Disclaimer : les personnages sont à Hiromu Arakawa, et je ne me fais pas de sous là-dessus.
Rating : T dans l'ensemble, et peut-être quelques passages plus durs qui seraient M.
Bonjour à tous !
Avec ce chapitre, on avance doucement de la fin de l'histoire ! Concrètement, cela veut dire encore deux chapitres derrière celui-ci.
J'ai 2-3 petites choses dans ma manche pour vous ici, j'espère que cela plaira !
N'hésitez pas à me donner votre avis et à me dire ce que vous préférez.
Bonne lecture !
Chapitre 11 : Deux frères
Le gazouillis des oiseaux. Encore entre conscience et sommeil, Edward émerge et entend les pépiements. Depuis quelques jours il s'éveille au chant des merles, des pinsons et des mésanges. Cet hiver, Winry s'est mise en tête de les nourrir régulièrement, depuis ils restent postés à proximité et animent le quartier de leur musique si particulière. Paupières closes, il écoute les trilles, savourant ce joyeux concert qu'il redécouvre chaque matin. La rue est encore calme et le bruit des voitures ne vient pas encore dominer le reste. Les notes mélodieuses ont un effet apaisant et c'est le cœur et le corps léger qu'il ouvre les yeux, rejette ses couvertures et se lève. Il s'habille rapidement et se glisse hors de sa chambre. Le chant matinal l'accompagne vers la cuisine où il prépare son petit-déjeuner et celui de son frère.
Les jours ont défilé à grande vitesse et il ne reste déjà plus que deux semaines avant l'examen. Alors que plusieurs de ses camarades commencent à parler d'insomnies, Edward, lui, a retrouvé le sommeil, des nuits complètes et des réveils à l'aurore. Ce nouveau rythme l'a obligé à revoir ses horaires de révisions. Soucieux de conserver un sommeil réparateur, si durement reconquis, il a suivi les conseils de Pinako et ne cherche pas à faire des heures supplémentaires chez son patron. Celui-ci lui a déjà promis de le garder pour l'été et semble très satisfait de voir qu'Edward fait des efforts pour sa santé et ses examens.
Seul dans le salon, en attendant que son cadet se lève, Edward se lance dans ses étirements du matin. Absorbé par ses enchaînements, il ne prête pas attention au soleil qui se lève lentement, à la clameur sourde des voitures qui commence à se faire entendre. Entre deux mouvements, il voit son frère sortir de sa chambre puis le rejoindre. Ils échangent un sourire et enchaînent la suite, parfaitement synchronisés. Une fois l'échauffement terminé, Alphonse propose :
« Tu veux travailler quelques figures ?
- Non, j'ai sport en début de matinée, je travaillerai mes enchaînements au gymnase. Et toi ? Tu veux travailler quelque chose ?
- Pas plus que ça. Je vais refaire vite fait un ou deux katas pendant que tu te douches, sans forcer. Moi aussi j'ai sport aujourd'hui et on n'a plus trop de temps. »
Petit-déjeuner, toilette et préparation de leurs affaires se font rapidement et ils sortent en chahutant, pour aller taper à la porte voisine. Winry sort à son tour en souhaitant une bonne journée à Pinako. En voyant sa petite-fille coller une bise sur la joue d'Edward et lui ébouriffer les cheveux en guise de salut, elle laisse échapper un ricanement et sort sa pipe de sa poche, couvant tendrement des yeux l'échange jusqu'à ce que les adolescents disparaissent dans l'ascenseur.
Gymnase, tenue de sport, échauffement avec les classes présentes. Edward aime bien cette séance-là, car elle réunit des classes dans lesquelles il a des camarades de tumbling. Avec l'approche de la fête, ils ont réussi à obtenir l'autorisation de sortir le matériel qui leur est nécessaire pour s'entraîner. Il n'a rien contre les autres sports, mais il préfère travailler les enchaînements pour le club.
« Ed ! Tu viens m'aider à installer les pistes ? Lui demande Kain.
- J'arrive ! »
Ensemble ils sortent et installent tapis et matelas, puis vérifient que tout est bien en place. Leur groupe, comme les autres, ajoute ses propres exercices d'échauffement. Puis ils se succèdent pour des saltos simples tout le long des pistes. Toujours les figures simples en premier, complexifier petit à petit, puis peaufiner les enchaînements qu'ils travaillent depuis plusieurs semaines.
Edward fonctionne en binôme avec Kain depuis sa reprise. Il a toujours apprécié ce copain, mais il l'a réellement découvert ces derniers mois. Discret et timide, il s'est révélé d'un grand soutien, autant dans ses conseils que dans ses encouragements constants. Tenace et patient, il a aidé Edward à élaborer un programme équilibré à la portée de ses capacités après plusieurs mois d'arrêt. En interrogeant son camarade sur sa gentillesse et ses attentions à son égard, Ed avait été désarçonné par sa réponse.
« On est amis, Ed ! C'est normal ! Et puis, avant que tu sois blessé, c'était toi le meilleur du club, t'es un modèle pour beaucoup d'entre nous. Tu aurais dû participer aux compétitions, tu étais sélectionné, et tu avais de bonnes chances de gagner. L'an prochain, tu ne seras plus au lycée. On a tous envie que tu montres ce que tu sais faire avant de partir. Histoire que ça inspire les nouveaux ! Et puis c'est chouette de te voir sur la piste ! »
Il avait dit cela d'un air très naturel et lui avait tapoté l'épaule avant de prendre son élan pour une série de sauts. Edward en était resté tout abasourdi. Lui, inspirer les nouveaux ? Lui, un modèle pour d'autres ? Il s'était senti rougir jusqu'aux oreilles face à ces compliments. Après cela, il s'était entraîné avec acharnement pour retrouver ses muscles, sa souplesse et sa facilité d'exécution. Fidèle au poste, Kain l'avait aidé à retravailler tous les mouvements, pointant les défauts d'appui, de gainage, faisant la parade de sécurité pour l'aider à retrouver certains sauts. Ils faisaient un bon tandem. Très vite, Ed s'était pris au jeu, pointant à son tour des améliorations possibles dans le programme de Kain, l'aidant à décortiquer un enchaînement plus complexe, donnant son avis sur l'amélioration du rythme d'une série. Leur collaboration était clairement bénéfique, et si le coach donnait les exercices à travailler et les limites à ne pas franchir, c'était surtout Kain qui avait assisté Edward dans sa reprise.
Chacun des garçons travaille ses propres présentations, mais aussi quelques séries qu'ils présentent en duo synchronisé.
