Chapitre 23

Beau/belle

Pendant des semaines, Tyrion et Jaime ont discuté et avancé l'idée que c'était une connerie de faire le déplacement jusqu'à Castral Roc pour assister à l'anniversaire de leur père. Ils sont conscients que Tywin n'aura pas soixante-cinq ans tous les jours, mais ils sont également conscients de ne plus être les bienvenus là-bas, malgré les quelques appels téléphoniques, souvent gauches, que les jumeaux se sont passés depuis le printemps. Jaime n'a pas envie de se retrouver face à face avec Cersei. L'affronter par téléphone interposé est déjà bien assez dur, même s'il refuse de l'abandonner comme elle l'a fait, elle, il y a longtemps. Une éternité. Une autre vie, presque. Elle lui paraît un peu plus changée à chaque fois qu'ils se parlent, mais à chaque fois qu'elle lui demande de lui parler de lui, il botte en touche. Il ne veut pas parler de son travail, de Brienne, des Stark, du chien. Il évoque Tyrion, quelques tâches subalternes qui doivent sembler ingrates à Cersei, et parfois il mentionne la beauté du Nord. Mais rarement.

Ils ont passé l'été à s'appeler tous les dix ou douze jours, simplement parce que la vie peut être dure, parce que retourner chez son père à près de quarante ans avec trois enfants n'est pas dans l'ordre des choses.

Alors, quand Cersei lui a dit qu'elle avait rencontré quelqu'un et qu'elle avait l'intention de présenter à leur père au cours de sa soirée d'anniversaire, Jaime a longuement débattu avec lui-même, puis avec Tyrion. Et conclu, finalement, qu'il ne pourrait sans doute pas continuer à ignorer totalement Cersei jusqu'à la fin de ses jours. Et les deux frères ont décidé de prendre quelques jours pour aller affronter leur famille et leurs démons. Quand ils en ont parlé à Sansa et Brienne, c'est stupéfait qu'ils les ont entendues répondre qu'elles pouvaient les accompagner, s'ils le voulaient. Stupéfaits et heureux. L'anniversaire de Tywin sera un rassemblement mondain d'amis, de proches et de connaissances professionnelles. Quelques invités de plus n'y changeront rien.

Jaime n'avait pas compris, en revanche, qu'ils allaient y aller en force à ce point. Parce que lorsque Sansa décide de sortir le minibus, il hallucine. Plus encore quand le jeu de pierre, feuille, papier, ciseaux se solde par un échec cuisant du Lannister qui se voit reléguer à l'arrière du véhicule. Il est presque assis dans le coffre et, par solidarité Brienne l'a rejoint. Ils sont donc serrés comme ils peuvent au milieu des sacs pour le week-end et des chiens, parce qu'évidemment, les chiens sont de la partie. Donc Jaime croule littéralement sous le sac de voyage d'Arya et Sansa, pendant que Nyrah, roulée en boule sur les genoux de Brienne, lui lèche la main.

Sansa conduit, Tyrion et Osha voyagent à l'avant avant elle, Arya, Bran et Rickon se partagent la rangée du milieu et Eté, Lady, Broussaille et Nymeria se sont installés comme ils ont pu entre les genoux de leurs maîtres, les sacs de fringues et le fauteuil plié de Bran.

En un mot pour cent, c'est un calvaire. Un fouillis improbable et infernal. Huit cent kilomètres de route comme ça, avec les sempiternels coups de fil au château pour s'assurer que les Reed et les Greyjoy n'ont pas de mal à s'en sortir. Et aussi que Tormund n'a pas réussi à planter un autre chariot élévateur dans le décor. Ça ferait le quatrième depuis le début de l'année, et Sansa ne trouve plus ça drôle du tout.

Alors évidemment, enfermer les deux plus grands occupants du minibus dans le coffre, c'est le summum.

- Arrête de râler, siffle Brienne moins d'une heure après leur départ.

