9h00

Jour de la parade

Tisiphone.

Si j'avais connu Zach dans une situation différente, je pense que nous ne nous serions jamais entendus. En fait, je ne pense pas que je me serais entendue avec beaucoup de monde.

S'il avait été un gamin du district un, il m'aurait sûrement détestée comme l'ont fait tous les autres. Et jamais nous ne nous serions retrouvés dans cette situation.

Je profite de ces quelques secondes volées pour plonger mon regard dans le sien. Nous n'avons généralement le droit qu'à des moments volés. Le reste du temps, il s'agit de se réparer l'un l'autre. Le lendemain d'une nuit chez un capitolien, il n'est pas rare que je le retrouve sur le pas de ma chambre d'hôtel, un bouquet de chocolats à la main. Et la nuit, quand il se réveille en sursaut, hurlant à plein poumon le nom de sa cousine ou de sa tante -la seule famille qui lui restait, avant qu'il ne refuse de se prostituer, évidemment-, je parviens à le consoler à coup de caresses et de "je t'aime". Je ne sais pas ce que vaudrait une telle relation, dans un monde où la douleur n'est pas la norme.

Dans notre monde, c'est un peu comme une bulle d'air dans les profondeurs de l'océan.

Je ne sais pas exactement ce que je serais devenue sans lui.

Peut-être Persephone aurait-elle suffit à me maintenir en vie… Mais pour combien de temps?

"Le petit ne lui fera pas de mal, souffla-t-il, me tirant de mes pensées.

-Tu en es sûr ?

-Je le connais. Après ce que je lui ai dit, il en serait incapable.

-Tu sais très bien que l'on a toujours l'impression de les connaître, avant qu'ils ne pénètrent dans l'arène. On est souvent persuadés que la plupart d'entre eux sont incapables du pire… Et puis les jeux commencent.

-Tisi. Je connais son histoire. Je sais que sa famille l'a envoyé au centre de carrières dès son plus jeune âge, qu'il y a grandi sans amour, et qu'il fait certainement partie de ces gosses désespérés qui découvrent lors des jeux qu'ils n'ont pas envie de tuer, et qu'ils n'ont aucun intérêt à gagner. Simon ne tuera pas Persephone."

Il marque une pause et regarde un peu aux alentours. Je sais que je le mets dans une situation délicate. Assez étrangement, il semble le vivre plutôt bien.

"Un de mes meilleurs amis sera aussi dans cette arène, cette année."

Cette fois-ci, c'est à moi de détourner le regard. La honte gonfle en moi. Je sais qu'en le suppliant de tout faire pour m'aider à sauver Persephone, je l'ai fait promettre de condamner Newt à la mort.

Newt, ce petit chanteur importé directement des distrcit pour divertir ces fous furieux du Capitole. Au fond, il avait toujours été destiné aux jeux. Je ne suis pas surprise qu'il se retrouve dans cette situation. Il vivait une vie de vainqueur (violence, drogue, vente de son corps, de sa voix au Capitoliens), avant même en être un… Zach l'a rencontré lors d'une réception auquel il était convié (forcé de venir). Depuis, il a toujours fait en sorte de s'assurer de sa sécurité.

En lui demandant de sauver ma petite soeur biologique, je lui ai demandé de sacrifier son petit frère adoptif.

Il semble comprendre le fil de mes pensées, puisqu'il me relève délicatement le menton du bout des doigts et rajoute: "Mais c'est toi que j'ai choisi, d'accord ? Je vais faire mon maximum pour sauver Persephone. J'aurais pu choisir Newt, mais je sais que dans un certain sens, il ne survivrait pas réellement à tout ça. Il n'est pas fait pour regarder la mort dans les yeux. Il ne s'en remettrait jamais."

J'hoche la tête, peu consolée par ces mots, malgré l'envie que j'ai d'y croire.

"Voilà notre couple de carrières préférés !" s'exclame une voix derrière nous qui nous fait presque sursauter. Louis s'approche de nous, une bouteille dans chaque main, et passe chacun de ses bras sur nos épaules. Il empeste.

Je me demande s'il a passé la journée à boire.

Non, il a du avoir la bouche vide pour fumer à un moment ou un autre.

"Quelle moisson, quelle moisson, hein Zachou ?

-C'était… éprouvant, confirme-t-il.

-Notre petit Newt… Bientôt de la chaire à paté…" Il se met à rire, de façon très étrange. Je m'attend à ce qu'il fonde en larmes à chaque instant. Il n'en fait rien.

Zach en profite pour se dégager de son étreinte et lui arrache une bouteille des mains. "Peut-être que tu devrais…

-Quoi ? Tu vas me dire quoi faire ? Alors que j'ai encore un "rendez-vous galant", dans deux heures ? Sérieusement, t'es qui Zach, pour comprendre ce que je vis ?"

En un instant, l'air s'est glacé. Anticipant la suite, je m'interpose entre les deux, et avant que Zach ne puisse rétorquer quoique ce soit, j'assène: "On vit tous la même chose, Louis. Zach aussi a perdu beaucoup de choses. Tu n'as pas le droit d'être si rude avec lui."

Je remarque à ce moment précis, la présence d'une muette, juste derrière Louis. Elle a la tête baissée et un mot déposé sur un plateau. J'ai l'impression de la connaître, mais impossible de savoir d'où tant que je ne vois pas son visage. Le regard de Louis s'éclaire douloureusement en la voyant, et il se hâte de récupérer la lettre, sans un mot.

Je sais qui elle est.

Ou du moins, qui elle était.

Il y a quelques années, Louis s'était fiancé à elle.

Cela n'avait pas plu à ses prétendantes du Capitole. Alors, elle a disparu. Et la voilà de nouveau. Louis a l'air d'être presque résigné à cette situation. Depuis quand l'utilisent-ils pour raviver en lui la triste impression qu'il n'aura jamais le droit d'être heureux ?

"Emiralda a tenté de tuer ses préparateurs quand ils lui ont demandé de se dévêtir… Je… Je dois y aller…"