Jour 10 – Héros
Ndlr : ce texte a pris un peu (beaucoup) de retard à cause de mon visionnage un poil trop intensif du ZEvent, ce qui explique cette publication si tardive.
Flynn supervisa son équipage pour la neuvième fois cette journée-là. Depuis qu'un contact anonyme avait glissé une mystérieuse carte marine dans la boîte aux lettres de sa maison, une semaine auparavant, il était sous tension constante. Il avait longuement hésité à la dissimuler sur lui, ou bien chez lui. Mais malgré la présence rassurante de la capitainerie et de sa garde, il sut que la porter le priverait d'une partie de ses ennuis. Depuis lors, il ne se passa pas une journée sans qu'il n'eut l'impression d'être suivi, ou observé.
Déchiffrer la carte marine fut bien plus difficile que prévu. Dans un état incertain, couverte d'une écriture trolle et frappée d'une signature curieusement similaire à celle de Zem'lan, le pirate légendaire, les îles représentées sur le papier déchiré et miteux lui étaient totalement inconnues. Les griffonnages semblaient décrire la présence sur place de vieux trésors mogus et de ruines zandalari, datant d'avant la Grande Fracture. Se renseigner à leur sujet fut une tâche ardue. Surveillé par Cirrus Lafalaise depuis son dernier dérapage au sein du port, il ne put s'en remettre à lui et à ses connaissances poussées en navigation, et dut fourbir son affaire dans son dos. Ce qui n'aida pas à apaiser son sentiment de paranoïa croissant.
Il profita de l'aversion du vieux capitaine pour les tavernes de Mèchumide pour y interroger les vieux briscards des mers. Assez prudent toutefois pour ne pas leur montrer l'original, il cerna peu à peu
l'emplacement probable du petit archipel. Éclairé par tous les renseignements glanés, Bellebrise estima qu'il se trouverait à quelques semaines de voile de Kul Tiras, au sud-est de Zandalar. Il planifia minutieusement son expédition, et acheta les services de quelques mercenaires pour composer son équipage. Il ne leur confia que peu d'informations, pour garantir sa discrétion -et sa sécurité.
La veille de son départ, Flynn décida de rester dans le Marché des Alizés pour ne pas finir dans une flaque de son propre sang avant le crépuscule. Il avait payé généreusement les mercenaires pour qu'ils passent la nuit à bord, pour prestement partir à l'aube. Il s'autorisa un copieux repas à l'auberge du Nid douillet, avant de rentrer en sifflotant chez lui, profitant des derniers beaux jours de l'année.
« -Bellebrise ! »
Ce dernier se figea, ses grosses bottes de cuir crissant sur le pavé recouvert d'une fine croûte de sel. Il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour reconnaître la voix bourrue et mal dégrossie de Cirrus.
« -Ah, tiens, Cirrus ! Comment vous allez ? »
« -Qu'est-ce que tu fais sur le Marché, à cette heure ? »
« -Et bien, rien de particulier… Je viens de manger, je comptais aller dormir tôt. »
« -On m'a rapporté qu'il y avait de l'activité autour de ta frégate. Quelque chose de prévu ? »
« -Hm, disons que… Je me suis proposé d'emmener l'Ambassadeur de l'Alliance et quelques uns de ses compagnons d'armes à Port-Liberté pour nettoyer les Lamineurs du coin ! Je vais surtout leur servir de navette, vous savez. »
« -Hm. J'espère pour toi que tu ne magouilles rien dans mon dos. Tu nous as assez causé de problèmes, ces derniers temps. »
« -Non, non, tout va bien, je vous assure, » insista t-il en souriant, mais en resserrant les pans de son long manteau pour protéger la carte, cachée dans la doublure de ce dernier. « Si vous voulez bien m'excuser, j'ai besoin de repos en vue de la journée de demain. »
« -J'insiste : mieux vaut pour toi ne pas attirer l'attention de la maison Portvaillant, vu le temps qu'il a fallu pour réparer ces pontons… »
« -Aye, Capitaine ! »
Lafalaise ne le laissa partir qu'à grands regrets, et ne le quitta des yeux quand il passa la porte de sa demeure, perchée au-dessus du Marché des Alizés et de la capitainerie. Loin d'être l'endroit le plus calme de Boralus, c'était au moins un endroit chaleureux et abrité des regards indiscrets, à moins de se hisser à la hauteur des fenêtres à l'aide d'une corde ou d'une quelconque créature volante, ce qui était loin d'être discret.
