Italique : Elfique

Normal : Westron


La porte était ouverte. L'homme blond était là, sa torche à la main, le regard inquiet penché vers elle. Elle avait dû basculer en arrière car elle avait encore les jambes repliées et le dos contre la pierre. Son bras s'étendit vers la porte qui s'ouvrait sur un extérieur qu'elle avait appelé de trop nombreuses fois ces derniers temps.

Elwen tourna la tête pour tenter de distinguer la lumière du jour. Mais celle ci était absente, seul les ténèbres des oubliettes régnaient au-delà de la porte. Elle se sentait incroyablement faible et, bien qu'elle y mit toute sa volonté, elle ne parvint pas à se rappeler la dernière fois qu'elle avait fini le bol qu'on lui servait. Elle avait perdu le compte au-delà du vingt-cinquième repas.

- « Vous venez me chercher pour mon jugement ? » parvint-elle à murmurer

- « Votre jugement ? Mais … enfin ! Votre procès a eu lieu il y a des mois ! On ne vous a pas fait chercher parce que les magistrats avaient peur que vous leur échappiez encore. »

Son sang se glaça. Elle avait l'impression d'avoir été enfermée à la fois pendant un siècle entier et un mois. Sa notion du temps était chamboulée au possible. La peur s'immisça en elle. Et si ils l'avaient simplement oubliée ? Et si cela faisait des siècles qu'elle croupissait ici, alors qu'Elorna et sa fille l'attendait désespérément à Ost-Andrast ? Et si elles l'avaient attendue en vain, mourant tour à tour, maudissant celle qui les avait abandonnées ?

- « Combien de mois ai-je été enfermée ici ? » souffla t-elle d'une voix blanche.

Le garde blond l'observa en silence pendant plusieurs secondes, incrédule. Il s'agenouilla et s'approcha d'elle.

- « Vous avez été condamnée à 3 ans de prison ferme. »


Elenya s'approcha lentement du balcon qui dominait toute la forêt. Sa longue et légère robe blanche suivie son mouvement, voletant délicatement dans l'air. Cela faisait près de quatre ans que sa petite fille avait fuie. Quatre ans rythmés d'espoir et de déception.

Malgré les recherches, Aldawen n'était jamais réapparue. Pourtant, Elenya sentait au fond d'elle même que sa fille n'était pas morte, son coeur de maman ne mentait pas. Thranduil s'était renfermé sur lui même. Comme la dernière fois.

Et puis, il ne restait plus qu'elle, Elenya, reine d'un royaume muet, silencieux. Son regard se posait tristement sur les édifices de pierres blanches autour d'elle, si finement sculptés, à l'image de l'art raffiné des elfes. La reine veillait sur un royaume de larmes et d'absents.

Ils étaient tous partis. Les uns après les autres. Lui d'abord, c'est avec lui que tout avait commencé. Et puis Thranduil, Legolas et enfin sa petite princesse, Aldawen. Ils l'avaient laissée seule alors qu'elle ne demandait qu'une épaule pour pleurer.

Thranduil s'était muré dans son silence, choisissant d'oublier, par le travail, des enfants qui le fuyaient. Quel père supporterait cela ?

Ils n'étaient plus qu'une famille brisée. Une famille détruite et porteuse de malheurs que ses enfants ne voulaient pas subir.

Seule restait la reine mélancolique, dernière attache qui empêchait la famille de voler en éclats. Si seulement tout s'était passé autrement … Si seulement Thranduil n'avait pas posé ses yeux sur elle lors de cette fête. Tout était de sa faute, tout avait dérapé à partir du moment où il avait disparu.

Elenya ne comptait même plus les larmes qui roulaient sur ses joues. Accoudée à la rambarde, elle regardait l'automne emporter les dernières couleurs de l'été, des derniers jours de bonheur. Elle avait beau se répéter que c'était faux, que c'était impossible, elle ne pouvait s'empêcher de ressentir ce grand mal qui n'allait pas tarder à tous les emporter.

Elle regarda le monde, au loin, là où même ses yeux d'elfes ne pouvaient pas distinguer les villes. Elenya imagina sa fille, son enfant tant aimé qui avait choisi de la quitter. Elle imagina son fils, son premier fils, le porteur d'espoir, parcourant les terres à la recherche de sa sœur sous les ordres d'un père qui s'apparentait plus à un commandant.

