23

Avril s'était réveillée de très bonne heure retenue par les bras de Laurence qui la serrait contre lui. Elle aimait cette place dans le creux de ses bras. Faire l'amour avec Laurence lui procurait un bonheur immense. Dans ses bras et dans son regard, elle se sentait la plus forte du monde prête à tout affronter quoi qu'il advienne, puisque Laurence était là.

Elle se détacha de ses bras non sans regret mais impatiente de vivre cette journée avec l'espoir de rencontrer enfin son père.

Elle se prépara rapidement, essayant malgré tout de se mettre à son avantage pour se présenter à celui qu'elle attendait depuis si longtemps.

La nuit ne se levait pas encore qu'elle retourna dans la chambre pour voir une dernière fois Laurence et l'embrassait pour se donner un petit supplément de courage.

Elle se pencha sur lui en le regardant dormir, elle s'approchait pour lui caresser la joue et l'embrassait tendrement. Le contact de la main d'Alice le sortit de son sommeil.

- Tu pars déjà ? Il n'est pas 6h30 ! dit-il en jetant un œil au réveil.

- Oui mais j'ai beaucoup de choses à faire pour mon enquête, je te l'avais dit. Dors encore un peu, on se voit ce soir.

Il tenta de la retenir mais elle se retint et après l'avoir embrassé langoureusement, le quitta.

Laurence reposa la tête sur l'oreille alors qu'elle partait. Elle ne l'entendit pas.

- Je t'aime, mon amour….

Il se rendormit paisiblement.

Avril sortit de l'immeuble et enfourcha son scooter pour aller à la gare. Elle prenait le premier train pour Paris. Elle avait préparé son voyage avec une minutie militaire pour savoir comment se rendre à l'adresse qu'elle avait trouvé chez le notaire. Elle avait trouvé dans l'appartement un index des transports de Paris, souvenir de la vie parisienne passée de Laurence.

Elle arriva à Paris où le flot de gens bouillonnait autour d'Alice. L'ivresse du mouvement déstabilisa un temps Alice avant qu'elle reprenne ses esprits.

Elle rentra dans le monde souterrain du métro après avoir vérifié mille fois, les stations et son arrêt. A côté de Paris Lille lui semblait un village.

Finalement arrivée à sa station de métro, Alice se retrouva en plein air au cœur de Paris et de ses mouvements. Obnubilée par sa mission, Alice ne remarquait pas où elle se trouvait ni la beauté des immeubles et des monuments.

Arrivée à l'adresse indiquée, Alice regarda les noms sur les sonnettes. Colbert. 1er étage. Les jambes d'Alice flageolaient en prenant la mesure du moment qu'elle vivait.

Elle prit plusieurs respirations avant de sonner. Elle patienta un instant qui lui sembla une éternité avant que la porte ne s'ouvre.

Elle découvrit une gouvernante venir répondre à la porte.

- Oui c'est à quel sujet ?

- Bonjour je souhaiterais rencontrer M. André Colbert.

- C'est à quel sujet ? demanda la gouvernante, méfiante devant cette intrue.

- Je suis journaliste et je voulais parler à M. Colbert à l'occasion d'un reportage que je fais.

- M. Colbert est parti à son bureau.

- Ah flûte ! on m'avait donné cette adresse. Pouvez-vous me renseigner madame ?

- Oui vous le trouverez au théâtre du Châtelet.

- Merci , bonne journée

- Au revoir, et la porte se referma aussitôt.

Avril se sentait au bord du précipice n'ayant pas pensé à respirer pendant le temps de la conversation. Du trac de la rencontre, elle était passée par les sueurs froides de la déception avant de pouvoir espérer atteindre Colbert.

Elle se rendit donc au Châtelet, concentrée et toujours hermétique au Paris qu'elle découvrit. Elle s'arrêta quelques instants à Notre-Dame mettre un cierge pour la rencontre qu'elle allait faire.

Arrivée devant le Châtelet, elle prit le temps de rassembler ses esprits et son courage.

S'adressant à l'accueil, on la dirigea vers le secrétariat du directeur.

On la faisait patienter quand elle vit passer un homme devant elle et comme un ressort, elle se leva.

- M. Colbert ? interpella Alice.

Colbert se figea et se retourna pour voir qui lui parlait. Reconnaissant Avril, il se paralysa quelques instants. Une colère sourde montait. Laurence avait échoué à écarter cette fille de son passage.

- Mlle Avril, je vous attendais.

Alice était décontenancée par cette apostrophe. Elle avait imaginé mille scénarios de ce moment et pourtant rien ne l'avait préparée à ce moment.

Colbert de son côté essayait de se contrôler devant sa secrétaire pour ne pas éveiller les interrogations inutiles de cette pipelette.

Colbert ouvrit la porte de son bureau.

- Venez Mademoiselle, entrez.

