Notes de début de chapitre.
Pas de notes.
CHAPITRE XII
" We have mostly wasted time
Half-asleep and have-to-buy
Waiting for the faintest lie
And waiting for these wounds to heal "
(The Midnight, american artists, "Lost and Found")
a. La boîte de Pandore
Le roi Jeongjo convoqua Hong Guk Yeong dès les premiers jours du mois de février 1777, alors que le gouvernement s'affairait, entre autres, à régler les derniers détails d'une visite protocolaire de l'ambassadeur des Qinq, prévue pour le mois suivant. L'événement ne fut pas une surprise : le monarque demandait à le voir plusieurs fois par semaine pour traiter diverses problématiques relatives au fonctionnement du royaume, et Hong Guk Yeong avait vu passer trop d'années pour s'émerveiller encore de l'influence qu'il avait gagné à la cour tout au long de l'ascension au trône du prince Yi-San.
Depuis quelques jours, Jeongjo s'intéressait de plus près que d'habitude aux gwishins. Il y avait bien entendu toujours porté une attention toute spécifique de part la nature extraordinaire de leur apparition, mais la prise en charge prioritaire du problème par son grand-père, le défunt roi Yeongjo, avait quelque peu contribué à relayer le cas des résurrections à une difficulté politique comme une autre pour le jeune souverain. En outre, les rumeurs de couloirs prétendaient qu'il était tout à ses amours avec lady Seong, l'une des anciennes demoiselles d'honneur de sa mère, qu'il venait d'élever au rang de concubine. Plusieurs ministres avaient affirmé que ce n'était qu'une question de temps avant que la jeune femme ne soit nommée consort royale.
Pour Hong Guk Yeon, dont la fonction était de lire et de comprendre les désirs et ordres du roi, voyait néanmoins les choses de plus près, et il les voyait mieux. Il savait en réalité que lady Seong servait de couverture élégante à la passion brûlante du roi pour sa propre sœur, lady Hong Wonbin, qui avait dévoilé toute l'étendue de son importance dans la famille en étant placée sous les yeux royaux. Jusqu'à lors, elle avait été si absente et dénuée d'importance qu'elle aurait pu tout aussi bien ne jamais avoir fait partie de la famille.
La proximité du monarque avec Hong Guk Yeong et les jalousies latentes au sein du palais avaient néanmoins appelé à la prudence. Mieux valait prétendre que Jeongjo passait ses journées à penser à une femme déjà établie plutôt qu'à la sœur de son plus proche conseiller. Les mauvaises langues sont suffisamment nombreuses comme ça, pensa celui qui avait été appelé Cho-Rip durant son enfance, et qui rejetait aujourd'hui le patronyme comme s'il eût été une insulte faite à son existence. Il le savait pour en être une lui-même, et pour avoir alimenté plus d'un ragot au cours de ces dernières années, le plus souvent en vue d'en faire profiter le souverain et le royaume. Ainsi allait le pouvoir. Il ne pouvait pas plus changer cette règle que ne pas s'y soumettre.
En milieu de matinée, alors qu'il s'était réuni avec les ministres de la guerre et de la justice pour évoquer les dernières requêtes lui ayant été soumises par le monarque (l'armée des morts pour notre pays, Hong, la merveille du véritable pouvoir), on frappa à la porte de son bureau richement meublé et décoré pour lui annoncer que le roi souhaitait le voir.
- Est-ce urgent ? S'était enquit Hong Guk Yeong, décollant à peine les yeux des rapports de campagne contre les gwishins que le ministre de la guerre venait de lui présenter.
- Non, monseigneur, fit le messager en s'inclinant pour ce qui devait être la troisième fois depuis qu'il avait passé la porte. Sa Majesté a dit que cela pouvait attendre la seconde moitié d'osi.
- Dîtes à sa Majesté que je viendrais la voir sans faillir à cette heure.
Le messager eut une nouvelle courbette respectueuse. Les journées pouvaient se montrer à la fois très longues mais aussi extrêmement courtes. Hong Guk Yeong avait une charge de travail qui dépassait toutes ses espérances d'atan, et qui ne s'arrêtait jamais vraiment, pas même lorsqu'il rentrait dans sa demeure située à quelques mètres du palais royal.
