Le corbeau plana jusqu'à une bâtisse qui semblait abandonnée depuis plusieurs années, dans le nord de Sodden. La région étant désolée, la guerre y ayant fait rage et l'ayant dévastée, c'était un parfait refuge pour les bandits, qui sévissaient beaucoup dans la région, dérangeant la « tranquillité » laissant à désirer des survivants des guerres passées.

L'oiseau décrivit un arc de cercle au-dessus de la maison, avant de piquer tel un rapace vers l'une des fenêtres, qu'il brisa avec son bec. Cependant, le choc fut tel qu'il mourut sur le coup. La pièce était vide et poussiéreuse. Personne n'y était rentré depuis des années. Pourtant, un homme y était assis à un bureau. Il vit l'oiseau piquer vers lui et briser la fenêtre, puis tomber au sol, raide mort. L'obscurité de la pièce cachait son visage, mais lorsqu'il se releva pour observer l'animal, il en découvrit une partie.

De multiples cicatrices, plus ou moins grandes ornaient son visage, son crâne, rasé de près reflétait presque la faible lueur de soleil qui parvenait à pénétrer dans la pièce. Quant à ses yeux, ils étaient d'un vert éclatant, perçant, un regard qui aurait pu faire fuir n'importe qui. L'homme s'agenouilla près du cadavre, et aperçut le mot lacé autour de l'une de ses pattes. Avec beaucoup de délicatesse – ce qui lui était rare -, il prit l'oiseau dans ses mains, retira le lacet et prit le mot, qu'il posa sur la table.

Il quémanda au garde – qui ne devait le déranger sous aucun prétexte - qui se trouvait de l'autre côté de la porte d'enterrer l'oiseau dans les plus brefs délais, et déplia la lettre après avoir défait le sceau. La lettre était cryptée, mais il la déchiffra aisément. Il connaissait le codeur. Une expression de colère se lut sur son visage, puis il afficha un sourire carnassier. Il relut la lettre plusieurs fois, avant de la jeter dans la cheminée.

Enfin je te tiens, sorceleur… J'aurais ma vengeance tu verras…

« Cher Melwe,

J'espère que, malgré ta défaite, devrais-je dire cuisante face au sorceleur, sans vouloir t'offenser bien sûr, tu te portes bien. Pour ma part, les affaires continuent, j'espère sincèrement que les tiennes aussi. Je sais de source sûre que tu n'as pas abandonné ton entreprise, soit le culte du Lis, dont j'ai été un membre en parti lors de tes affaires à Novigrad.

En vérité, je ne viens pas m'enquérir de ta santé loin de là, mais j'ai à penser que, si j'ai accepté par le passé de te donner des informations qui n'étaient connues de moi seul lorsque nous étions à Novigrad, tu pourrais me rendre cette faveur, et m'accorder ton aide en retour. Vois-tu, je sais quel lien tu entretiens avec ce sorceleur… Léo, c'est ça ? Oui ça doit être ça, mais finalement, peu importe son nom, puisque c'est celui dont tu cherches sûrement à te venger. Il se trouve que je sais où il se cache, et qu'il entrave ma route.

Nous aurions fort à gagner à nous allier, comme au bon vieux temps, afin de le mettre hors d'état de nuire. Bien entendu, tu aurais droit à des… disons… « remerciements ». J'ai de grands projets Melwe, de grands projets que je pourrai mener à bien si cet individu disparait une bonne fois pour toute. Et nous pouvons y arriver, ensemble. Joins-toi à moi Melwe, faisons renaître de ses cendres le culte du Lis que tu as construit, et ensemble, nous « dominerons le monde », si je puis dire.

Je ne te donne pas plus de détails, malgré toutes mes précautions, cette lettre pourrait tomber entre de mauvaises mains, même si j'ai une totale confiance en mon messager, que tu connais par ailleurs très bien. Si tu es intéressé, rejoins moi à Toussaint, je m'y suis installé afin de préparer mes plans, ceux dont tu feras peut-être bientôt parti si tu le souhaites autant que moi je souhaite que tu te tiennes à mes côtés.

Ton fidèle ami (si tu me permets de te qualifier ainsi)

Thoran »

Ciri s'assit à l'ombre de l'arbre où elle avait l'habitude d'observer Léo lorsqu'il s'entraînait à l'épée depuis leur arrivée à Toussaint. Comme tout cela lui semblait lointain ! Pourtant ça ne faisait qu'une semaine que leur voyage s'était terminé, mais l'attaque du domaine par les bandits avait complètement chamboulé sa notion du temps. Auparavant, elle profitait du soleil et de la douce chaleur du comté, discutait avec son père adoptif et sa mère adoptive, s'occupait de Skjall. À présent, elle ne cessait de penser à ce qui avait eu lieu l'avant-veille.

