TALLNESHIA

Chapitre 12

Enoch


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Il fallut plusieurs jours à Balthazar avant de trouver suffisamment de courage pour oser avouer à Tallneshia qu'ils avaient frôlé la catastrophe, cette fois-là. Cela faisait quatre ans que Philippe ne s'était pas manifesté avec une telle puissance. Comme lorsqu'il était encore élève à la Tour des Mages, il avait bien failli perdre le contrôle, le laisser prendre le dessus, et alors, qui sait ce qu'il aurait pu se passer… C'était son obstination, le fait qu'elle soit restée auprès de lui, au péril de sa propre vie, qui l'avait poussé à lutter comme jamais il ne l'avait fait auparavant. L'idée que Tallneshia puisse mourir de ses mains, sans même qu'il ne le réalise, lui était invivable.

Suite à ces événements, les deux amis se mirent en tête qu'ils ne devaient plus songer à approcher du moindre village, par mesure de sécurité. Leur description avait sûrement été transmise à travers tout le Cratère, aux autres paladins, aux autres Églises… Ils étaient condamnés à vivre encore plus reclus qu'auparavant, en véritables ermites, ne se nourrissant que de fruits et d'un peu de viande qu'ils parvenaient à récupérer tant bien que mal. Balthazar n'était pas très doué en pièges, et ses traits enflammés ne les aidaient pas à chasser. L'un comme l'autre, ils faisaient trop de bruit, et leurs proies s'enfuyaient avant même qu'ils ne puissent faire quoi que ce soit.

Une fois, ils trouvèrent un cadavre de biche abandonné, à moitié dévoré par un prédateur quelconque, sûrement un lynx qui rôdait par là. Malgré leurs estomacs qui criaient famine, Balthazar jugea préférable de ne pas s'en approcher. Tallneshia accepta sans protester, d'un hochement de tête distrait. Mais le jeune homme n'était pas dupe. Il avait bien perçu, du coin de l'œil, son regard rivé vers les entrailles de l'animal. Sa respiration s'était amplifiée et elle avait inconsciemment passé une langue sur ses lèvres. Même lorsque Shyrnhaâm ne la contrôlait pas, l'odeur et le goût du sang attiraient encore beaucoup trop l'adolescente pour son propre bien. Il s'en inquiétait, mais ne pouvait malheureusement rien y faire.

Excédée de leur éloignement radical de toute forme de civilisation, Shyrnhaâm se retrouva obligée de leur apprendre à contrecœur ce qu'elle avait fait lors de sa précédente transformation. Quand, quelques semaines plus tard, suite à une série de cauchemars, elle prit une nouvelle fois le contrôle de Tallneshia, elle réveilla Balthazar d'un vigoureux coup de genou dans les côtes avant de se redresser, assise à côté de lui.

« Oh, ducon. Faut qu'on cause. »

Il fallut au jeune homme une poignée de secondes pour comprendre ce qu'il se passait, et il consentit à l'écouter avec mauvaise foi en grommelant sourdement dans sa barbe, tout en se massant douloureusement le ventre. Cette insupportable entité n'avait pas fait dans la douceur et la délicatesse.

« Quoi ? » rétorqua-t-il plutôt sèchement. « Tu peux pas aller faire tes affaires et me laisser roupiller tranquille ? »

« Justement, non. Toi et l'autre chieuse allez plus squatter chez les humains. »

« Bouffe des bestioles, deviens herbivore, j'sais pas, moi… » soupira lourdement le mage en levant les yeux au ciel.

Elle le saisit brutalement par le col sans aucune autre forme d'avertissement, prenant bien soin de laisser ses griffes entailler sa gorge au passage, et cracha, menaçante :

« J'ai suffisamment mangé la dernière fois, alors je vais fermer les yeux et foutre la paix à ta petite chérie pour ce soir. Mais je te préviens, le bâtard. Si le prochain coup, je n'ai pas un stock d'humains à proximité… Je me rabattrai sur toi. Clair ? »

« Et comment tu veux qu'on s'approche des villages ? » grogna Balthazar sans chercher à la repousser – lorsque Shyrnhaâm avait le dessus, Tallneshia était plus forte que lui physiquement, malgré ses quatorze ans. « Je te rappelle que c'est de ta faute si on est des parias, maintenant ! T'as foutu un beau bordel l'autre fois ! »

« Des broutilles vite réglées, tout ça. » sourit-elle d'un air austère en le relâchant. « Je te garantis qu'aucun paladin du Cratère ne connaît encore ta tête, ni celle de cette gamine. »

« Comment tu peux en être certaine ? » marmonna sombrement le jeune homme en essuyant d'un revers de la main les perles de sang qui coulaient le long de son cou.

