- Ben dis donc, fit Yugo en atterrissant devant le château du Comte Harebourg. On peut pas dire que le climat s'est amélioré, ici.

- Il fera déjà plus chaud à l'intérieur, répondit Adamaï en reprenant sa forme draconique. Allez, viens… Il est temps d'arrêter le paradoxe.

Ils franchirent le portail de l'entrée et pénétrèrent dans un vaste hall. L'Éliatrope n'appréciait pas vraiment les lieux qui n'étaient pas sans lui rappeler de très mauvais souvenirs : Les créatures gelées, les sbires du Comte qui les avaient attaqué, les enfants de Pinpin et Eva qui avaient failli se faire tuer… Et surtout, Amalia qui avait failli épouser Harebourg. Il secoua légèrement la tête pour reprendre ses esprits et suivit son frère qui l'emmenait dans un dédale de couloirs et d'escaliers taillés dans la glace, et finit par arriver devant une petite porte.

- C'est là, déclara Adamaï. Je te préviens, il est dans un sale état… Tu risques d'avoir un choc.

Il ouvrit la porte et ils débouchèrent dans une magnifique chambre de glace, au fond de laquelle trônait un lit à baldaquin tendu de soie et de velours d'une intense couleur bleue, sur lequel Oropo était allongé… Yugo eut un mouvement de recul ! Son frère ne lui avait pas menti en disant que l'Eliotrope était grièvement amoché. L'explosion de l'Hyperzaap lui avait brûlé le visage dont on voyait la chair à vif par endroits, il avait perdu son bras gauche, sa jambe droite était barrée par une immense plaie qui semblait tout juste refermée et son chapeau était presque entièrement carbonisé.

En entendant Yugo et Adamaï pénétrer dans la pièce, il tourna douloureusement la tête vers eux et lâcha :

- Adamaï… Vous… avez réussi… Je… savais que… vous… y arriveriez…

Chaque mot qu'il prononçait semblait lui coûter un effort intense. Une jeune Eniripsa se tenait non loin de lui, prête à intervenir. Oropo reprit la parole :

- Approchez… Yugo, l'Éliatrope… Nous…. devons parler…

- Je vous écoute, Oropo… répondit le Dieu-Roi en s'approchant.

- Comme… vous le savez… vous êtes… le seul à… pouvoir… empêcher le… paradoxe temporel… de se produire… Je vous en prie… Aidez-moi… Aidez-moi à… sauver ce monde…

- Pourquoi je vous aiderai ? demanda Yugo d'un ton soupçonneux.

Derrière lui, Adamaï ouvrit grand les yeux, mais laissa son frère s'exprimer. Il avait peut-être une bonne raison de poser ce genre de question.

- Vous avez essayé de détruire ce monde, la dernière fois… reprit l'Éliatrope. Vous avez menti à mon frère et à tous vos fidèles. Vous avez ordonné qu'on s'en prenne à mes amis, ce qui a failli provoquer la mort de Tristepin. Vous avez fait construire l'Hyperzaap, vous avez volé l'Eliacube, et vous avez essayé de me corrompre également… Pourquoi vous ferais-je confiance ?

Yugo aurait pu également citer le fait qu'il avait embrassé Amalia, mais il n'en fit rien. Il regarda gravement Oropo, en silence, attendant qu'il lui fournisse une explication. Celui-ci garda le silence, cherchant visiblement ses mots. Enfin, il déclara :

- Regardez-moi… Pensez-vous vraiment… que j'ai la force… de détruire ce monde… dans mon état ? J'ai survécu… à l'explosion… de l'Hyperzaap… mais… celle que j'aimais… Echo… n'a pas eu… cette chance… Elle est morte… en vous envoyant… dans l'Inglorium… Elle est morte… en sauvant… le Monde des Douze… Oserais-je… détruire ce qu'elle a fait… dans son dernier souffle ? Je ne pense pas… Je ne le veux pas…

- Comment pouvez-vous être aussi sûr que je suis le seul à empêcher le paradoxe temporel de se produire ?