Ils s'échangent un regard, un geste et lèvent ensemble les bras. Ils s'élancent et exécutent les figures prévues pour finalement retomber ensemble sur les matelas.
« Ça devient synchro, non ? T'en penses quoi ?
- Oui, pour cette série-là, c'est bon. Et la deuxième en parallèle aussi. On va la faire pour vérifier, mais à priori c'était bien la dernière fois. Non, c'est celle sur la même piste qui n'était pas encore au point.
- Hum, oui, mon troisième salto, quand tu fais ton premier ? Oui, j'ai l'impression de le faire plus vite que toi et ça fausse tout le timing.
- Plus vite que moi ? Ah, mais oui, bien sûr !
- Quoi ?
- Tu as plus de vitesse que moi, puisque je démarre alors que tu es déjà au troisième salto !
- Mais… Pourquoi on n'y a pas pensé ? Qu'est-ce qu'on fait ?
- On va changer ce que tu fais avant pour te faire ralentir !
- Quoi ?
- Mais oui, viens ! »
Et Edward se lance dans une longue explication, ponctuée de plusieurs démonstrations. Après discussion et essais, ils tombent d'accord sur une combinaison qui semble fonctionner correctement et la travaillent pendant une grosse partie de la séance. Puis, ils reviennent encore sur leurs présentations respectives, chacun regardant l'autre, traquant les dernières imperfections.
À la fin du créneau sportif, ils décident de se retrouver le lendemain, sur le créneau du club, car même si tout est désormais au point, encore un peu de travail pour les automatismes, cela ne peut pas faire de mal.
Cours de physique-chimie. Le professeur Mustang a demandé aux volontaires de prévoir des expériences à présenter pour la fête. Au dernier cours, ils devaient remettre un descriptif de l'expérience, avec hypothèses, objectifs et résultats attendus. Aujourd'hui, ils testent les expériences proposées, si elles ont été validées.
« Elric !
- Hmmm…
- J'avais demandé un descriptif pour une ou deux expériences par volontaire ! s'exclame le professeur d'un ton sec.
- Hé bien ? Je vous les ai donnés la semaine dernière mes descriptifs ! Proteste l'adolescent.
- J'avais dit une ou deux expériences ! Une synthèse. Pas un catalogue !
- Oh ! Mais faut être varié ! On ne va quand même pas faire la même chose toute la journée ! L'adolescent agite la main, comme pour dire que tout cela n'a aucune importance.
- Hé ben voyons ! Qu'est-ce qu'une petite quinzaine d'expériences à tester et à présenter, hein ? Après tout les produits sont gratuits et la vaisselle se fera toute seule... »
Après cet échange, l'adulte autorise tous les volontaires à aller chercher le matériel nécessaire.
« Je veux bien que vous testiez tout cela aujourd'hui, mais pour la fête, on réduira le nombre, car je sais que vous participez à d'autres activités, vous n'aurez pas le temps de tout présenter. Votre objectif du jour : choisir et diminuer. »
Edward répond par un grommellement indistinct.
« Et prenez cette caissette pour transporter tout ce qu'il vous faut. Ça sera plus facile. Prenez en double certains ustensiles si besoin. Cela fera plus de vaisselle, mais vous aurez le temps de tout tester. »
Encore un grognement, accompagné d'un hochement de tête.
Chacun des élèves présents se concentre sur ses expériences et ses mesures, le silence s'installe. On entend le gaz des becs bunsen, le crépitement des appareils électriques, quelques bips discrets lors de mesures. Un moment passe, le professeur commence à déambuler dans les rangs pour vérifier que les expérimentations se déroulent correctement. Du coin de l'œil, il observe amusé le secteur d'Elric. Il s'est accaparé deux tables, au fond, l'une derrière l'autre, organisant l'espace pour les différents tests qu'il veut mener. D'un côté les expériences de physique, de l'autre celles de chimie. Il a commencé par mettre en route certaines réactions et expérimentations plus longues, pour ensuite démarrer des opérations plus courtes. Lorsqu'il l'a vu entamer plusieurs postes simultanément, Mustang a consulté ses notes, pour vérifier l'ordre auquel il avait lui-même pensé pour optimiser l'avancée des travaux. Manifestement ils sont arrivés aux mêmes conclusions. Rassuré, il repasse cependant au fond très régulièrement, pour vérifier que l'adolescent n'oublie rien et n'est pas débordé. Au bout d'une demi-heure, lorsque tout est en route, il s'approche.
« Alors ? Seulement une quinzaine de montages en cours ? Je suis déçu, on voit encore la paillasse. Vous pouviez sûrement optimiser l'espace et trouver encore quelques petites installations à faire… Lance l'adulte d'un ton nonchalant.
- Faudrait savoir ! Vous avez dit de réduire le nombre !
- Pour une fois que je suis écouté ! Le professeur sourit ironiquement et ajoute : Tout se passe bien ?
- J'ai mis en route toutes mes expériences, le plus dur est fait !
- Encore faut-il que ça fonctionne !
- Hé ! J'ai tout bien prévu, dosé, branché, pas de raison que ça ne fonctionne pas !
- Vraiment ? Mais sur ce montage, si l'on rajoute une lentille, on ne voit plus le point lumineux d'arrivée ! Et ici, si je vous rajoute un aimant, à cet endroit, est-ce que cela change vos résultats et pourquoi ? Joignant le geste à la parole, le professeur fait les modifications au fur et à mesure qu'il les énonce.
- Hé !
- Et de ce côté, si on ajoute une lampe, est-ce que cela change quelque chose à votre réaction et pourquoi ?
- Hééééééé !
- Et si je rajoute à nouveau un peu de produit ici, que se passe-t-il ?
- Hé ! Hééé ! Mais arrêtez ! Vous voulez tout faire flamber ? C'est dangereux !
- Vraiment ? »
L'adolescent prend quelques instants de réflexion, en regardant ce qui arrive.
« Non, d'accord. Mais ça pourrait si vous aviez rajouté l'autre réactif.
- Pour qui me prends-tu ?
- Pour quelqu'un qui pourrit les expériences de ses pauvres élèves !
- Allons, allons, lorsqu'on sait déjà ce qui va se passer, on n'est pas dans l'expérimentation. Je rajoute un peu de piment à ce que vous aviez prévu voilà tout ! Et cela vous permet d'exercer à nouveau votre démarche scientifique. » L'air suffisant et le sourire goguenard, le professeur s'éloigne. Dans son dos Ed grogne de mécontentement et marmonne.
