Mot de l'auteur
/!\ Cette histoire est une réécriture en version boy x boy de "La quête des Livres-Monde" de Carina Rozenfeld, l'histoire et les personnages lui appartiennent ! Les livres peuvent être acheter sur amazon, fnac et en librairie ! (Environ 5 à 14 euros le livre et environ 30 euros l'intégrale) pour soutenir l'auteur et la financer dans ses projets ! /!\
PS : Les personnages autres que Nathan, Zayn, Lia et Aela ne m'appartiennent pas ! Ils sont de Carina Rozenfeld, une écrivaine très talentueuse que j'admire !
"Quelques images de Chébérith flottent encore dans ma mémoire. Elles sont vagues, comme remontées d'un rêve qui s'éparpille au réveil. Ce qui m'imprègne le plus, ce sont les couleurs. Le ciel pourpre et mauves, les deux lunes nacrées, l'une blanche et l'autre rose, le bleu électrique des feuilles des arbres de Livan, l'orange des fleurs… Un flash de la poussière dorée m'illumine...
Nous avons découvert avec surprise que l'or était un métal très précieux sur la Terre. Sur Chébérith, ce n'est pas le cas. On trouve de l'or comme on trouve de l'argile, en particulier sur le continent de Goth, où il se ramasse comme des cailloux. Parfois, emportée par le vent, la poussière d'or voyageait jusque chez nous. Elle se déposait sur les toits, sur les feuilles des arbres, sur les cheveux. On appelait ce phénomène la "tempête scintillante". Ces soirs-là, le coucher du soleil embrasait la poussière qui paraissait prendre feu. La ville brillait alors de mille lumières changeantes, comme un diamant précieux. Cela ne durait que quelques minutes, jusqu'à ce que la nuit pose son couvercle sombre sur cet enchantement. Je me souviens de tout cela… Je ne sais pas pour combien de temps encore. Alors j'écris cette vision qui me reste de là-bas, comme un témoignage bien mince de la beauté de Chébérith."
Zayn posa le carnet de notes de Mélior sur le lit où il était allongé, et soupira. Les yeux fermés, son esprit s'emplit de vision de cet autre monde, un monde qui semblait enchanteur. Il venait de lire la moitié des écrits de Mélior d'une traite. Il y avait trouvé de nombreux textes comme celui-ci, des descriptions de Chébérith, de la vie là-bas. Mélior y parlait de sa femme et de sa fille, de ses recherches scientifiques et de la découverte qu'avait faite son équipe, menée pas Larchael, qui permettait d'ouvrir un passage entre Chébérith et la Terre. Il y avait quelques extraits en chébérien aussi. Et puis des pages avec des dessins obscurs, des spirales, des formes géométriques qui s'imbriquaient, mais sans aucune explication.
Trois coups frappés discrètement à la porte sortirent Zayn de sa rêverie. Il se redressa, cacha le carnet sous son oreiller.
- Entrez !
Dans l'entrebâillement de la porte, la tête de Ben, son oncle, apparut.
- Je ne te dérange pas ?
- Non, pas du tout, entre.
L'homme, aux yeux extraordinairement bleus, vint s'asseoir sur le lit.
- Zayn..., est-ce que tout va bien?
- Très bien, pourquoi ?
- Je te trouve… différent depuis que tu es arrivé. Tu sembles ailleurs, soucieux.
- Ah bon ?
- Je m'inquiétais. D'habitude, tu es toujours gaie, souriant… En plus d'être ton oncle, je suis ton parrain. Tu sais que tu peux tout me dire.
Zayn posa sa tête contre l'épaule de Ben.
- Oui, je sais. En fait...
Il hésita quelques instants. Il adorait le frère de son père. Il le trouvait attentif, doux...
- Tu ne t'es jamais senti différent des autres, au point de te demander si tu n'étais pas réellement différent ?
- Si, bien sûr. On passe tous par là à ton âge. On a l'impression que personne ne peut nous comprendre alors qu'on a tous vécu ça.
Zayn se mordit la lèvre inférieure.
- Ce n'est pas exactement ça… Je… Non, laisse tomber, ce n'est rien.
Ben se leva en posant sa main sur le genou de Zayn, assis en tailleur sur le lit. Lui aussi sembla hésiter. Son regard détailla son neveu avec intensité et curiosité, mais il se ravisa et sourit.