« Je t'avais dit que j'avais faim. » gronda Shyrnhaâm en montrant les crocs. « Philippe n'était pas le seul à avoir envie de prendre l'air. Et même si vous vous étiez barrés, j'avais toujours un buffet à volonté à quelques kilomètres. »

Elle poursuivit en se mordillant négligemment un ongle, face à l'expression estomaquée de Balthazar :

« Même si ces enfoirés de la Lumière sont dégueulasses… Sang trop fluide, avec un arrière-goût de réglisse ou de je ne sais quoi, c'est absolument immonde. »

« Alors comme ça tu nous as sauvé la mise ? »

« Profite. Ce sera la seule fois de ta misérable existence. » cracha l'entité maléfique.

« Je pense bien. »

Leur échange s'acheva là, sans aucune forme de salutations quelconques. Shyrnhaâm ne prit même pas la peine de se rallonger avant de retourner se tapir dans les profondeurs de l'esprit de sa porteuse, et Balthazar rattrapa de justesse Tallneshia dans ses bras avant qu'elle ne s'effondre par terre et ne se fasse mal. Lentement, il la recoucha et tira la couverture sur elle, la plaignant silencieusement de tout son cœur. Elle était trop jeune pour se salir les mains du sang de dizaines d'innocents… Mais que pouvaient-ils y faire ?

À en croire l'entité maléfique, les paladins de la Lumière ne les recherchaient pas plus qu'à l'habitude. Ils pouvaient retourner aux villages dans une relative sécurité. Tallneshia fut cependant moins soulagée d'apprendre cela que de constater que Shyrnhaâm ne lui avait rien fait. Elle n'avait pas serré bien fort lorsqu'elle l'avait saisi à la gorge, contrairement à ce dont elle était pourtant capable, et Balthazar prit soin pendant quelques jours de redresser suffisamment le col de sa robe de mage et d'arranger ses cheveux d'un geste machinal pour lui dissimuler les égratignures qui marquaient encore sa peau.

Bien entendu, à la bourgade suivante où ils s'arrêtèrent pour passer la nuit, la part maléfique de Tallneshia s'en donna à cœur joie, et ils durent de nouveau mettre les voiles à l'aube, avant le premier chant du coq. Mais la tension et la méfiance des villageois qu'ils rencontraient leur étaient désormais coutumières. Au fil des mois, ils avaient appris à faire avec et s'en accommodaient tant bien que mal. Ils seraient toujours différents du reste du monde, rien ne pourrait changer cela.

Quelques semaines plus tard, ils firent un détour par une petite ville, plus conséquente que les deux ou trois hameaux qu'ils avaient pu parcourir ces derniers temps, auxquels Shyrnhaâm ne s'était pas intéressée. L'entité maléfique avait commis un carnage plus atroce que jamais lors de son précédent passage à l'acte – Tallneshia avait dénombré plus d'une vingtaine d'odeurs de sang différentes sur elle, ce que Balthazar n'avait pu que confirmer sombrement d'un hochement de tête évasif – et se tenait relativement tranquille depuis lors. L'absence de cauchemars rassurait les deux amis. Shyrnhaâm ne ferait sans doute pas des siennes ce soir… et c'était tant mieux. Vu l'envergure de la ville dans laquelle ils allaient mettre les pieds, cela aurait rapidement viré au massacre général.