« Comme si j'avais du temps à perdre à recommencer toutes mes hypothèses ! Pfff ! »
Pourtant, il n'enlève pas les ajouts du professeur et ajuste ses tests pour que les résultats soient utilisables. À l'autre bout de la salle, Mustang sourit plus largement. Après tout, maintenant qu'Elric a retrouvé la forme, il peut bien le chahuter un peu, non ?
Première heure après le déjeuner. Les ateliers de Mme Hawkeye. Chaque élève a désormais son coin préféré où il s'installe à sa guise. Edward s'adosse au mur, jambes croisées. Lorsque la relaxation débute, il ferme les yeux, en se concentrant sur la voix de l'infirmière. Il sent son corps se détendre. Attentif, il entend que la voix s'approche de lui. Lorsqu'il l'estime toute proche, il retourne ses mains posées sur ses genoux, paumes vers le haut. Quelques instants se passent, puis il sent une main légère sur son épaule gauche. Il ne sursaute pas. N'ouvre pas les yeux. N'est pas effrayé. Il tourne la tête et sourit à l'infirmière invisible qui est là. Il entend un « c'est très bien » à peine perceptible et en réponse son sourire s'élargit. Pendant les quelques minutes de silence, il s'interroge sur son humeur du jour, sur les couleurs qu'il a envie d'utiliser, sur les formes qu'il a envie de colorier. Depuis un petit moment maintenant il n'utilise plus les modèles de l'infirmière mais fabrique les siens. Il trace le cercle de contour, puis selon les inspirations du moment rajoute d'autres cercles, trace des lignes, ajoute des formes répétées. Il a ainsi plusieurs fonds prêts à être coloriés, pendant les ateliers. Aujourd'hui il se sent de bonne humeur et apaisé, il a envie d'utiliser des couleurs chaudes, sans pour autant aller vers du flamboyant. Il finit par se fixer sur des tons orange, vert et rouge. Une fois la relaxation terminée, il ouvre rapidement son sac, sort ses crayons, le modèle qu'il a préparé, un support et se met à l'ouvrage avec application. Concentré, il ne se rend pas compte que d'autres élèves s'installent près de lui. Adossés contre le mur, allongés ou à genoux par terre, ils colorient tous ensemble. Lorsque l'infirmière annonce le moment de ranger, ils se montrent rapidement leurs productions du jour, chacun admirant les choix de couleurs des autres, commentant les motifs et les formes. Edward, souvent très concentré sur sa feuille, a mis du temps à se rendre compte que les camarades qui l'entouraient coloriaient aussi, et encore plus à réaliser que ses mandalas les intéressaient. Jusqu'au moment où l'une de ses voisines lui a chipé sa feuille pour l'échanger contre la sienne en lui demandant son avis. Depuis, c'est devenu un petit rituel en fin d'heure. Les nouveaux modèles personnalisés d'Edward semblent être appréciés et il reçoit régulièrement des compliments. Il félicite aussi beaucoup, car ses camarades se révèlent tout aussi créatifs que lui. Tous sont à la fois fiers et surpris de se découvrir des talents cachés, tout en se détendant pendant une heure. Le calme qui régnait se transforme doucement en papotages puis en effervescence joyeuse quand retentit la sonnerie signalant la fin des ateliers. Chacun termine de récupérer ses affaires et tous partent vers le cours suivant dans un joyeux brouhaha. En sortant, Edward n'oublie pas de saluer Mme Hawkeye, avant de reprendre sa conversation avec le groupe de dessinateurs. Ils ne sont pas nouveaux dans son entourage, mais il les redécouvre sous un autre angle, avec de nouveaux sujets de conversations. En le regardant passer ainsi, souriant, au milieu d'un groupe d'adolescents tapageurs, l'infirmière se dit que le printemps a amené bien des changements positifs et elle se laisse à aller à un rapide sourire satisfait.
À la sortie des cours, Edward se dépêche pour ne pas rater le premier bus. Son frère lui a annoncé qu'il resterait plus tard, pour commencer à installer ses peintures pour l'exposition. De son côté, Winry a invoqué les mêmes raisons qu'Alphonse pour s'attarder, même si elle expose plutôt des objets qu'elle a fabriqués dans le garage de Pinako, à partir de pièces très variées. Edward compte profiter de sa solitude pour aller faire quelques courses. Il a décidé d'offrir quelques cadeaux à la fin de l'année et n'a pas encore eu le temps de les acheter. Mais comme il ne veut pas que cela se sache, il veut être rentré avant que les autres puissent s'apercevoir de son absence. Arrivé en ville, il descend et se dirige décidé vers plusieurs boutiques précises. Il sait ce qu'il veut, n'a pas à chercher longtemps pour trouver, paye et ressort pour recommencer son manège quelques boutiques plus loin. Son parcours le mène au bout de la rue. Lorsqu'il ressort il est face à la grande place. Il sent son cœur accélérer. Jusque-là, il n'était pas revenu. Ou plus exactement, il avait évité l'endroit. Ou fait demi-tour. Aujourd'hui, il a réfléchi son parcours de courses pour arriver là. Le dernier cadeau qu'il recherche est dans une boutique de la place, exactement à l'opposé de là où il se trouve. Il prend une grande inspiration. Rajuste son sac à dos, les mains serrées sur les bretelles et il se met en route. Il avance d'un pas déterminé, le regard fixé sur la boutique qu'il vise. Il sent ses jambes hésiter entre l'envie de faire demi-tour, ou de se mettre à courir pour arriver plus vite au but. Il se force à ne pas accélérer. Il serre un peu plus fort son sac, sent sa mâchoire se crisper, regarde son but qui se rapproche. Encore cent mètre, cinquante, vingts, dix, cinq, ça y est ! Presque surpris d'être devant la porte du magasin, il regarde la vitrine en détail. Puis il se retourne, regarde la place, le chemin qu'il a suivi, balaie à nouveau la place, respire profondément puis entre dans la boutique pour acheter son dernier cadeau. De là, il va ensuite prendre son service de soirée chez son patron. Il y arrive d'une humeur particulièrement joyeuse, ce qui lui vaut quelques blagues. Depuis que Winry est passée le chercher quelques fois, le personnel le taquine régulièrement sur sa jolie « petite amie ». Il a beau nier en tempêtant, rien n'y fait, les plaisanteries et les paris vont bon train. Ce soir pourtant, il laisse dire sans rétorquer. Il a eu une grande victoire en venant, ces railleries restent, somme toute, gentilles et ne méritent clairement pas de noircir le doux nuage sur lequel il flotte pour cette soirée. À la surprise générale, il sourit face aux quelques piques lancées par les collègues, qui décident qu'ils ont peut-être finalement raison et qu'avec un peu de chance, ils auront des détails dans quelques jours.