- Tu n'oublies pas que, demain, on a le déjeuner annuel avec toute la famille. Alors repose-toi bien et prépare ton estomac à ingurgiter de la nourriture six heures d'affilée !
- C'est demain ? Oh non ! J'avais oublié. Je devais voir un ami.
- Ce sera pour une autre fois. Tu sais que ta grand-mère serait très vexée si tu ne venais pas.
- Oui, oui… Bonne nuit, Ben.
- Bonne nuit, Zayn.
Il déposa un baiser léger sur le front de Zayn et sortit de la chambre.
Le lendemain aurait pu être une journée comme les autres. Nathan profita de son temps libre pour se reposer, traîner sur le Net, courir (ce qu'il n'avait pas fait depuis un moment), appeler sa cousine pour la calmer, "Tu ne donnes plus de nouvelles, tu me snobes depuis que tu es devenu un super-héros !".
En fin de journée, Lia lui proposa d'aller au cinéma pour voir Panique sur la planète Oméga, une série B avec des tas d'effets spéciaux, des batailles dans l'espace, des explosions et une actrice sculptée dans un uniforme hyper moulant.
Quand ils sortirent de la séance, il faisait déjà nuit. La soirée était si douce qu'ils décidèrent de rentrer à pied pour avoir le temps de décortiquer et d'analyser le film.
- Trop fort, la scène finale, quand le vaisseau descend en vrille sur la planète ! C'était tellement bien fait que j'ai cru que mon coeur allait se décrocher ! s'exclama Lia, ravie par le spectacle.
- Ouais, c'était dément ! Dommage que les Omégaliens ne ressemblent à rien. Pourquoi donne-t-on toujours aux extraterrestres une allure aussi nulle ?
Lia réfléchit quelques instants à la question de son ami :
- Maintenant que tu sais que tu viens d'un autre monde, crois-tu que la théorie qui prétend que la vie ait été essaimée par une comète soit réaliste, demanda-t-elle d'un ton très sérieux.
- Ce n'est pas parce que je viens d'ailleurs que j'ai percé tous les secrets de l'univers ! Dans le cas de ce scénario, je pense que c'est pour expliquer pourquoi tous les extraterrestres sont humanoïdes, c'est beaucoup plus simple. Mais ils leur ont donné une de ces têtes ! Pfff ! ...n'importe quoi !
- Mouais...
Ils parlèrent ainsi tout le long du chemin. Ils devaient contourner le parc et prenaient le temps de savourer cette soirée. C'est alors qu'un homme, tête baissée, les bouscula brutalement en passant entre eux. Nathan et Lia se retournèrent de concert pour protester et remettre à sa place le malotru.
Lia vit l'éclat métallique briller dans la nuit et le trou du canon se rapprocher de ses yeux pour se poser sur son front. Le froid de l'arme se répandit dans tout son corps comme un liquide visqueux. Malgré elle, elle recula d'un pas et sentit le mur derrière son dos. Ses jambes se mirent à trembler.
- Vous allez me dire où ils sont ! siffla une voix rauque.
Lia tenta de croiser le regard de Nathan qui assistait à la scène, pétrifié. Ce dernier n'osait pas faire un geste, de peur que l'homme appuie sur la détente, où son index frémissait déjà.
L'agresseur se retourna vers lui et ses traits apparurent dans la lumière, coupant le souffle de Nathan.
- Vous ! s'écria le jeune garçon.
Il venait de reconnaître le libraire, le visage déformé par un rictus de haine.
- Oui, moi ! Je veux que vous me disiez où ils sont. Sinon je la tue.
Ses doigts serrèrent plus fort la crosse de son pistolet ; le visage de Lia blêmit un peu plus.
- Où sont quoi ? demanda précipitamment Nathan.
- Les Livres-Mondes !
- Comment ?... Je ne sais pas où ils sont !
- Menteur ! J'ai lu et relu le carnet de Mélior. Je l'ai décortiqué pendant toutes ces années, tentant de percer son secret. Je sais qu'il a caché des livres très précieux qui indiquent où se trouve une grosse quantité d'or. J'ai compris que vous seuls pouvez les retrouver. Alors dis-moi où ils sont ou je tue ta copine.
Pour souligner ses dires, il débloqua le cran d'arrêt de son arme. Cette fois, elle était prête à tirer, à tuer. Les yeux de Lia s'élargirent démesurément et elle lança à Nathan un regard désespéré, suppliant, en étouffant un cri.
