Point de vue : Mia
Mes 31 ans étaient arrivés beaucoup trop vite. J'avais invité le même groupe que pour ma crémaillère et je les entendais derrière moi toujours aussi enjoués et festifs que la dernière fois. Je m'étais réservée un moment seule, à la rambarde de ma terrasse, pour admirer la Tour Eiffel scintillante en silence. Etrangement, mon moral n'était pas aussi haut que lors de la crémaillère.
"Quelle année, hein ?! ", Harry venait de me rejoindre. J'étais dos à lui et je recevais ses bras autour de mes épaules avec un bien-être infini. Encore une fois, Harry avait cerné mes états d'âme sans un seul mot de ma part.
"Quelle décennie tu veux dire ?", je sentais ses lèvres sourire contre ma tempe. "Tu crois que le pire est passé ?", Harry avait été là ces onze dernières années. J'avais tout vécu à ses côtés, il n'avait pas râté une seule étape de ma vie de femme depuis et je n'avais pas besoin de développer davantage pour qu'il comprenne le fond de mes pensées. Je profitais de ses caresses réconfortantes sur mes bras en continuant d'admirer la vue à couper le souffle.
"Il m'a écrit il y a quelques jours Harry. Je n'ai pas voulu t'inquiéter mais Adrien m'a écrit encore cette année. Pour me dire qu'il arrêtait cette fois mais je n'arrive pas à y croire", j'avais senti Harry se crisper à cette mention, comme chaque année.
"Ce chapitre est définitivement tourné. Adrien était sérieux. Il n'y a jamais eu de secret entre toi et moi, Mia, alors tu dois savoir que j'ai été obligé d'en parler à Charlie. Crois moi Adrien a eu droit à notre visite et a compris le message. C'est vraiment terminé cette fois, il ne faut plus que tu y penses", je m'étais retournée au même moment sous le choc de son annonce. Harry pouvait lire mon désarroi et mon angoisse.
"Charlie sait ? Et vous êtes allés le voir ? Vous êtes complètement fous ? Qu'est-ce qu'il s'est passé Harry ?"
"Tu n'as pas besoin de le savoir. C'est juste réglé d'accord ? Ne dis pas à Charlie que je t'en ai parlé. Il te le dira sûrement au moment voulu, quand il aura digéré. Je peux juste te dire qu'il a déplacé des montagnes pour en arriver à ce résultat. C'est à lui qu'on le doit et je ne suis pas prêt de l'oublier", je sentais les larmes envahir mes yeux. Harry et Charlie avaient confronté Adrien, le pire aurait pu se produire mais je pouvais constater à leur présence en ce moment, Harry juste en face de moi et Charlie au loin en train de rire et de boire avec Théo, que tout s'était déroulé comme ils le voulaient. Avec un éclair de lucidité, je prenais les mains de Harry et je pouvais effectivement y voir les dernières traces d'un échange musclé qui confirmait un peu plus la méthode utilisée. Je digérais l'information et ne pouvais m'empêcher de ressentir ce soulagement, cette culpabilité et cette reconnaissance combinés. Harry essayait de faire taire toutes ces émotions en me serrant dans ses bras et il y parvenait comme toujours.
"Et je te dois tout le reste Harry. Je n'ose même pas imaginer ce qu'aurait été ma vie sans toi pendant toutes ces années", j'accueillais les baisers de Harry sur le sommet de mon crâne.
"Et tu mérites bien plus que moi, Mia. Lâche du lest avec Charlie. Tu es une reine pour cet homme, il n'y a rien qu'il ne ferait pas pour te rendre heureuse. Laisse-toi vivre, tu verras bien où ça te mènera, tu en meurs d'envie".
"Je le sais et je ne sais pas si je suis capable de lui rendre autant qu'il me donne. Je ne sais pas si c'est le bon Harry et je n'ai plus l'énergie d'aller sur un nouvel échec. La route a déjà été très chaotique avec lui jusqu'ici "
"Tu ne le sauras pas si tu n'essayes pas. Fais la première partie du chemin et je finirai pour toi si tu n'en as pas le courage. Je plaquerai Charlie si tu changes d'avis, c'est promis", Harry m'avait répondu avec un air taquin et je riais de sa proposition absurde.
"Tiens princesse, ton cadeau, pour revenir à un sujet plus agréable. Joyeux anniversaire, encore une fois et en gardant les bonnes habitudes...", Harry avait changé de sujet face à mon silence et me tendait cette boîte noire avec son plus beau sourire. Je me doutais de ce qu'elle contenait car nous avions ce rituel depuis nos vingt ans. Chaque année, Harry m'offrait un voyage sur la route d'un festival de musique mythique, juste lui et moi. Les souvenirs étaient plus fous d'année en année. Je trépignai d'impatience de savoir lequel il avait choisi pour ces 31 ans et j'avais le souffle coupé en le découvrant.