Colbert avait décidé de jouer le père prodigue face à Alice.

Il lui proposa de s'assoir dans un canapé et se firent face.

Faussement ému, Colbert pris les mains d'Alice avec un sourire épanoui. Alice était sans voix d'avoir atteint son but et de réaliser son rêve. Ses yeux brillaient d'émotion.

- J'avais préparé un beau discours pour ce jour et finalement je ne sais que dire, finit par bredouiller Alice.

- J'avoue que moi aussi, je ne pensais jamais voir ce jour arriver, lui répondit Colbert, feignant un trouble qu'il ne ressentait pas.

- Ah bon ?

- Oui ça fait tellement longtemps que j'essaie de vous retrouver que je croyais que vous ne vouliez pas me voir, que tu voulais me voir, passant au tutoiement.

- Mais je ne comprends pas, j'ai respecté vos demandes assez curieuses je dois avouer mais ça a tellement bouleversé ma vie que je ne regrette rien dit-elle.

Colbert ne voulait pas trop vite entrer dans le vif du sujet de leur rencontre et fit mine de s''intéresser à Alice et à sa vie.

- Je suis tellement désolé, lui dit-il, je ne savais pas comment te retrouver, ta mère ne voulait pas que je te connaisse. Depuis toutes ces années, j'ai souvent essayé de la retrouver et ainsi te retrouver pour comprendre.

Alice écoutait. Colbert lui présentait l'image d'un homme privé de son enfant depuis le début et cela l'émut profondément.

- J'ai rencontré ma mère par hasard il y a quelques mois lui dit Alice. Mais elle a été assassinée avant que je ne puisse connaître l'histoire.

- Oh mon dieu quelle tristesse, Emilie comme je l'ai aimée si tu savais. C'est vrai que notre situation n'était pas simple à l'époque.

Colbert prit un temps d'arrêt comme pour se remémorer les temps heureux avec Emile Beauregard.

- J'étais marié déjà quand j'ai connu Emilie mais j'étais prêt à tout quitter. Quand elle m'a dit qu'elle attendait un bébé, j'ai voulu mettre les choses en ordre mais elle a disparu avec toi sans que je puisse trouver votre trace. Ça a été horrible, racontait Colbert, faussement touché de revivre cette période.

- Ah bon, mais pourquoi ?

- Je ne sais pas, elle ne m'a jamais donné d'explication….

- Mais pourquoi elle m'a abandonné si vous étiez prêt à vivre avec nous ? Alice était désespérée d'imaginer qu'une vie de famille l'attendait et que sa mère l'avait éloignée de ce bonheur.

Colbert jouait la carte du père effondré et bienveillant qu'Alice souhaitait rencontrer.

- Elle t'a abandonnée , c'est pas vrai ? Oh ma pauvre, je suis tellement désolée !

Avril était dévastée de cette découverte.

- Mais finalement vous avez réussi à me retrouver ? Comment cela a été possible ? demanda Alice.

- Et bien c'est un concours de circonstance incroyable qui m'a permis de te retrouver mais on m'a imposé des conditions insensées. J'étais choqué mais prêt à tout pour te revoir, tu penses bien, depuis le temps que je te cherchais !

- Mais attendez c'est à moi qu'on a mis des conditions insensées !

- Comment cela ?

- Il y a trois mois j'ai reçu un courrier venant de vous, expliquant que vous étiez mon père et que vous alliez me verser une rente et que je ne vous rencontrerai qu'à la condition de me marier.

- Mais jamais je n'aurai imposé cela, s'offusqua Colbert. Tu imagines bien ! De mon côté, j'ai reçu un homme qui m'a indiqué comment te retrouver et les conditions que je devais respecter pour enfin te rencontrer.

- Un homme ?

- Oui un policier d'ailleurs, un genre bizarre. Plutôt élégant mais des manières de voyou.

- Grand, Brun, froid et arrogant, dans la petite cinquantaine ?

- Oui tout à fait , il s'appelle Swan Laurence.

- Laurence !

Alice était au fond du trou. Laurence était au courant de ses origines et ne lui avait rien dit ! Mais pourquoi il avait fait ça ?

- Tu le connais ? Comment est ce possible ?

Colbert attendait qu'Alice raconte son histoire.

- Ah plutôt oui ! On travaille ensemble et il m'a aidée à faire en sorte de vous retrouver, c'est ce qu'il m'a dit.

- Comment cela ?

- Les directives qui m'ont été données était que je ne vous rencontrerais que si je me mariais. Je tenais à tout prix à vous rencontrer et n'ayant pas grand monde autour de moi, je lui ai demandé de se marier avec moi. Il y a quelques mois, il a enquêté sur l'assassinat de ma mère et puis je l'ai aidé dans pleins d'enquêtes. On se connaît bien donc, de fil en aiguille….