D'ailleurs, lorsqu'on parlait de problèmes… Alors qu'ils longeaient un côté de la place centrale pour se diriger vers le quartier que Balthazar supposait comme étant celui où se trouvait l'auberge de la ville, un tiraillement sur sa manche lui fit ralentir le pas. Davantage collée à lui qu'à l'habitude, Tallneshia s'était hissée sur la pointe des pieds, s'appuyant contre son bras pour ne pas trop vaciller, et tendait le cou en direction d'une foule d'hommes et de femmes amassés un peu plus loin. Une moue inquiète barrait son visage.

« Il se passe quelque chose là-bas… »

« Oui. » lui confirma le pyromancien en plissant les yeux.

Entre les têtes et les épaules qui s'agitaient, il entraperçut une structure qu'il identifia rapidement comme étant une sorte de bûcher établi à la va-vite. Plus loin, une charriote solide aux parois de bois et de métal mêlés lui confirma ce qu'il craignait.

« Et j'aime pas vraiment ce que j'y vois, si tu veux tout savoir. »

Fendant la foule, deux personnages massifs en armure d'acier, une étoile jaune aisément reconnaissable frappant leur torse, se dirigèrent vers la cellule sur roues. À leur approche, celle-ci se mit à tressauter. Ses parois vibrèrent, alors qu'à l'intérieur, un long hurlement de haine résonnait, étouffé. Un immense frisson de terreur et d'excitation mêlées parcourut la foule, qui recula prudemment, sans pour autant se disperser.

« J'ai encore un mauvais pressentiment. » chuchota la jeune fille.

« Et t'as bien raison. Vaut mieux pas qu'on reste là. »

Malgré ce judicieux conseil, la même curiosité malsaine que celle qui animait les villageois présents sur la place poussa Balthazar à demeurer immobile quelques instants encore. Le temps que les deux paladins de la Lumière ouvrent les portes blindées de la charriote et se saisissent d'épaisses chaînes. Un véritable monstre fou furieux s'éjecta à l'extérieur, cherchant à bondir sur le premier humain passant à portée de ses crocs. Ses lourdes entraves l'en empêchèrent. Les babines écumantes, il se retourna d'un mouvement brusque vers les hommes qui le contrôlaient en claquant des mâchoires. Du bout de leurs épées, ceux-ci le forcèrent à avancer.

La foule, cette fois, s'était massée à plus d'une dizaine de mètres de là, terrorisée, mais étrangement fascinée par le terrible spectacle qui s'apprêtait à se dérouler sous ses yeux.

Le demi-diable sentit la main tremblante de Tallneshia se glisser dans la sienne. Elle non plus n'était pas rassurée.

« Balthazar… Qu'est-ce qu'il a, ce chien ? »

« Ce n'est pas un chien, Tally… »

La voix du jeune homme mourut dans sa gorge lorsque la créature tourna son regard jaunâtre vers lui pour le fixer droit dans les yeux, malgré la distance qui les séparait, comme si elle savait exactement où il se trouvait. Instantanément, elle se calma. Sans ces crocs acérés, ces trois queues fines et tranchantes et cette myriade d'épines vénéneuses le long de sa colonne vertébrale étrangement arquée, on aurait presque cru voir une sorte de lévrier.

Sacrément noir, mal foutu, et qui avait à la fois la gale, le typhus et la rage, le lévrier, tout de même.

« C'est un démon… » constata-t-il dans un filet de voix, mal à l'aise.

Le monstre recommença à se débattre à la seconde même où ses deux geôliers tirèrent de nouveau sur ses chaînes pour le faire avancer en direction de la construction de bois. Ils parvinrent à l'y faire grimper au terme de plusieurs minutes d'efforts, et grâce à l'aide de trois autres de leurs collègues. Comme toute créature des Enfers, le chien qui n'en était pas réellement un avait les humains en aversion, et il était hors de question pour lui de se laisser faire sans résister. Difficilement, les paladins de la Lumière parvinrent à lui bloquer une patte, puis une deuxième, coincèrent ses queues menaçantes sous plusieurs lourds tronçons de bois, et enfin, la créature fut totalement immobilisée, presque écartelée sur ce qui serait bientôt son bûcher funéraire. Balthazar ricana amèrement. Sans être mécontent qu'une telle aberration de la nature trouve la mort aujourd'hui, cela ne l'empêchait pas de se rappeler que s'ils étaient découverts, ce serait exactement le même sort qui les attendrait, Tallneshia et lui. Imaginer sa petite Tally à la place du démon canin lui provoqua un haut-le-cœur, et il s'efforça aussitôt de chasser cette vision de son esprit. Jamais ça ne se produirait.