Le rendez-vous avec Hughes, habituellement en fin de semaine, a été avancé, afin de ne pas tomber le jour de la fête du lycée. C'est donc, en milieu de semaine et en milieu d'après-midi qu'Edward pousse la porte du cabinet. L'ambiance a quelque chose de différent à cette heure de la journée. Ce n'est pas tant que la nuit n'est pas là, puisque les journées rallongeant, les rendez-vous d'Ed ont été rattrapés par la lumière. Non, c'est différent. Une impression de moins pesant. Une sensation bizarre. En s'asseyant en salle d'attente après s'être présenté à la secrétaire, Edward s'interroge sur cette nouvelle atmosphère. Est-ce vraiment l'endroit qui est différent ou lui ? Ou son humeur ? Ou juste le changement de saison ?
Il n'a pas le temps de continuer plus avant, car le médecin apparaît dans l'encadrement de la porte.
« Bonjour Edward !
- Bonjour docteur Hughes !
- Tu as l'air bien joyeux aujourd'hui.
- C'est vrai. Je passe une très chouette semaine et j'ai beaucoup de choses à vous raconter.
- Ça a l'air intéressant, j'ai hâte d'entendre tout cela. »
Ils entrent dans le bureau et s'installent confortablement. Mais avant que la conversation reprenne, Edward se penche vers le sac qu'il a posé à ses pieds et sort un petit paquet qu'il pose sur la table avec un grand sourire. À sa vue, Hughes se renfrogne et fronce les sourcils.
« Qu'est-ce que c'est que ça Edward ?
- Un cadeau pour vous !
- Je ne peux pas accepter. Tu n'as pas à m'offrir de cadeau pour ce que je fais.
- Ah… Heu… Non, mais vous ne comprenez pas. Ce n'est pas pour vous remercier que je vous fais ce cadeau. Enfin… Si, peut-être un peu… Mais, non, c'est pas ça l'idée. Je sais que vous faites ça parce que c'est votre job et qu'on ne se verra plus après. Non… Mais… S'il vous plaît, ouvrez, vous allez comprendre. Allez, quoi, gâchez pas le plaisir ! Si vous voulez pas le garder après, je le reprendrai. »
Cela semble important pour l'adolescent, alors le médecin décide d'ouvrir le paquet. À l'intérieur, se trouve une toute petite figurine en cristal. Un petit sapin de Noël, avec une forme très caractéristique. Hors saison, elle n'est trouvable que dans une seule boutique de la ville, sur la place. Le docteur regarde l'objet délicat, le porte à la hauteur de ses yeux, l'observe sous plusieurs angles, faisant jouer dessus la lumière du jour. Et tout en jouant avec la décoration, un large sourire se dessine sur ses lèvres, répondant à celui qu'affiche le jeune homme. Oui, bien sûr, il comprend. Il attend le récit qui ne manque pas d'arriver.
« Alors ? Vous voyez que ça valait la peine d'ouvrir ! » La fierté transparaît dans la voix d'Edward.
« Je suis allé l'acheter hier soir. Cela n'a pas été si facile d'aller le chercher. Mais je voulais vraiment le faire avant l'été, les examens, la fête de fin d'année. Boucler l'année pour ainsi dire. J'avais besoin que ça n'empiète pas sur après, les vacances, les études. J'ai essayé plusieurs fois d'aller sur la place mais je n'y arrivais pas. Et puis un copain m'a parlé de la boutique et des sapins la semaine dernière, il voulait y aller pour en acheter un en cadeau pour sa petite amie qui fait une collection de figurines de ce genre. Et là, j'ai su que ça serait ma solution pour y arriver. Que cela me donnerait un but pour aller là-bas. Comme je suis en terminale cette année, il y a pas mal de monde que je verrai plus l'an prochain. Et qui m'ont bien aidé cette année. Je suis pas trop « cadeaux », mais cette année, c'est un peu particulier. Alors j'ai fait une liste des gens, des petites choses auxquelles j'ai pensé, et puis un itinéraire pour aller faire mes courses. Et j'ai pu tout acheter. Et après je suis allé au boulot sans détour, c'est quand même plus rapide. Alors voilà ! Le sapin, il est pour vous. Parce qu'à part mon frère, vous êtes le seul à vraiment pouvoir réaliser ce qu'il veut dire. Et pour Al, j'ai une autre idée, qu'il appréciera mieux.
- Merci Edward. Je comprends mieux ton geste maintenant. J'accepte ce témoignage de ton avancée vers un mieux-être, comme j'ai accepté le portrait de moi qu'a fait ton frère. Merci. »
Quelques secondes passent encore, où ils regardent tous deux les reflets de lumière sur la figurine cristalline. Puis, Hughes la dépose délicatement, près du cadre qui trône sur l'un des coins de son bureau. Il prend ensuite quelques notes, se lève, vient s'asseoir face à l'adolescent et enchaîne tout de suite.
« Bon, j'en déduis que le dernier souvenir avec lequel nous avions travaillé était lié au fait de passer par la place ?
- Oui.
- Nous nous sommes déjà attaqué à plusieurs sensations par rapport à tes souvenirs. Est-ce que maintenant tu commences à sentir les effets de cela dans ton quotidien ?
- Oui. Déjà, je me sens mieux. Plus léger. Plus comme aux vacances où j'avais l'impression de traîner un poids partout avec moi et où je n'avais envie de rien, sans savoir comment me sortir de cette situation. J'ai arrêté de paniquer parce qu'il y a du monde autour de moi, je me remets à sortir sans stresser. J'ai retrouvé la pêche, je refais du sport, je bouge, je m'active. J'ai aussi arrêté de paniquer à chaque fois que j'entends des bruits brusques ou auxquels je ne m'attends pas. Et puis je ne déprime plus chaque fois qu'on me parle de Noël ou du marché, ou quand je sens du jus de pommes ou des épices de Noël. Tout n'est pas encore ok, mais la vie est redevenue gérable. Je veux dire… J'ai quasi plus d'insomnies, peu de cauchemars et je vais normalement au lycée sans paniquer. En plus je découvre que j'ai pleins de potes, la vie est belle, quoi !
- Tu découvres que « tu as des potes » ?