Une main se posa sur son épaule. Elenya tourna les yeux, son coeur bondissant à l'idée que ce geste provienne d'un être qui semblait l'avoir oubliée depuis longtemps. Mais ce n'était pas Thranduil.

- « Madame … La cour vous attend depuis plus d'une heure. »

Elenya resta muette, portant sur sa suivante un regard absent. Un instant, elle avait cru que tout pouvait s'arranger, que tout pouvait redevenir comme avant. Elle voulait revoir le palais rempli de monde, d'enfants hurlant de rire alors qu'elle les pourchassait dans les larges couloirs, le regard mi-sévère mi-amusé des gardes alors qu'ils trottinaient en gloussant devant eux.

Elle voulait revoir ses deux enfants, l'un blond comme les blés, l'autre brun comme la nuit, attendre en trépignant d'impatience leur père à la sortie d'un conseil. Elle voulait revoir son amour sourire devant ces deux bouilles gloussantes alors qu'il tentait de garder son sérieux devant les membres des autres royaumes.

Depuis combien de temps Thranduil n'avait-il pas souri ?

Une éternité. Tout avait changé depuis ce temps là. Elenya se mit à sangloter, une main cachant ses yeux, baissant la tête. Serindë, sa suivante, s'approcha d'elle, inquiète, et posa un bras le long de ses épaules.

- « Ma Reine ! Que vous arrive-t-il ? »

- « Ce n'est rien. Allez m'excuser auprès de la Cour, je ne me sens pas assez bien pour tenir cette assemblée aujourd'hui. »

- « Voulez-vous que j'aille chercher quelqu'un ? »

- « Non … Non, ça ira. Je suis juste fatiguée. Ce n'est rien. »

Serindë lâcha ses épaules et se retourna pour partir. Elenya la crut partie si bien qu'elle sursauta en entendant sa voix.

- « Je vois bien que ça ne va pas. Nous traversons tous des périodes difficile mais même la nuit la plus sombre prendra fin et le soleil se lèvera. Il suffit de tenir bon et d'espérer. »

- « Cela fait trop longtemps que la nuit dure … Des siècles que le soleil ne s'est pas levé. Je crois, ma pauvre Serindë, que je suis en train de perdre espoir. »

- « Ne dîtes pas cela … Je sais que certains nous ont quittés mais cette absence prendra fin un jour ! Ce n'était pas un adieu, ma reine ! »

- « Quelle mère souhaiterait voir ses enfants la fuir ? Aujourd'hui, je n'ai plus que moi même. Mes enfants et mon mari m'oublient et je meurs dans l'ombre, à l'abri des regards. »

Serindë s'approcha d'elle et lui prit les mains. Son regard était plein d'espoir et de force.

- « Vous n'êtes pas seule, votre Majesté. Vous ne le serez jamais. Il y aura toujours quelqu'un pour vous soutenir, ne serait-ce qu'une simple suivante sans importance. N'oubliez pas mes paroles, elles ne sont que la vérité. Regardez autour de vous, regardez le monde qui se presse pour venir vous saluer, regardez ceux qui sont là pour vous écouter et non ceux qui sont absents. Un jour viendra où ils reviendront vers vous, j'en suis certaine. Ne perdez pas espoir. »

Serindë s'éclipsa aussi vite qu'elle eu prononcé ces paroles. Elenya resta pensive un court instant avant de se retourner vers sa suivante qui tournait déjà au coin du couloir.

- « Attendez ! Serindë ! Faîtes venir le roi, s'il vous plaît. »

- « Madame … Le roi est en réunion. »

- « Dîtes lui que c'est urgent. »

Le roi ne venait pas elle, alors ce serait elle qui le ferait venir. Cela faisait trop d'années qu'elle se taisait. Thranduil avait bien mérité cette discussion.


- « Vous avez été condamnée à 3 ans de prison ferme. »

Elwen écarquilla les yeux. Par les Valar … Faîtes qu'elle n'ai pas croupi ici pendant tant d'années. Elle porta une main tremblante à sa tête, dégageant son visage des mèches emmêlées et crasseuses.

- « Cela fait presque trois ans que vous êtes ici. »

- « Ce n'est pas possible … Ce n'est pas possible ! » bafouilla-t-elle.

Elle tenta de ne pas imaginer ce qu'avait pu devenir Penya et Elorna. L'enfant avait dû tant grandir. Elle avait manqué ces instants uniques à présent perdus à jamais. Sa gorge se serra. La si petite Penya, si minuscule et fragile, ne grandirait jamais sous ses yeux.