Le roi raffolait de ses conseils et suggestions, et aimait à le questionner sur tous les sujets possibles et inimaginables, comme si Hong Guk Yeong était le prolongement de ses pensées et de ses capacités de décision. Il y avait du bon à occuper le rôle de la conscience royale (le statut le prestige le pouvoir), comme il y avait du mauvais (la haine la jalousie la peur). Certains jours, Hong Guk Yeong se trouvait à devoir passer de l'un à l'autre presque sans transition, et il en revenait épuisé, à cran, ne souhaitant rien d'autre que de s'enfermer chez lui et de ne jamais plus remettre les pieds au palais.
Mais il y avait aussi les autres jours, où il avait l'impression que chaque recoin de la demeure royale était à lui, qu'il en avait façonné les angles et l'orientation, où il avait l'impression que tous s'écrasaient humblement devant son influence et sa parole. Le roi était une figure divine stable dans un royaume mis à mal par une fragilisation de ses croyances et de ses connaissances, et figurer aussi proche de lui signifiait occuper soi-même un rôle d'ordre quasi cosmique. La soumission des autres témoignait tout autant de son empire sur le gouvernement qu'elle l'affermissait. Elle était le signe de la puissance de ses décisions, de la légitimité de ses privilèges et de sa valeur.
Mais les dieux ont des fils, et toi non, susurrait par moments une voix au fond de lui-même, qui ressemblait étrangement à la sienne et à celle de Min-So mêlées ensembles, et qu'il détestait par dessus tout. À elle seule, en l'espace de quelques mots à peine, elle détruisait ses exploits, réduisait à néant son autorité, en faisait un sujet de moquerie et de dédain. Tous les ministres le savaient, tous ses opposants politiques avaient eu connaissance des fausses-couches et des bébés morts. Il lui fallait un fils, pour hériter de ses possessions et des droits qu'il avait gagné durement, au fil d'années passées à conseiller le roi et à redresser les erreurs commises par ses ancêtres. C'était aux garçons que revenait le pouvoir.
Ce n'était pas que Hong Guk Yeong n'aimait pas sa fille, ou méprisait son sexe de manière générale. Il s'agissait simplement d'une vérité absolue qu'il avait apprise, et qui faisait office de loi. Ce n'était pas sa faute si les filles ne pouvaient pas avoir le pouvoir, les choses étaient ainsi, et le royaume était suffisamment déréglé pour voir apparaître de nouveaux changements d'envergure. Il lui fallait un fils. C'était la seule chose qui comptait, à présent, la seule qui ait prît une telle place dans son existence en comparaison de ses devoirs au gouvernement. Si Min-So ne pouvait pas le lui donner, il lui faudrait l'obtenir par un autre moyen.
L'une de ses maîtresse, une ancienne femme de chambre de Min-So, lui avait déjà donné un beau garçon qui allait fêter ses deux ans, mais elle n'était pas son épouse, elle n'avait aucun statut, et il lui fallait un descendant légitime. Voilà qui peut être arrangé, pensait-il néanmoins à plusieurs reprises le soir, en regardant la situation du roi et en voyant passer sous son nez des jeunes femmes de bonne famille, jeunes, belles, dont les entrailles paraissaient contenir des trésors de fertilité.
Le roi le rencontra dans ses appartements privés, ainsi qu'il en avait pris l'habitude depuis quelques années. Ils échangeaient sur des secrets d'état, des éléments confidentiels qui n'avaient pas pour vocation d'être évoqués en dehors du souverain et de certains privilégiés. Le visage du monarque commençait à afficher des signes de son âge, et les marques propres de l'inquiétude due à sa position. Hong Guk Yeong prit place en face de lui. Ils se regardaient souvent d'égal à égal, à présent, et il arrivait même que le souverain fasse preuve d'une forme d'humilité à son égard, gonflant par la même occasion et de façon inéluctable la suffisance de celui qu'on surnommait parfois le "faiseur de roi".
