voix grave et assurée.

— Je ressens ta peur, jeune Luna. Pourquoi es-tu si effrayée ?

— Elle se doute que je… Elle n'avait pas l'air d'avoir tout compris mais… Et si je suis démasquée, Macsen ? S'ils me dénoncent au Ministère ? Ils me renverront de Poudlard, ils m'enfermeront dans une cellule, je…

— Delphia t'a-t-elle fait part d'un souhait de te dénoncer ? demanda-t-il, perplexe.

Luna avait débité ses doutes avec précipitation, affolée. Il l'avait coupée dans ses élucubrations, et elle reprit son souffle avant de parler de nouveau. Elle réfléchit. À aucun moment la jeune femme ne lui avait fait la moindre menace – au contraire, elle lui avait assuré qu'elle souhaitait l'aider.

— Non, répondit-elle prudemment.

— Pourquoi avoir si peur ?

— Elle pourrait tout de même le faire, elle pourrait… Je ne sais pas. Je ne la connais pas, après tout. Je ne connais personne ici et… Les gens ne sont pas tous bien intentionnés.

— T'a-t-elle paru mal intentionnée ?

— Je ne… Pas vraiment, mais…

— Est-ce ta peur ou ta raison qui parle, jeune Luna ?

Elle pinça les lèvres. Elle se sentait prise en faute. Son père lui avait pourtant toujours appris à raisonner par logique. Elle n'aimait pas être ainsi submergée par ses sentiments.

— Je ne sais pas, avoua-t-elle finalement.

— Le cœur de Delphia est pur.

— Tu la connais ? s'étonna-t-elle.

— Le Troisième Œil sait lier ses disciples, expliqua-t-il mystérieusement.

— Penses-tu que je devrais lui faire confiance ?

— Tu es la seule qui puisse répondre à cette question, jeune Luna.

Elle aurait aimé qu'il se montre plus clair, mais elle ne lui en voulait pas de rester si évasif – elle savait, après tout, qu'il s'agissait d'un des traits caractéristiques des centaures. Elle était déjà honorée qu'il lui accorde du temps et lui distille ses conseils.

— Tu savais qui j'étais, reprit-elle en changeant de sujet. Que sais-tu du sortilège qui m'a amenée ici ? Je sens bien que tu en comprends plus que moi.

— Je ne sais si je devrais te dévoiler les choses que les astres murmurent. Toutes les indications ne sont pas bonnes à donner. On ne peut couper aux intentions du Destin. Mais j'imagine que je peux te révéler l'ébauche du tableau.

Ils débouchèrent dans une sorte de clairière. Le ciel s'assombrissait au-dessus d'eux, et laissait apparaître les premières étoiles de la nuit. La lune se détachait derrière les nuages cotonneux. Il s'arrêta et s'accroupit. Luna dégotta une pierre moussue, et s'y assit sans se préoccuper de l'état de sa robe.

— C'est de la vieille ; de la très vieille magie, commença-t-il avec lenteur. Antique, si j'ose dire.

— Puis-je défaire l'enchantement ? s'enquit-elle. Pour rentrer chez moi, retrouver les miens. Je ne peux pas être piégée ici pour toujours – ça ne peut correspondre à ce que j'avais demandé…

— Je ne pense pas que nous puissions rompre l'enchantement. Pas si simplement. As-tu performé le sortilège jusqu'à sa fin, jeune Luna ?

— Je ne… Il me semble. Une tempête s'est déclarée, raconta-t-elle en se tortillant, mal à l'aise. Et je ne… Je ne savais plus où j'en était, j'ai… Je pense avoir fait les choses comme elles étaient décrites dans le parchemin.

— Il s'agit d'un charme à plusieurs composantes ; si une manque, l'ensemble ne peut être complété. Tu as demandé à revoir ta mère, on peut considérer que cette part est acquise.

— Mais pas de manière perpétuelle. Temporaire. Le temps seulement qu'elle réponde à mes questions, et…

Il soupira. Luna, troublée, eut la sensation que quelques pièces commençaient à s'emboîter dans son esprit. Mais elle n'en déchiffrait pas le sens.

— Tout se complètera en temps voulu, assura-t-il en se relevant, reprenant sa marche.

— Mais que dois-je faire pour cela ? Macsen, j'ai besoin d'aide ! s'écria-t-elle en se précipitant à sa suite.

Il resta silencieux, et elle respecta ses non-dits. Mais des dizaines de questions lui brulaient les lèvres. Elle en voulait plus ; elle avait besoin de comprendre. Pourquoi ne pouvait-il lui révéler simplement ces vérités qu'il paraissait détenir ? Comprenait-il lui-même la situation davantage qu'il ne le lui dévoilait ? Luna avait conscience que cette part de mystification était inhérente aux centaures ; et elle mesurait déjà sa chance de converser avec l'un d'entre eux.