- « Ecoutez, il faut vraiment que je sorte d'ici. Mon enfant m'attend sur la côte depuis 3 ans, j'ai promis d'être de retour prochainement et cela fait déjà trop d'années que je l'ai abandonnée. »

- « Vous ne me reconnaissez pas ? Vous m'avez déjà fait le coup une fois … Votre histoire d'enfant est fausse et vous n' avez été enceinte qu' autant de fois que moi. Vous osez me mentir pour ensuite me supplier. »

Le visage pourtant sympathique du garde se ferma instantanément. Elwen bafouilla encore, cherchant les mots à dire.

- « En effet, je n'ai jamais eu d'enfant mais il y a une part de vérité dans cette histoire. Elorna, mon amie, est tombée enceinte sans le vouloir et je lui ai fait la promesse de la protéger, elle et son enfant. Je manque à ma promesse depuis presque trois ans, aidez moi, je vous en supplie ! »

- « Il aurait peut-être fallut y penser avant de vous mettre en mauvaise posture. Voler n'est jamais la bonne option. »

- « Que vouliez-vous que je fasse ! Que j'entre en maison close pour subvenir à leurs besoins ? »

- « Trouver un métier honnête ne vous est jamais venu à l'esprit ? »

- « Vous connaissez beaucoup de métiers ouverts aux femmes qui payent les vivres de trois personnes ? »

Le garde la considéra un moment en silence. Elwen était trop faible pour tenter de s'échapper par elle-même, elle avait besoin d'une aide, quelle qu'elle soit.

- « Vous allez être libérée dans moins de quinze jours. Prenez donc votre mal en patience et réfléchissez un peu à ce que vous avez fait. »

- « Vous ne pouvez pas écourter ma peine ? Qu'est ce que deux semaines changeront à ma punition ? »

- « Pourquoi ferais-je cela ? »

- « Je vous en prie … Vous êtes mon seul espoir. Elles sont sûrement en train de mourir de faim, perdues dans la lande. J'ai volé sept bourses et elles en payent le prix fort ! Penya n'a rien demandé et sa mère n'attend que moi pour réapprendre à vivre ! Ils ne remarqueront rien, je vous le prom- »

- « Calmez vous ! » lâcha le garde, semblant réfléchir à toute vitesse.

Elwen se mit à prier tous les dieux qui voulaient encore bien d'elle. Elle ne leur demandait pas grâce en son nom mais en celui des deux femmes dépendantes d'elle. Jamais Elorna ne réussirait à s'en sortir seule avec un enfant qu'elle haïssait sur les bras. Un frisson glacé descendit en elle quand elle imagina ce que la jeune femme avait bien pu faire de l'enfant sans sa garde.

- « La surface vous a oubliée depuis bien longtemps, mais je ne suis pas en pouvoir de décider de cela. Le preux soldat qui sauve l'innocente captive, ça n'existe que dans les livres. »

- « Deux semaines … Deux semaines sur 3 ans ! Enfin, ouvrez les yeux ! C'est absurde ! »

- « Vous avez été condamnée à trois ans de prison par la cour, je me dois d'appliquer les ordres et rien d'autre. Je ne prendrais pas ce risque inutile ! »

- « Alors, laissez simplement cette porte ouverte ! On croira à une évasion. »

C'était parfaitement idiot, Elwen le savait. Quel garde laisserait une porte de cellule ouverte sans aucun scrupule ? Mais le garde sembla considérer avec attention cette option.

- « Il y a deux ans, on a arrêté un homme qui avait cambriolé un manoir de la grande avenue. Il avait violenté les enfants du couple avant de voler tout leur argent pour le dépenser en une nuit au jeu. Il a été condamné à un an et demi de prison. Vous savez pourquoi ? »

Elwen ne répondit rien. Elle fixa simplement l'homme, attendant la suite.

- « Il s'était laissé attraper rapidement et n'avait pas fait courir toute la garde à travers la ville. »

- « Je dois donc ma peine à votre incapacité. »

Elwen regretta immédiatement d'avoir dit cela. Elle, qui tentait depuis plusieurs minutes de convaincre le garde de l'aider, venait juste de l'insulter. Le garde la fixa avec étonnement, ne semblant pas choqué par ses paroles, plus … interloqué. Son regard était dérangeant, il détaillait chaque détail de son visage avec une attention perturbante.