- Quelque chose me préoccupe, déclara d'emblée le monarque. J'aimerais que nous en discutions.
Hong Guk Yeong pensa aux mesures prises par le roi Yeongjo pour annihiler ses ancêtres revenus à la vie en tant que gwishins. Il pensa à sa décision de renvoyer six pieds sous terres les revenants, estimant qu'ils n'étaient pas normaux, qu'ils étaient un dérèglement et une menace, et qu'Hong Guk Yeong avait eu raison de le suggérer en premier lieu, lorsque la première résurrection avait débuté.
- Je ferais mon possible pour apaiser les préoccupations de votre Majesté, lui assura Hong Guk Yeong sur un ton égal, en inclinant légèrement la tête.
- C'est à propos de Baek Dong Soo.
L'idiot, fut la première pensée qui vint à Cho-Rip (Hong Guk Yeong). Il aurait du se douter que le sujet viendrait à empoisonner ses discussions avec le roi. Dong Soo se comportait comme le dernier des imbéciles, et il ruinait tous les efforts qu'Hong Guk Yeong avait investi pour le faire revenir au palais.
- Je suis au service de votre Majesté, dit-il, maîtrisant sa voix pour qu'elle ne trahisse pas sa colère grandissante.
Jeongjo hocha doucement la tête, satisfait de cette réponse.
- Tu sais le respect que j'ai pour l'instructeur Baek, commença t-il d'un ton sincère. Nous en avons déjà parlé, je n'y reviendrais donc pas. On m'a informé que son comportement ne s'était guère amélioré depuis son retour d'exil. Me le confirmes-tu ?
- J'ai peur que les rumeurs soient effectivement fondées, votre Majesté.
- Il continue de boire ?
Cho-Rip (Hong Guk Yeong) enfonça ses ongles dans la paume de sa main.
- Oui, votre Majesté, je suis au regret de vous dire que sa consommation n'a pas diminué depuis son départ du palais, il y a trois ans.
Le roi jeta un regard au dehors, pensif.
- Penses-tu que sa position lui convient-elle ?
La question semblait à double tranchant. Hong Guk Yeong y répondit avec une prudence délibérée.
- Votre Majesté a été très généreuse, et je me souviens que Dong Soo était très heureux de reprendre sa place en tant qu'instructeur des troupes de combat contre les gwishins. Il m'a aussi confié qu'il considérait comme un honneur d'obtenir des fonctions de députés et d'adjoint au bureau d'investigation royale après vous avoir tant déçu.
Il enjolivait les choses, mais ainsi allait la vie de cour, et surtout la moindre conversation avec le monarque.
- Ce n'est pas une question de responsabilités ? Avança le roi.
- Cela ne se peut, votre Majesté. Dong Soo a toujours aimé être actif. Je ne crois pas qu'il soit là question de la source du problème.
Après le renvoi de Dong Soo pour comportement risqué et incompétence (jugée temporaire), il avait le premier à évoquer son nom auprès du roi nouvellement couronnée dans la constitution de son gouvernement. Il possède une expérience non négligeable, votre Majesté, avait-il affirmé, et il m'a écrit que ses trois années d'isolement lui ont ouvert les yeux sur sa mauvaise conduite en tant qu'instructeur. La dernière observation était inventée de toutes pièces, car Dong Soo ne lui avait pas adressé la moindre missive depuis qu'il avait quitté Hanyang pour aller s'installer dans la province d'Inje afin d'y vivre avec sa femme et son fils en tant que fermier.
Mais il lui fallait des arguments convaincants, et plusieurs des plus proches conseillers du souverain avaient déjà eu recours à de telles extrémités pour obtenir gain de cause. Il ne fallait pas que Dong Soo demeurât isolé et trop loin de son influence, en particulier depuis que les vagues de résurrections des gwishins (si Woon revient) se multipliaient. Seul, il était d'autant plus enclin à avoir de mauvaises idées, et Cho-Rip (Hong Guk Yeong) craignait que certaines d'entre elles n'aient eu sa propre personne comme sujet principal. Il avait usé de patience et de raisonnements élaborés, mais sa stratégie avait finalement porté ses fruits, et Jeongjo avait fini par rappeler Dong Soo au palais, où il avait eu l'occasion de s'illustrer une seule et unique fois, en déjouant le complot menée contre le nouveau roi par les norons.