- Nan, mais… Ben, oui, en fait, c'est un peu ça. Comment dire ? J'ai toujours plein de monde autour de moi, mais le plus souvent, ce sont des amis d'Alphonse ou de Winry. Je… Je m'entends bien avec tout le monde, mais même si j'ai une grande bouche, je me lie pas facilement aux autres. Et cette année, on peut dire que j'étais encore moins causant que d'habitude. Alors, j'ai été un peu étonné quand les camarades du club se sont mis à m'aider pour la reprise du tumbling, en m'expliquant que je suis leur ami et un modèle. Après c'est les potes de la classe qui m'ont demandé conseil pour les révisions de sciences, et d'autres qui ont admiré mes mandalas. J'avais pas l'impression de compter comme ça pour eux. C'est déroutant.
- On ne se rend jamais complètement compte de la place qu'on a dans le cœur des autres. On est souvent plus important qu'on croit.
- Ouais, c'est un peu ça, je suppose.
- Je suis content pour toi qu'ils aient réussi à te le montrer et à te le faire comprendre.
- Merci.
- Bon. Et maintenant que nous avons listé tout ce qui va bien. Une liste qui s'allonge… Il reste des points qui ne vont pas. Je suppose, sinon tu ne serais plus ici, n'est-ce pas ?
- C'est vrai, il y a encore des choses à travailler sur les souvenirs.
- Tu as des idées précises ?
- Oui.
- Plusieurs d'après toi ?
- Oui.
- Puis-je te demander combien ?
- …
- …
- Deux.
- …
- …
- …
- J'ai toujours peur de laisser Al, et il y a aussi la partie où je suis blessé.
- Les dernières peurs, plus profondes, plus complexes.
- Je suppose.
- C'est normal que nous en parlions en dernier, même si nous savions qu'elles étaient là dès le début.
- Dès le début ?
- Ton frère et toi, je vous ai suivis ensemble dès le premier soir, et il était voyant que vous étiez très proches déjà avant. Et des blessures, dans de telles circonstances, portent forcément diverses peurs avec elles.
- Hmmm. Je comprends.
- Alors par quoi préfères-tu commencer ?
- Par Al, je pense.
- Très bien. »
Hughes laisse passer quelques instants de silence. Moment de concentration sur la séance à venir, recentrage sur le sujet du moment. Puis il sourit avec chaleur avant de reprendre la parole.
« D'abord un petit rappel, surtout à partir de maintenant où nous nous tournons vers des réflexions plus intimes : des émotions peuvent surgir, c'est normal. Je ne suis pas là pour porter un jugement sur tes réactions ou tes réflexions mais pour t'aider à décortiquer ce qui te bloque et à le surmonter. Nous sommes d'accord ? »
Hochement de tête de l'adolescent.
« Très bien ! Alors, parle-moi un peu de ton frère. Je le connais, bien sûr, mais je n'ai pas eu vraiment si souvent l'occasion de t'entendre me parler de lui. Imaginons, je ne le connais pas et tu prévois de me le présenter, que pourrais-tu me dire de lui en m'emmenant le rencontrer ? »
Quelques instants de silence, le médecin voit que l'adolescent réfléchit à la question et cherche comment formuler sa réponse.
« Je dirai qu'il faut que je vous présente mon frère Al, que vous allez l'adorer. Tout le monde aime Alphonse. Et c'est normal, il est gentil, serviable. Et puis, il a de bonnes manières. Bref, tout mon contraire ! Et puis il est très intelligent aussi et c'est un ami loyal. Il faut connaître Al ! »
Le praticien sourit à nouveau, amusé.
« As-tu oublié des qualités de ton frère ? Demande-t-il d'un ton malicieux.
- Heu… Oui, sûrement. Hé ! Mais c'est pas des blagues ! Al est vraiment quelqu'un de super ! Se défend le jeune homme en rougissant légèrement.
- Je sais, je sais, je te taquine répond l'adulte d'un ton apaisant. Bon, très bien, là tu m'as surtout vanté ses qualités, et effectivement, vu l'enthousiasme que tu y mets, j'aurais certainement envie de rencontrer ton frère. Maintenant, réfléchis encore, sous un autre angle. Là tu m'as expliqué les « bonnes » raisons d'aimer Alphonse et aussi pourquoi tout le monde l'aime. Mais toi ? C'est ton frère, mais toutes les fratries ne s'entendent pas. Pourquoi toi tu tiens à lui ?
- …
- …
- Alphonse est mon petit frère. On a à peine plus d'un an d'écart. Je n'ai quasiment pas de souvenirs sans lui. Il n'y en a qu'un, le plus vieux. Il est très net, il date de la veille de sa naissance. Ce soir-là, il y avait de l'orage et j'avais peur, je pleurais et je n'arrivais pas à trouver le sommeil. Mes parents m'avaient gardé dans leur lit pour me calmer et m'aider à m'endormir. Au début, même dans leur chambre, avec eux, j'avais continué à avoir peur. Et puis, maman a pris ma main et l'a posée sur son ventre, et j'ai senti Al bouger. Je suppose que j'avais déjà dû le faire avant, mais je ne me souviens que de ce soir-là. Il donnait des petits coups, juste dans ma main, et après c'était comme s'il partait à l'autre bout du ventre, comme s'il essayait de jouer avec moi. J'avais l'impression que si j'écoutais bien, j'allais l'entendre rire. Alors j'ai collé mon oreille, ma joue, mes mains, tout contre le ventre de maman. Je sentais toujours les petits coups, mais pas de rire. À la place, j'ai entendu le battement d'un cœur. Je ne sais pas trop si c'était lui ou maman que j'entendais, mais à ce moment j'ai trouvé ce bébé fascinant. Jusque-là je ne m'y étais pas trop intéressé, mais à cet instant, j'ai vraiment compris que j'allais être grand frère, que j'allais pouvoir partager des choses avec lui. Et il y avait encore cet orage dehors. Alors j'ai fait des promesses à mon frère, que je le protégerai, qu'il pourrait compter sur moi s'il avait peur. Je ne sais pas trop si je savais déjà parler, mais je sais que j'ai pensé quelque chose comme ça, ou qui revenait à ça. Et que je l'attendais, que j'avais hâte de le connaître. Et le lendemain soir il était né. J'étais très fier parce que maman avait accepté que je le prenne dans mes bras. Et je lui ai refait mes promesses à ce moment-là. Après, j'ai compris que les bébés pleurent et dorment, qu'ils ne parlent pas et ne jouent pas avec leur grand frère. En tout cas pas tout de suite. J'étais très déçu. Mes souvenirs suivants sont quasiment deux ans plus tard, et Al est partout. On était tout le temps ensemble. On se disputait souvent. Mais même si je râlais que je ne voulais pas qu'il me suive, je l'emmenais partout avec moi. Depuis le premier jour j'ai aimé Alphonse. »
- …
- Après mon père a commencé à voyager pour son boulot, à rentrer de moins en moins souvent. Maman est tombée malade. Al et moi on s'est soutenu à ce moment-là. Et quand elle est morte, j'ai réalisé que je n'avais plus que lui avec moi. On s'est serré les coudes. Mamie Pinako et Winry nous ont bien aidées aussi. Mais Alphonse, c'est la seule famille qui me reste. On a toujours tout partagé, il sait tout de moi, et ce que je ne lui dis pas, il le devine, il est effrayant ! On n'est pas jumeaux, mais c'est presque pareil. Quand il est né, je lui ai promis de le protéger, mais d'un autre côté, je ne sais pas vivre sans lui. S'il n'était pas là, je sais pas… Je crois que je me sentirais amputé d'une moitié de moi-même.