Nathan réfléchit à toute allure. Il ne pouvait pas agir physiquement. Si un coup partait, c'en était fini de son amie. Son cœur s'affola frénétiquement dans sa poitrine et un filet de sueur coula sur sa tempe. Il fouilla la rue du regard, espérant apercevoir une silhouette, quelqu'un qui donnerait l'alerte, mais le quartier était désespérément désert, les volets tous clos. Il pensa à son téléphone dans sa poche. Peut-être pourrait-il prévenir la police discrètement… Avec effroi, il se rappela qu'il avait éteint son mobile avant le film et qu'il avait oublié de le rallumer en sortant du cinéma. Il lui fallait gagner du temps, c'était sa seule chance.
- Lâchez-la, elle ne sait rien, c'est à moi que les notes étaient destinées, dit-il alors, le souffle court, comme s'il venait de courir.
L'étreinte de la main se relâcha imperceptiblement sur la crosse du pistolet.
- Oui, je me rappelle, toi et l'autre garçon.
- Voilà. Laissez-la partir. Je vais vous dire tout ce que vous voulez.
Le vieil homme sembla hésiter mais il pressa un peu plus le canon de l'arme entre les yeux de Lia.
- Non, si je la laisse partir, tu vas en profiter. On ne m'entourloupe pas comme ça, moi !
Nathan inspira profondément. Il fallait qu'il donne l'illusion d'être calme, de contrôler la situation.
- Je ne compte pas vous entourlouper. On peut parler tranquillement tous les deux sans mêler mon amie à tout ça. Elle ne sait rien, répéta Nathan d'une voix posée, s'étonnant lui-même d'en être capable.
Finalement, d'un geste vif, le vieux libraire écarta l'arme du front de Lia et la posa sur la poitrine de Nathan.
- Très bien, alors parlons tranquillement, comme tu dis.
Lia s'affaissa légèrement contre le mur. Mais la voix de Nathan, tranchante, la força à se redresser.
- Va-t'en, Lia ! Je m'en occupe.
Lia se redressa du mieux possible, flageolant encore.
- Je ne te laisse pas, assura-t-elle d'une voix rauque.
- Ne joue pas les héroïnes, va-t'en, répéta Nathan en détachant chaque mot d'un ton qui ne laissait aucun choix.
- Fais ce que te dit ton ami. Mais si tu préviens les flics, je n'hésiterai pas à lui trouer la peau.
Pour souligner ses dires, le vieil homme enfonça un peu plus l'extrémité de son arme dans la poitrine de Nathan. Sans demander son reste, Lia détala, en se retournant plusieurs fois pour vérifier que son ami était toujours en vie. Puis elle disparut après avoir contourné le parc.
- A nous deux maintenant, ricana le libraire. Alors, ils sont où ?
Le jeune homme se sentait comme dédoublé. Une partie de lui avait parfaitement conscience de vivre la scène, d'être en danger, mais l'autre avait l'impression d'être le spectateur d'un film ou d'un jeu vidéo et ne ressentait aucune crainte.
- Je ne sais pas, je n'ai pas encore déchiffré tous les messages que Mélior a laissé, répondit-il en respirant plus bruyamment qu'il ne l'aurait voulu.
- Arrête de me prendre pour un idiot ! Je sais que tu mens, et tu ne vas pas t'en tirer comme ça. J'attends depuis trop longtemps. Sais-tu combien de fois j'ai tenté de percer le secret de Mélior ? Sais-tu combien de nuits blanches j'ai passées sur ces mots, ces schémas ? Non, tu ne peux pas imaginer ce que c'est de tenir une carte au trésor pendant tout ce temps sans pouvoir la déchiffrer !
Nathan baissa les yeux sur l'arme qui luisait faiblement sous la lumière des lampadaires. Il se demandait comment échapper à tout cela. Il avait conscience qu'au moindre geste il pouvait se faire transpercer le cœur.
Une lueur de folie brillait dans les yeux délavés du libraire. Sa bouche déformée laissait échapper une mousse blanche aux commissures de ses lèvres.
- Ces livres, je les veux. J'ai bien compris qu'ils avaient une grande valeur, et j'ai lu le passage sur l'or. Ce serait la chance de ma vie !
Nathan devait se sortir de là. Rien de ce qu'ils pourraient dire ne le sauverait. L'homme avait perdu la tête. Une idée germa dans son esprit, mais il devrait jouer serré...
- D'accord, d'accord. J'ai quelque chose à vous montrer.
- Vas-y !