- « Je vous aiderai si vous me donner quelque chose en échange. » murmura-t-il en laissant planer son regard sur elle.

Il se fit rêveur. Elwen ne savait pas quoi faire, pas quoi penser. Que voulait cet homme ? Pourquoi prenait-il le temps de parler avec elle ?

- « Je vous donnerai ce que vous voulez en échange de ma libération dans l'heure. » souffla-t-elle, la voix tremblante.

Elle savait mieux que personne ce qu'était capable de demander un homme à une femme. Et cette pensée lui fit peur. Elwen essaya de penser à Elorna et Penya, perdues sur la lande, seules et abandonnées. Elle leur devait bien cela. Elle qui n'avait pas su sauver Elorna de cette nuit trop sombre qui l'avait emportée. Elorna avait attendue en vain dans le noir, muette sous les assauts d'un homme qui s'apparentait à un monstre. Elle n'avait rien dit, rien reproché.

- « Je ne demande qu'un baiser. » souffla l'homme en rougissant atrocement.

Elwen le regarda interloquée. Elle crut avoir mal entendue.

- « Un baiser ? »

- « Dès l'instant où je vous ai vue, je vous ai trouvée magnifique. Je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas comment. Cela fait trois ans que je viens tous les jours pour vous porter votre repas et mon regard ne peut s'empêcher de se poser sur vous. »

- « Vous ne pouvez pas dire de telles choses ! Il existe des centaines de jeunes filles beaucoup plus belles que moi ! »

- « Je n'ai pas dit que je vous trouvais belle, j'ai dit que vous étiez magnifique. Vous avez ce quelque chose en plus qu'elles n'ont pas. Quelque chose qui vous rend unique et si spéciale. Je ne sais pas si c'est le fait que vous ayez souffert plus que toutes réunies mais mon coeur a semblé être irrémédiablement attiré par vous. »

- « Un baiser et vous me laissez sortir ? Vous me le promettez ? »

- « Vous connaissez le conte de la princesse endormie qu'un baiser réveille ? Je vous libère par un baiser, n'est ce pas merveilleux ? » souffla t-il en levant les yeux timidement vers elle, rougissant encore.

Elwen se mordit les lèvres, ne sachant comment s'y prendre. La dernière personne qu'elle avait embrassée était désormais morte depuis des décennies. Celui dont jamais elle ne prononcerait le nom.

Lentement, alors qu'elle remettait maladroitement une mèche derrière son oreille, elle s'avança. L'homme déglutit, ferma les yeux et la laissa approcher.

Elle l'embrassa avec tout l'amour qu'elle était capable de donner, avec délicatesse. La main de l'homme vint caresser l'arrière de sa tête. Depuis combien de temps ce geste lui était-il devenu inhabituel ?

Malgré toute la volonté du monde, Elwen ne réussit pas à détester ce moment. C'était un de ceux si rares de sa vie car tendres et pleins de douceur. À cet instant, à des mètres sous terre et de la lumière de soleil, plongée dans les ténèbres, Elwen sentit revenir en elle un sentiment qu'elle pensait ne jamais pouvoir revivre.

La joie. Le coeur battant non pas de peur mais d'amour. Cet inconnu faisait battre son coeur comme si, depuis les décennies passées, il avait cessé.

Il prolongea le baiser et sembla prit d'une frénésie, comme si un frisson pressé lui traversait le corps. Elle tenta de les imaginer, tous les deux, seuls au milieu d'un labyrinthe de galeries, sous les pieds d'une ville qui avait oublié leur existence.

En dehors de tout temps. De tout espace.

Elle se sentait revivre dès que quelqu'un lui témoignait un peu d'amour.

Elwen comprit quelque chose d'essentiel cette nuit là. Elle avait besoin d'amour, même si elle se dictait que non, même si le monde le lui refusait. Un amour débordait d'elle, rampant autour d'elle, cherchant à tout prix à combler un vide laissé par ceux qui étaient partis.

Elwen ne s'était jamais sentie comme appartenant à un race, un clan, un royaume, n'importe quoi. Perdue entre les elfes et les Hommes, errant à travers la Terre qui l'avait vue naître, Elwen n'était qu'une enfant perdue, désespérée de trouver quelqu'un qui serait capable de l'aimer comme elle était.