"Harry c'est une blague ? Tu n'as pas fait ça...?"
"Quoi, on peut se le permettre maintenant non ?", Harry continuait de me regarder tout sourire et paisible, les mains dans ses poches.
"Mon dieu, comme je t'aime ! ", et je n'avais pas pu m'empêcher de lui sauter au cou avec grands bruits en attirant tous les regards de nos amis.
"Moi aussi, ma belle"", Harry m'avait rendu la même tendresse en me serrant encore plus dans ses bras et en me soulevant du sol de façon plus joyeuse. Nous avions poursuivi un moment en regardant ensemble le programme de cette prochaine édition. Elle était assurément la plus prometteuse de toutes.
...
"Qu'est-ce que t'as offert Harry pour avoir droit à une aussi belle déclaration d'amour ?", Charlie venait de me rejoindre après le départ de Harry et m'avait rendu cette réplique avec un air joueur. Je lui tendais le coffret après sa question avec mon sourire encore radieux, complètement indifférente d'avance à ses réflexions ou ses protestations.
"Ça à l'air assez exceptionnel effectivement. Vous y allez avec qui ?", j'avais noté sa surprise et un autre sentiment qu'il était en train de contenir du mieux qu'il pouvait.
"Personne, justement, c'est le concept. C'est une vieille tradition entre Harry et moi, pour célébrer notre rencontre en quelque sorte", j'avais répondu simplement et honnêtement, en tâchant de lui faire comprendre que je n'attendais aucune bénédiction. De toute ma vie, je ne voulais plus subir aucune représaille concernant ma relation avec Harry. Je savais qu'elle était troublante mais c'était un sacrifice que je refusais de faire et l'homme qui partagerai ma vie serait forcé de l'accepter. Je me refusais donc à jouer la comédie pour lui faire plaisir ce soir et je notais qu'il avait la décence et le bon sens de ne rien répondre ni objecter. Charlie ne cessait de m'étonner.
"Je réalise que tu ne m'as jamais raconté comment s'est arrivé, Harry non plus d'ailleurs".
"Pourtant il n'y a rien à cacher, tu ne l'as juste jamais demandé. C'était il y a tellement longtemps, on avait 20 ans. J'étais partie avec un groupe de copines à ce festival en Croatie. C'était incroyable, on était à la fleur de l'âge et tellement excitées et joyeuses de ces premières vacances, ce premier festival, ces premières cuites et j'en passe. Nous étions toutes sur cette plage le premier soir, avec cette bande de croates qui refusaient de passer leur chemin. Il y avait à côté cet autre groupe qui avait suivi l'échange d'une oreille discrète en reconnaissant que nous étions un groupe de françaises. Harry en faisait partie et tu l'aurais vu ce soir-là, il n'a pas hésité une seule seconde à s'interposer quand un de ses mecs a commencé à se montrer trop entreprenant. Il avait déjà son goût prononcé pour la bagarre et pour les demoiselles en détresse. Lui et ses amis se sont montrés ensuite très sympathiques, on a fini cette soirée ensemble à faire connaissance, à danser, boire et s'éclater comme jamais jusqu'au petit matin", je ne pouvais pas m'empêcher de sourire en y repensant. Ca faisait une éternité que je ne m'étais pas replongée dans ces souvenirs.
"Et tu vas me dire qu'il n'a rien tenté avec toi du haut de ses 20 ans et de ses hormones en pagaille ?", Charlie me questionnait gentiment avec un sourire discret.
"Oh si il a essayé ! Pour sa défense, j'étais plutôt irrésistible à cet âge là ! Mais je lui ai préféré un de ses amis et il s'est très vite réconforté avec ma meilleure amie de l'époque en retour. Personne n'a eu le cœur brisé, je te le garantie ! ", je ne pouvais pas retenir mes rires en voyant la mine déconfite et révoltée de Charlie face à ce détail de notre histoire. Je m'abstenais de lui dire jusqu'où avaient été les tentatives de séduction de Harry ce soir-là...
"Il n'a suffit que de deux jours de festival pour sceller notre amitié ensuite. On s'est revus à Paris en rentrant, on s'est inscrits dans le même cours de danse et nous voilà 11 ans plus tard. Toujours là.".
"Comment est-ce que c'est possible ?", je comprenais très bien le sens caché de sa question, celle qui lui brûlait les lèvres depuis des mois.
"Pourquoi est-ce que je te plais ? Pourquoi est-ce que tu ne t'ai jamais intéressé à Julia que tu peux considérer comme ta meilleure amie et qui a pourtant tout pour elle ? Je n'ai pas de réponse à ça, c'est comme ça".
