Partie 11
23
— Un jour, vous allez finir par me ruiner la maison ! Et ce sera pourtant pas faute de vous avoir répété de faire attention !
Au volant de leur camionnette, Angeal grogne depuis qu'ils se sont mis en route. Près de lui, Sephiroth a replié une jambe sur le siège passager et semble avoir l'esprit ailleurs. La route, inégale, caillouteuse, provoque des secousses dans l'habitacle qui le font onduler de gauche à droite.
Assis juste derrière Angeal, Loz n'a vraiment pas l'air fier de lui. L'expression malheureuse, il a la tête basse quand il répond :
— Pardon, Angeal…
Et à ce dernier de lui adresser un regard dans son rétroviseur.
— Je me doute que tu ne l'as pas fait exprès. Dans ces moments-là, tu as du mal à contrôler ta force, mais quand même ! Je ne sais pas pourquoi vous vous êtes encore disputés toi et Kadaj, mais si vous commenciez par arrêter de vous bouffer le nez pour un rien, ce serait franchement pas un mal.
— Ce n'est qu'un téléphone, Angeal, lui rappelle Sephiroth.
— Ce n'est pas qu'un téléphone. C'est une victime de plus d'une longue liste qui n'a fait que s'allonger au fil des années. Il n'y a pas si longtemps, il y en a un des deux qui a réussi à nous bousiller la télé, je te rappelle ! Et tout ça pour quoi ? À cause de jeux vidéos !
— C'est Kadaj, ça, fait Loz en venant appuyer son front contre la vitre. Moi, quand j'y arrive pas à un jeu, j'arrête. Mais lui, il s'énerve.
— Celui-là ! grogne Angeal. Je continue de penser qu'avec toute la casse qu'il nous provoque, il devrait être privé pour de bon d'argent de poche. Qu'on essaye de se rembourser un minimum !
Et à Sephiroth de se laisser aller contre le dossier de son siège et de dire :
— On a de l'argent. Et même plus qu'il n'en faut.
— Qui appartient en grande partie à Genesis. Et puis apprendre la valeur de l'argent, c'est important.
— Ça risque juste de le stresser davantage. Je ne dis pas que ce n'est pas une valeur à lui apprendre – et j'ai l'impression qu'il l'a déjà plutôt bien assimilée quoi que tu en penses –, mais s'il est mis sous pression, il risque de tout garder pour lui, d'accumuler, d'accumuler, et quand il explosera, ce sera pire que les fois précédentes. Et je n'ai pas envie qu'un drame se produise juste à cause de quelques objets cassés.
— À t'entendre, il faudrait se contenter de fermer les yeux.
— Non. C'est normal de lui faire savoir quand il a mal agi, et c'est normal aussi de le punir s'il dépasse les bornes. Juste qu'on ne peut pas l'empêcher d'extérioriser quand il en a besoin… et le punir au moindre dérapage, c'est la certitude d'aggraver les choses.
— Et puis il risque de se mettre en tête que c'est entièrement de sa faute s'il est comme ça, ajoute Yazoo. Sauf qu'il ne peut pas toujours se contrôler…
— Voilà, approuve Sephiroth. Si on cesse de faire la part des choses, ça ne donnera rien de bon.
Et à Angeal de marquer un silence, avant de pousser un soupir.
— Je sais bien que ce n'est pas toujours facile pour lui, je ne dis pas le contraire. Mais des fois, j'ai quand même un peu l'impression que tu te montres trop coulant avec.
— Ça, c'est juste parce que c'est son chouchou, marmonne moqueusement Yazoo en venant appuyer sa tête contre la vitre.
Et s'il est à peu près certain que Sephiroth l'a entendu, celui-ci ne se donne pas la peine de relever.
Installé derrière lui, Yazoo laisse son regard s'attarder sur ce qu'il peut voir de sa silhouette, avant de porter son attention en direction du paysage.
Malgré lui, son esprit ne cesse de revenir à Genesis. Et comme chaque fois qu'il le fait, la colère s'éveille à nouveau en lui. Il se sent irrité quand qu'il le voit ou qu'il lui adresse la parole et même quand son existence est ramenée sur le tapis par un membre de sa famille. Dans le fond, il a le sentiment qu'il exagère. Qu'il ne devrait plus être aussi énervé contre lui, mais il a beau tenter de relativiser ce qu'il s'est passé entre eux, il ne parvient pas à s'apaiser.