Ils se détachèrent lentement l'un de l'autre. Ils étaient tous deux intimidés, s'évitant du regard en rougissant. C'était si bon de se sentir humain. Vivant et non au bord de la folie.

- « Je ne connais même pas votre nom … » murmura Elwen.

- « Je m'appelle Tamvel. »

Ils restèrent un instant en silence, se jaugeant du regard. L'elfe pouvait sentir son coeur battre frénétiquement. Elle ne comprit pas ce qu'elle fit et se vit s'approcher à nouveau.

Doucement, elle posa sa main sur la joue de l'homme et planta son regard dans le sien. Et puis, elle l'embrassa à nouveau. Tendrement, sans maladresse cette fois-ci. Son coeur bondit, remonta dans sa gorge. Elle sentit à peine une main se poser sur sa hanche.

Elle l'embrassa avec tout le désir qui gisait en elle, le gouffre que l'absence d'amour avait creusé en elle se remplit lentement. Par les Valar ! Comme ces sensations lui avaient manquée !

Des heures semblèrent passer, s'écoulant entre eux. Cet échange avait quelque chose de triste, c'était un adieu qu'aucun ne voulait voir. Deux inconnus avaient peur de se quitter. Car chacun d'eux savaient qu'une fois revenu à la surface, ces baisers ne seraient plus qu'un souvenir secret, éphémères et irréels.


Thranduil arriva alors que le soleil se couchait. Elenya avait attendu longtemps, mais elle n'avait pas cédé. Au contraire, ces heures à l'attendre n'avaient que renforcé sa colère. Elle avait repassé dans sa tête des centaines de fois les paroles qu'elle allait lui dire.

Le roi la regarda avec froideur. Elle ne se retourna même pas, sentant le poids de son regard dans son dos. Il la jugeait. Il mesurait ce qu'était devenu cette femme qu'il avait choisie et épousée des siècles auparavant.

Elenya était la mère de ses enfants. Son unique amour. Celle qui avait réussi à faire fondre le coeur de glace du prince que l'on surnommait Hénö Heleg. Elle, une étrangère qui avait dû se battre plus fort que n'importe qui pour trouver sa place ici malgré les regards haineux d'un peuple qui la voyait comme une traîtresse et une étrangère.

Mais aujourd'hui, il ne savait que penser en observant cette femme de dos. Un fossé s'était creusé entre eux. Et il en était la cause.

Elenya avait peut-être porté la vie mais aussi la mort. Et pour cela il ne lui pardonnerait jamais. Elle lui avait donné la plus grande joie qu'un elfe puisse ressentir avant de la lui ôter des mains. Il ne s'en était jamais remis.

Elenya baissa la tête. Elle savait qu'il était là mais ne fit aucun geste pour le lui faire comprendre. Thranduil porta sur elle un regard peut-être trop sévère. Depuis quand ne l'avait-il pas embrassée ? Combien de temps s'était-il écoulé depuis leur dernier regard ?

Une éternité, même pour un elfe. Mais l'amour des elfes ne pouvaient s'éteindre comme celui des Hommes. C'était quelque chose de sacré, une lumière qui brillait en chacun d'eux et que rien ne pouvait étouffer.

Mais aucun elfe n'avait vécu ce qu'ils avaient vécu. Une torture perpétuelle.

Thranduil chassa ces pensées de son esprit et s'approcha lentement de la rambarde. Son corps semblait rigide, il avançait mécaniquement.

- « Vous m'avait fait chercher ? » déclara-t-il, imperturbable.

Elenya sentit fondre toute la confiance qu'elle avait réussie à accumuler. Un seul regard. C'est tout ce qui avait suffi à faire disparaître toute l'assurance qui était en elle. Thranduil avait ce pouvoir fascinant et terrifiant de vous faire sentir aussi pitoyable qu'un bambin en faute.

Elenya leva lentement les yeux vers lui. Il la fixait d'un regard froid et dur. Le coeur de la reine se mit à battre à la chamade. Cet elfe qui était son roi et son mari la faisait mourir d'amour et de peur.

Elle l'aimait tant, même si elle portait en elle une colère plus grande que tout, même si il ne semblait plus la voir depuis trop d'années. Elenya aimait plus que tout Thranduil, grand roi des elfes.

- « Serindë m'a interrompu en plein conseil. »

- « Ne la blâmait pas, c'est moi qui lui ordonné cela. » souffla-t-elle, plantant son regard dans le sien.