Oropo se remit à tousser bruyamment, et l'Eniripsa dût lui prodiguer des soins de première nécessité pour calmer un peu les choses. Lorsqu'il put de nouveau parler librement, il déclara :

- Vous… et moi… partageons le même Wakfu… Mais dans… le mien… se trouve les clés… nécessaires… à l'empêchement… du paradoxe… temporel… Dans mon état… je ne peux l'utiliser… à cet effet… Mais vous… Vous le pouvez… Je vous en prie… Aidez-moi…

Yugo prit également le temps de réfléchir à ce qu'il venait d'entendre. Après tout, il disait probablement la vérité. Lui aussi, si Amalia était morte en sauvant le monde, il n'aurait pas osé tenter de rendre son dernier geste inutile. Il semblait que la relation entre Oropo et Echo était aussi forte que celle qui unissait Yugo à Amalia. Il regarde l'Eliotrope et déclara :

- Très bien… Je vais vous aider. Je vais vous aider à empêcher le paradoxe temporel. Dites-moi comment je dois faire.

- Merci, Yugo… répondit Oropo avec gratitude. Prenez ma main… ajouta-t-il en lui tendant sa main droite. Je vais… vous donner… mes dernières ressources… pour vous aider…

- Attendez… Cela signifie que vous allez mourir, non ?

- En effet… Je n'ai plus beaucoup… de temps devant moi… dans tous les cas… Autant… quitter ce monde… en essayant… de le protéger…

Le Dieu-Roi prit la main d'Oropo dans la sienne. Ce dernier tourna la tête vers Adamaï, fit un bref signe, et lui dit :

- Le processus… va prendre… un certain temps… Quand tout sera… terminé… vous n'aurez plus… à vous soucier… de moi… Adieu, Adamaï… Je vous remercie… pour votre aide…

Le dragon ne sut que répondre. Oropo avait été tour-à-tour un guide, puis un traître. Mais il avait voulu effectuer un acte de rédemption pour lequel il lui avait demandé son aide. Et aujourd'hui, il partirait après avoir empêché un paradoxe temporel de détruire le Monde des Douze. Mais alors qu'il était plongé dans ses pensées, il entendit soudain un grand bruit venir du hall d'entrée ! L'Eniripsa releva soudain la tête :

- Qu'est-ce que c'est que ce vacarme ? Nous n'attendons personne, pourtant.

- Oh, non ! lâcha Adamaï. Je parie que la Fratrie a réussi à nous retrouver… Veillez bien sur eux ! ordonna-t-il à l'Eniripsa. Je vais essayer de les retenir !

Et il se rua hors de la chambre.


Des grondements à côté de son oreille parvinrent à tirer Ruel de son inconscience. Il se redressa en position assise et se massa les tempes, le crâne encore douloureux après le coup que lui avait donné Arpagone. Il se tâta prudemment la bosse qu'il avait, puis tourna la tête pour voir Amalia et Alibert, eux aussi inconscients, allongés non loin de lui. Assis à ses côtés, Kamasu-Tar, son phorreur, le regardait d'un air visiblement inquiet. Combien de temps s'était écoulé ? Au fond, peu importe… Il fallait maintenant retrouver Yugo et lui venir en aide.

- Alibert ? fit Ruel en secouant son ami. Alibert ?! Réveille-toi, mon vieux…

- Humm… grommela l'aubergiste en émergeant. Oh, ma tête… Ce Féca cogne dur, décidément.

- On a pas le temps ! Ils sont sûrement repartis à la recherche de Yugo… Il faut les rattraper. Amalia ! ajouta-t-il en se penchant vers la Princesse. Réveille-toi ! Allez !

- Hein ? fit la Sadida en ouvrant les yeux. Que s'est-il passé ? Où est la Fratrie ?