Pourquoi donc ces bandits étaient-ils à ses trousses ? Les soucis de Jaskier avaient été réglé par Léo, et ils étaient parvenus à mettre en fuite les membres restants du culte du Lis. Ils avaient dès lors étaient tous persuadés que plus rien ne viendrait déranger leur tranquillité. Alors pourquoi revenir maintenant ? Mais surtout comment les avaient-ils trouvés ? La jeune femme avait beau réfléchir à tout ça, elle ne parvenait pas à comprendre.

Elle resta un moment au pied de l'arbre, songeuse. À l'abri des regards, elle savait qu'elle ne serait dérangée par personne. Barnabas-Basile et Marlène s'affairaient dans la maison principale du domaine, Taria, Grieldan, Jaskier et Zoltan étaient partis peu après le départ de Sac-à-Souris – la sorceleuse regrettait à présent de ne pas avoir assez profité de sa présence -, mais elle ne savait pas où. Les deux magiciennes avaient disparu, mais elle ne s'inquiétait sûrement pas pour elles. Quant à son compagnon, il s'occupait de leur fils, comme d'ordinaire à ce moment de la journée.

Ciri repensa à la discussion qu'elle avait eu avec les autres la veille – enfin, elle avait vraiment eu l'impression de ne pas y être inclus -. Elle songeait vraiment à partir, loin, se cacher comme elle l'avait fait tant de fois, afin de ne pas mettre ses proches en danger. Mais Léo avait raison, elle ne plus agir de cette manière maintenant, et elle savait qu'ils feraient tout ce qu'ils pourraient pour la retrouver, ce qui pourrait aussi leur coûter très cher. La jeune femme failli hurler, las de réfléchir parce qu'elle ne trouvait aucune solution viable, mais elle se retint de peur que quelqu'un l'entende.

Elle tendit l'oreille, rien, personne ne se trouvait à proximité. En se relevant, elle prit une grande inspiration : elle fallait qu'elle prenne une décision, car rester sans rien faire lui faisait plus de mal qu'autre chose. Mais que faire ? Partir malgré la peine qu'elle leur ferait ? Rester, et attendre mais attendre quoi, que les bandits rattaquent, ou qu'ils trouvent une solution ? Ou alors prendre de court les bandits en essayant de débusquer leur repaire pour leur tendre une embuscade ?

Ciri se concentra longuement sur la troisième option, qui lui semblait la plus viable si elle décidait réellement de ne pas s'enfuir. Ils étaient nombreux – deux magiciennes, deux sorceleurs en plus d'elle, un nain assez bagarreur le reste pourrait rester veiller sur Skjall - cela pourrait marcher. Puis elle se souvint qu'un mage se trouvait parmi eux, et que c'était très certainement lui qui était à l'origine de la tentative de sa capture. Qui pouvait-il bien être ? Elle songea d'abord à Avallac'h, puis elle se ravisa. C'était impossible que ça soit lui elle tenta de s'en persuader tant bien que mal. Le mage elfe l'avait aidé plus d'une fois à échapper à la chasse sauvage et à Eredin, et lui avait même permis d'ouvrir le portail de Tor Gvalch'ca pour arrêter le froid blanc après leur victoire sur l'armée fantomatique elfe.

Il n'avait pas toujours été tendre avec elle – notamment lorsqu'il l'avait empêchée de quitter Tir Nà Lia alors qu'elle devait donner un héritier au roi des elfes, Auberon, Muircetach -. Malgré les fois où elle avait - pu - douter de ses intentions, elle voulait toujours croire en sa bonne foi, et que ce n'était pas lui qui était à l'origine de tout ça. Néanmoins se creuser les méninges ne la faisait pas avancer puisqu'elle ne connaissait qu'Avallac'h. Ce mage lui était donc complètement inconnue, et elle voulait en savoir plus sur lui, ses origines, se intentions.

La jeune femme entra remonta discrètement dans sa chambre, en évitant les deux domestiques qui se trouvaient dans la maison. À son grand soulagement, Léo était parti promener avec Skjall, et elle espéra qu'il ne rentrerait pas tout de suite. Après avoir fermé la porte, elle mit quelques affaires en boule dans un sac en toile. Pour la nourriture, elle se débrouillerait en chemin, prendre quelque chose en cuisine serait trop risqué et elle se ferait prendre avant d'avoir mis un pied dehors. Son sac fait, elle sangla sa lame derrière son dos, accrocha sa dague à sa ceinture.

Ciri s'apprêtait à mettre son sac sur son dos et à sortir seller Kelpie, quand un bruit la stoppa dans son élan, quelqu'un allait ouvrir la porte. Elle songea à se cacher, ou à sortir par la fenêtre, mais elle savait qu'elle se blesserait forcément, et alors elle ne pourrait plus partir. La porte s'ouvrit et quand la sorceleuse se retourna, elle tomba nez à nez avec son compagnon, qui tenait un Skjall endormi dans ses bras.

La jeune femme ne bougea pas d'un pouce. Elle aurait pu forcer le passage, mais elle risquait de bousculer et de faire tomber Skjall. Elle se résigna non seulement elle ne pourrait pas partir en douce, mais elle allait avoir droit à de sévères remontrances.