Et puis, il prétend avoir besoin d'y réfléchir davantage… mais à aucun moment il ne m'a dit combien de temps ça allait lui prendre.
Ce qui ajoute de l'eau au moulin de son indignation et, ces deux derniers jours, il a eu du mal à penser à autre chose.
J'ai encore envie de lui en coller une…
Pourtant, il n'est pas du genre très rancunier en temps normal. En tout cas n'a-t-il jamais eu l'impression de l'être. Mais sur ce coup, il faut croire que Genesis a réussi à taper pile là où il ne fallait pas et, malgré ses efforts pour le sortir de sa tête, celui-ci s'accroche, telle une tique opiniâtre.
Il en est là de ses réflexions quand Sephiroth questionne :
— Kadaj avait quelque chose à faire ?
Battant des paupières, Yazoo redresse sa position.
— Il m'a dit qu'il attendait Todd.
— Je vois…
Et dans sa voix, un soupçon de déception qui n'échappe pas à Yazoo. Il a bien vu que son frère espérait que Kadaj se joindrait à eux, quand il a su que Loz serait de la partie. Lui annoncer que ce ne serait pas le cas l'a peiné, d'autant plus que, même si Sephiroth n'a fait aucun commentaire, il lui aurait été difficile de ne pas remarquer la lueur attristée dans son regard.
Venant s'appuyer d'un bras sur le siège de Sephiroth, Yazoo lui dit :
— Tu ne crois pas que tu devrais lui parler ?
Et à son frère de hausser les épaules.
— Je ne vois pas trop ce que je pourrais lui dire.
— Que le fait qu'il s'éloigne de toi te fait de la peine, par exemple ?
Sephiroth marquant un silence, Loz tourne les yeux dans leur direction. Un pli soucieux lui barrant le front, il hésite à se mêler à la conversation. Y renonce, parce qu'il ne voit pas ce qu'il pourrait dire, si ce n'est qu'il aimerait que Kadaj et leur grand frère soient de nouveau aussi proches qu'avant.
— Je n'ai pas envie de l'étouffer, répond finalement Sephiroth. Puisqu'il grandit, c'est sans doute normal qu'il s'éloigne de moi…
Et si Yazoo lève les yeux au ciel, Angeal, lui, confirme :
— C'est l'adolescence. Tous les garçons sont comme ça à cet âge…
— Mais peut-être que Kadaj n'est pas tout à fait comme les garçons de son âge, marmonne Yazoo.
— Il a besoin de s'émanciper, réplique Angeal. Enfin… dans la mesure du possible, vu vos particularités. Il ne peut pas rester un enfant toute sa vie et aucun de nous n'a le droit de l'empêcher de grandir.
En réponse, Sephiroth émet un « Mhhh… ». Yazoo, lui, pince les lèvres. Il aurait beaucoup à dire sur la question, mais… ce n'est pas vraiment le moment d'avoir cette conversation. Et surtout, il préférerait que ce soit Kadaj lui-même qui aille trouver leur grand frère pour régler cette affaire avec lui.
Reste à savoir si cette tête de mule s'y décidera.
Ce dont il doute. Et au final, il sent que ça va être à lui de mettre son nez dans cette histoire pour les aider à la régler…
24
Venant s'appuyer contre l'encadrement de la porte du salon, Genesis lance à l'intention de Kadaj qui, allongé dans le canapé, feuillette un magazine de jeux vidéos :
— Dis-moi, morveux.
— Qu'est-ce qu'il y a, le vieux ?
Un petit sourire crispé monte aux lèvres de Genesis.
— Je te rappelle que je n'ai que trente-deux ans.
— Et moi, réplique Kadaj, sans le regarder, se contentant de tourner la page de son magazine. Que j'ai déjà quatorze ans.
— Ce qui, selon ma définition, fait encore de vous un morveux.
— Et selon ma définition, la trentaine, c'est être un vieux.
— Ooooh, vraiment ? Donc, Sephiroth, c'est aussi un vieux pour toi ?