- Dis à ton chien de rester de ton côté du bus.

- Mon chien ne tient pas de mon côté du bus.

Evidemment, puisque Nyrah a maintenant un an et pèse plus de trente kilos. Ce qui n'est pas grand-chose à côté des autres canidés nourris aux hormones qui peuplent ce foutu minibus, mais Jaime s'en moque, puisque les Stark ont quand même réussi à garder leurs bestioles sur leurs genoux. Manque de chance, Nyrah doit croire qu'il est une extension de sa maîtresse, parce qu'elle est maintenant avachie contre lui.

Jaime ne comprend toujours pas pourquoi les enfants Stark ont décidé qu'ils avaient besoin de voyager un peu et pourquoi ils ont décidé spécifiquement qu'ils iraient faire du tourisme pendant ce week-end. Mais qui dit « les enfants Stark » dit forcément Osha, pour l'aide qu'elle seule est à même d'apporter à Bran, et encore, c'est un miracle qu'Hodor ou le vieux Luwin ne soit pas du voyage.

Après deux heures de route, cependant, la proximité de toutes ces personnes qui parlent, se charrient, chantent aussi (Arya et Rickon ont visiblement lancé un concours de rap, Jaime veut se pendre) n'est pas le pire. Le pire, c'est l'horoscope que lit Bran d'une voix forte pour se faire entendre de tout le monde. Il ne croit pas à ces conneries, mais ça le fait rire. Osha et Tyrion aussi, évidemment. Jaime, pour sa part, voudrait pouvoir sortir par le coffre.

- Quand j'ai dit à Sansa que je devais prendre trois jours, ce n'était pas comme ça que j'avais pensé passer le week-end, grince-t-il en essayant d'atteindre la gourde.

Il a pris soin de la remplir de vin avant de partir.

- Au moins, ils mettront de l'ambiance, commente Brienne. Tu ne peux pas leur en vouloir d'essayer de vous dérider. On dirait que même Tyrion va se pendre.

- Attends d'avoir rencontré mon père pour critiquer, rétorque Jaime. S'adresser poliment et honnêtement à Tywin Lannister, c'est une expérience.

- Jaime ! braille Rickon à tue-tête. Bran demande votre signe astrologique !

- Inconnu au bataillon !

Ç'aurait pu marcher, si Tyrion ne s'était pas retourné pour répondre :

- Gémeaux !

Merci Tyrion, songe Jaime en rêvant d'étrangler son petit frère.

- Cœur : Pimentez vos ébats : coupez vos ongles et partez explorer son intim

- Bran ! crie Sansa.

- Je lis, c'est tout !

- J'ai géré, répond Arya en relâchant la tête de Rickon, dont elle vient de broyer les oreilles.

- Tu veux me casser le crâne ou quoi ? proteste le cadet.

- Mais qui écrit ces trucs ? s'effare Brienne.

Jaime n'écoute pas vraiment. Il vient non seulement de se prendre un coup de truffe, mais il est toujours plongé dans ses pensées. Et puis, il ne perd pas une miette du spectacle qui se joue à côté de lui. Parce que Brienne a l'air partagée entre la consternation et l'hilarité. Et comme Bran reprend sa lecture en choisissant son signe astrologique, elle éclate de rire à la mention « travail ».

- Faites appel à votre sens de l'analyse pour trouver le bon mode d'emploi, récite le garçon.

- C'est pas faute d'avoir cherché, renvoie Brienne en glissant un rapide regard à Jaime. Mais je crois que le mode d'emploi est rédigé en valyrien. Et pour Arya, qu'est-ce que ça dit ?

Jaime n'écoute pas vraiment : il pense à Cersei qu'il va revoir bientôt, à la façon dont elle lui sourira, dont elle réveillera le démon qui dort en lui, juste là, sous sa peau. Ce démon avide de luxure qui ne jure que par la peau de sa sœur, et son souffle, et ses lèvres, et sa chaleur, depuis qu'il est en âge de comprendre.