- …
- C'est bizarre, je sais.
- Je ne dirais pas ça. Mais effectivement, vu ainsi, c'est un lien très fort pour toi.
- Oui, je…
- …
- Je veux pas qu'il meure, je veux pas qu... »
L'adolescent s'interrompt, comme bloqué dans sa phrase. Ses épaules se voûtent, il prend sa tête entre ses mains, ses doigts disparaissant dans ses mèches blondes, il termine dans un murmure.
« Je veux pas qu'il lui arrive quelque chose. Je veux pas qu'il parte. »
Puis encore plus faiblement, il ajoute : « Je veux pas rester seul », avant d'étouffer un sanglot.
Le jeune homme reste prostré ainsi, quelques minutes, luttant pour regagner une contenance, sans lever les yeux. Puis il entend la voix de Hughes.
« Pleure si tu en as besoin. Il n'y a pas de honte à cela. C'est normal d'avoir mal. C'est normal de tenir à ceux qu'on aime. »
Edward hoche la tête, pour montrer qu'il a entendu. Pendant encore quelques minutes, seul le tressaillement de ses épaules et sa respiration plus rapide laissent deviner son agitation intérieure. Puis, il semble retrouver son calme. Silencieusement, le médecin lui présente la boite de mouchoirs posée sur le bureau. Sans lever le nez, l'adolescent en prend plusieurs, se mouche bruyamment puis s'essuie les yeux d'un revers de main, tout en jetant les mouchoirs dans la poubelle toute proche.
« Désolé.
- Ne t'excuse pas, je suis là aussi pour ça.
- Je… D'accord.
- Ça va mieux ?
- Oui. »
Pendant les quelques instants de silence qui suivent, l'adolescent se dandine un peu, gêné par la situation. Puis l'adulte reprend la parole.
« Qu'est-ce que c'est « être seul » pour toi ?
- …
- … »
Le silence à nouveau. Edward s'apprête à parler, hésite, s'arrête. Il regarde le médecin, qui lui rend son regard en souriant d'un air bienveillant. Il réfléchit encore quelques minutes puis répond doucement.
« J'allais vous répondre que c'est habiter seul, mais en fait non. Parce qu'habiter seul, au départ, c'est ce que je pensais faire l'an prochain pour mes études. En fait, je crois que c'est ne plus se voir, ou s'oublier… » Après quelques secondes, il ajoute : « Peut-être ne plus pouvoir se montrer qu'on s'aime, parce qu'on est plus là. Parce qu'on est mort, ou qu'on est parti sans revenir ». Son poing se crispe, sa mâchoire se durcit, et d'un ton un peu plus cynique il conclut : « Comme mes parents ».
Un moment s'écoule puis l'adolescent reprend.
« Je sais que maman ne voulait pas nous laisser seuls, bien sûr c'est pas sa faute si elle a été malade et qu'elle est morte. Mais… Elle est plus là. On peut plus lui demander conseil, elle peut plus nous consoler et nous aider. Et mon père… Avant il était au moins joignable, on pouvait lui parler. Maintenant… Après tout ce qu'il a loupé, je crois que j'ai plus envie de le voir, plus envie de savoir ce qu'il pense, parce qu'il n'était pas là quand j'aurais vraiment eu besoin de lui. Je l'ai longtemps détesté d'être parti. Mais c'est plus parce qu'il n'est pas revenu, parce qu'il ne nous a plus donné aucun signe de vie, que je le déteste toujours. Pendant un temps, j'ai pensé que c'était de ma faute s'il était parti et pas rentré, parce que j'étais pas un gamin facile, pas assez bien pour lui. Mais il y a Al aussi. Il a toujours été agréable à vivre, sage, souriant. Laisser derrière soi un gamin comme lui, c'est… Pff… On en a discuté un jour, avec mon frère. C'est une des rares fois où il s'est vraiment fâché contre moi. Il m'a jeté à la figure qu'aucun enfant, même pas sage, ne mérite de voir un parent partir et que j'étais idiot d'avoir ce genre d'opinion de moi-même. Lui, ne se souvient que de maman, il a dit qu'il a appris à faire sans père, qu'il n'en a pas eu besoin, parce que j'étais là pour tout lui expliquer. Que pour lui, c'est comme s'il était mort. Et c'est vrai que s'il était mort, ce silence pourrait s'expliquer, je pourrais passer à autre chose. Mais s'il était mort, on le saurait, on nous l'aurait dit. Alors c'est qu'il a choisi de ne pas rentrer, de ne plus vivre avec nous, de nous laisser nous débrouiller seuls. Et ça… Je suis pas sûr que je pourrai vraiment lui pardonner un jour. »
Une pause.
« Al, il est là. Il a toujours été là. Il connaît tous mes défauts, toutes mes faiblesses et il continue à me montrer qu'il m'aime, que je suis important pour lui. »
L'adolescent s'arrête. Reprend son souffle, comme s'il émergeait d'une longue nage sous l'eau. Le praticien lui sourit et demande :
« Est-ce que tu crois qu'être loin de lui l'empêcherait de te témoigner son affection ? »
Edward prend quelques secondes de réflexion avant de répondre en secouant la tête.
« Non. On s'appellerait régulièrement, on s'écrirait, on se rendrait visite. C'est sûr.
- Alors où est le souci ?