- S'il continue à agir ainsi, je n'aurais d'autre choix que de le renvoyer à nouveau, lui apprit le souverain, sans véritablement le surprendre. Si ce n'est pas son travail, quelle pourrait être la raison de son attitude, selon toi ?
Yang Cho-Rip fut renvoyé des années en arrière, et soudainement, il eut vingt-trois ans à nouveau, et se trouvait dans un champs, blessé, fatigué, et vindicatif au delà des mots. Au loin, il entendait les sanglots de Dong Soo, bruyants, gutturaux, lourds de désespoir et étouffés, parce que Cho-Rip savait, même sans le voir, qu'il avait enfoui son visage contre la poitrine de (Woon) et n'y entendait plus aucun battement de cœur. Il essayait de ne pas y penser depuis longtemps, mais comme l'absence d'héritier, l'idée ne le quittait jamais vraiment, et contaminait ses réflexions. Depuis l'apparition des gwishins, il faisait à nouveau ce cauchemar qu'il avait pris l'habitude d'avoir immédiatement après la mort de Yeo Woon (il le fallait je n'avais pas le choix il le fallait c'était lui ou le royaume).
Dans celui-ci, Woon penchait un visage livide et des yeux gorgés de sang au dessus de lui, murmurait "Coupable", et le tirait vers les profondeurs de la terre, sans pitié, le traînant vers l'Enfer et l'horreur. Parfois, Dong Soo était avec lui, souriant d'une joie malsaine devant la déchéance de Cho-Rip, et alors Cho-Rip hurlait, hurlait, hurlait, dans le noir et le vide.
b. La mort et la demoiselle
Le printemps 1777 se montra dès le mois d'avril et débuta véritablement avec une journée particulièrement ensoleillée et chaude au cours de la deuxième semaine du mois. Durant toute la saison précédente, la maison du Printemps avait été le théâtre d'une inspection minutieuse menée par Go Hyang et les trois gisaengs les plus proches de maîtresse Gyo. Chaque couloir était vérifié, on contrôlait les jardins, les invités des banquets, les fréquentations des consœurs. À chaque fin de semaine, maîtresse Gyo demandait "Alors ?", et on lui répondait "Rien", ce qui tendait à provoquer chez cette dernière l'éclosion d'un sourire complaisant.
Baek Dong Soo n'ayant pas été repéré au cours de leur surveillance approfondie, l'attention s'était quelque peu relâchée, et les quatre courtisanes avaient repris une activité plus ordinaire, vaquant à leurs occupations auprès des nobles clients de l'établissement et prenant soin, pour So-Ri et Go Hyang, de Yeo Woon. Maîtresse Gyo avait vu juste : celui-ci avait refusé de les laisser s'approcher plusieurs jours après avoir aperçu Baek Dong Soo au marché. Il gardait la porte close et mangeait à peine, au point que Hui Seon, inquiète à l'idée de le voir sujet à l'une de ses crises d'agressivité auxquelles les gwishins étaient soumis en cas de manque de nourriture, avait fini par intervenir à sa manière habituelle, avec force remontrances et brutalité, pour finalement n'obtenir qu'un résultat infructueux.
Yeo Woon avait gardé sa porte close à chacune de ses visites pendant presque une semaine. Il a pleuré, avait avoué maîtresse Gyo auprès de ses gisaengs, lorsqu'elle convoqua ces dernières pour leur transmettre le compte-rendu de son entrevue avec leur invité mort, et j'ai l'impression qu'il ne fait que ça depuis qu'il s'est réveillé. Je commence à ne plus savoir quoi faire. Dans un élan de vague hésitation, elle s'était tournée vers Go Hyang et lui avait demandé si c'était là une des habitudes de son jeune seigneur.