- Ne tirez pas, je vais bouger...
- Tu me prends pour un incapable ? Qu'est ce que tu veux me montrer ?
Nathan recula d'un pas, le libraire ne broncha pas. Il en fit un second.
- Dépêche-toi, grogna le vieil homme, le revolver toujours pointé sur le garçon.
Poussé par une montée d'adrénaline, Nathan fit un bond sur le côté, tout en retirant son tee-shirt rapidement et avec précision. D'un geste prompt, il se jeta sur le libraire et entortilla le tee-shirt autour du pistolet. Le coup partit dans le vide, légèrement étouffé par le tissu. Déséquilibré, le vieil homme trébucha. Nathan profita de ce bref moment d'inattention pour déployer ses ailes et s'élancer dans les airs à toute allure.
Un autre coup résonna dans la nuit. La balle siffla tout près de lui. Il monta, monta, ses ailes battant avec l'énergie du désespoir.
Finalement, il entendit les pas précipités du libraire s'éloigner. Quand il regarda en bas, la rue était vide. Personne n'avait bronché, les volets étaient toujours fermés.
Le cœur martelant sa poitrine comme s'il allait lui briser les côtes, une légère nausée au bord des lèvres, il survola le parc et aperçut Lia qui courait, revenant sur ses pas.
- Lia, je suis là !
La jeune femme leva les yeux et s'arrêta, haletant, livide.
- Nathan ! Bordel ! Tu vas bien ? J'ai entendu des coups de feu, j'ai tout de suite fait demi-tour !
Nathan se posa près de son ami, hors d'haleine.
- Oui, il a tiré, c'est pas passé loin. J'ai jamais autant flippé de ma vie.
En quelques mots, il raconta à Lia comment il s'en était sorti. Il s'étonnait encore d'avoir été capable de faire une chose pareille. jamais il n'aurait imaginé pouvoir un jour se jeter sur un homme armé. Et il doutait de pouvoir le refaire un jour !
- Ce mec est un grand malade. Il nous a bien bernés avec son air gentil à la librairie, conclut-il d'une voix blanche.
- Tu m'étonnes. Il est dément, tu as vu son regard ? C'est pire que dans un film d'horreur ! Qu'est-ce que tu comptes faire ? Tu vas prévenir les flics ?
Le front de Nathan se plissa. Il avait les idées embrouillées par la peur qui le traversait rétrospectivement. Il avait été fou de se jeter sur lui comme ça, il aurait pu se faire tuer quand le coup était parti.
- Je ne pense pas.
- Pourquoi ? Tu ne peux pas le laisser en liberté ! C'est un fou furieux !
- Il m'a vu m'envoler, il a vu mes ailes. Et s'il raconte tout ? Je suis fichu !
- Et pourquoi on le croirait ?
- Et si on me demande de prouver qu'il ment, je fais quoi ? Je ne peux pas les arracher !
- Oui, tu as raison...
- Je ne sais pas quoi faire, il faut que je réfléchisse.
Nathan frissonna. Un léger vent au parfum de pluie s'était levé. Ils entendirent au loin une sirène se rapprocher. Ils ne savaient pas si quelqu'un avait alerté la police après avoir entendu les coups de feu, mais ils ne voulaient pas se trouver sur place si c'était le cas. Ils se dépêchèrent de rentrer, en regardant autour d'eux avec angoisse, de peur de voir le vieux fou resurgir à tout moment. Ils se quittèrent sans un mot, en échangeant un regard éloquent.
Les parents de Nathan n'étaient pas encore rentrés de leur soirée. Le garçon hésita à appeler Eyver pour le prévenir, mais il jugea qu'il était trop tard. Il se coucha et mit du temps à s'endormir. Le bruit des coups de feu, le visage tordu du libraire, toutes les images de la soirée tournaient dans sa tête comme une farandole de mauvais goût.
Le lendemain matin, il aurait pu croire qu'il avait rêvé tellement la situation paraissait incroyable. Mais la réalité se rappela très vite à lui.
Il se rendait au supermarché faire quelques courses pour sa mère quand il entendit un sifflement étouffé.
- Psst ! Hé, l'alien, tu croyais que j'allais te lâcher comme ça ?
Nathan se retourna. Le libraire était là, appuyé contre la cabine téléphonique, les bras croisés. Un sourire mauvais et narquois lui déformait le visage. Nathan eut un haut-le-cœur en le revoyant. Il aurait tellement souhaité que ça ne soit qu'un mauvais rêve ! Il fit mine de ne pas entendre et continua son chemin.