- D'être au milieu de tout ce bazar au marché… Je crois que je me suis rendu compte que tout pouvait changer brutalement. Je veux dire… Ok, la mort, je sais que je peux pas lutter, j'ai bien vu avec maman. Mais c'était différent. Elle était malade. C'était plutôt foudroyant, mais on a quand même eu le temps de se dire que ça pouvait arriver. Là… En quelques minutes tout a basculé. Il y a eu des morts. Ça aurait pu être Al ou moi… Je veux juste continuer à avoir mon frère encore longtemps. »
Avant de reprendre la conversation, le praticien laisse passer quelques secondes, le temps d'offrir un nouveau sourire au jeune homme, comme pour le rassurer que tout est bien dans le passé.
« Est-ce qu'Alphonse sait tout cela ? Tu lui as parlé de ces promesses que tu lui as faites ?
- Je sais pas. Non, je suppose que non. Je ne crois pas que je lui ai parlé de ce souvenir.
- Et du reste ?
- Non plus, pas tout.
- Pense à lui dire tout ça.
- Je, je…
- Tu ne sais pas comment aborder cela avec lui ?
- Oui.
- Tu peux très bien faire ce que nous avons fait ce soir, lui dire que tu veux lui raconter ton plus vieux souvenir, parce que ça le concerne. Ce que tu as à lui dire là-dessus est important pour toi, comme pour lui. Tu as besoin de le lui dire, et il a besoin de t'entendre le lui dire.
- Vous croyez ?
- Oui.
- Il vous l'a dit ?
- Allons Ed ! Je ne vais pas trahir le secret médical ! Tu n'aimerais pas que je raconte à ta place ce que tu as à dire à ton frère ou que je te dise ce qu'il voudrait te confier ! Lance le médecin avec un clin d'œil.
- Non, c'est vrai.
- Je suis juste là pour que tu prennes conscience de ce qui te pèse. Après, ce que tu en fais reste ta décision. »
Comme pour adoucir ses mots, le praticien sourit largement. L'adolescent hoche la tête mais n'ajoute rien. Hughes se lève pour retourner derrière son bureau.
« On va en rester là pour aujourd'hui. La semaine prochaine on travaillera sur tes souvenirs avec Al, d'accord ?
- Hmmm... »
Edward est déjà en train d'attraper son sac pour se lever et partir, quand le médecin ajoute : « Prends le temps de te moucher à nouveau et de respirer encore un peu avant de sortir. Nous ne sommes pas pressés. »
À ces mots, le jeune homme redresse la tête, regarde Hughes droit dans les yeux, une pointe de défi dans ses prunelles dorées. Puis l'agressivité disparaît, aussi vite qu'elle est apparue. Il prend rageusement un mouchoir, souffle plusieurs fois, puis le jette avec les autres. Il ferme ensuite les yeux, prend plusieurs longues inspirations, à chaque fois un peu plus profondes et plus calmes. Lorsqu'il ouvre à nouveau les paupières, son regard tombe sur la petite figurine de cristal qui est toujours sur le bureau et un sourire se dessine sur son visage.
« Je vois que les ateliers de relaxation te réussissent…
- C'est vrai. Ah, zut ! J'ai oublié de vous montrer mes mandalas !
- Ce n'est pas grave, tu me les montreras la prochaine fois.
- Je ne sais pas si je pourrai. Ils vont faire partie de l'affichage pour présenter l'activité des ateliers de relaxation, pour la fête du lycée. Et après, il y a les examens, je ne sais pas trop quand je pourrai les récupérer.
- Je comprends.
- Sinon, vous pourriez venir les voir à la fête !
- C'est demain, n'est-ce pas ?
- Oui ! Ah… Mais vous travaillez à cette heure-là… Réalise-t-il, déçu.
- Quels sont les horaires ? Après tout, si j'ai un trou ou que je termine plus tôt, je pourrai peut-être passer ?
- Ça démarre à 14h et des présentations sont prévues tout l'après-midi jusqu'en soirée. Par contre on arrête à 20h et tout doit être rangé à 21h.
- Très bien. Amuse-toi bien en tout cas. »
En discutant tout cela, Hughes a raccompagné Edward à la porte, qu'il ouvre en ajoutant : « Et prend soin de toi. »
« Demain ça va être une super journée, et je vous raconterai ça aussi la prochaine fois. »
L'adolescent lui tend la main et serre chaleureusement la sienne, avant de partir.
Lorsqu'il arrive chez lui, Edward trouve Alphonse en train de peindre.
« Je suis rentré !
- Ah, Ed ! Bonsoir ! Tu as passé une bonne journée ?
- Oui, ça va. Et toi ?
- Assez tranquille.
- Tu es encore sur un des tableaux ? Je pensais que tu les avais déjà tous emmené au lycée pour l'exposition.
- Non. J'ai laissé la place pour celui-ci, il faut que je l'emmène demain.
- Tu n'as pas fini ?
- Si ! Mais… Enfin… Je peux le prendre comme ça, mais… Je sais pas, il manque encore quelque chose, ça m'agace un peu.
- Tu sais que tu ne peux pas réussir tous tes tableaux. C'est pas grave.
- Oui, je sais. Je sais bien. » Il soupire en posant son pinceau.
Pendant cette discussion, Edward s'est délesté de sa veste, son sac, a enlevé ses chaussures et s'avance doucement vers son frère.
« Je peux voir ?
- Non ! »
La réponse d'Alphonse est ferme et appuyée. Tellement inattendue que son frère s'arrête net au milieu du salon. D'habitude son cadet est impatient et content de lui montrer ses œuvres. C'est peut-être bien la première fois qu'il refuse. Il sait que cela n'est pas dirigé contre lui, après tout la peinture n'est pas finie et il est conscient que son frère n'aime pas montrer des œuvres inachevées. Mais il ne peut s'empêcher d'être un peu peiné. Cela doit se voir sur son visage, car Alphonse s'empresse d'ajouter :
« Non, s'il te plaît. Je suis désolé. Je voudrais te faire une surprise. Tu le verras demain, à sa place avec les autres.
- Bon, d'accord. »
Pour ne pas donner d'occasion à son frère de jeter un coup d'œil par-dessus son épaule, Alphonse se lève, rabat la protection qu'il emploie pour cacher sa peinture, puis se dirige vers la cuisine. Ce faisant, il en profite pour changer de conversation et mettre la table pour le dîner. Edward le laisse faire. Après tout, si son frère veut faire des cachotteries pour une soirée, il peut bien l'accepter. Et puis, il a lui-même une surprise qu'il veut lui donner. Pendant qu'il termine de mettre la table, il se glisse dans sa chambre et revient avec un petit sac en papier qu'il pose sur la table, près de son assiette. Alphonse hausse un sourcil et le regarde l'air interrogateur. Edward sourit, goguenard.