En réalité, Flynn ne dormit guère cette nuit-là, trop rongé par l'inquiétude. Malgré sa prévoyance, son expédition avait mille et une façons de mal tourner : la trahison des mercenaires, fort probable, mais il avait de quoi se tirer d'affaire, possédant une multitude d'artéfacts dans sa sacoche, récupérés lors de ses expéditions au gré des vents. Il n'avait cependant aucun moyen de sauver les meubles en cas d'attaque, de tempête, ou pire, de naufrage. Il se contenta de supplier la Mère des marées du plus fort qu'il put.
Avant l'aube, il s'éclipsa de chez lui pour rejoindre son bateau. Il avait choisi une tenue radicalement différente de la sienne, plus sombre, afin de moins attirer l'attention, en particulier celle des gardes rôdant autour des quais. La capitainerie étant fermée, il supposa que Cirrus n'était pas encore levé.
Montant à bord de son navire, La vergue tordue, un solide bateau à un mât qu'il avait volé à Port-Liberté et remis en état pour patrouiller le long des côtes agitées de Kul Tiras, il constata avec ravissement que ses quatre mercenaires étaient toujours présents, et mieux, qu'ils préparaient déjà la minuscule frégate à prendre le large.
« -Ravi de voir que vous êtes toujours de la partie, les gars ! Partons tant que le vent est favorable. »
« -Oh, Bellebrise, où est-ce qu'on va, au final ? »
« -Je vous en parlerai une fois en mer. Allez, au boulot ! »
Flynn s'occupa d'ôter la planche menant vers le ponton, tandis que les mercenaires s'occupèrent de lever l'ancre, affaler la voile et maintenir la vergue en place. Il se plaça à la barre, et sourit en sentant les poignées épouser ses mains à la perfection, polies et usées par les années de navigation. La vergue tordue perça les flots calmes du port, dépassa la cabine du surveillant du port qui les regarda passer, médusé, puis évita agilement les larges brise-lames bardés de bronze du port, pour enfin s'élancer en pleine mer. Flynn savait le bateau capable d'endurer l'océan sans trop de difficultés, mais ne sut dire ce qu'il en serait s'ils affronteraient le grain sournois souvent actif dans la Grande mer.
En moins d'une demi-heure, Kul Tiras était déjà quasiment hors de vue. Bellebrise bloqua alors la barre, et s'empara de ses instruments de mesure. Il observa longuement le ciel, le soleil levant, les dernières étoiles toujours visibles, puis se retourna vers la côte, pour enfin se ruer à toute allure vers ses étroits quartiers, et faire le point sur leur position et surtout leur trajectoire.
Sur la table de ses quartiers était épinglée une gigantesque carte marine d'Azeroth, si immense qu'elle touchait presque le sol. Flynn saisit sa règle, son compas ainsi qu'une poignée d'aiguilles et d'un crayon, et s'attela à positionner La vergue tordue sur la carte. À l'aide de sa mystérieuse découverte, et en mettant sa mémoire à rude épreuve, il marqua la position de l'archipel à l'aide d'une grosse épingle.
« -Voyons, si nous sommes ici et que l'archipel se trouve par là, on en aurait pour deux semaines de route, » ne cessait-il de murmurer pour s'aider à réfléchir. « Non, Flynn, ne dis pas de bêtises ! Si les alizés soufflent aussi fort que ce matin, le trajet est beaucoup plus court ! Pour peu qu'on se relaye en permanence… »
Il dut couper court à ses incertitudes, pour annoncer la grande nouvelle aux autres mercenaires. Il les appela dans la cabine, et trois d'entre eux se déplacèrent, tandis que le dernier resta sur le pont, occupé à tenir le bout.
« -Bon ! On est en route, c'est une bonne nouvelle en soi. Vous vouliez que je fasse le point, je crois ? »
« -Ouais, qu'on sache au moins pourquoi on a été payés ! »
« -Oui, oui, vous allez tout savoir. Nous sommes en route vers un archipel autrefois appartenant aux Zandalari, sur lequel on pourra trouver un énorme trésor mogu ! »
« -À partager entre nous cinq ? Ça me paraît honnête, » marmonna un des mercenaires.
