Pour la première fois, Daryl se sentait léger en sortant d'un lourd sommeil mérité. Il prenait le temps d'apprécier la caresse du soleil sur ses jambes, son pantalon de toile sombre retenant la brûlure des rayons contre sa peau, il flânait un moment entre le rêve et la réalité, voyant s'échapper au loin les images absurdes de ses songes plutôt morbides ces derniers temps. Pourtant, il n'avait pas eu une nuit déplaisante, au contraire, il ne se voyait plus comme la victime futur d'atrocités et il sentait réellement reposé, encore engourdi, flegmatique peut-être mais avant tout satisfait de la tournure que prenaient les événements. En dehors du sang sur ses mains...

Il eut comme une impression de déjà vue en remarquant l'absence de Carl sur la couverture un peu plus loin. Sauf que cette fois, il n'y avait pas d'alarme interne pour lui causer des sueurs froides. Il se levait doucement, essayant de ravaler un gémissement en mettant son poids sur sa jambe affaiblie. C'est avec une pointe de regret qu'il quittait son lit de fortune alors que son corps appréciait de s'éloigner de la surface dur qui lui donnait mal aux épaules, il avait faim mais ne voulait pas manger, une voix douce chantonnant depuis l'extérieur.

Sous le fond sonore des animaux allant au choix se coucher ou sortir de leurs terriers, au bord du flot timide de la rivière, baignant dans le soleil orangé du matin, le gamin jouait avec ses cheveux, une paire de petits ciseaux en main. Il attrapait délicatement une mèche brune, la lissait entre ses doigts fins une seconde avant de les lâcher et d'en reprendre une autre. Il n'avait que son jean, sa peau pâle commençant à rougir et une innocence apaisante émanait du tableau. De la couleur de son corps à ses gestes lent, tout était doux, Daryl approchait, marchant un peu maladroitement, les bruits de ses pas cachés par l'eau ruisselant avant de se poser sur un rocher à côté du jeune, finissant par le faire sursauter quand il s'aperçut enfin que le chasseur était à un mètre de lui à peine, le fixant d'un regard amusé.

- Tu vas chopper un coup de soleil. Qu'est-ce que tu fais ?

- Je coupe mes pointes, c'est pour enlever les fourches.

A ces mots, Daryl explosait d'un rire mi moqueur, mi attendri. Il avait eu l'impression de connaitre le jeune homme par cœur après ces derniers jours ensembles et cette superficialité soudaine n'avoir rien à voir avec l'image de l'adolescent prudent et souriant.

- Et ça sert ça quoi ?

- C'est plus joli, et ça évite qu'ils soient rugueux.

Toujours un peu moqueur, un sourire idiot aux lèvres, il regardait donc le gosse se concentrer sur ses cheveux et couper le bout des mèches un peu abîmé qui tombaient dans l'eau avant d'être emporté.

- Tu devrais les laisser par terre, y'a des oiseaux qui se servent de fourrure pour renforcer leurs nids.

Carl leva le regard, intrigué, se demandant si beaucoup le faisaient, s'il ne fallait pas qu'il coupe de plus grandes mèches de cheveux pour que les animaux s'en servent, si c'était un phénomène global ou juste dans les zones froides. Une fois toutes ses réponses obtenues, dans la mesure des connaissances de son professeur, il gardait un petit sourire aux lèvres, prenant le temps d'enregistrer les informations les plus importantes. Il avait dans ses yeux les traces d'une peur infondée, à l'idée que tout ce savoir transmit par de génération en génération ne meure avec les derniers hommes qui se souvenaient de l'ancienne époque. A un moment, il n'y aurait plus que des enfants nés après la chute du monde vers le chao, plus tôt qu'il ne voulait l'admettre, peut-être qu'ils se sauraient plus lire et écrire, et que les livres entassés dans les bibliothèques poussiéreuses ne seraient que du carburants pour l'hiver. L'idée était glaçante.

Il perdait une seconde dans ses songes avant de revenir vers la réalité.

- Ça va mieux ? demandât-il, réorientant le sujet en pointant du doigt vers ses blessures au visage.

- Ouais, ça pique un peu mais ça va passer.

- Et ta cheville ?

Interdit une seconde, Daryl baissait les yeux en réalisant que son jeu d'acteur n'était pas si bien passé. Il relevait sa jambe, posant le pied sur une autre pierre, avant de soulever délicatement son pantalon pour dévoiler sa blessure. Plus impressionnante que douloureuse, le bas de sa jambe était légèrement gonflé, d'une méchante couleur violacée.