- « De quoi vouliez-vous me parler qui soit aussi urgent ? »

- « Thranduil … Ne jouez pas à l'aveugle. Vous le savez aussi bien que moi. »

Il ne répondit rien, la fixant de ses yeux si étranges, si tranchants et durs. Même après mille cinq cents ans de mariage, Elenya se sentait intimidée. L'autorité naturelle qui l'avait séduite la terrifiait désormais.

- « Regardez autour de vous. »

Thranduil ne la quittait pas des yeux. L'elleth regretta presque de l'avoir fait chercher. Non. Cela faisait trop longtemps que ces mots devaient être dit. Trop longtemps qu'ils étaient tût, présents dans chaque silence, chaque regard, chaque geste.

- « Dîtes moi ce que voyez. » assena-t-elle, essayant de ne pas faire trembler sa voix.

- « Que signifie ma présence ici, Elenya ? »

Sa voix était glaciale, ses yeux semblaient la disséquer à chaque instant. Elenya tressaillit lorsqu'il prononça son nom. Quelque chose avait changé. Toute la chaleur qu'elle avait réussi à lui inculquer avait disparue. Soudain, l'elleth se mit à avoir peur.

- « Répondez ! » insista-t-elle.

- « Nous sommes seuls. Que voulez-vous que je réponde ! »

- « C'est bien cela … Nous sommes seuls, Thranduil. Nous sommes seuls alors que nous devrions être tous ensembles. Je veux que vous me disiez pourquoi. »

- « Vous savez très bien pourquoi. »

- « Je veux vous entendre le dire. Je veux entendre les mots que vous me devez depuis des siècles ! »

Le visage de son mari se ferma. Il fronça les sourcils. Dévisagea cette femme qui tenait tête au plus grand roi elfique de la Terre du Milieu. Il avait presque oublié cette chose qui l'avait conquis lorsqu'il l'avait aperçue. Cette chose qui avait achevé de faire fondre son coeur gelé.

Le courage d'une femme qui se bat contre un monde qui ne veut pas d'elle.

Il pouvait la revoir, des millénaires en arrière, seule face à la cour. Minuscule devant une foule qui ne ferait qu'une bouchée d'elle. Elenya était plus courageuse que lui et elle ne l'avait su. Parce qu'il ne lui avait jamais dit.

- « Nous sommes seuls parce que nos enfants nous ont quittés. Ils ont fui leurs responsabilités et leur royaume. »

- « Non Thranduil … Ils sont partis pour vous fuir. Pas le royaume. Pas la cour. Pas moi. Vous. »

- « Legolas n'a jamais su se soumettre au protocole. Il n'a jamais eu la tête assez droite pour supporter la couronne. »

- « Non. C'est faux … »

- « Aldawen est trop faible et insignifiante pour faire bonne figure face à la cour. C'est à cause de leurs faiblesses qu'ils ont fui. »

- « NON ! » rugit Elenya, se surprenant elle même. « Il y a quelqu'un d'autre ! Quelqu'un que vous avez cherché à oublier ! »

Thranduil sursauta presque. Son regard cilla un instant avant de redevenir aussi ferme qu'avant. Ses sourcils s'enfoncèrent encore d'un cran.

- « Dîtes son nom ! Dîtes le nom de celui qui a tout changé ! »

Thranduil se retourna pour partir, furieux, mais Elenya lui attrapa le bras d'un geste vif. Ses longs cheveux d'ébènes volèrent autour de ses épaules. Même en colère elle était magnifique.

- « Vous fuyez ce nom depuis trop d'années, Thranduil … »

- « C'est vous qui n'arrivez pas à voir la vérité en face ! Tarannon n'a rien à voir là dedans ! Laissez le donc en paix ! »

Il partit d'un pas rageur, le regard plus furieux que jamais. Elenya se laissa glisser au sol, ses larmes dévalant ses joues en silence. Elle avait échoué. Elle n'avait pas réussi à faire ouvrir les yeux à l'aveugle qui lui servait de mari.

Thranduil ne se retourna pas pour sécher les larmes de sa femme. Il la laissa pleurer seule, au milieu de la promenade où ils avaient jadis échangé leur premier baiser. L'épaule sur laquelle elle aurait dû s'appuyer s'enfuyait loin d'elle, l'ignorant une fois de plus.

Le roi laissa sa belle reine des étoiles se noyer dans ses pleurs avec pour seul témoin une lune qui illuminait une nuit trop sombre.