« Tu vas devoir attendre la fin du repas pour savoir frangin. »
Après tout, pourquoi serait-il le seul à patienter ?
Alphonse semble très bien recevoir le message et soupire d'un air désespéré, sûrement un peu exagéré. Edward rit en s'asseyant, se moquant gentiment, pendant que son frère sert le repas.
« Tu n'as plus de patience, Al ? »
Cette réflexion lui vaut un nouveau soupir dramatique, mais il ne pousse pas plus loin. Le repas est vite expédié et après une délicieuse salade de fruits, mug de boisson chaude entre les mains, il pousse le sac vers son frère, l'autorisant explicitement à regarder à l'intérieur.
C'est l'air un peu intrigué que son frère sort de l'emballage toute une série de brochures touristiques pour diverses destinations. Arrivé au fond du sac, il trouve aussi une enveloppe, qu'il ouvre, puis après avoir inspecté le contenu, il reporte son regard sur Edward, attendant les explications.
« Tu te souviens ? Cet hiver on voulait partir en voyage pour le nouvel an ? On avait commencé à réfléchir à différentes destinations et comment y aller.
- Et finalement nous sommes restés ici. » Alphonse murmure d'une voix un peu grave.
Edward hoche la tête et laisse passer quelques instants de silence avant de reprendre.
« Avec mon job, j'ai gagné plus que je pensais. Et pendant l'été, le patron ferme deux semaines. Je me disais qu'on pourrait partir voyager toi et moi, alors j'ai acheté deux pass pour prendre le train en illimité.
- T'es fou, ça doit coûter une fortune !
- En fait, pas autant qu'on croit. Il y a quelques contraintes aussi, mais ça nous permettrait de voir pas mal d'endroits si on s'organise bien ! Et puis, ils sont valables assez longtemps, on pourrait même repartir pendant les week-end après l'été, si on a le temps.
- Mais, Ed…
- Tu aimerais aller où ?
- Ed ! Tu n'aurais pas dû dépenser tes sous comme ça ! J'ai pas…
- Je sais. Tu n'as pas besoin de cadeau, et on peut avoir besoin de sous plus tard. Vraiment, je t'assure, c'est pas aussi cher que tu crois. Et il me reste encore des sous, et je vais en gagner encore cet été. Tu m'as bien écouté ? J'ai dit qu'on partait tous les deux. C'est pas juste pour toi. C'est pour NOUS. »
Edward voit son frère froncer les sourcils, indécis. Il soupire et ajoute :
« Écoute, Al... Je… Cette année… Cette année, c'était vraiment dur. Pour nous deux. Et maintenant, ça va mieux, non ?
- Oui, c'est vrai.
- Tout est pas encore super, et rien ne redeviendra complètement comme avant. Mais… Ça va mieux. Nous allons mieux. J'ai envie qu'on partage à nouveau des moments sympas, toi et moi. Partons voyager et découvrir des nouveaux endroits ! Je veux faire ça avec toi, Al ! L'an prochain, quand je commencerai les études supérieures et que tu auras des examens, on aura plus le temps. Faisons ça cet été ! »
Alphonse reste silencieux. Il observe le pass qu'il a dans les mains.
« L'an prochain… Tu vas partir pour tes études, n'est-ce pas ? C'est ce que tu avais dit, en début d'année…
- Oui. J'avais dit ça. Mais en fait, j'ai postulé pour un cursus que je pourrai faire en restant ici.
- Quoi ? Mais pourquoi ? Ils n'ont pas pu refuser quelqu'un qui a deux ans d'avance et un aussi bon dossier que toi ! Ça n'a pas de sens !
- Je n'ai pas postulé ailleurs qu'ici. »
Alphonse digère l'information en silence, réfléchissant aux motivations de son frère. Il tripote nerveusement son ticket, puis relève la tête, cherchant les explications sur le visage de son aîné. Edward sourit doucement.
« Je veux pas partir Al. Pas tout de suite, pas cette année. Je peux faire le début du cursus ici et continuer ailleurs plus tard. C'est pas un vrai problème. Pour l'an prochain, je veux juste être avec toi, Winry et mamie Pinako. Je veux pas être loin, ne presque plus te voir et m'inquiéter de ce qui t'arrive. Je veux pas être seul. Je saurais pas me débrouiller sans vous tous. Pas encore. Vous me manqueriez trop. »
Edward achève ses aveux en un murmure à peine audible, en baissant la tête, le visage caché dans ses mèches dorées. En entendant ces mots, Alphonse se lève, fait le tour de la table et en trois pas, va étreindre son frère de toutes ses forces. Puis il lui murmure à l'oreille :
« Moi aussi tu me manquerais trop. »
Edward serre son frère contre lui. Le nez dans ses cheveux, il retrouve l'odeur de caramel et de savon qu'il a depuis longtemps associée à son cadet. Doux parfum apaisant, celui de sa famille. Pendant un bref instant il repense à sa mère, au souvenir qu'il a évoqué un peu plus tôt avec le docteur Hughes. Prenant son frère par les épaules, il l'entraîne vers le canapé.
« Tu sais, je t'ai fait une promesse il y a longtemps. Tu ne dois pas t'en souvenir, mais je compte bien la tenir. Je t'ai promis que je te protégerai, que tu pourrais compter sur moi si tu as peur.
- Je ne me souviens pas de ça.
- C'est normal, bêta ! Tu venais de naître !
- Personne ne m'a jamais raconté ça.
- Personne d'autre ne sait. C'est une promesse juste entre nous. Mais je ne t'ai jamais raconté. Parce que ça m'a toujours paru évident que tu savais. Mais, tu peux pas t'en souvenir, évidemment. »
Et Edward se lance dans le récit de son plus vieux souvenir, ajoutant aussi les conclusions qu'il a redécouvertes et les sentiments qu'il s'est enfin autorisé à exprimer. Lorsqu'il achève ses explications, Alphonse ne répond pas tout de suite, mais se serre un peu plus contre lui, la tête sur sa poitrine.
« Merci, Ed. »
La voix est chargée d'émotions et il n'a pas besoin d'en dire plus. Tous les deux savent qu'ils se comprennent et qu'ils partagent la même idée : rien ne pourra les séparer. Même si plus tard, ils n'habitent plus ensemble, ou plus dans le même pays, s'ils se marient et ont des enfants, ils resteront toujours là l'un pour l'autre.