« -Oui, enfin, le partage se fera une fois en route vers Kul Tiras. Et vous vous doutez bien qu'on ne rentrera pas directement à Boralus, vu la cargaison, les contrôleurs à quai risquent de faire une drôle de tête. »
« -C'est bien gentil, tout ça, mais pour combien de temps on en aura ? On aurait peut-être dû le savoir dès le départ. »
« -C'est précisément pour ça que vous avez reçu une généreuse avance de ma part ! Il nous fallait garder un minimum de discrétion. Si les vents nous sont favorables comme ce matin, nous en aurons pour une semaine, peut-être deux. »
Un vent de mécontentement souffla parmi les mercenaires.
« -Dites, j'aurais préféré le savoir avant ! J'étais absolument pas préparé à passer un mois en mer du jour au lendemain ! »
« -Sérieusement, » rétorqua le deuxième mercenaire, un Elfe de la Nuit à la peau sombre et aux yeux si bleus qu'ils semblaient fait de l'Enfant bleu lui-même, « tu ne peux pas te plaindre là-dessus, la récompense vaudra bien l'effort ! Enfin, si nous trouvons quoi que ce soit sur place… »
« -Non, non, ne vous en faites vraiment pas pour ça : ma source est totalement fiable, nous ne faisons pas ce voyage pour rien ! Bon, ne laissons pas ce bon vieux tas de planches naviguer sans nous, allons le reprendre en main ! On discutera des tours de veille ce soir. »
La première journée se passa sans encombre, au plus grand ravissement de Flynn. Quand il eut achevé sa recherche de mercenaires, il avait longtemps songé aux éventuels catastrophes qu'ils pouvaient causer une fois en mer. Il craignait tout particulièrement la mutinerie, c'est pourquoi il ne dormit pas une seule fois dans ses quartiers sans verrouiller la porte, un couteau sous l'oreiller. Malgré leur tempéraments inégaux et plutôt rustres, les quatre mercenaires lui plurent assez. Pour la première nuit, il décida de garder la barre. Quand il prenait la mer, rien le pouvait autant lui plaire que d'être seul face à l'immensité de l'océan, guidé par les constellations dont il avait appris le nom avant même d'apprendre à lire.
Au fil des jours et des relevés sur sa carte marine, Flynn s'aperçut avec surprise qu'ils avançaient beaucoup plus vite que prévu. À peine leur première semaine en mer écoulée qu'il eurent déjà en ligne de mire la terre. Il crut longtemps s'être trompé de direction, ou bien tout simplement d'archipel, mais les observations qu'il fit de l'archipel, en plus des habituels relevés basés sur les étoiles et le courant, confirmèrent qu'ils avaient bel et bien atteint leur objectif.
« -Allez allez, on s'équipe, et on part explorer tout ça ! »
Équipés de leurs armes, de sacs, de pelles et de pioches, le petit groupe débarqua dans l'archipel, de l'eau jusqu'aux genoux comme La vergue tordue avait été laissée en retrait pour ne pas l'ensabler. Ils délaissèrent sa silhouette rassurante pour s'approcher de l'île principale, un gros rocher sans relief, scindé entre plages rocailleuses et forêts épaisses. Flynn sortit enfin la carte de Zem'lan de son manteau, et examina les notes prises par l'illustre Troll des décennies avant lui.
« -Bien… d'après la carte, on trouvera un premier site de ruines zandalari au sud de l'île, à l'orée de la jungle. Commençons par là. »
Le soleil à son zénith tapa de plus en plus fort, et se réverbéra sur le sable d'un blanc surnaturel. Flynn put presque croire que les petits grains fins crissant sous ses bottes étaient en train d'émettre leur propre lumière. Quelques minutes avant de poser pied à terre, il avait ceint son crâne d'un foulard pour éviter les coups de soleil sous l'effort. À présent celui-ci était noyé sous la transpiration, en partie due à tout le matériel qu'il portait. Il fut étonné de souffrir autant de la chaleur malgré la saison, mais vit que ses compagnons d'infortune étaient tout aussi affligés que lui. Sous leurs pieds, le sable céda sa place à la terre. Les arbres poussant sur cette île étaient incroyablement hauts. Dans la forêt se mêlèrent palmiers comme d'hévéas, un mélange si détonant qu'il ne sauta pas aux yeux de Bellebrise immédiatement, jusqu'alors complètement absorbé dans le décryptage de sa carte.