Elle se trouvait tiraillée entre sa gratitude et son manque de réponses. Comme une funambule dansant sur le fil de ses propres émotions.

Ils continuaient d'arpenter les sentiers sinueux de la Forêt Interdite. Là où la nature reprenait ses droits, il devenait plus ardu pour Luna de garder le rythme que prenait Macsen. Elle courrait à moitié, et cela lui vidait l'esprit. Le silence était seulement troublé par le craquement des branches sous leurs pas.

Troublée par ses considérations, elle ne remarqua pas les bruissements des feuillages, autour d'eux, qui se rapprochaient concentriquement.

— Arrêtez-vous, tonna une voix grave.

Luna sentit son sang se glacer et obtempéra sans réfléchir. Une chair de poule hérissa son épiderme. Macsen, à ses côtés, s'était figé, lui aussi. Dans la pénombre, elle discernait difficilement les traits de son visage, mais elle distingua qu'il se crispait.

Dans un froissement de branchages humides, plusieurs silhouettes sortirent de l'ombre et les encerclèrent. Les yeux de Luna s'exorbitèrent à mesure qu'elle détaillait les silhouettes des centaures, si nombreux. Combien pouvaient-ils bien être ? Elle n'aurait soupçonné qu'ils soient autant à avoir trouvé refuge dans la Forêt qui bordait Poudlard.

— Mes frères… commença Macsen pour rompre le silence glaçant.

— N'emploie pas ce mot alors que tu trahis les tiens.

Celui qui l'avait coupé dominait la plupart de ces camarades en hauteur. Ses cheveux et la barbe qui lui mangeait une moitié du visage étaient sombres, et lui conférait une expression effrayante.

— Il ne s'agit aucunement d'une trahison.

— Tu sais pourtant que nous n'allons jamais à l'encontre du Destin.

— Je ne vais à l'encontre d'aucune de nos lois. Il s'agit d'une discussion des plus anodines, Bane…

— Tu joues avec ce que te confient les étoiles, et tu mets notre peuple en péril ! tonna ledit Bane.

— Aucun danger ne plane sur personne tant que nous…

— Nous avons fait vœu de ne pas interférer dans les affaires des hommes.

— Je n'interfère dans aucune affaire.

— Ta simple discussion avec cette humaine est une entorse à la règle. Nous ignorons les humains et ils nous le rendent, comme cela a toujours été fait. Tu ne nous feras pas croire que vous vous êtes rencontrés par hasard. Peu m'importe ce que tes intensions envers cette jeune fille, tout contact doit cesser.

Luna observait attentivement la discussion lourde qui se déroulait face à elle. Ils se disputaient à propos d'elle – de son destin – comme si elle eut été trop stupide pour comprendre ce dont il s'agissait. Macsen lui cachait-il quelque chose ? Si elle percevait la tension monter entre les deux centaures, elle avait peur de ne pas connaître tous les tenants et aboutissants.

— Si elle ne retourne pas dans son temps, objecta Macsen, il se peut…

— Silence !

Le cri de Bane résonna comme un coup de tonnerre entre les arbres. Un frisson parcourut l'échine de Luna. Il lui sembla que la température avait chuté de plusieurs degrés.

— Cela ne nous concerne pas. La discussion est close. Raccompagne-la loin de chez nous.

Macsen soupira, mais n'argumenta pas davantage, et obéit docilement.

Une fois à bonne distance du groupe de centaures, Luna parut reprendre possession de ses pensées. Elle peinait à digérer ce à quoi elle venait d'assister. La scène n'avait duré que quelques secondes, et paraissait surréaliste.

— De quoi Bane voulait-il parler ? demanda-t-elle enfin, son aphasie passée.

— C'est sans importance.

— Je ne comprends pas. Pourquoi se soucie-t-il à ce point de notre rencontre ? Quel est ce danger qu'il évoquait ?

— Je t'en ai déjà trop dit : tu as vu combien les miens désapprouve cette… amitié.

Elle se tut un instant, profondément touchée qu'il emploie un tel mot. Macsen était définitivement un être à part parmi les siens.

— Tu ne peux me laisser m'en aller avec plus de questions que celles que je t'avais apportées, souligna-t-elle. Cette entrevue… J'ai peur, Macsen. J'étais perdue, désormais, je suis perdue et effrayée.

— Ne laisse pas les discours alarmistes de Bane t'effrayer. Il a toujours été quelque peu catastrophiste. Il est d'une grande sagesse, mais sa tendance à toujours imaginer le pire peut parfois obscurcir son jugement. Et il déteste plus que tout lorsque l'un d'entre nous fait défaut à ses principes.