- Où comptais-tu aller Ciri bon sang ? Dit Léo en colère. Partir seule n'est pas la solution au contraire !

Léo posa Skjall sur le lit, en veillant à ne pas laisser d'ouverture à la jeune femme, même s'il sentit qu'elle ne bougerait pas.

- Ciri, répond-moi s'il te plait, reprit-il plus calmement, afin de ne pas réveiller leur fils qui dormait.

- Je ne sais pas… Répondit-elle en évitant son regard. Je n'en sais rien…

- Si tu ne sais même pas ce que tu comptais faire, alors pourquoi partir ? Ça n'a aucun sens… Tu vas te mettre plus en danger si tu continues…

- Si je continue quoi ?! Léo, ce n'était pas toi la cible de ces bandits, c'était moi ! Je ne veux pas vous mettre en danger, alors je vais partir, loin pour qu'ils ne s'en prennent pas à vous, et dans le même temps j'essaierai de découvrir qui est ce mage.

- C'est de la pur folie Ciri, répondit le sorceleur. Tu es plus vulnérable seule même si tu n'es pas faible pour autant. Que feras-tu s'ils t'attaquent en groupe ?

- JE SAIS ME DÉBROUILLER SEULE ! JE N'AI BESOIN DE PERSONNE, ENCORE MOINS DE TOI ! Cria-t-elle, ce qui réveilla Skjall.

Le petit se mit à pleurer, et Léo le prit dans ses bras pour le calmer. Ciri regretta instantanément sa réaction, mais elle devait laisser exploser sa colère. Elle détestait qu'on décide pour elle, et se sentait encore beaucoup trop maternée. Elle voulut prendre Skjall, mais Léo lui fit un geste de la main. Elle serra le poing et baissa la tête, honteuse. Les deux sorceleurs se tenaient immobiles dans la pièce. Barnabas-Basile toqua à la porte pour voir si tout allait bien. Léo entrouvrit la porte, déposa son fils dans les bras du majordome en lui demandant de le confier à l'une des magiciennes quand elles rentreraient, puis le congédia. Il descendit sans un mot.

- Tu n'aurais pas dû crier Ciri… Dit Léo tout en s'approchant d'elle. Alors qu'il allait lui effleurer le bras, elle se dégagea. Il se ravisa, laissant retomber son bras le long de son corps.

- Tu n'as pas à me dicter ma conduite, personne n'a à le faire… La jeune femme avait retrouvé son ton presque hautain d'avant, lorsqu'ils s'étaient rencontrés.

- Je ne vais pas te laisser partir Ciri, tu le sais. Continua-t-il sans essayer de s'approcher d'elle cette fois.

- Tu ne pourras pas m'en empêcher, tu ne peux pas me garder enfermée ici. Que vas-tu faire, m'attacher peut-être ? Répondit-elle avec le même ton, pour le provoquer. Elle espérait qu'il perdrait ses moyens, pour qu'elle puisse trouver une faille et s'enfuir.

- N'essaie pas de me faire sortir de mes gongs Ciri ça ne marchera pas. Affirma-t-il, la voix grave. Tu resteras ici, et on trouvera une solution ensemble je te le promets.

- Je n'en ai pas envie, tu ne contrôles pas ma vie. Alors à moins que tu restes sur le pas de la porte pour toujours, tu ne m'empêcheras pas de partir à un moment ou à un autre Léo. Lâcha-t-elle, irritée.

- Alors je resterai là, l'un de nous finira bien par se fatiguer, mais je parie sur toi, j'ai tenu des nuits et des journées entières sans dormir, j'ai tout mon temps ma chérie.

Son dernier mot la fit exploser de rage et elle se jeta sur lui, bien décidée à passer peu importe le moyen. Elle le griffa au visage mais il l'attrapa par les poignets, la forçant à plier les genoux. La sorceleuse tenta de le faire basculer d'un coup de jambe, mais il était plus fort qu'elle. Elle chancela malgré elle et atterri sur le lit, son compagnon lui bloquant tout issue. Ciri se débattit pour tenter de se défaire de son étreinte. Épuisée, elle arrêta de gigoter.

Le jeune homme aux cheveux albâtres, pensant l'avoir calmée, desserra son étreinte. Malheureusement, elle était pleine de ressources ; à peine son compagnon s'était éloigné qu'elle le poussa pour le faire tomber. Léo s'écrasa au sol si fort que sa respiration fut coupée. Le temps qu'il reprenne ses esprits, la jeune femme était déjà descendue. Ciri sella son étalon le plus rapidement possible, et, par précaution, coupa discrètement avec sa dague l'une des attaches de la selle de Léo. Elle monta sur Kelpie et partit au triple galop. Lorsque Léo descendit, il la vit quitter le domaine, et se maudit de ne pas avoir réussi à la raisonner.

Il prit sa selle, la posa sur sa monture, puis se rendit compte qu'il ne pourrait pas l'attacher : la lanière était coupée, la selle inutilisable. Il jura plusieurs fois.