Et pendant qu'il pense à ça, il voit Brienne. Ses cheveux en bataille, qu'elle ne coupe plus mais qu'elle ne coiffe toujours pas. Son pull informe qui garde toujours l'odeur de l'écurie, même quand il sort de la machine. Son sourire large, son chien au regard de cocker battu qu'elle ne lâche jamais, sa poigne qui se referme toujours doucement sur le moignon de Jaime.

La nuit de la Saint-Valentin revient flotter un instant. Le Tu es magnifique, qui est sorti sans que Jaime le veuille vraiment. Il le pense toujours.

Il sait bien que Cersei restera toujours Cersei. Qu'elle est de loin la plus belle femme qu'il ait jamais vue, parce qu'il n'a vue qu'elle pendant toute sa vie.

Mais elle n'est pas la seule à être belle.

Et peut-être qu'il préfère que la beauté puisse tutoyer un peu plus le trivial, les blagues vaseuses des adolescents, les chiens joueurs et puants, et qu'elle ne s'offusque pas qu'on essaie de l'enterrer sous dix kilos de fringues.

- Tout va bien ?

Le murmure le sort de sa torpeur. Brienne le fixe avec inquiétude. Sans doute la dévisage-t-il depuis plusieurs secondes. Il ébauche un sourire un peu bancal, un peu tremblant aussi.

- Je crois que oui.

Il se force à reporter son attention sur le souk que font encore les Stark, comme toujours, car ils ne savent pas faire preuve de retenue – ou alors, ils détestent vraiment le faire. Il essaye de se laisser embarquer par le comportement des gamins, sans vraiment réussir. Même quand ils font une halte pour laisser les chiens se dégourdir les pattes, il n'arrive pas à se concentrer sur autre chose. Et quand ils remontent tous dans le minibus, qu'Osha conduira jusqu'au château des Jumeaux, Jaime est presque content de voir que Nyrah continue à le prendre pour son oreiller personnel. Au moins, comme ça, il peut s'occuper la main en lui entortillant les oreilles.

Il ne doit pas avoir l'air dans son assiette. Il a bien le sentiment de répondre à côté quand on lui parle, ou de sourire de manière forcée. Mais il prend la pleine mesure du problème quand il sent Brienne lui saisir doucement le bras. La nuit est tombée, ils sont pratiquement arrivés au château des Jumeaux, et il faudra bientôt passer la douane de la famille Frey. Tyrion a estimé qu'il paierait le passage de tout le monde, puisque c'est en guise de soutien que l'équipage s'est constitué.

Sauf que ce n'est pas la douane, le péage, son frère, sa sœur ou les Stark qui le tirent de ses pensées. Juste un regard inquiet, difficilement visible dans la pénombre.

- Tu es sûr que tout va bien ?

Il hésite, puis se rapproche d'un coup, et sa tête se loge un peu trop brutalement contre l'épaule de Brienne. Avec les bagages autour d'eux, et ce foutu chien sur ses genoux, il doit se tordre le dos à moitié, mais ça en vaut la peine.

- Je suis un peu fatigué, marmonne-t-il en sentant Brienne se raidir légèrement contre lui. Ça t'embête ?

Un mot de sa part, et il se redresse, elle le sait, il le sait. Mais la jeune femme soupire et se cale un peu plus confortablement contre Jaime. Pendant un moment, ils ne disent rien, et Nyrah ne bouge pas. Les Stark ont commencé à s'assoupir, Tyrion lui-même paraît perdre un peu de son énergie. Dans moins de deux heures, ils s'arrêteront dans un motel. C'est comme si le monde s'était doucement endormi.

- Tu ne me lâches pas, pas vrai ? chuchote Jaime.

- Non, l'abruti.

Et contre son crâne, il peut sentir Brienne sourire.