Chapitre 23
« Après moi, le déluge »
[song : We might be dead by tomorrow – Soko]
On dit qu'avec le temps, les plaies même les plus profondes finissent par cicatriser. Une nouvelle peau fait place à l'ancienne ; elle ne sera jamais aussi lisse, aussi douce que la précédente, elle reste parfois un peu rougie et boursouflée, recouverte de tâches trop foncées ou trop claires pour ressembler à la peau d'origine.
Mais au moins, la douleur n'est plus là. Et la chair à vif est protégée.
La vie peut reprendre.
Il arrive parfois que l'on regarde encore ces cicatrices avec une certaine mélancolie, puis peu à peu on oublie qu'il y eut un temps où elles ne faisaient pas partie de nous. On s'y accommode, comme on s'était accommodé de la vie lorsqu'elle ne semblait plus en valoir la peine.
Puis un jour, on rencontre cette personne qui nous voit nu pour la première fois dans ce nouveau corps, avec cette nouvelle peau. Et on réalise alors que l'on aimerait cacher ces stigmates, cet épiderme meurtri par endroits. Mais pourtant la main de l'autre est fascinée par ces marques profondes que le temps à recouvert, sinuant de ses doigts sur la chair abîmée. Et l'espace d'un instant, il semble que dans les yeux de cette belle âme, ces cicatrices nous rendent encore plus unique, encore plus beau. Comme si cette personne, la personne, voulait s'immiscer dans chacune de ces anciennes entailles pour s'y sentir chez lui et apaiser les tourments qui les avaient créées.
Et alors, toute notre enveloppe charnelle se transforme une dernière fois pour pouvoir se fondre en l'autre dans un repos bien mérité. On oublie le temps, on oublie les blessures, on ferme les yeux ; et la peine n'est plus qu'un lointain souvenir.
Lorsqu'Irie Shoichi ouvrit les yeux ce matin-là, il n'aurait su dire si la nuit avait été peuplée de rêves ou de cauchemars. Car sa seule réalité à cet instant, c'était la chaleur du corps contre lequel il était allongé.
Émergeant lentement des limbes de la somnolence, il jeta un coup d'œil au réveil digital qui se trouvait sur la table de chevet. L'heure était déjà bien avancée dans la matinée, mais il ne s'en soucia pas vraiment. C'était un détail. Un détail dans l'immensité des draps de ce lit où une odeur familière et réconfortante était répandue.
Il n'osait pas bouger, de peur de réveiller son amant. Son amant. Était-ce bien réel ? Shoichi commença à se faire envelopper par une certaine crainte que tout ceci n'aurait pu être que le fruit de son imagination. Pas le fait d'avoir couché avec Spanner, ça il s'en souvenait très bien et la légère douleur dans le bas de dos lorsqu'il esquissa un mouvement le lui rappela. Non, il avait peur d'avoir mal interprété la situation. Que peut-être le blond n'avait fait tout ça que pour l'avoir dans son lit.
L'idée lui semblait improbable, connaissant l'autre technicien. Ce n'était vraiment pas son genre. Mais la raison était souvent évincée dans un esprit angoissé. Aussi, lorsque le tatoué ouvrit les yeux et qu'il posa son regard sur l'être qu'il tenait entre ses bras, il comprit aussitôt.
Il comprit que même si pour lui c'était évident, Shoichi avait traversé des épreuves qui l'avaient rendu méfiant. Alors il passa une main délicate dans la tignasse fauve de son amant avant de déclarer d'une voix encore ensommeillée :
« Je ne suis pas comme ça, et tu le sais. »
Le rouquin fut légèrement troublé par cette annonce. Est-ce que Spanner lisait dans ses pensées ? Non, il le connaissait juste bien. Vraiment très bien. Parfois, il avait tendance à oublier qu'ils se fréquentaient depuis l'époque du lycée, même s'ils avaient été séparés pendant plusieurs années.
C'était assez étrange comme sensation. Cette impression de connaître la personne à la fois depuis toujours et à la fois depuis la veille. Mais le fait était que Spanner avait appris à décoder son ami mieux que quiconque depuis le temps. Il lui avait juste fallu un petit temps d'adaptation pour comprendre les nouveaux mécanismes de Shoichi depuis qu'il avait dû prétendre être quelqu'un d'autre aux côtés de Byakuran.
Mais voilà, maintenant il pouvait de nouveau lire à travers les yeux, les gestes et les moues expressives de son nouvel amant. Et cela lui faisait vraiment du bien, de revoir un Shoichi animé par toutes ces émotions. De sa façon d'être stressé jusqu'à son enthousiasme rayonnant, de ses râles de protestation jusqu'à ses éclats de rire ; Spanner espérait tout retrouver avec le temps. Il voulait tout retrouver.