Il ne fallut guère plus de temps pour découvrir leur première ruine zandalari. Vaste mais complètement engloutie sous la végétation, ses dimensions furent impossible à discerner. Flynn perçut ici ou là une colonne, les restes d'une route ou de quelques bâtiments, mais rien dans son ensemble. Il songea que ce fut comme s'il observait un tableau dont les morceaux arrachés avaient été disséminés partout dans une pelouse de la taille d'un royaume.
« -Et bien, dépourvu de son clinquant, l'Empire doré ne vaut pas grand-chose. »
« -En parlant d'or, pourquoi aucun de ces bâtiments n'en est pas recouvert ? »
L'Elfe aux yeux lunaires s'approcha d'une colonne, en arracha les lianes solidement accrochées, et posa la main sur la pierre mise à nu.
« -On dirait que la roche a été grattée… Quelqu'un est venu se servir après l'abandon des lieux, mais ça date au moins de plusieurs siècles. »
« -Mauvais signe. Si l'endroit a été pillé, il doit plus rester grand-chose, dans ces ruines. »
« -Je ne suis pas d'accord, » objecta Flynn. « Quand cet endroit a été abandonné après la Fracture, il n'y avait qu'à se baisser pour ramasser de l'or. Ce qu'on cherche a beaucoup plus de valeur, donc ce sera quelque chose de bien caché. Or ou pas sur les murs, on continue à chercher dans ce coin ! »
Les mercenaires acceptèrent de mauvaise grâce, et suivirent les indications de Flynn, qui restait légèrement en retrait d'eux, frileux à l'idée de les savoir dans son dos. Le petit groupe de pillards s'aventura plus loin dans les ruines, passant ce qui sembla être une arche à moitié effondrée.
« -Attendez, qu'est-ce que c'est que ce mur ? »
Ils se taillèrent un chemin à travers la végétation à coups de machette, et découvrirent en effet un mur de briques rouges, au mortier complètement rongé par les insectes, presque complètement invisible sous le couvert végétal, de plus en plus dru à mesure que le groupe s'enfonça dans la forêt.
« -On le suit, et on verra où il nous mènera. »
Promesse bien difficile à tenir, réalisa bien vite Flynn. Les arbres immenses obstruaient souvent leur route, les forcèrent à faire de nombreux détours, au risque de perdre leur route initiale. Les moustiques commencèrent à les assaillir, effritant peu à peu la patience des mercenaires.
Le haut mur déboucha enfin sur une vaste bouche se mourant dans l'obscurité. L'entrée était si grande et si haute qu'un brutosaure pouvait passer sans problèmes. L'entrée du passage était à peine dissimulée par un voile de lianes, laissant goutter l'humidité qu'elles avaient accumulé tout au long de la journée. Une odeur rance de renfermé émanait de la bouche.
« -Hm, par la Mère des marées, je ne m'attendais pas à quelque chose d'aussi énorme ! »
« -On explore ce passage ? Je me demande bien où il pouvait bien mener. »
« -Sans doute à une autre partie de la cité qui se tenait là. »
L'Elfe s'approcha le premier, avantagé par son acuité visuelle.
« -Je ne vois aucune bête ni âme qui vive en embuscade, là-dedans. Nous sommes au moins fixés sur ce point. »
Il fouilla quelques instants dans son sac avant d'en extraire une torche, qu'il eut grand peine à embraser par manque d'expérience. Il mena la route, suivi de Flynn et des trois autres mercenaires.
Mis à part la lumière du jour dans leur dos et la torche de l'Elfe de la Nuit, le passage souterrain était noyé dans les ténèbres. Chacun de leurs pas furent amplifiés comme le tumulte d'une armée, leur simple respiration leur sembla insupportable à entendre. Le bruit des infiltrations d'eau ainsi que le clapotis des gouttes sur la tête de Bellebrise furent à deux doigts de saper le peu de patience qu'il lui restait. La route fut longue, droite et monotone. Les masques tiki gravés sur les murs reflétèrent la lumière de la torche de leurs yeux de verre, ce qui donna l'impression à Flynn d'être observé par une centaine de paires d'yeux tous différents.
Enfin, une touche de nouveauté leur apparut : à une dizaine de mètres sur leur droite, une partie du mur avait été défoncé à coups de bélier, révélant un tunnel creusé dans la terre.