Le vieil homme se redressa d'un coup d'épaule et se lança à la suite de Nathan.
- Oh ! Oh ! Ne t'en va pas comme ça ! Qu'est-ce que tu imagines ?
- Fichez-moi la paix, je n'ai pas vos foutus livres et je ne sais pas où ils sont.
- J'ai bien compris, mais j'imagine que c'est juste une question de temps, tu vas les retrouver, n'est-ce pas ? C'est pour ça que tu as des ailes, hein ? Tu crois que je suis fou, mais ma vieille caboche fonctionne encore !
- Laissez-moi ou alors...
- Ou alors quoi ? Tu vas t'envoler, comme ça en pleine rue ? Je suis sûr que tu ne le feras pas.
- Pourquoi pas ? demanda Nathan d'un air bravache.
- Parce que tu ne veux pas qu'on découvre ton petit secret. Je sais que vous, les aliens, vous venez sur la Terre incognito, comme on dit ! Et si ça se savait, tu finirais coupé en morceaux par les gars du gouvernement, ceux qui portent des costumes sombres et des lunettes noires !
Nathan manqua d'éclater de rire, mais il se retint. Même si le vieux fou délirait, il y avait du vrai dans ce qu'il disait. Il ne put s'empêcher de répliquer malgré tout :
- Vous regardez trop de films !
- Peut-être, mais je connais ton secret et je vais pouvoir en tirer quelque chose, j'en suis sûr.
- Je croyais que c'étaient les livres qui vous intéressaient ?
- C'est surtout le fric, et avec un gars comme toi, je vais pouvoir m'en faire un paquet !
Nathan s'arrêta au milieu du trottoir. Heureusement qu'il n'y avait pas trop de monde à cette heure-ci, personne ne leur prêtait attention. Il fit face au libraire fou :
- Du fric ? Quel fric ? Je suis un lycéen de seize ans.
- Mais tes parents doivent bien en avoir, du fric !
- Bien sûr que non !
- Oh j'en suis persuadé qu'ils doivent en avoir. En tout cas, ils se forceront à en trouver pour ne pas voir leur fils chéri d'alien se faire couper en rondelles...
Un sentiment de dégoût envahit Nathan. Il comprit que le libraire ne le laisserait pas en paix, qu'il serait capable de bouleverser toute sa vie pour de l'argent. Il l'aurait à l'usure, par ses menaces, sa présence insinuante.
- Laissez-moi tranquille, gronda Nathan. Vous n'allez pas me tirer dessus en plein jour...
- Non, je ne suis pas si fou que ça. Je vais te laisser tranquille pour aujourd'hui. Mais je serai là demain et après-demain, et le jour d'après, tant que tu ne m'auras pas filé quelques billets.
- Combien ?
- Quelques centaines d'euros pour commencer. Mais c'est un premier versement...Tu vois, je suis sympa, je te fais crédit ! A demain !
Le vieil homme fit demi-tour et disparut dans la rue transversale. Nathan sentait une colère sourde monter en lui. Mais que pouvait-il faire ? S'il finissait par mettre ses menaces à exécution, par tout révéler à ses parents, à la presse, à la police ? C'en était fini de sa vie telle qu'il la connaissait, telle qu'il l'aimait… Décidément, ses ailes étaient une malédiction ! Il avait envie de les arracher, d'aller les jeter à la figure d'Eyver et de lui hurler que les Chébériens lui gâchait la vie, qu'ils auraient dû se sortir eux-même des problèmes dans lesquels ils s'étaient fourrés en laissant l'Avaleur de Mondes les grignoter.
Dès son retour, il appela Zayn pour tout lui raconter et lui conseiller d'être prudent : il ne fallait pas que le vieux fou s'en prenne à lui. Zayn étouffa un cri de surprise.
- Nathan, c'est très grave, tu ne peux pas le laisser faire.
- Mais tu veux que je fasse quoi ? Je ne vais quand même pas le tuer !
- Je sais, je sais, mais il doit bien y avoir un moyen. Il va jouer avec toi, avec tes nerfs, avec ta santé mentale ! Il faut l'arrêter !
- Je ne vois pas comment...
- Je viens te voir cet après-midi pour qu'on réfléchisse. Il faut que tu en parles à Eyver, il pourra certainement faire quelque chose.