Car il appréciait chaque aspect de cet être turbulent, tout comme le japonais appréciait son flegme naturel et sa mauvaise habitude d'oublier le reste du monde lorsqu'il était concentré sur quelque chose.
« Je n'ai pas pensé à acheter du jus de fruit, mais j'ai du café et du thé. »
Déclara simplement le tatoué en s'étirant longuement. Il n'avait pas spécialement envie de quitter l'étreinte dans laquelle il se trouvait, mais il fallait bien que tôt ou tard l'un comme l'autre songent à se préparer pour aller travailler. C'était la première journée depuis l'ouverture du NEST et il y avait encore beaucoup de choses à gérer, surtout pour Shoichi qui devait prendre connaissance des nouveaux employés qu'il aurait dans son équipe.
Grognant de mécontentement, le rouquin attrapa ses lunettes sur la table de chevet et se décida à quitter le lit, Spanner le suivant de près pour venir déposer un baiser dans sa nuque avant d'emprunter le chemin de la salle de bain.
Moins d'une heure plus tard, les deux hommes étaient prêts à partir et le blond décida de prendre la voiture laissée par son grand-père pour les conduire jusqu'au centre.
Le temps passa à une allure folle tant il y avait de choses à faire pour cette première journée de travail. Mais malgré le professionnalisme dont il faisait preuve, quelque part dans un coin de sa tête, le rouquin ne pouvait s'empêcher de divaguer vers des contrées ensoleillées. Car en effet, l'idée de retrouver les bras de Spanner quand la journée serait terminée l'animait d'une certaine chaleur qu'il trouvait particulièrement agréable.
Lorsque le soir arriva et qu'ils montèrent dans la voiture pour rentrer, le tatoué décida de faire un détour vers un autre endroit. Il les conduisit vers la capitale qui se trouvait à moins d'une heure de route, ainsi ils arrivèrent sur place lorsque la nuit commençait à tomber.
Ils marchaient côte à côte en discutant tranquillement de choses concernant leur travail, comme si de rien était. Shoichi n'avait même pas demandé à Spanner la raison de leur présence ici. Il le suivait simplement, porté par une douce sensation de bonheur.
Au bout d'un certain temps de marche dans les rues animées de la ville, ils arrivèrent devant la baie de Tokyo. L'obscurité avait entièrement recouvert le ciel mais les milliers de lumières artificielles qui éclairaient désormais le décor donnaient à l'endroit un cadre idyllique. Leurs discussions sur le travail cessèrent alors que le blond invitait son ami à aller s'asseoir sur un banc devant la baie.
Sans dire un mot, il embrassa amoureusement son amant et passa une main dans ses cheveux ébouriffés par le vent. Shoichi pouvait deviner le sourire qui se cachait derrière les lèvres presque inexpressives de son homologue.
Après s'être longuement regardés, ils se mirent à fixer la vue qui s'étendrait sous leurs yeux. L'homme à lunettes reposa alors sa tête contre l'épaule du tatoué dans un soupir de bien être. Le bruit de la ville les enveloppait de loin, mais ils étaient comme plongés dans une bulle où rien ni personne d'autre qu'eux-mêmes ne semblait avoir de l'importance. L'un comme l'autre laissaient aller leurs pensées en silence, profitant simplement de l'instant.
Des souvenirs arrivèrent lentement dans l'esprit de Shoichi, mais pour la toute première fois, il ne ressentait pas cela comme une douleur lui transperçant le cœur.
Dans cette mélancolie, il y avait quelque chose de plus doux qui se révélait enfin.
Il porta son regard au loin sur la ligne d'horizon, puis ferma les yeux un moment, se calant davantage contre son amant.
« Si tu devais réaliser un rêve impossible, lequel ce serait ? »
Shoichi laissa glisser sur lui tranquillement ce souvenir lointain, maintenant qu'il avait enfin une réponse certaine à apporter à cette question. Car peu importe ce qu'il adviendrait du futur, il savait que désormais il marcherait sous la même lumière que cet homme dont le sourire presque imperceptible pourrait à tout jamais lui faire chavirer le cœur.
Mentalement, il souffla sur la bougie de son gâteau d'anniversaire une dernière fois.
Ses mémoires se mélangèrent, s'atténuèrent, pour finir par se disperser lentement hors du temps alors qu'il rouvrait les yeux avec un air apaisé.
Je souhaite que les plus belles années de ma vie durent toujours...