« -Ah, enfin un peu d'action ! Allons voir ce tunnel. »
« -Je me demande quand même ce que fiche ce tunnel ici : qu'est-ce qu'on a pu aller chercher sous terre à cet endroit ? »
« -Restez pas plantés là, avancez ! »
La troupe se mit en branle, animée d'une énergie nouvelle suite à cette découverte insolite. Le tunnel, très certainement creusé à la main à même la terre, ne fut pas plus large que deux hommes marchant de front. Ce rétrécissement brutal fut comme claustrophobique pour Flynn, de plus en plus mal à l'aise sans arriver à mettre le doigt sur la source de son inconfort.
Plus ils avancèrent, plus l'air devint étouffant. Une odeur abominable leur parvint ensuite, similaire à celle d'un charnier en plein soleil. Même si leur route fut moins longue que celle au cœur du passage souterrain, tous la vécurent comme plus oppressante que la précédente.
Ils débouchèrent sur une gigantesque chambre de pierre, vaste pièce circulaire ornée au centre d'un puits s'enfonçant dans les profondeurs de la terre. Les murs étaient ornées de niches dans lesquelles se trouvaient des statues sculptées par les Mogu, au pied desquelles se trouvèrent être des urnes funéraires et des cercueils de pierre. À la gauche de l'entrée creusée à travers le sol se trouvait une statue plus grande encore que les autres, au pied de laquelle reposait un coffre mogu, dont les serrures rutilantes n'avaient pas été forcées.
Mais tout cela, Flynn ne le remarqua que bien plus tard. Il fut assailli de nausées violentes en découvrant l'origine de l'odeur : un tas de corps plus ou moins décomposés, partout dans la crypte appartenant à de nombreuses races différentes, ayant pour seul point commun d'être criblés de trous, monstrueuses plaies béantes laissant voir leurs semblables au travers.
« -Par Elune, quelle… Quelle odeur infecte ! »
« -Voyez le coffre, là-bas ! Emportons-le pour le rapporter au bateau. »
« -La Vergue tordue peut attendre un peu. Pourquoi ces corps ont l'air si récents ? Je croyais être le seul à posséder cette carte. »
« -Hé, peu importe, Bellebrise. On a le coffre, sauvons-nous avec, et on ira chercher des trésors plus loin sur l'île ! »
L'Elfe de la Nuit, aidé par un de ses comparses, se précipita vers le coffre pour le saisir. Mais, à peine soulevé du sol, un flux d'énergie bleu traversa le sol, remonta les murs jusqu'aux statues, qui s'animèrent.
« -Bordel de… »
« -Depuis quand la magie mogu peut-être aussi bien résister au temps ? C'est incroyable ! »
« -On s'en moque ! Prenez le coffre, et on file ! »
Flynn détala le premier, laissant derrière lui son sac d'outillages, suivi par les mercenaires tenant à bout de bras le butin mogu, tâche rendue extrêmement ardue du fait de l'étroitesse du tunnel. Le sol se mit à trembler quand les statues sautèrent à bas de leur piédestal pour les suivre, leurs grosses têtes de pierre frôlant le plafond du boyau.
« -Je crois que je comprends un peu mieux la présence d'autant de cadavres en bas : ces trucs sont coriaces ! »
« -Vous pensez que si on leur rend le coffre, les statues nous laisserons tranquilles ? »
« -Hors de question d'essayer ! On l'a pris, on le garde ! »
Malgré leur avance et leur vitesse, les cinq pillards se firent lentement rattraper par les infatigables statues à la poursuite de leur trésor. Quand ils débouchèrent dans le passage zandalari, Flynn réalisa que la seule solution viable fut en effet de laisser le coffre derrière eux afin de s'en sortir vivants. Mais ils n'étaient pas venus pour repartir bredouilles. Il se joignit aux mercenaires pour porter leur butin le long du tunnel, forçant l'allure pour distancer leurs curieux poursuivants, qui n'avaient pas émis un son hormis leurs lourdes enjambées.
Enfin, ils virent la lueur au bout du tunnel : à bout de forces et les membres brûlants sous l'effort, ils mirent leurs ultimes forces pour soulever le coffre, et le sortir du voile végétal qui constituait leur dernier obstacle. Ainsi illuminé par le soleil, l'or dont il était recouvert explosa de lumière. S'accordant une seconde pour reprendre son souffle, Flynn réalisa que les bruits de pas avaient cessé. Les statues ne les avaient pas poursuivies au-delà du tunnel zandalari.
