Meredith traversa l'hôpital en attendant avec impatience qu'on la bipe pour un trauma à la mine. Mais tant que ça n'arrivait pas, elle allait vers l'entrée publique de l'hôpital. La passerelle, plus précisément. Depuis son retour, elle l'avait farouchement évitée mais son inconscient avait visiblement décidé qu'il était temps d'affronter ces carrés de carrelage. Silencieusement, Mer se tint à l'entrée de la passerelle. Il y avait un homme accoudé à la rambarde et le regard perdu dans les lumières de la ville qui se reflétaient dans les énormes vitres. C'était Derek. Elle continua à l'observer encore un moment et alors qu'elle s'apprêtait à faire un pas, le souvenir de la présence dans son dos lui revint.
« Wilson, qu'est-ce que tu fais encore là ? » Elle aboya.
Et une seconde plus tard, l'interne était partie.
Alors a chirurgienne s'avança et vint se tenir à côté de Derek, les coudes contre la rambarde. Il sursauta et leva les yeux, surpris par sa présence.
« Je suis désolée, je ne voulais pas te faire peur. »
« Qu'est-ce que tu veux ? » Il avait clairement l'air irrité.
« Juste parler. Je ne veux pas me disputer. » Il ne dit rien. Peut-être n'était-ce pas si mal de parler, vraiment parler et pas comme la dernière fois qu'ils avaient essayé.
« Comment vas ta patiente ? Celle qui a fait un arrêt tout à l'heure ? »
« Elle a fait un deuxième arrêt. Je n'ai pas pu la ramener. »
« Je suis désolée. » Mer sentit qu'il commençait à se détendre un peu et qu'il avait relativement cessé d'être sur la défensive.
« Je l'aimais beaucoup, c'était une jeune fille pétillante, elle souriait tout le temps, riait, plaisantait. »
« Qu'avait-elle ? »
« Un énorme méningiome de grade 3, dans le lobe temporal. Je savais que ça pouvait arriver, c'était une lourde intervention et son cœur était fragile. C'était un risque à prendre. »
« Comment s'appelait-elle ? »
« Isabella Kennedy. J'aurais voulu lui permettre de vivre sa vie, de grandir et de devenir une adolescente comme les autres, qui ne passe pas son temps à l'hôpital et qui n'a pas de tumeur cérébrale. Elle voulait devenir archéologue, visiter le monde entier et trouver des trésors enfouis dans le sol. »
« Tu as déjà parlé à la famille ? » demanda doucement Meredith.
« Son grand-père est encore coincé dans les embouteillages, il ne pourra probablement pas être là avant demain. Elle était la seule qu'il lui reste. Il va être détruit. » Il secoua la tête.
« Les enfants de devraient pas mourir. Ce n'est pas juste. Je croyais pourtant que je m'y étais fait. »
« J'ai perdu un petit garçon il y a presque trois ans. Je venais d'arriver à Baltimore, c'était l'un de mes premiers patients. Il s'appelait Cole. Tumeur gigantesque de l'hypothalamus. J'ai assisté le chef de la neuro, il voulait voir de quoi j'étais capable. Cette tumeur était complexe, capricieuse et sournoise mais magnifique. Elle s'enroulait autour des vaisseaux sanguins comme du lierre. Je n''avais jamais vu quelque chose comme ça. L'intervention était longue, tellement longue. Mais à chaque minute qui passait, on découvrait plus d'adhérences, plus de tumeur. Finalement, l'opération s'est très bien déroulée et j'ai fait mes preuves auprès de tout le service et des résidents de ma promo. »
« Pourquoi tu me racontes tout ça ? » demanda froidement Derek. Mer continua à regarder au loin et tordit ses mains jointes.
« Cole ne s'est jamais réveillé. Encore aujourd'hui, personne ne sait pourquoi. Aucun saignement interne, aucun dommage, aucune complication durant l'intervention. C'était juste… trop. Trop pour un si petit garçon, innocent et impuissant. Il avait toute la vie devant lui. Mais il est mort. C'était il y a trois ans mais j'y pense encore. »
« Un hématome sous-dural ? » La jeune femme secoua la tête.
« L'aire de Broca ? » Elle répondit à nouveau par la négative et soupira.
« C'est juste arrivé. Comme ça. Un instant il était joyeux et entouré de ses peluches dans son lit et l'instant d'après, il n'était plus là. Il avait juste disparu. Je suis médecin, je crois en la science et pas au hasard ou aux… contre-miracles et tous ces trucs. J'ai encore besoin d'avoir une explication logique à la mort de ce garçon. »
« Beaucoup de gens disparaissent en un instant, » dit l'homme avec rancœur.
« Derek, est-ce qu'on peut juste parler calmement, s'il te plait ? » Il ne dit rien.
« Je sais que j'ai fait une erreur et… »
« Une erreur ? Tu en as fait bien plus, Meredith. »
« Derek. Laisse-moi parler. » Alors il se tut.