- C'est pas possible mais quel horrible individu !

- Quoi, dites moi ?

- Et bien, quand nous nous sommes rencontrés et il m'a parlé de toi. Il ne m'a jamais dit où tu vivais ce que tu faisais. Il fallait d'abord que je le paie.

- Mais non , ce n'est pas possible, il n'est pas comme ça ! c'est vous qui me payez une rente ?!

- Ah mais c'est moi qui ai voulu à tout prix que tu aies quelque chose de moi, si ce n'est de se voir au moins t'aider. Mais je dois aussi lui verser une certaine somme pour qu'un jour il me donne des informations sur toi. En plus il a exigé que je lui rende d'autres services sans cela, il couperait les ponts et toute chance de te voir. Je me suis exécuté.

- Mais quels services ?

- Et bien a priori, il voulait que je trouve un boulot pour un gamin, un certain Thierry que j'ai embauché comme coursier pour nous, comme le voulait ce Laurence.

- Mais ça n'a aucun sens pourquoi vous imposer tout cela !

- Tu sais avec mon âge et mes responsabilités, il ne m'a pas laissé le choix, je voulais tellement te voir ! Je ne rattraperai jamais je temps perdu mais avant ma mort je voulais réparer tu comprends ?

Colbert prit Alice dans ses bras dans un élan paternel.

Pour Avril, ce vieil homme n'était que l'incarnation de sa seule famille, de la volonté qu'il avait eu pour la retrouver dès son plus jeune âge, sans y arriver , pour finir à la fin de sa vie à subir un chantage infâme. Que sa mère les avait séparé.

Elle retenait surtout que Laurence lui mentait depuis le début. Il avait manipulé son monde pour avoir Alice dans ses bras et l'éloigner de sa vraie famille. Tout entre eux n'était que mensonge depuis le début. Jamais il n'avait fait autre chose que de l'utiliser à ses fins.

- Le commissaire s'est marié avec toi, tu dis ? Mais tu es en danger, alors !

- Oh ne vous inquiétez pas, la situation va être réglée. Heureusement que nous nous sommes enfin rencontrés. Maintenant que son plan est découvert, tout va rentrer dans l'ordre. Et je vais enfin pouvoir retrouver, vous, ma vraie famille, enfin si vous le voulez bien. J'aimerai pouvoir revenir vous voir pour discuter.

- Oui bien évidemment aujourd'hui tu m'as pris au dépourvu mais on va faire au plus tôt pour se revoir. Je sais que je ne rattraperai pas le temps perdu mais on a pu enfin de retrouver. Ca me bouleverse.

Revoir son père était désormais mis au second plan car la trahison qu'elle ressentait de par le comportement de Laurence la dévastait. Comment avait-elle pu penser qu''il l'aimait, il ne faisait que l'utiliser, bien sûr ! Comme toujours.

Colbert prit affectueusement Alice dans ses bras avant qu'ils ne se quittent en se promettant de se revoir bientôt.

Il allait faire froid en enfer avant que ça n'arrive se dit Colbert en saluant Avril.

De son côté Alice le quittait pour repartir sur Lille dare-dare et se débarrasser de ce cafard de Laurence et surtout ne plus avoir à le revoir et tourner la page de cette sordide histoire.

Dans le train qui la ramenait à Lille, Alice avait l'image de son père privé d'elle depuis sa naissance à cause de gens malhonnêtes qui leur avait barré leur route : Emilie Beauregard et Laurence.

Rien ne pourrait pardonner le sentiment d'humiliation et de misère qui s'abattaient sur elle. Leur vie, leurs relations n'étaient que mensonge, depuis le début, comment elle n'avait rien vu ?

Arrivée à a gare, elle prit son scooter et mena un train d'enfer pour arriver au commissariat, aveuglée par sa colère.

Laurence était à son bureau en train de rassembler ses pensées pour essayer de coincer un médecin suspecté d'abréger la vie de ses patients sans trouver encore le chaînon manquant, il ne désespérait pas….

Malgré cette enquête délicate, l'esprit de Laurence ne pouvait s'empêcher de vagabonder sur les derniers moins écoulés qui avait changé son quotidien et surtout sa vie. Jamais il n'aurait imaginé partager sa vie avec une femme, accepter d'être l'homme d'une seule femme et de ne pouvoir imaginer sa vie autrement. Son mariage l'avait complétement bouleversé.

Le destin avait croisé le chemin de Laurence et comblé un manque qu'il n'imaginait pas. Sa vie de célibataire l'avait comblé mais son rêve avait été exaucé dans des circonstances totalement inimaginables.

Des bruits sourds et des cris s'échappaient du couloir du commissariat et il entendait la voix de son épouse expliquait à Carmouille qu'elle devait absolument voir le commissaire et le déranger.