« -Qu'est-ce que… Qu'est-ce qu'il s'est passé ? »
« -J'en ai aucune idée, » souffla Flynn entre deux expirations.
« -Attendez, elles sont toujours là, » finit par dire l'Elfe, se tenant les côtes, broyé par un terrible point de côté.
Les statues mogu étaient en effet toujours là, immobiles à une dizaine de mètres d'eux. Bien que toujours empruntes de magie, elles n'esquissèrent pas un geste vers eux, ou pour faire demi-tour. Seules leurs têtes bougèrent, pour suivre des yeux les pillards. L'Elfe aux yeux lunaires fit un pas vers eux, sans qu'il ne les fasse réagir. Il se déplaça ensuite à quelques mètres d'eux, puis fit un autre pas en avant. Aussitôt, les statues se précipitèrent vers lui. Il recula, et les statues se figèrent à quelques pas de lui, suivant une ligne invisible.
« -Je crois bien que ces statues ne peuvent pas s'éloigner plus de leur salle d'origine. Mais, comme elles veulent tout de même récupérer leur trésor -ou nous tuer, je ne peux pas dire, elles vont rester là. Peut-être même jusqu'à ce qu'elles ne soient plus animées par la magie que les Mogus avaient placé dans cette chambre. »
« -Alors… Ce coffre est à nous ? »
« -Il semblerait. Première victoire pour nous ! »
Le trajet retour vers la Vergue tordue fut atrocement plus long que l'aller. Bien que motivés par leur découverte, son poids incommensurable les mirent en grande difficulté pour franchir les obstacles naturels de la forêt. Ils n'atteignirent le navire de Flynn qu'au crépuscule, éreintés mais fiers de leur trésor. Il fut hissé sur le pont, puis balancé dans la cale, attendant les autres coffres et trésors à venir. Trop épuisés par leur expédition, ils décidèrent d'un commun accord de ne repartir explorer l'île que le lendemain, et préparèrent un festin de fortune.
Après leur dîner, Flynn se sentit plus fatigué que jamais, et partit s'isoler dans sa cabine pour dormir. Tous ses muscles semblaient à vif, et son corps protesta quand il s'affaissa finalement dans son lit. D'ordinaire peu enclin à trouver le sommeil rapidement, il sombra dans l'inconscience très vite.
Il fut réveillé tôt le lendemain par de terrifiants bruits de semonce. Tiré du sommeil d'un seul coup, la panique s'occupant de le mettre sur pied, il se précipita vers la fenêtre de sa cabine pour savoir ce qu'il se passait, persuadé d'être trahi par ses mercenaires. Il découvrit qu'il n'en fut rien.
Posté non loin de La Vergue tordue, flanqué du pavillon rouge, se dressait un des impitoyables navires de la flotte des Lamineurs.
« -Qu'est-ce qu'ils fichent par là, eux ? J'étais sûr d'être le seul rencardé sur les trésors de cette île ! Ça ne sent pas bon, cette histoire.. »
Il s'empara sans attendre de son couteau, de ses pistolets et de sa sacoche, prêt à abandonner le navire. En arrivant sur le pont, il découvrit les mercenaires cachés de l'autre côté du bastingage, à l'affût du moindre mouvement chez le bateau ennemi.
« -La Vergue tordue n'a aucun canon pour riposter, on abandonne le navire, les gars ! »
« -Qu'est-ce que c'est que ce foutoir, Bellebrise ! Je croyais qu'on était les seuls sur le coup ! »
« -Moi aussi, » rugit Flynn en sautant du pont du navire, atterrissant dans l'eau de la marée montante. « On tirera ça au clair plus tard, quand on se sera tirés d'affaire. »
« -Mais enfin, le fanion rouge, » hurla l'Elfe qui rejoignit tout juste Bellebrise dans l'eau, « ça signifie à combat à mort ! Nous sommes perdus ! »
« -Taisez-vous et suivez-moi ! On se retranche dans la forêt, ils seront obligés de nous suivre ! »
Flynn s'élança sur la plage, suivi de deux des mercenaires, les deux derniers ayant préféré rester à couvert des tirs de canons des Lamineurs, derrière le navire de Flynn. Manque de chance pour eux, les boulets finirent par taper La Vergue tordue, et firent exploser sa coque. Les déflagrations émises par les boulets à l'impact firent sursauter Flynn, reconnaissant l'odeur et la couleur de ces armes terrifiantes.