- Putain ! Comment t'as pu marcher avec ça ?! Et comment tu te l'ais faite ?

- C'était moins moche hier… Je n'ai pas vraiment senti avec tout ce qu'il se passait en fait, je crois que c'était dans l'arrière-boutique.

Le gamin, écoutant d'une oreille, s'était lentement approché pour observer mieux la bosse qui déformait l'extrémité de Daryl. C'est surtout le bleu qui était inquiétant, sur le tiers de son pied et une bonne partie de son articulation, pour le reste, il n'était pas docteur.

- Faut pas que tu bouges, je t'interdis de mettre le pied à terre !

- Pour combien de temps ?

- Jusqu'à ce que ta jambe est une tête normale.

- Oui monsieur.

Prenant très au sérieux son nouveau rôle d'infirmier, Carl commençait par aider son compagnon à retourner à l'abri dans leur égout, le laissant prendre appui sur ses épaules, avant de lui faire à manger – en réchauffant des haricots à la tomate – et de s'occuper gentiment du foyer, finissant d'installer leur affaire, prenant quand même la précaution de rassembler les quelques affaires les plus importantes dans un sac à dos, au cas où ils aient à fuirent en urgence.

- Faudra quand même que j'aille poser des collets dans le coin, ce serait con de pas profiter du début du printemps.

- Montre-moi comment on fait.

Il gardait son idée fixe, et il n'avait pas tort. Soupirant un peu plus fort que nécessaire, il finissait par décrire à Carl le fonctionnement du piège avec de la corde et des bouts de bois qu'il devait nouer de façon particulière. Après quoi, il insistait longuement sur les endroits de passage des lapins, le mieux c'était de regarder les endroits où les feuilles étaient plus écrasée, entre deux arbres, la rivière pas très loin attirait les mammifères mais les rendaient aussi plus prudent. Une fois assaillie de toutes ses informations, le jeune attrapait son matériel avant de partir vers la forêt et tenter pour la première fois de jouer au chasseur.

OoOoO

Pour Daryl, l'enfer commençait. Une couverture sur les jambes, de quoi manger et boire à côté de lui, sous la surveillance du gamin, il ne faisait rien. Absolument rien du tout. Les journées passaient, Carl se levait avant lui, quand il réussissait à dormir, pour lever les collets qui ne donnaient pas grand-chose, puis il revenait pour faire à manger, s'assurer que le blessé ne s'ennuie pas trop en l'assaillant de petites discussions, il parlait de lui, de ce qu'il voyait en dehors du camps, de ses projets, il passait beaucoup de temps à regarder la carte des lieux pour mieux comprendre. Quand il était là, le patient avait quelque chose à faire, il le regardait, lui parlait, répondait à ses questions et riait quand il faisait l'idiot. Quand le gamin s'en allait, il n'avait que ses pensées pour le divertir et elles n'étaient pas toujours de bonnes compagnies. Certaines étaient violentes contre lui et le monde, d'autre lui trouait cœur d'angoisse. Les dernières étaient fourbes, elles le faisaient rougir violemment. Il pouvait se lever et faire quelques pas quand c'était nécessaire, le soir, avec un peu d'aide, il plongeait dans la rivière pour se laver et engourdir un peu son entorse.

Elle était plus jolie à voir, en une semaine le bleu s'était grandement résorbé, mais l'articulation n'était pas remise pour autant. Ils n'avaient rien pour immobiliser son pied, auquel cas il aurait pu reprendre un peu d'activité. En attendant, c'était interdit de bouger de sa place. Sans se dépenser, il n'avait plus faim, il préférait que Carl finisse sa part et s'arrondisse un peu.

- Je suis revenu ! Et j'ai des trucs pour toi.

Sortant de son semi-sommeille, Daryl levait des yeux vides vers un gamin tout sourire, les bras rempli, déposant d'abord deux béquilles.

- Comme ça t'arrêtera de te plaindre et j'ai ça aussi, continua-t-il en sortant une pile de comics de son sac.

- T'es allé au centre commercial ?

- Ouais, je me suis rappelé que Len avait des béquilles, en fait elles étaient pliées en deux mais y'en avaient d'autre à la pharmacie. Et j'ai pris de la bouffe, des pansements, un peu de tout en gros.