— Somme toute, il a peur de l'inconnu.

— Tout à fait, jeune Luna. Ton arrivée parmi nous a été, comme tu t'en doutes, un changement majeur, une rature dans la ligne droite et fluide du temps. Certains de mes camarades en ont été proprement terrifiés. Je préfère y voir l'opportunité d'une nouvelle source d'apprentissage. Une fois de plus la Magie nous prouve que ses mystères sont impénétrables et que nous n'en connaîtrons jamais les desseins les plus profonds.

— Certes. Mais pourquoi notre interaction les révolte donc à ce point ? Ce n'est pas toi qui m'as amenée ici – dans cette époque, je veux dire. Ils ne peuvent te blâmer pour cela.

— Tu es une inconnue dans l'équation qu'ils se représentent de la vie. La majorité d'entre nous a voté pour te laisser trouver ton chemin de retour chez toi seule, trop apeurés d'interférer dans tes mécanismes qu'ils ne comprennent pas. En leur désobéissant, je…

— Tu t'es mis en danger. Oh, Macsen… Je ne veux pas être un fardeau. Je ne peux pas me mettre entre toi et les tiens.

À mesure qu'elle réalisait l'audace de son action, elle était profondément touchée par sa gentillesse. Et elle était étouffée de tristesse et de culpabilité.

— Je n'apporte avec moi que davantage de problèmes, observa-t-elle tristement. Je ne résous pas les miens, et j'en crée aux autres.

— Je ne pense pas que cela soit vrai, chère Luna. La Magie ne laisse pas ses décisions au hasard, j'en suis convaincu ; faisons-lui confiance.

Sur ces paroles qui sonnaient pleines de sagesse, ils débouchèrent à la lisière de la Forêt Interdite. Luna eut un regard triste pour le château et ses fenêtres allumées de lueurs vacillantes. Elle ne voulait pas rentrer.

— Nous ne pouvons plus nous rencontrer ainsi, décréta-t-elle. Pas si cela te met en danger.

— Laisse-moi le soin de m'occuper de mes frères, dit-il avec un sourire qu'elle ne parvint pas à interpréter. Cependant je ne pense pas pouvoir revenir de sitôt, je vais devoir te laisser seule pendant quelques temps.

Elle retint un soupir à l'idée de perdre son seul ami. Quelques larmes mouillèrent ses yeux.

— Mais es-tu véritablement seule ? Tu sais qu'à Poudlard, une aide toujours apportée à ceux qui la méritent. Saisis les mains tendues, chère Luna.

— Delphia ? demanda-t-elle, perplexe.

Une longue note grave, comme sonnée par un cor de chasse, leur parvint des entrailles de la Forêt.

— Je dois y aller désormais. Nous nous reverrons, sois-en certaine. Cependant je ne suis pas la solution, toi seule peut la trouver – mais pas sans aide.

Il s'éloignait déjà, et ces derniers mots lui parvinrent dans un chuchotement lointain. Luna fit quelques pas en direction du bois, une main tendue, comme si elle eut pu le rattraper, retarder le moment de leur séparation. Mais il était trop tard.

L'esprit plus embué encore que quand elle l'avait rejoint, elle reprit la direction du château.

Quand ses interrogations trouveraient-elles enfin un embryon de réponse ?

Le front négligemment appuyé contre une des fenêtres de la Salle Commune de Serdaigle, Iphigenia laissait son regard se perdre dans les ombres qui baignaient le parc de Poudlard. Elle avait beau y mettre du sien, elle ne comprenait rien à ce traité de métamorphose, et une migraine pointait au fond de son crâne. Elle soupira profondément, et l'ouvrage posé sur ses genoux lui glissa des mains et tomba sur le plancher dans un bruit mat.

Avec un grognement exaspéré, elle le ramassa et s'adossa de nouveau dans l'encadrement. Alors qu'elle s'apprêtait à abandonner sa lecture en se plaignant pour la huitième fois de la soirée des devoirs impossibles imposés par le professeur McGonagall, un mouvement attira son regard.

Dans la pâleur des lumières qui se projetaient sur le parc, elle distinguait une silhouette qui se hâtait de revenir vers le château. Intriguée, elle plissa les yeux, et essuya du bout de sa manche la buée qui opacifiait les carreaux. Elle fronça les sourcils en reconnaissant cette robe miteuse et ce chapeau rapiécé.

Que pouvait bien fait le professeur Likewell dehors à une heure pareille ? Ses soucis de Métamorphose subitement envolés, elle jubila intérieurement. Elle savait bien que cette femme tramait quelque chose de louche, et elle en avait désormais une preuve !