« -Corsandre ! »
« -Quoi ? »
« -Ces ruffians ont des boulets d'azérite ! On doit se planquer dans le couvert des rochers, tout de suite, si vous ne voulez pas finir en purée comme les deux autres, » beugla Flynn pour se faire entendre.
La petite frégate des Lamineurs s'acharna contre La Vergue tordue, qui éclata en un feu d'artifice de bois et d'azérite projetée en copeaux bleus et jaunes. Flynn regarda tristement son navire sombrer dans la crique, et aperçut au loin les pirates des Lamineurs débarquer sur la plage.
« -Va falloir se battre pour nos vies, les gars, » s'écria Flynn en fouillant frénétiquement dans sa besace pour retrouver ce qu'il cherchait. « Faites feu sur eux, pendant que je cherche ma corne… »
Armés de leurs pistolets, l'Elfe de la Nuit et son camarade humain firent pleuvoir les balles sur leurs assaillants, sans toutefois en toucher un seul. Flynn désespérait de ne pas retrouver sa corne, quand enfin ses doigts se refermèrent dessus, et il la brandit au-dessus de sa tête dans un cri triomphal. Il souffla à l'intérieur, et un curieux son à mi-chemin entre un cri animal et le crissement d'une lame sur une plaque de verre vrilla les tympans de tous les mortels à portée de la trompe d'appel.
« -Aha ! Craignez l'armée Kvaldir, pauvres tâches, » exulta Flynn en hurlant.
Un épais brouillard nauséabond tomba sur la plage, et de larges trombes marines jaillirent du littoral pour déverser une cinquantaine de Kvaldirs sur la plage, qui attaquèrent sans pitié les Lamineurs. Flynn sauta par-dessus les rochers, dégainant son sabre.
« -À l'assaut ! On a l'avantage du nombre, à présent ! Kvaldirs, prenez d'assaut ce bateau, qu'il ne reste pas âme qui vive à bord ! »
Tout en chargeant vers les Lamineurs terrorisés, il continua à jouer de la trompe afin de donner des ordres aux géants d'algues. Entre les coups de feu incessants, la trompe kvaldir de Bellebrise et les hurlements des combattants, le champ de bataille tourna en un chaos indescriptible. Les Kvaldirs ayant traversé la crique montèrent à l'assaut du navire, massacrant les pirates à bord dans une confusion croissante. Flynn ne sut dire pourquoi au vu de sa posture en plein champ de bataille, mais il vit au loin le navire des Lamineurs prendre feu, puis une poignée de pirates sauter précipitamment à l'eau. Au vu du chargement instable de celui-ci, il ne fut pas difficile de songer pourquoi : le vaisseau explosa dans un tonnerre d'azérite, projetant vers le ciel un panache volcanique de fumée noire et de particules chargées de magie. La détonation fut cette fois plus violente, au point de projeter Flynn au sol, ainsi que tous les survivants de la bataille. Les Kvaldirs avait décimé les rangs des pirates, n'en laissant que quelques uns vivants, mais avaient tous péri lors de la détonation du fait de leur constitution physique fragile. Flynn, sonné par sa chute, se rua vers eux pour les achever au sol sans remords, mais aussi amer d'être laissé sur cette île sans moyen de fuir vers Boralus.
Il ne put pas plus réfléchir sur le sujet : un sabre dont il sentit la pointe menaça sa nuque. Quand il se retourna, il reconnut le mercenaire Elfe, une grimace colérique ayant saisi ses traits, et vit qu'il tenait les débris de sa conque kvaldir.
« -C'est fini, Bellebrise, je vois clair dans ton petit jeu. »
« -Je.. Excuse-moi ? »
« -Mettre en scène tout ce cirque pour tous nous tuer et empocher le magot, c'est malin ! Mais il ne reste que toi et moi, et je compte bien quitter cet archipel de malheur vivant ! »
« -C'est complètement stupide ! Je déteste les Lamineurs, en quoi ils auraient fait partie de mon plan ? »
« -Ça suffit, je ne veux plus t'entendre ! Assez de mensonges pour aujourd'hui ! »
L'Elfe de la Nuit tenta de le décapiter, mais Flynn recula tout en saisissant ses pistolets pour mettre en joue le mercenaire. Il manqua ses deux coups, ce qui laissa le temps à son adversaire de se mettre à couvert, et de recharger ses propres armes à feu. Il pesta sur son manque d'habilité avec les pistolets, et pris par l'émotion, n'arriva pas à en recharger un seul. Perdant trop de temps, il préféra les jeter dans le sable, paré à saisir l'opportunité de charger l'Elfe.