Tamvel était remonté depuis quelques minutes, Elwen patientait dans le noir complet, serrant entre ses doigts le rebord de la porte laissée ouverte. Le garde aurait très bien pu la trahir en prévenant ses collègues mais les instants qu'ils venaient d'échanger lui dictaient que non.

Ses jambes étaient faibles, elle tenait à peine debout. Elle ne savait pas ce qu'elle ferait une fois sortie à l'air libre. Une chose était sûre, jamais elle n'aurait la force de parcourir à pied les centaines de kilomètres qui la séparaient de Elorna et sa fille.

Lorsqu'elle n'entendit plus aucun son dans les souterrains, Elwen ouvrit la porte plus largement, s'appuyant d'une main contre le mur pour ne pas s'écrouler. Ses jambes semblaient si faibles, comme si elles avaient fondu au cours des trois années passées ici.

Le noir était complet, aucun lueur ne venait trancher l'obscurité. Elwen progressait lentement, une main sur le mur en pierre pour ne pas perdre le chemin de la sortie. Son souffle se fit court, elle était épuisée.

Ses pieds butèrent contre des marches et elle tomba en avant. Elwen tâtonna comme elle put de ses mains pour déterminer la largeur des marches et leur hauteur. Lorsqu'elle avait été descendue ici il y a trois ans, elle se souvenait avoir noté la longueur vertigineuse de l'escalier. Si jamais elle basculait en arrière lors de son ascension, sa chute serait mortelle.

Prudemment, elle se hissa sur la première marche. La pierre était gelée mais Elwen ne s'y attarda pas. Il fallait qu'elle soit en haut avant qu'un autre garde ne descende. L'effort l'épuisait mais l'adrénaline qui coulait à flot dans ses veines la forçait à continuer. L'image d'une petite fille rousse, amaigrie et aux yeux cernés, apparut devant ses yeux. Son esprit lui jouait des tours, Elwen n'était pas bénie d'un don de voyance comme certains hauts elfes l'étaient.

Une éternité passa, l'elfe s'arrêtait de temps en temps pour reprendre son souffle et guetter le moindre bruit. Enfin, elle atteint le sommet de l'escalier où une lourde porte en bois lui barrait le passage. Elwen porta sa main à la poignée, cherchant un moyen d'ouvrir cette porte.

Le tintement d'une clef balaya toutes ses craintes et elle s'en empara aussitôt, tournant d'un coup sec la clef dans la serrure. La porte grinça en s'ouvrant. De l'autre côté, un couloir interminable était éclairé par quelques torches. Des cellules où des ivrognes ronflaient s'étalaient de chaque côtés.

Elwen referma lentement la porte derrière elle, donna un tour de clef avant de la jeter à ses pieds. Le couloir était silencieux, aucun garde n'était là pour veiller sur les prisonniers. Elle jeta un œil autour d'elle, s'assurant encore une fois qu'un des ivrognes n'allait pas se réveiller en hurlant.

L'elfe se mit à courir le plus vite qu'elle put avant de trébucher et de s'étaler par terre. Son corps semblait ne plus vouloir tenir debout. Elle jura, se relevant lentement en s'agrippant aux barreaux d'une cellule déserte.

Elwen reprit sa marche, un pied après l'autre, se concentrant le plus possible sur ses jambes. Lorsqu'elle atteint enfin le bout du couloir, qu'elle poussa encore une porte et sortit à l'air libre, elle réalisa pleinement qu'elle était libre.

Son coeur se remplit d'une joie et d'un enthousiasme qu'elle n'aurait jamais soupçonné. Les rues étaient désertes mais il faisait jour. Il devait être très tôt. Une patrouille passa pourtant et elle se jeta dans une ruelle sombre. Avec espoir, elle guetta Tamvel, mais l'homme n'apparut pas parmi les rangs. Il devait avoir fini son tour de garde et être à présent couché. Elle le remercia de toutes ses forces et pria les Valar que la supercherie ne soit pas découverte.

La lumière était faible mais trop forte pour ses yeux. Elle se les cacha d'une main et descendit lentement la grande rue. Elwen avait l'impression que plusieurs siècles s'étaient écoulés depuis la dernière fois qu'elle avait mis les pieds ici.