- Je ne vois pas quoi, vu qu'il est cloué sur son fauteuil roulant...
Nathan se sentait encore très en colère contre Eyver et il préférait éviter de l'appeler dans cet état de rage, de crainte de lui dire des choses désagréables.
Quand Zayn arriva chez lui, un peu plus tard, il ne se sentait pas mieux. Assis en tailleur sur son lit, Zayn le regardait avec ses grands yeux effarés.
- Je vais te donner de l'argent, je vais aller en tirer à la banque pour qu'il te laisse tranquille, dit-il en secouant ses cheveux.
- Hors de question ! s'écria Nathan.
- Mais j'en ai plein !
- Et alors ? S'il voit qu'on en a, il va en réclamer un peu plus, et on ne s'en sortira jamais !
- Oui, mais si tu ne lui donnes rien, il risque de devenir violent. Tu ne peux pas prévoir les réactions de ce genre de personnes ! C'est un malade ! Un type qui a passé des années à s'imaginer un truc, que la richesse était à sa portée. Grâce aux notes de Mélior, il a tenu le coup en se disant qu'un jour sa vie changerait quand il pourrait mettre la main sur ces livres.
- Et en plus, maintenant qu'il a vu mes ailes, il a un moyen de pression supplémentaire.
- Oui… mais tu n'avais pas le choix. Tu as bien fait de t'échapper comme ça. Il aurait pu te tuer !
Le visage de Zayn reflétait l'angoisse. Ses prunelles dorées étaient larges et brillantes des larmes qu'il retenait.
- Je sais, marmonna Nathan en baissant les yeux.
Il avait l'impression d'être prisonnier d'un cercle vicieux.
Ils restèrent silencieux un moment puis Zayn sortit de son sac le carnet de notes de Mélior. Il fit signe à Nathan de venir s'asseoir à côté de lui en tapotant le lit.
- Melior a dessiné les Livres-Mondes avec précision.
Il chercha la bonne page et montra le dessin que le Chébérien avait réalisé :
- C'est un Livre-Monde. C'est un objet épais, métallique et fermé par une serrure à empreinte génétique. Regarde.
Nathan prit le cahier et observa le schéma dessiné à l'encre. C'était en effet détaillé, mais visiblement Mélior n'était pas un artiste confirmé en arts graphiques. Toutefois, c'était suffisant pour se faire une idée de ce à quoi un Livre-Monde pouvait ressembler. Il lut les légendes griffonnées par Mélior près du dessin.
"Couverture à programme de reconnaissance. Les trois Livres-Monde démarreront le processus de reconstruction une fois assemblés."
"Serrure à empreinte génétique qui ne peut être ouverte que par l'un des deux enfants."
"Picots de lecture de la carte."
- Tu as tout compris ? demanda-t-il à Zayn.
- Franchement, non, pas du tout ! Mais j'imagine que ça sera plus évident quand on aura les livres en main.
- J'espère ! Et il donne des indications sur la cachette ?
- Je n'ai rien trouvé à ce sujet, mais certains textes sont en chébérien. Il faut demander à Eyver de les traduire.
- Je n'ai pas du tout envie de parler à Eyver en ce moment.
- Mais pourquoi, ce n'est pas de sa faute !
- Ah non ? pas de sa faute ? Depuis qu'il est apparu dans ma vie, tout est bouleversé, sens dessus dessous ! J'était mieux avant. Je voudrais que tout ça ne soit jamais arrivé ! En plus, il y a ces livres à retrouver je ne sais où, qui me pourrissent mes vacances, et un libraire allumé qui me menace. Dis-moi ce que ça m'a apporté de bon, tout ça ?
Zayn se leva d'un bond, le visage rouge de colère.
- Tu n'es qu'un égoïste ! Tu ne penses qu'à toi et à ton petit confort. Ce que ça t'a apporté ? La chance de faire quelque chose de ta vie. En tout cas, c'est comme ça que je vois les choses. Et puis ça m'a permis de te rencontrer et rien que pour ça, ça en vaut la peine. Je suis triste de voir que je suis le seul à m'en réjouir.
Nathan se mordit la lèvre.
- Zayn, calme-toi. Je suis désolé. Moi aussi je suis content de t'avoir rencontrée… C'est juste que..., pour le reste, je voudrais que tout redevienne comme avant.
- Ce n'est pas possible...
- Je sais ! Et c'est ça le pire !
Zayn se radoucit et se rassit près de son ami.