Un immense oiseau survola bientôt la plage, sa silhouette bien trop massive pour sa taille distrayant une seconde de trop le mercenaire, qui paya cher son inattention. Flynn se rua sur lui, et le taillada de son sabre pour en finir. À bout de forces et couverts de blessures, il s'éloigna du cadavre en titubant, et se laissa tomber dans le sable humide, observant le ciel qui se teinta de blanc et de bleu avec le jour qui se levait. L'oiseau se mit à voler au-dessus de lui, devint de plus en plus gros, et Flynn comprit qu'il ne s'agissait pas d'un volatile.
Un tapis volant infusé d'arcanes tournoyait autour de la plage, et s'approcha de Bellebrise. Son chevaucheur sauta à terre avant de se précipiter sur lui, afin de l'aider à se relever. Il s'agissait d'une Ren'dorei aux cheveux d'un violet si sombre qu'ils parurent presque noirs, et parée d'une coiffe dont le chef était orné d'un œil flamboyant.
« -Qu'est-ce qui vient de se passer, ici ? Vous allez bien ? »
« -Comment avez-vous réussi à me trouver, » haleta Flynn, au bord de la syncope. « Je croyais cette île isolée de tout… »
« -Isolée ? Nous sommes à moins de deux jours de vol de Zuldazar ! C'est la fumée de l'incendie qui m'a attirée, en plus de bruits insupportablement forts. »
« -C'est… enfin, c'était, ma conque d'appel kvaldir… Longue histoire. Mais merci infiniment d'être passé par ici, je serais sans doute mort sur cet archipel de malheur avec mon trésor ! »
« -Votre trésor, » marmonna la Ren'dorei en fronçant les sourcils.
« -Oui ! Hem, j'ai, disons, trouvé un coffre mogu sur cette île. Et j'aurais besoin d'un véhicule pour rentrer à Boralus ! Si ce n'est pas trop demander… »
L'Elfe du Vide l'observa sans rien dire, sans doute partagée entre la sidération et la lassitude.
« -Très bien… Où est votre coffre. »
Flynn s'envola avec la Ren'dorei sur son tapis volant, avec sur ses genoux son coffre réduit par magie à une taille bien plus raisonnable.
« -Je ne vous remercierai jamais assez de m'avoir aidé ! Si vous voulez, je peux vous offrir une part de mon butin, quand j'aurais réussi à ouvrir ce coffre.. »
« -Je ne veux rien à voir avec vos histoires de pillage, » coupa la Ren'dorei, concentrée à injecter des flots faramineux d'énergie arcanique dans le tapis pour le maintenir en vol et poursuivre sa route. « Le Kirin Tor risquerait de ne pas apprécier voir arriver entre ses murs des richesses volées, si passionnantes soient-elles. Si vous deviez être repéré avec votre coffre, je ne vous ai jamais croisé ni même déjà demandé votre nom ! »
« -Le.. Le Kirin Tor ? Attendez, vous êtes une mage du Kirin Tor ? »
« -Belgabath, Archimage du Kirin Tor, et vous êtes… »
« -Et bien, vous ne m'avez jamais croisé, mais vous devriez connaître mon nom ! Flynn Bellebrise, génial et modeste associé de l'illustre Cirrus Lafalaise, de Boralus. »
« -Non, ça ne me disait rien, » répondit évasivement Belgabath, ce qui causa un pincement au cœur de l'ego de Flynn, « mais comme je travaillerai à l'avenir avec Lafalaise, aux côtés de l'Ambassadeur de l'Alliance, nous risquons de nous croiser fréquemment. »
« -Le… L'Ambassadeur de l'Alliance ? Oh misère, dans quoi je me suis encore embarqué… Par pitié, ne dites jamais à Cirrus que vous m'avez repêché sur cette plage. »
« -Hm, oui ? Que s'est-il passé, de toute manière ? »
« -Si je vous raconte tout, promettez-moi de ne jamais en parler à Cirrus, ou il aura ma peau ! »
« -Très bien, c'est d'accord, » soupira l'Archimage, de moins en moins lassé par ce curieux personnage, « je vous écoute. »