- Attends, t'y es allé tout seul ? C'était complément inconscient !

- Tu devrais plutôt me remercier non ? Tu ne peux rien faire sans moi !

Les cris avaient résonné un long moment, et dès que les esprits furent calmés, Carl s'aventurait au-dehors, arme à la main, pour s'assurer qu'ils n'aient pas attiré tous les monstres du coin. Leurs défenses pourraient tenir contre deux ou trois créatures solitaires, mais n'auraient aucune chance contre une horde, auquel cas leur petit abri deviendrait leur tombeau. Rien à l'horizon, pour une fois qu'ils avaient de la chance.

- Désolé, je n'aurais pas dût crier.

- Je n'ai pas envie que tu te mettes en danger d'accord, la prochaine fois dit moi au moins ce que tu comptes faire.

Carl hochait la tête, un peu honteux, il continuait de penser que Daryl exagérait, d'un autre côté, il aimait bien qu'il s'inquiète pour lui, ça voulait dire qu'il comptait pour quelqu'un.

- Alors c'est quoi que tu m'as apporté ? demanda-t-il en attrapant les bandes dessinées. Les Tortus Ninjas ?

- C'est l'une de mes BD préférée, je ne savais pas si tu l'avais déjà lue.

- Nan, c'était trop chère pour ma famille. Mais j'ai vu le dessin animé.

- C'est les premiers numéros, c'est beaucoup plus violent que l'adaptation.

Il flottait encore un petit malaise qui se dissipait alors que Carl posait encore plus de nourriture dans un coin de leur repère. Ils pouvaient rester ici pendant un mois, pourtant, ils avaient décidés de repartir dès qu'ils le pourraient, pour aller où ?

- Gamin ? Pourquoi tu restes avec moi ? T'aurais pu prendre la bouffe et te barrer.

Il réfléchit une seconde à la question, les sourcils froncés, avant de répondre tout simplement.

- Je crois que je t'aime bien.

- Je ne suis pas quelqu'un de bien

- Mais t'es mauvais non plus, t'es juste ronchon et un peu chiant quand tu t'y mets. Je me sens en sécurité ici, avec toi.

L'honnêteté mis le blessé mal à l'aise, très mal à l'aise, aussi il souriait comme un idiot avant de prendre une BD et de lire distraitement. Carl riait sous cape, amusé de voir des facettes de l'adulte qu'il cachait sous ses silences et ses regards noirs. En fait, il n'était pas beaucoup plus mature que lui. Il y avait trop de chose qu'il ignorait l'un de l'autre mais il lui semblait que le plus important était gravé sur sa peau. Les cicatrices, qui avaient changés de couleur avec le temps, d'abord les longues et fines, blanches, presque invisibles. Une grosse, bosselée, rose au centre, juste avant l'infection. Puis divers marques plus discrètes, des petites et précises, d'autres larges mais pas profonde. Et enfin, celles qui n'avaient pas encore guérie.

En y pensant, il appréciait ce vieux grincheux.

La journée passait lentement. Ils avaient tout ce dont ils auraient pu avoir besoin. La rivière donnait une eau claire qu'il suffisait de faire bouillir sur le feu de camp, ils avaient des conserves pour le diner, le temps était clair et la soirée s'annonçait encore plus chaude que les dernières, l'hiver finissant de se raccrocher aux dernières lueurs. L'espace n'était pas immense, et par habitude, Carl s'installait à côté de Daryl, même pas un mètre les séparaient. L'exercice l'avait épuisé et il s'endormait comme une pierre. C'était soit ça, soit des insomnies. Il dormait sur le dos, sa couverture remontée jusqu'à son cou, les mains emmêlées dans le tissus. Ses cheveux répandus tout autour de lui en une auréole brune sur le sol sale. Il était beau.

Ce n'était pas un modèle, même s'il en avait la silhouette, mais il dégageait un calme et une tendresse qui le rendait plus qu'adorable. Le chasseur regardait ces traits avec une curiosité nouvelle, scientifique, constatant qu'ils n'étaient pas tout à fait symétriques, qu'il avait des petites poches sombres sous les yeux, plus rouges que bleues. Il s'approchait un peu, un frisson parcourant son dos avant de se reprendre et de s'allonger, essayant à tout prix de dormir pour éloigner les pensées parasites.

- Merde.