- Ecoute, je vais aller tout seul chez Eyver lui apporter le cahier de Mélior. J'en ai fait des photocopies pour nous, je t'en laisse un jeu pour que tu puisses voir tout ça à tête reposée. Je te conseille de lire certains passages que j'ai surlignés, je suis sûr que ça va te faire réfléchir.
Nathan haussa les épaules.
- Si tu veux. Tien, l'adresse d'Eyver est sur mon bureau.
Zayn prit la carte et la glissa dans sa sacoche. Avant de partir, il prit le visage de Nathan entre ses mains et posa un baiser sur son front.
- Ne t'en fait pas, souffla-t-il dans son oreille, on va tout arranger.
Après le départ du jeune garçon, Nathan s'allongea sur son lit et ferma les yeux. Sa colère retombait. Il sentait encore, sur ses joues brûlantes, la fraîcheur des mains de Zayn. Et sur son front, le baiser qu'il avait déposé avait comme tatoué sa peau. Jamais un garçon ni même une fille ne s'était comportée ainsi avec lui… Mais Zayn n'était pas n'importe quel garçon ! Il avait raison. Il se conduisait en petit garçon gâté qui fait un caprice. Au lieu de se plaindre, il devait réfléchir à un moyen de régler le problème et, surtout, penser aux Chébériens qui comptaient sur lui. Il prit la liasse de photocopies laissée par Zayn et se plongea dans la lecture de l'un des passages qu'il avait relevés.
Les enfants… Si vous survivez, si vous allez au bout de tout cela, si vous retrouvez les Livres-Monde et que vous parvenez à les activer, allez voir Chébérith… Comme je vous envierai alors de découvrir cette merveille d'un œil neuf ! Vous ne pouvez pas imaginer la beauté de votre monde. Pour commencer, décollez de Sulvate, la ville aux mille tours. Faites-le le soir, quand les lumières s'allument. On a alors l'impression de voir des colonnes d'étoiles relier le sol au ciel.
De là, rendez-vous sur les bords de la mer de Piedvert. On l'appelle comme cela parce que, si on y trempe les pieds, on les voit verts à cause des poissons microscopiques qui y vivent. Survolez-là jusqu'à son extrémité ouest. Elle s'achève en une énorme cascade de plusieurs milliers de kilomètres de long. L'eau se précipite vers un gouffre tellement profond qu'il a fallu des siècles pour que les Chébériens osent s'y aventurer. Dans ses tréfonds, on a découvert des grottes recouvertes de cristaux aux propriétés incroyables. Ils constituent en partie les nanopuces des Livres-Monde.
Vous pouvez aussi voler jusqu'à la plaine de Luet, qui porte le même nom qu'une des deux lunes parce qu'on dit que c'est là qu'est né notre deuxième satellite avant de monter vers le ciel, en raison de l'énorme cratère qui creuse son sol.
Hélas, nous n'avons pas été capable de protéger tout cela. Nous avons laissé notre monde plonger dans le néant. J'espère que vous ferez mieux que nous et que vous serez capables de sortir Chébérith des ténèbres.
Nathan reposa les feuilles et ferma les yeux. Sans mal, il se laissa envahir par la rêverie, par les images qui se formaient dans son esprit, comme réminiscence de souvenirs enfouis très loin dans sa mémoire...
Une fois parvenue dans l'immeuble où vivait Eyver, Zayn sonna à la porte de son appartement et un homme immense, maigre et au regard sombre lui ouvrit.
- Bonjour, monsieur Zayn, entrez, dit-il en s'effaçant pour le laisser passer
Il avait envie de lui demander qui il était et comment il connaissait son nom, mais il ne laissa rien paraître de son étonnement.
Il suivit son guide tout au long d'un couloir qui déboucha dans une grande pièce aux murs couverts de bibliothèques. Des centaines de livres y étaient rangés avec soin. Une sensation d'ordre régnait dans ce salon, où chaque objet devait avoir une place bien définie, au millimètre près. Zayn avait l'impression d'être dans un musée sans vie, sans chaleur.
Eyver lisait, installé près de la fenêtre encadrée de lourds rideaux de tissu. Il fit pivoter son fauteuil pour accueillir le jeune homme. Un sourire éclaira son visage quand il le vit.
- Entre, entre, Zayn ! J'étais tellement impatient de te rencontrer !
Zayn s'avança vers lui, intimidée.
- Bonjour, monsieur… Je suis venu vous apporter le cahier de Mélior...