Elle arriva au niveau des maisons richement décorées. Un tas de vêtements était posé sur le parvis et elle se saisit d'une robe simple, à la couleur légèrement ternie, mais néanmoins portable. Elle la passa rapidement, ôtant ses haillons déchirés et informes.

Dans une flaque d'eau, elle observa son reflet. Son visage n'avait jamais été aussi blanc, ses cheveux ne formaient plus qu'un amas de nœuds sans forme qui lui tombait au niveau des genoux. On aurait dit un cadavre, un corps sans vie.

Sur la place principale, les marchands s'activaient déjà. Elle s'avança dans l'allée principale, observant avec curiosité chaque étal. Elle passa devant un éleveur de bœufs, un autre de chevaux et encore un autre de volailles. Toute cette vie, cette ébullition, autour d'elle lui montait à la tête.

Elle loucha sur l'étal d'un marchand de fruits. Depuis combien de temps n'avait-elle pas mordu dans une pomme ?

Elle devait avoir l'air d'une folle avec ses longs cheveux rouges traînant derrière elle et sa robe trop large. Les regards se tournaient vers elle, les gens s'interrogeaient en chuchotant et en lui jetant des coups d'oeil méprisant.

Quelqu'un la héla. Elwen se retourna pour voir qui l'appelait.

- « Oui, toi ! Viens par ici ma petite ! »

C'était un petit homme bedonnant, souriant largement, qui était debout sur sa charrette et qui lui faisait de grands gestes. Elwen s'approcha, curieuse de voir ce que lui voulait cet étrange homme. Elle comprit tout de suite lorsqu'elle vit le contenu du chariot. Des cheveux. Des montagnes de cheveux coupés, de toutes les couleurs, bouclés, frisés, lisses, ondulés.

C'était un de ces hommes qui venaient récupérer les cheveux dans les villages pour en faire des perruques et les vendre dans les grandes villes fortunées. Elwen jeta un œil à sa lourde chevelure qui tapait ses mollets. Elle pourrait en tirer un bon prix.

- « Vous m'en donnez pour combien ? »

L'homme, toujours souriant, se mit à rire. Il sauta de sa calèche et contourna l'elfe pour se placer derrière elle. Il souleva d'une main l'amas informe, étira les mèches, tenta de défaire les nœuds.

- « Je vais voir ce que je peux faire … La couleur est très singulière. Mes clientes se l' arracheraient. »

Il la fit asseoir sur un tabouret et entreprit de démêler ses cheveux. Sans succès.

- « Vous feriez mieux de tout couper. Vous m'en donneriez combien ? »

- « Oh … avec des cheveux aussi abîmés, pas plus de 15 pièces, et encore, je suis généreux. »

- « Marché conclu. Coupez tout et donnez moi l'argent. »

Si l'homme parut d'abord interloqué, il se reprit très vite et partit chercher une étrange serpe dans une sorte de petit coffre en bois. Il se plaça à nouveau derrière elle avant de prendre dans une main la masse de cheveux et de placer la serpe au niveau de sa nuque.

D'un geste vif, il coupa les cheveux. Il lui fallut refaire le même geste au moins cinq fois pour que l'elfe sente enfin le poids sur son cou s'alléger. Elle ne regarda même pas à terre, empochant sans tarder l'argent que lui tendait le marchand.

Elle alla acheter un cheval, des vivres et des habits et quitta la ville aussitôt après. Le cheval était sauvage, elle s'en était doutée au prix qu'elle l'avait payé, mais elle n'avait pas eu le choix.

Le soleil était à présent haut dans le ciel et elle partit sans tarder au galop en direction de l'Ouest. Là bas, son amie et sa fille l'attendaient trop longtemps et il lui fallait désormais honorer sa promesse.

Le galop du cheval était assourdissant mais il sonnait comme une douce musique à ses oreilles. Comme la chanson de la liberté qu'elle n'avait que trop attendue.


Aucun retour sur le dernier chapitre. Je ne sais pas si vous n'avez pas eu le temps, si vous n'avez pas vu qu'il était sorti ou s' il était juste trop pourri. Bref, je ne veux pas jouer les drama queen mais je commence sérieusement à me décourager. Je ne poste mon histoire que pour avoir des avis, des remarques, ... sinon elle serait restée bien au chaud dans mon pc, juste pour moi. Alors, faîtes moi un beau cadeau de Noël en me laissant un petit mot ;)

(Ah oui et je réémets l'idée du résumé en début de chapitre, un avis serait serait le bienvenu)