- Partie, répliqua Ruel d'un ton sec. Partie à la poursuite de Yugo. Maintenant, les Dieux seuls savent où ils peuvent être…

- Attendez… dit lentement Alibert. Je crois avoir entendu quelques mots de leur conversation avant de perdre conscience… Ils ont parlé de Frigost, d'un château et d'un certain… Oropo, je crois.

Ruel et Amalia échangèrent un bref regard. Ainsi, Oropo avait trouvé refuge dans l'ancien château du Comte Harebourg sur Frigost. Ils ignoraient comment la Fratrie avait pu comprendre cela, mais il fallait les rejoindre au plus vite pour les empêcher de nuire.

- Allez ! lança Ruel. Suivez-moi au Zaap ! Il faut rejoindre Frigost au plus vite !

- Attendez, répondit Alibert. Allez-y tous les deux… Moi, je vais aller chercher Tristepin et Evangelyne. Ils pourront vous aider.

- Bonne idée, approuva Amalia. Allons-y, Ruel !

- J'espère que tu as encore des gemmes sur toi ? demanda celui-ci alors qu'ils couraient vers le portail.

La Princesse confirma d'un bref signe de tête tout en soupirant d'exaspération. Même dans les situations d'urgence, Ruel était incapable de mettre sa radinerie en veilleuse. En même temps, elle avait appris à ne plus attendre grand-chose de lui, depuis la fois où son appât du gain lui avait valu de se faire mordre par une Rose démoniaque.


D'un coup unique, Tristepin fendit la bûche à l'aide de bras droit transformé en hache. Il se pencha, et ramassa le bois coupé, tandis qu'un grondement retentit :

- Il y en a encore pour longtemps, Pinpin ?

- Non, mon pote… répondit celui-ci en regardant sa main droite. C'était la dernière.

- C'est pas trop tôt, grommela Rubilax. Je vais te dire un truc : T'as vraiment besoin d'un bain.

- Je tâcherais de m'en souvenir… Au fait, tu as eu des nouvelles de Goultard ?

- Ben non, cervelle de Iop… Je peux plus communiquer avec lui depuis que je me suis greffé à toi. T'as déjà oublié ?

Pinpin ne répondit pas et se tourna vers le porche de sa maison récemment reconstruite. Elely et Flopin jouaient avec leur petit frère sous l'œil attendri de leur maman. Le Iop appréciait sa vie de famille et était heureux avec elle… Pourtant, il ne pouvait s'empêcher d'avoir, par moments, une sorte de nostalgie de l'aventure. Il se demandait d'ailleurs où pouvait bien se trouver Yugo en ce moment-même. Sans doute quelque part avec Amalia en train de vivre le plus beau moment de sa vie… Sa femme lui avait raconté toute l'affaire en rentrant d'Emelka.

- Ohé ! s'écria soudain une voix. Tristepin ! Evangelyne ! Je dois vous parler !

Surpris, le Iop se retourna et vit Alibert face à lui. Elely et Flopin l'entendirent également et se précipitèrent vers lui :

- Oncle Alibert ! s'exclama Elely. Tu as apporté de la blanquette de Bouftou ?! Papy Ruel est avec toi ?!

- Du calme, les enfants, du calme… lança Alibert. Je dois parler à vos parents de toute urgence. S'il vous plaît, soyez gentils et allez jouer ailleurs.

- Oh, allez, oncle Alibert ! insista Flopin. Prépare-nous un bon repas pour ce midi !

- Ça suffit, les enfants ! intervint Eva. Allez jouer ailleurs avec Pin. Allez, dépêchez-vous !

En maugréant, Elely et Flopin prirent leur petit frère avec eux et partirent s'installer de l'autre côté de la maison. Eva et Pinpin se rapprochèrent de l'aubergiste :

- Alors, Alibert ? interrogea la Crâ. Raconte-nous. Que se passe-t-il ?