- Non, avait affirmé Go Hyang avec une loyauté qui lui aurait probablement valu un regain de sympathie de la part de Yeo Woon. Il a toujours été très secret. Je ne l'ai jamais vu dans un état semblable.
Les lèvres de maîtresse Gyo s'étaient pincées.
- Parce que de toute évidence, il ne l'a jamais été, avait-elle répondu. On dirait que même lui ne sait pas comment réagir.
Elle les informa que Yeo Woon passait vraisemblablement ses journées dans son lit, à regarder le plafond ou à pleurer, et signala qu'elle ne "comprenait pas un tel abandon de volonté". Parce qu'elle veut vivre, pensa alors Go Hyang sans oser le lui dire, et monseigneur ne le veut pas. Le constat était abrupt, anxiogène et lancinant : il avait le goût de la plaie béante qui s'était ouverte dans son cœur le jour où Yeo Woon était mort, assassiné par ses meilleurs d'amis d'enfance (elle m'a tué). Ces derniers temps, Go Hyang était de plus en plus persuadé qu'elle aurait pu tuer à mains nues Baek Dong Soo ou Hong Guk Yeong, pour peu que l'un d'entre eux se soit présenté sur le seuil de la maison du Printemps.
Sa rancune atteignait des degrés d'une violence inouïe, que leur sortie catastrophique en dehors de leur établissement n'avait fait que renforcer. La nuit, elle rêvait qu'elle versait du poison dans leurs coupes, alors qu'ils étaient au dîner qu'elle avait organisé avec Bok Joo Bong, du temps d'Heuksa Chorong, pour protéger Yeo Woon de leur hostilité. Ils toussaient et crachaient du sang sous ses yeux et mourraient finalement dans un râle de souffrance, et elle s'éveillait alors en sueur, pleine d'une allégresse morbide et d'un regret cuisant. J'aurais du les tuer, pensait-elle tous les jours, en se préparant, en se coiffant et en recevant ses clients d'un sourire plein de douceur, j'aurais du les étrangler et les étouffer et monseigneur aurait été sauvé, il aurait vécu. Une autre part d'elle-même, enfouie dans des profondeurs indéchiffrables, lui soufflait néanmoins que Yeo Woon l'aurait écorchée vive, avant d'aller se jeter d'une falaise, comme une ultime insulte envers sa désobéissance.
Son jeune seigneur consentit à les laisser rentrer dans sa chambre à la fin du mois de mars, quand le soleil sembla réapparaître après des jours de nuages gris et de neige épaisse. Il était aussi peu loquace qu'auparavant, et ses yeux, dont le noir reprenait petit à petit un aspect beaucoup plus humain, présentaient un aspect rouge et gonflé. Il accepta de prendre un bain, mais refusa que Go Hyang fasse glisser un linge humide le long de ses bras et de son torse, là où la cicatrice paraissait narguer tous ceux qui y jetaient un œil. Quand maîtresse Gyo s'immisça dans la petite pièce enfumée de vapeur, peu soucieuse de l'intimité de Yeo Woon, elle renvoya Go Hyang et So-Ri et passa plus d'une demi-heure à s'entretenir avec lui. Quand les deux gisaengs furent autorisées à revenir, l'eau avait refroidi, et Yeo Woon s'était habillé seul, drapé dans le grand manteau qu'il avait porté lorsqu'il avait rencontré l'apprenti de Baek Dong Soo dans les jardins de l'établissement.
- J'ai ta promesse ? Lui avait demandé maîtresse Gyo d'un ton impérieux, avant de quitter la pièce.
- Tu l'as, lui avait assuré celui-ci.
Go Hyang attendit trois jours avant de connaître la teneur de leur conversation. Maîtresse Gyo les appela une fin de journée dans ses appartements, et leur annonça avec une simplicité déconcertante que Yeo Woon comptait bientôt quitter la maison du Printemps. Go Hyang sentit ses jambes se dérober sous elle.
- Pour aller où ? Ne put-elle s'empêcher de s'enquérir, la voix enrouée de crainte et d'incompréhension.
Maîtresse Gyo haussa les épaules.