"Mon amitié avec Julia n'a rien à voir avec celle que tu as avec Harry", Charlie répondait simplement, sans animosité ni ressentiment. J'étais admirative et totalement séduite de le voir discuter aussi calmement et honnêtement de ce sujet avec moi. Je ne savais pas quoi lui répondre. Il n'était pas le premier à me poser la question et je ne savais jamais quel argument rationnel avancer pour me justifier mais c'était le premier homme à écouter mes réponses alors j'y réfléchissais sérieusement. Je me reposais de nouveau la question ce soir, face à lui, pour lui expliquer du mieux que je pouvais.
"Quand je regarde Harry, je vois mon meilleur ami, mon ange gardien et mon confident. Je suis sereine, légère et en confiance avec lui et je n'ai besoin de rien de plus que ce qu'on a", Charlie avait le regard baissé, les bras toujours croisés sur la rambarde. Il maintenait un visage neutre en recevant mes aveux francs.
"Ca n'a rien à voir avec la tornade d'émotions que je ressens quand tu es dans la même pièce que moi", Charlie avait relevé son visage et m'avait regardé intensément. Je le sentais convaincu de ma sincérité, j'appréciais qu'il ne proteste pas et profitais de ce nouveau moment de silence pour admirer paisiblement la vue avec lui.
"Ce con a frappé fort avec son cadeau et s'est bien abstenu de m'en informer. J'espère que le mien ne te décevra pas trop après ça", j'écoutais Charlie changer de sujet plus légèrement, sans attendre plus de justificatifs de ma part et je lui en étais reconnaissante. Il me tendait un sac que je reconnaissais comme étant celui d'une des plus belles bijouteries de Paris.
"... Tu es fou..."
"Tu ne l'as même pas ouvert", Charlie souriait de ma réaction. C'était bien vrai mais je savais que tout ce que contiendrait ce sac me plairait sans aucun doute possible. Et c'était tout à fait vrai en le déballant. Charlie n'aurait pas pu choisir un plus beau collier, j'étais émerveillée par sa finesse et son élégance. J'étais à peu près certaine de rougir en ce moment, sous l'émotion de ce présent, que je trouvais de surcroît parfaitement romantique.
"Il est merveilleux, merci", Charlie m'avait répondu avec un sourire incroyablement tendre et irrésistible. Je le laissais dégager ma nuque et attacher le collier autour de mon cou, en subissant une éternelle vague de frisson.
"Je suis ravi qu'il te plaise. Et il y a encore ceci", Charlie n'avait pas terminé de me remettre mon cadeau visiblement et je me saisissais de cette enveloppe noire avec curiosité.
"Encore ? Qu'est-ce que c'est ?"
"Mmh. J'ai pris un peu plus de risques avec celui-ci. Ne te retiens pas de refuser si c'est trop, Mia. Je ne veux pas que tu te forces, j'étais sincère quand je te disais que je te laisserais tout le temps dont tu as besoin", sa mise en garde m'intriguait tout autant qu'elle m'angoissait. Et effectivement, je ne savais pas quoi penser de ce dernier présent en le découvrant. Est-ce que c'était parfait ? Est-ce que c'était trop ? Les réflexions fusaient à toute vitesse dans mon esprit en voyant ces billets d'avion à nos deux noms. Charlie respectait mon silence religieusement et je comprenais son appréhension face à ce coup de poker audacieux.
"J'adorerai visiter Venise avec toi, Charlie", j'avais pris ma décision et les paroles de Harry un peu plus tôt m'y avait aidé. Je profitais donc de son soupir de soulagement pour le remercier en nichant ma tête dans ses bras, en espérant réussir à lui cacher par ce geste mon trouble et mes hésitations par la même occasion. Je mourrais définitivement d'envie d'approfondir avec lui, je rêvais aussi de découvrir Venise mais je ne pouvais pas m'empêcher d'appréhender la tournure concrète que prenait notre relation avec ce voyage prévu dans seulement deux semaines.
"L'Italie...Venise...Tu es tellement romantique, Charlie...", je revenais sur terre après cet échange de tendresse et je l'interpellais malicieusement avec ce mot qui avait pris une connotation moqueuse entre nous depuis cette soirée au feu de camp.
"Pourquoi ? Venise est une ville romantique ? Je vais déposer une réclamation, ce n'est pas du tout ce que m'a vendu l'agent de voyage, il m'a confirmé que c'était dans cette ville que je pouvais te voir dévorer les meilleures pizzas du monde. Je t'assure que c'était mon seul objectif. Attends que j'aille le voir demain, il va m'entendre...", j'éclatais d'un rire franc face au jeu de rôle de Charlie, son teint rougissant, son sourire en coin irrésistible et son regard faussement fuyant. Je me jetais de nouveau dans ses bras en m'émerveillant encore une fois de tout ce que cet homme faisait pour moi.
La soirée s'était terminée sagement entre nous malgré les tentations. J'avais la ferme intention de faire durer le plaisir et de profiter de ces deux dernières semaines avant Venise, avant que mon monde ne soit définitivement bouleversé par cet homme.