Et à Kadaj de hausser les épaules.
— Grand frère, c'est grand frère. Mais toi et Angeal, vous êtes des vieux, point !
Genesis hésite à s'agacer contre ce traitement de faveur, avant de se rappeler qu'il a tout de même mieux à faire que de se disputer avec un gamin. Il prend donc sur lui et, se laissant tomber sur le canapé, questionne :
— Et donc, si tu m'en disais plus sur cette histoire de copain pour Yazoo ?
Kadaj lui décoche un regard noir par-dessus son magazine.
— D'où ça te regarde ?
— Je me fais un peu de souci pour ton frère, voilà tout. Je sais qu'il aimerait bien avoir quelqu'un, mais que c'est compliqué pour lui.
— Parce que genre, il t'en a parlé ?
— Kadaj, Yazoo et moi passons pas mal de temps ensemble. Forcément qu'il lui arrive de se confier.
Et si Kadaj n'a pas l'air très enchanté de la nouvelle, au moins semble-t-il le croire. Avec un grognement, il tourne une nouvelle page de son magazine. Se laissant aller contre le dossier du fauteuil, un bras posé sur celui-ci, Genesis insiste :
— Alors ?
— Alors, que dalle. J'ai rappelé Kunsel pour lui demander de me trouver des mecs pour Yazoo. Il m'a dit qu'il s'en occupait et puis voilà !
— D'accord, mais je te rappelle que ton frère a du mal avec les étrangers. Comment est-ce que tu espères les lui faire rencontrer, au juste ?
— Bah s'il leur cause d'abord par téléphone, ce sera plus simple pour lui ! Yazoo, il faut qu'il s'habitue aux gens avant de pouvoir les supporter.
Dans l'esprit de Genesis, la lumière se fait. Mais oui, bien sûr ! Comment n'y a-t-il pas pensé plus tôt ?!
— C'était pourtant si simple, gémit-il en appuyant ses mains contre ses yeux.
Et à Kadaj de hausser les épaules.
— Ben ouais, c'était simple. Et si t'as pas trouvé, c'est que t'es vraiment naze.
Genesis ne trouve même pas le courage de répondre à ça. Le trouve d'autant moins que cette petite peste a parfaitement raison sur ce coup. Au même instant, une voix s'élève du côté de la cuisine :
— Kadaj, t'es là ?
Comprenant que son ami est arrivé, un sourire apparaît sur les lèvres de Kadaj, qui abandonne son magazine sur le canapé.
— Ouais, j'arrive ! lance-t-il en se jetant sur ses pieds.
À présent seul dans le salon, Genesis s'affaisse contre le dossier du canapé. Et comme chaque fois qu'il lui lâche un peu la bride, son esprit revient inlassablement à Yazoo. Aujourd'hui encore, celui-ci ne semble pas être revenu à de meilleurs sentiments à son égard et son attitude, il peut se l'avouer, le blesse.
Je peux comprendre qu'il soit encore vexé de la façon dont je me suis comporté avec lui, mais…
Ce n'est pas comme s'il ne lui avait pas demandé pardon. Quant à avoir de nouveau un conversation avec lui, à propos de ce qui est arrivé... à propos de toute cette histoire, il hésite, car il a peur de se fâcher avec lui. Et tout ça à cause de ce qui n'aura été qu'une simple maladresse.
Je savais que j'aurais dû dire non depuis le début.
Le plan de Kadaj serait donc plutôt une bonne nouvelle, car maintenant que la possibilité existe pour lui d'avoir quelqu'un dans sa vie, peut-être Yazoo renoncera-t-il à son idée et qu'ils pourront simplement revenir à leur ancienne relation.
Oui, ce serait clairement le mieux pour nous deux.
Et ce peu importe que son corps – le traître – ne soit pas de cet avis…
25
— Tenez, la v'la !
Le type est grand et pas bien épais. Des cheveux mi-longs qui se font rares et une barbe fournie striée de poils blancs. Pour tout vêtement, une salopette dont il a retroussé les jambes jusqu'à mi-mollet. À ses pieds, de vieilles tongs et, sur son crâne, une casquette qui a vu des jours meilleurs.