- Aucune idée, déclara t-elle. C'est à lui que la décision revient, et mieux vaut pour nous que nous ne le sachions pas. Si la police venait à le rechercher, il serait plus en sécurité ainsi, et nous de même. Il parlait d'aller vers le nord, peut-être en Chine.
(La Chine ?)
- Quand doit-il partir ? Avait continué Go Hyang.
- Bientôt. J'aurais besoin de vous pour organiser son départ et aller lui chercher quelques articles pour constituer son équipement. Je n'ai pas besoin de vous préciser qu'il vous faudra être discrètes. Vous le savez.
- Mais pourquoi doit-il partir ? Ne serait-il pas plus en sécurité ici ?
Maîtresse Gyo l'avait littéralement foudroyée du regard.
- Réfléchis, avait-elle sifflé. C'est ici qu'il court le plus de risques. L'armée est partout. Je croyais que tu voulais le protéger. Il ne sera pas en sécurité s'il reste près de Baek Dong Soo et d'Hong Guk Yeong.
Go Hyang s'était recroquevillée, mal à l'aise et affligée, tout en reconnaissant le bien fondé des arguments de Hui Seon.
- Aucun d'entre eux n'est venu à la maison du Printemps, articula t-elle faiblement, consciente qu'elle manquait de justifications. Les soldats qui sont venus n'ont rien suspectés non plus.
- Pour l'instant, la coupa maîtresse Gyo avec froideur. Nous avons juste eu de la chance, et une bonne préparation. Je t'ai dis qu'il suffisait d'une erreur pour que nous soyons démasquées. Je risque ma maison, ma réputation, ma vie et celles de mes courtisanes. J'ai pour Yeo Woon une affection que tu ne peux pas comprendre, mais face à mes responsabilités, il ne sera jamais qu'un gwishin comme un autre. Il le faut. Tu ne peux pas le garder dans une tour d'ivoire indéfiniment. Il m'a dit qu'il voulait partir, et je crois que c'est la meilleure chose qu'il puisse faire.
(il va se tuer) Go Hyang ouvrit la bouche, incapable d'envisager que maîtresse Gyo n'ait pas pensé à une telle éventualité, mais celle-ci leva la main et la fit taire.
- Il doit partir, dit-elle impérieusement. Il n'ira pas mieux en restant à proximité de son passé.
Il fut finalement convenu que Yeo Woon s'en irait à la mi-mai, quand les beaux jours seraient définitivement installés et que le royaume penserait moins à la quatrième vague de résurrection advenue en automne 1776. Go Hyang retournerait à la maison du Jasmin par la même occasion, puisque sa présence ne serait plus requise à la maison du Printemps. Ses trois consœurs eurent la délicatesse de se montrer affectées par son départ. Nous te regretterons, ma chérie, lui confia Su-Jin, un jour qu'elles s'entraidaient pour se coiffer, tu es d'une compagnie délicieuse, et sans toi, nous n'aurions pu prendre soin aussi longtemps de notre invité dans de bonnes conditions.
Sa gentillesse lui amena un peu de baume au cœur, mais n'effaça guère son anxiété à l'idée de voir Yeo Woon s'aventurer seul à l'extérieur d'Hanyang, ni l'affront que lui faisait maîtresse Gyo en la renvoyant, soulignant son inaptitude à pouvoir intégrer l'une des maisons de divertissement les plus réputées du pays. Un temps, elle imagina accompagner son jeune seigneur : poussée par l'inquiétude, elle lui présenta la proposition un soir, en lui amenant son repas (de la viande très rouge).
- Hors de question, asséna t-il sèchement. Tu en as assez fait.
À la fin du mois d'avril, l'établissement vit défiler un nombre conséquent de réceptions et de banquets auxquels tous les membres du gouvernement sans exception semblèrent participer. Les gisaengs de toute les grandes maisons, surchargées d'invitations, enchaînèrent les allers-retours entre le palais, où le roi fit tenir plusieurs soirées festives (c'est toujours comme ça à cette époque de l'année, lui révéla Min-Su, qui préférait généralement rester entre les murs protecteurs de la maison du Printemps), et les maisons de divertissement, où les ministres se mirent à organiser plus régulièrement que d'habitude des dîners et des déjeuners.