Comment freiner une telle fougue, rêvassait Laurence. Même un chien de garde comme Carmouille ne pouvait s'opposer.

La porte s'ouvrit avec fracas et il vit arriver droit sur lui une furie. Ses yeux pourraient me tuer se fit il la réflexion.

Il se leva pour aller à sa rencontre en même temps qu'il reboutonnait sa veste et qu'il arborait le sourire d'un homme heureux et amoureux, bien qu'au fond il n'était pas très rassuré. Sa tentative de désamorçage tomba à plat et sa joie fut de courte durée quand il vit la colère défigurait le visage de la femme de sa vie.

- Bonjour, quel plaisir de te v…

Il n'avait pas le temps de finir sa phrase qu'il reçut une gifle magistrale envoyée avec la force du désespoir. Le souffle coupé, il n'eut qu'à écouter la litanie ininterrompue de paroles qui lui était adressée.

- Tu savais tout depuis le début ? Comment as-tu pu me faire ça !? Toute notre histoire ne repose finalement que sur des mensonges … tu manigances toute cette histoire depuis combien de temps ? c'est quoi ton but ? Mettre la main sur un héritage et me planter ? Déjà au moment de nous marier tu connaissais l'histoire et tu m'as laissé dérouler cette histoire ? Pourquoi je t'ai fait confiance…Comment as-tu pu ? Qu'est ce qui est vrai dans toute cette histoire entre nous ? A quel moment as-tu été sincère au moins une fois avec moi ? Je me rends compte que rien n'a changé tu m'utilises toujours ?

Quelques visages connus s'étaient attroupés devant la porte restée ouverte avec l'arrivée intempestive de la furie. Carmouille, Tricard et Glissant se faisaient tout petit pour ne rien perdre de la conversation.

- Mais que se passe-t-il ici ? Marlène se frayait un chemin entre eux et revenait dans le bureau accompagné de Bubule dont elle venait de changer l'eau.

- Il se passe que ton patron, ce résidu de l'humanité n'est qu'un sale type profiteur et manipulateur. Je le savais et pourtant j'ai accepté de me marier avec lui. Je lui ai fait confiance et j'ai encore une fois morflé.

S'adressant à Laurence :

- Regarde-moi bien c'est la dernière fois que l'on se voit, tu auras des nouvelles de mon avocat. Deux fois divorcés avant 35 ans c'est un beau record. MERCI !

Les larmes coulaient devant le désastre de sa vie. Elle leva son regard empli d'une tristesse qui fendit le cœur à Laurence

- C'est fini entre nous Laurence, jamais je ne te pardonnerai ! …Adieu Swan !

Laurence avait été le témoin impassible des paroles de sa femme sans qu'il puisse répondre ou réagir à ce qu'elle disait. Il était dans un brouillard.

- Attends, parlons, je ne comprends pas ce que tu dis, je ne t'ai jamais menti ou manipulé. Explique-moi !

- Et moi je ne te crois plus !

- Mais Alice…. Reviens !

Le sentiment profond que le monde s'écroulait le toucha de plein fouet. Pourtant, seule la vérité l'avait guidé et il payait le prix cher.

Tout ce qu'il avait voulu était d'offrir la vérité à Alice et il avait tout gâché.

Gêné par la tournure des choses, le groupe de curieux s'envola en une seconde pour ne pas alourdir une atmosphère portée d'électricité et de déception.

Le regard de Marlène sur Laurence était lourd de reproches mais également touchée par la peine qu'elle voyait en Laurence. Celui-ci lui tourna le dos, tellement cet esclandre le bouleversait.

Il prit ses affaires et essaya de rattraper Alice en faisant le chemin du retour vers chez eux en voiture, sans succès.

Arrivé à leur appartement, il arriva et ne trouva que le silence et le vide.

Il serrait les dents de désolation, piqué encore par la douleur de la gifle mais aussi par la certitude d'avoir perdu Alice.

Comment ai-je pu en arriver là, souffla-t-il. Ça ne devait pas se passer comme ça….

Subitement Laurence se rendit compte qu'elle avait trouvé le chaînon manquant. Sans trop savoir encore comment, elle avait vu Colbert !

Aussitôt, il se précipita sur le téléphone pour tenter de trouver Thierry et le mettre à l'abri des menaces de Colbert.

Il se décida à partir à Paris pour le récupérer avant qu'il devienne une victime supplémentaire de Colbert.

Cependant, il fallait s'occuper de retrouver Alice. Il appela Marlène pour qu'avec Tim, ils rejoignent sa mère et lui explique la situation et retrouve la trace d'Avril. Laurence prévint Marlène qu'il appellerait sa mère plus tard.

Il partit aussitôt pour éviter un drame. Alice finirait par comprendre quand je lui aurai tout expliquer, se dit-il peu convaincu malgré tout.

A suivre ...