- Je m'en doutais. Approche donc, que je te vois mieux.
Le jeune garçon fit quelques pas de plus vers l'homme. Il découvrit son crâne glabre, ses joues creusées, son regard perçant, comme Nathan le lui avait décrit.
Les yeux d'Eyver s'emplirent d'une émotion palpable en regardant le jeune garçon.
- Tu est très beau… Tes parents devaient venir du continent de Goth… Là-bas tout est doré, la peau des gens, leurs ailes, leurs yeux, les fleurs, la couleur du ciel à cause de la poussière… C'est un endroit merveilleux.
Zayn s'assit sur le fauteuil près d'Eyver sans attendre d'y être invitée.
- Le continent de Goth, répéta-t-il. Mélior en parle dans son carnet.
- Je n'en suis pas étonné. Il adorait s'y rendre. Il était fasciné par cet endroit. Mais je suis impatient de voir ce cahier.
- Il y a des passages en chébérien que je ne peux évidemment pas déchiffrer. Vous aviez dit que vous pouviez le faire ?
Eyver hocha la tête positivement en récupérant le carnet. Il le posa sur ses genoux.
- Je vais m'en occuper. Ne t'en fais pas.
- Nathan m'a parlé du mémo, ajouta Zayn, hésitant. J'espère que ça ne sera pas trop douloureux pour vous. Je ne voudrais pas...
Eyver l'interrompit d'un ton sec :
- Je dois être le cadet de vos soucis, Zayn ! Votre priorité est de retrouver les Livres-Monde. Je l'ai déjà expliqué à James. Comment vas-t-il d'ailleurs ? Ça fait un moment que je n'ai pas eu de ses nouvelles..., enchaîna-t-il pour changer de sujet, coupant court à toutes les protestations possibles du jeune homme.
Le front de Zayn se plissa.
- Il a des ennuis...
- Quel genre d'ennuis ?
Le jeune garçon entreprit de lui narrer comment le gentil libraire s'était changé en un être vil et dangereux.
Eyver resta silencieux avant de murmurer :
- C'était un risque à courir. Je ne sais pas si Mélior l'avait calculé, mais il n'avait pas tellement le choix. Si jamais l'Avaleur de Mondes retrouvait l'un d'entre nous, il ne fallait pas qu'il apprenne où se trouvaient les livres, le plan que nous avions monté. Chacun devait en savoir le moins possible. Surtout moi, qui prenais le mémo et devenait la cible majeure pour l'Avaleur de Mondes.
- Vous pensez qu'il pourrait nous retrouver ?
Eyver resta silencieux quelques instants...
- Oui, je suis certain que oui.
- Il est peut-être déjà là...
Zayn frissonna à cette pensée.
- Non, il n'est pas là. Pas encore. Nous le sentirions.
- Comment ?
- Il fait mal, très mal.
Zayn blêmit puis demanda d'une voix blanche :
- Et s'il nous retrouvait, pourrait-il s'en prendre à la Terre ?
- Oui, bien sûr. Mais, Zayn, n'as-tu pas senti que le mal était déjà fait ? L'Avaleur de Mondes est déjà venu sur Terre et il l'a déjà contaminée.
- Comment cela ? La Terre ne s'efface pas...
- Si, mais pas de la même manière que Chébérith. L'Avaleur de Mondes n'agit pas de la même façon tout le temps. Chaque monde a droit à sa fin personnelle. Ça doit faire partie de la poésie de l'univers, je suppose. Regarde les guerres incessantes, les attentats, la pollution, le réchauffement de la planète, la folie grandissante des hommes… c'est l'oeuvre de l'Avaleur de Mondes. Les hommes sont en train de détruire leur propre planète. Ils sont tombés dans le piège de la Destruction.
- C'est lui qui...? Evidemment, maintenant que vous le dites… Mais que peut-on y faire ?
- Il faudrait que les hommes aient envie de se sauver eux-mêmes. Ils en ont la possibilité. Leur humanité, leur empathie pourrait aller en ce sens et, heureusement, certains d'entre eux agissent pour le bien de leur planète. Mais je ne sais pas si cela sera suffisant...
Zayn resta silencieux. Son cœur était devenu aussi lourd qu'une pierre.
Mais Eyver reprit la parole :
- Parle-moi de ce libraire qui ennuie James.
- Vous pensez que vous pouvez faire quelque chose ?
- On peut toujours faire quelque chose...