- Il faut impérativement que vous veniez avec moi… répondit l'Enutrof. Je vous en prie. Yugo a les derniers membres de la Fratrie des Oubliés à ses trousses. Vous devez l'aider…

- Hein ? s'étonna Pinpin. Mais pourquoi ils en auraient après lui ?

- Pas le temps de mieux vous expliquer… Tout ce que je sais, c'est qu'ils cherchent Oropo pour je-ne-sais-quelle raison. Ils sont partis à sa poursuite sur l'île de Frigost.

Frigost ?! L'aubergiste n'eut pas besoin de prononcer un seul mot de plus, Eva fit immédiatement le lien avec le château du Comte Harebourg.

- Très bien Alibert, répondit l'archère, on va aller l'aider. Mais en échange, il faut que tu veilles sur les enfants en notre absence. On ne peut pas les emmener avec nous, ce serait trop dangereux.

- Comptez sur moi, assura l'Enutrof. Je m'occuperais d'eux. Mais je vous en conjure, soyez prudents.

Tristepin et Evangelyne prirent juste quelques minutes pour embrasser leurs trois enfants et leur expliquer la situation puis, sans perdre davantage de temps, ils se précipitèrent vers le Zaap le plus proche pour porter secours à Yugo.


Yugo et Oropo joignirent leurs mains… Aussitôt, une lumière bleutée les entoura, semblable à celle que le Dieu-Roi Éliatrope déployait pour créer des armes de Wakfu. Celui-ci sentit une étrange énergie l'envahir, aussi pure que le cristal, et aussi puissante que le Stasis. Sous l'effet de cette nouvelle puissance, Yugo ferma les yeux, et entendit Oropo lui parler :

- Suivez simplement… mes instructions… Commencez par… canaliser… tout votre Wakfu… ainsi que le mien… dans votre corps… Ensuite… concentrez tout votre… esprit… sur les souvenirs… que vous avez… du peuple Eliotrope… et sur vos… connaissances… À leur sujet…

Le Dieu-Roi suivit ses directives. Il se rappela du moment où le visage d'Oropo lui était apparu pour la première fois. Il se souvint de sa première rencontre avec lui, lorsqu'il était prisonnier de la bulle temporelle à l'extérieur de la Tour des Rêves. Il revit distinctement l'instant où il l'avait surpris en train d'embrasser Amalia. Puis, il se remémora le plus exactement possible du Temple des Eliotropes qu'il avait visité à Astrub, le symbole blanc gravé dans l'autel, les vitraux représentant l'histoire de son peuple, le dôme terni qui recouvrait la structure… Pourtant… Plus il investiguait dans ses visions, plus il sentait des perturbations dans son Wakfu. Comme si elles étaient friables, et qu'elles comportaient des trous par endroits. Oropo reprit la parole :

- Vous devriez… maintenant… apercevoir… les fragmentations… du temps… et des souvenirs… Écoutez-moi… attentivement… Vous allez… puiser… dans mon propre Wakfu… et l'utiliser… pour combler… les différents espaces… vides… Soyez généreux… Utilisez tout mon Wakfu… si nécessaire…

- Mais si je fais ça, vous allez mourir, fit observer Yugo.

- Quelle… importance ? Je vais… mourir… de toute façon… Seul mon… Wakfu… peut combler… les vides… du temps… et des souvenirs… que vous voyez… En faisant… cela… Vous vous souviendrez… de moi… et empêcherez… le paradoxe… temporel… Je vous en prie… Accomplissez… ma dernière… volonté… Adieu… Yugo, l'Éliatrope…

Ne trouvant finalement plus d'objections à apporter, Yugo se concentra et suivit ses dernières paroles, puisant toute l'énergie nécessaire dans le Wakfu d'Oropo pour combler les vides du temps… Seulement, il sentait que le processus serait long, et espérait qu'Adamaï parvienne à retenir suffisamment la Fratrie pour lui permettre de réussir.