La moto, elle, se trouve dans un coin de son jardin, sous une bâche. D'un geste de la main, il oblige la poule qui s'y est installée à quitter son perchoir, avant de la leur dévoiler. Et à voir l'état dans laquelle elle se trouve, il va y avoir du travail pour lui permettre de rouler à nouveau. Même la peinture est à refaire. Quant à l'assise, celle-ci s'est craquelée en divers endroits, dévoilant ses entrailles de mousse jaunie.
— J'en ai parcouru des kilomètres, avec cette bécane ! Elle marcherait encore si je l'avais entretenue, mais… bah ! On se fait vieux, et puis la bagnole… ça reste plus pratique pour un paquet de trucs.
En réponse, Angeal grogne. S'étant approché de la moto, il pose un genou à terre pour mieux inspecter les dégâts. Une flaque d'huile, qui a séché depuis longtemps, s'est formée sous elle et un oiseau a visiblement trouvé le moyen de venir y faire son nid. Le spectacle qu'elle offre n'a rien de très engageant, mais ils savaient à quoi s'attendre…
Une mèche de cheveux de Sephiroth ne tarde pas à lui frôler la joue, comme celui-ci se courbe en direction de la moto. Son inspection est rapide et, après un hochement de tête, il se tourne vers ses frères.
— Elle te convient ?
Une casquette enfoncée sur son crâne et ses cheveux lui dissimulant au mieux le visage, Yazoo se tient derrière Loz – qu'il dépasse d'une bonne tête –, les mains appuyées sur les épaules de celui-ci.
La cour où ils ont pénétré est cloisonnée par de hauts murs recouverts de chaux blanche. Le sol y est aride, des poules s'y égayent et, dans un coin, un poulailler dans lequel ses occupantes retournent parfois.
En réponse, Yazoo a un hochement de tête. Et s'il n'est pas très à l'aise à cause de la présence de l'homme, celle des membres de sa famille rend l'expérience supportable pour lui.
— Ouais, elle sera chouette quand tu l'auras refaite, hein ? s'exclame Loz.
À nouveau, Yazoo opine du chef, avant de pincer les lèvres. Pour le moment, il a un peu de mal à se projeter à cause du stress, mais… oui, une fois qu'il aura pu la retaper, il est certain qu'elle sera magnifique.
Loz, dont le regard pétille, ajoute d'un ton plein d'espoir à l'intention de Sephiroth :
— Moi, je crois que j'aimerais bien en avoir une aussi.
— Nous verrons ça dans quelques années, lui répond Sephiroth, avant de se tourner vers l'homme qui a engagé la conversation avec Angeal et lui narre les souvenirs qu'il a de sa moto. On vous la prend.
— À la bonne heure ! lui répond l'autre avec un large sourire. J'vais vous chercher les papiers à signer et on sera presque quitte !
Là-dessus, il trottine en direction de son habitation. Les bras croisés, Angeal le suit du regard. Puis il se gratte les cheveux et se baisse à nouveau en direction de la moto.
— Ça va demander pas mal de boulot, note-t-il.
— Yazoo s'en sortira, lui répond Sephiroth en retournant près de ses frères. Et puis dans tous les cas, ça lui fera de l'expérience.
Puis s'approchant de ce dernier – dont le regard est braqué en direction de son futur véhicule – il l'observe avec un léger froncement de sourcils. Sentant son attention s'attarder sur lui, Yazoo l'interroge en silence. Doucement, Sephiroth secoue la tête et, lui offrant un petit sourire, lui pose une main sur l'épaule.
— Comme ça fait un moment que nous ne sommes pas descendus en ville avec toi, je me suis dit que nous pourrions aller manger une glace si tu t'en sens la force… ?
Une exclamation échappe à Loz.
— À la cabane à glaces ?!
— Oui, mais seulement si Yazoo est d'accord.
Et Loz se mettant à trépigner, une lueur gourmande dans le fond des yeux, Yazoo répond – plutôt heureux de la proposition :
— Ça devrait aller. Et puis de toute façon, je resterai près de la camionnette…
Tout en songeant, qu'au pire, s'il doit y avoir trop de monde sur place, ils pourront toujours manger leurs glaces sur le chemin du retour…