On disait que le roi Jeongjo avait pris une décision majeure à propos des gwishins, qu'il s'était enfin décidé à capturer certains d'entre eux pour les conditionner et former une armée des morts afin de protéger le royaume contre les invasions étrangères, et que les conseillers et officiers célébraient la nouvelle. Jamais il ne fut mention d'une telle possibilité au cours des repas et réunions auxquelles Go Hyang fut conviée, mais Su-Jin lui fit néanmoins remarquer qu'elle trouvait étrange la retenue de leurs clients, qui d'ordinaire ne se privaient pas de partager des secrets et des confidences aux courtisanes, persuadées qu'elles étaient trop femelles pour être un danger.
L'agitation bouillonnante fut probablement la cause de la seconde de relâchement extrême dont elles firent preuve dans leur surveillance, et qui déclencha la suite d'événements désastreux qui entraîna le départ prématuré de Yeo Woon. Un soir, en se rendant à un énième banquet, où elle était attendu par des officiers et des généraux parmi les plus hauts gradés du royaume, Go Hyang croisa l'une de ses consœurs dans le couloir, toute vêtue de rouge et de noir, portant un jeonmo à voile qui dissimulait son visage et qui marchait d'un pas vif, pressé.
Au début, elle la salua avec cordialité et ne réagit pas davantage, car elle avait pris l'habitude au cours des derniers jours de voir passer les autres gisaengs dans toutes les tenues possibles et inimaginables, et ne s'en formalisait plus. Elle se glissa avec souplesse dans la salle de réception où étaient réunis ses clients, accompagnés de plusieurs de ses consoeurs et servis par la petite So-Ri, qui venait tout juste de revenir du palais et avait été réquisitionnée en urgence, l'une des courtisanes étant tombée malade quelques minutes avant le festin. La jeune fille remplissait les coupes avec un sourire timide et attendrissant. En s'installant, Go Hyang remarqua que la place d'un des invités était vide, et en fit la remarque subtilement à l'un de ses clients.
- Ce n'est rien, lui dit celui-ci. Maître Baek a demandé une entrevue en privé. Nous saurons bien nous passer de lui pour ce soir.
Les premières secondes, elle ne comprit pas.
- Maître Baek ?
Son client la regarda comme si elle était soudainement devenue stupide.
- Oui, Baek Dong Soo. Il devait participer au dîner, mais il a estimé qu'il valait mieux célébrer son retour à la maison du Printemps avec une seule gisaeng à la fois. Connaissant ses habitudes, il ne reviendra probablement pas de la nuit.
Puis il haussa les épaules comme si l'idée lui paraissait complétement incongrue. L'esprit de Go Hyang fut traversé par une pointe vive de panique et d'effroi absolu (Baek Dong Soo !). Elle se tournait vers So-Ri, qui passait près d'elle, pour lui dire d'aller prévenir maîtresse Gyo du danger, puis elle repensa presque de façon automatique à la gisaeng qu'elle avait croisé quelques instant plus tôt, et du jeonmo qu'elle portait, avec un voile noir, qu'elle avait déjà vu. La saison des jeonmo est finie depuis longtemps, songea t-elle, et son épouvante ne fit que croître en intensité. Elle saisit le poignet de So-Ri, la faisant sursauter, et lui glissa à l'oreille :
- Cours voir maîtresse Gyo. Dis-lui que Baek Dong Soo est là, et que Yeo Woon va essayer de le voir et de lui parler. Il est déguisé en gisaeng. Dépêche-toi !
Son coeur battait la chamade, et elle entendait le sang cogner contre les parois de son crâne. Il ne faut pas qu'ils se parlent, pensa t-elle, priant les dieux, les morts, les vivants, priant n'importe qui, il ne faut pas, par pitié.
La dernière fois qu'ils avaient été ensembles, Baek Dong Soo avait plongé son épée dans la poitrine de Yeo Woon, et celui-ci n'était jamais revenu (Baek Dong Soo l'a tué).