« J'aurai dû te dire que je partais. »
« Pourquoi ? Pourquoi ne l'as-tu pas fait ? » Elle pouvait sentir la douleur à travers sa voix.
« Je… Je ne voulais pas que tu me retiennes car je savais que tu arriverais. Et je ne pouvais pas rester. » Il secoua la tête, totalement sourd à ses mots.
« Tu aurais dû me le dire. Comme tu arais dû me dire que tu revenais. »
« Je n'ai jamais voulu te faire souffrir Derek, je te le promets. »
« Tu ne m'as pas simplement fait du mal, Meredith. Tu m'as détruit. »
Soudainement, une explosion retentit juste à côté d'eux et pulvérisa des milliers de fragments de verre dans les airs. Mer cria et se laissa glisser sur le sol, prise de sanglots qui secouaient tout son corps. Derek ne pouvait pas rester là, à la regarder, alors il s'assit à côté d'elle et lui prit doucement la main.
« Tout va bien, Meredith. Ce n'est qu'une vitre qui a explosé à cause du vent. Tout va bien. Calme-toi, Mer. »
La tête enfouie entre les mains, elle crut rêver. Mer, ça faisait si longtemps que personne n'avait prononcé ces trois lettre comme ça, comme lui seul le faisait. Elle continua à pleurer, incapable de se contrôler. La dernière fois qu'un bruit pareil avait retenti ici, l'amour de sa vie avait faillit mourir. Derek lui frotta doucement le dos, l'embrassa sur le front et la serra contre lui tout en murmurant,
« Tout va bien. Tout va bien. »
Aucun d'eux ne réfléchit à ce geste, ils se laissèrent simplement guider par l'adrénaline du moment. Dans quelques secondes, chacun se rendrait compte de son acte et ils s'enfuiraient en courant dans les deux sens opposés. Mais pour le moment, rien de tout cela n'était important. La docteure sécha ses larmes.
« J'ai cru que c'était un coup de feu. »
« Ce n'était pas un coup de feu. Tu n'as pas de quoi t'inquiéter. »
Et aussi rapidement que l'explosion avait retenti, Derek retira sa main du dos de Mer et elle, elle se releva en essuyant ses larmes. Durant un moment, ils restèrent debout sur la passerelle à se regarder dans le blanc des yeux, sans savoir que dire, que faire. Les larmes de Meredith finirent miraculeusement par cesser de couleur et l'agitation du service de maintenance en contrebas la fit reprendre ses esprits. Elle détourna le regard mais sentait toujours l'autre la scruter. Et finalement, comme le son du gong, leur bipeur sonnèrent en même temps. Traumas multiples à la mine. Sans réfléchir, ils commencèrent tous deux à marcher rapidement vers les urgences, côte à côte et toujours silencieusement. Il ne savait que dire car maintenant qu'ils avaient quitté la passerelle, la colère et le ressentiment recommençaient à faire surface. Mais étonnement, il n'eut pas l'impression de s'enflammer de l'intérieur comme toutes les fois précédents avec Mer ces derniers jours. Ce fut plus lent, plus progressif car au fond, il avait aimé être avec elle. Lui parler, la prendre dans ses bras, dire son nom, toutes ces choses sans importance lui avaient bien plus manqué qu'il ne voulait l'admettre et ça lui faisait même oublier qu'il était sensé la détester après ce qu'il s'était passé. Il la détesterait plus tard.
Ils entrèrent dans la mine alors que les ambulances étaient sur le point d'arriver, Alex et Cristina enfilaient des blouses jaunes dehors. Grey et Shepherd les rejoignirent, firent un pas après l'autre, prirent des blouses, franchirent les portes automatiques, et ne s'adressèrent ni mot ni regard. Cristina se frotta les mains d'excitation en voyant son amie arriver.
« J'ai attendu ça toute la journée. »
« Tu viens de sortir de la salle d'opération, » objecta Alex.
« On t'as pas demandé ton avis, docteur Satan. »
Elle se tourna vers la blonde, remarquant ses yeux rouges et les traces de larmes récalcitrantes sur ses joues.
« Ça va, Mer ? »
« Oh, euh ouais, ça va. Tout va bien. »
Yang jeta un regard accusateur à Derek, silencieux comme une statue. Et tandis qu'elle s'apprêtait à lui lancer des paroles coupantes, le bipeur du neurochirurgien retentit.
« Merde. Un de mes patients s'enfonce. »
Avant même de faire mine de partir vers l'USI, il regarda enfin Mer et murmura,
« Je suis désolé, pour tout à l'heure. » Elle lui fit un petit sourire peu convaincant.
« Ça va. »
Et il partit, criant à une infirmière de biper un de ses confrères pour gérer le trauma.
« C'était quoi ça ? » demanda Karev.
« Ne me dis pas que vous avez recommencé votre truc avec les placards, » ajouta Cristina.
« Rien, c'est bon. » Elle fut sauvée par les sirènes de l'ambulance qui débarquait en hurlant dans la baie.