Jamais.

« Qu'ils sont cons… des trucs démoniaques, et ils utilisent du feu pour s'en débarrasser. Quelle bande de génies, vraiment. »

« Viens, on reste pas là. » murmura l'adolescente d'une voix étranglée en le tirant par la main. « Je veux pas… voir ça. »

Sa voix avait hésité sur les derniers mots. Elle aussi savait quelle épée de Damoclès pesait au-dessus de leurs têtes. S'était-elle visualisée, tout comme lui, être à la place de cette créature maudite ? Peut-être bien, car elle avait les lèvres serrées et le teint blême. Il lui sembla même la sentir trembler, mais il n'en était pas certain. Il hocha la tête sans un mot, et ils commencèrent à s'éloigner.

Dans leur dos, des exclamations se mirent à émaner de toutes parts. La foule impatiente haranguait les paladins, les pressant de mettre enfin le feu à leur funeste bûcher. Deux solides gaillards échangèrent un long regard sous la visière baissée de leurs casques, avant de tourner la tête d'un même mouvement vers un troisième, les bras croisés, porteur d'une cape blanche aux liserés d'or, retenue à son cou par une broche frappée du sceau de la Lumière. Celui-ci se contenta d'acquiescer en silence. Alors, les deux paladins obéirent et jetèrent leurs torches sur la créature du Diable.

Les premières secondes, celle-ci parut parfaitement insensible aux flammes qui commençaient à la lécher, faisant écarquiller les yeux à la foule, comme hypnotisée par cette sinistre exécution. Puis ses aboiements rauques et ses rugissements de rage se muèrent en couinements de douleur et en longues plaintes implorantes. Démon ou pas, l'être qui se faisait dévorer par le feu craignait la mort comme les autres. Hommes et femmes, euphoriques, élevèrent les bras, éclatèrent de rire et crièrent leur joie sadique en lançant au milieu du bûcher des pierres pointues et des œufs pourris. Les paladins se joignirent au tumulte général, plus discrètement, en échangeant quelques bourrades satisfaites et en se montrant du doigt mutuellement la créature hérétique qui se tordait de douleur, souriants sous leurs visières malgré la chaleur du brasier.

Un coup de tonnerre, soudain et subit, que rien n'avait annoncé, les fit taire. Un silence de mort tomba. Seul le lugubre crépitement du feu résonnait encore. Puis il y eut un éclair, un seul, qui tomba du ciel en ligne droite. Exactement à l'endroit où se trouvait attaché le démon agonisant. Un énorme craquement retentit, à l'origine indéterminée, et un épais nuage de fumée s'éleva, piquant les yeux des plus proches spectateurs du macabre spectacle.

À l'autre bout de la place, Balthazar se figea, arrêté net dans son pas de course. Tallneshia sentit ses doigts se crisper autour des siens et comprit qu'une nouvelle fois, son mauvais pressentiment s'était révélé exact. Pourtant, son ami semblait aller bien, enfin à peu près, si l'on exceptait ses yeux bruns grands ouverts, exorbités sous l'effet d'un choc dont elle ignorait la cause. Philippe et Shyrnhaâm étaient innocents, pour cette fois… Alors qu'est-ce qui pouvait bien faire réagir Balthazar ainsi ?!

Du côté de la foule, des murmures sidérés et effrayés commencèrent à enfler. Au cœur de la fumée, qui peu à peu se dissipait, la silhouette noire d'une forme humaine se dressait parmi les flammes. Dans ses bras, elle tenait une créature chétive et tremblante, recroquevillée contre elle, qu'elle caressait lentement du bout des doigts pour la rassurer. On n'en distinguait que les contours, mais chacun devina qu'il s'agissait là du chien démoniaque, libéré par une puissance inconnue. Certains commencèrent à reculer lentement, en proie à une panique grandissante.

« Vous comptiez vraiment faire du mal à Moloch ? » s'étonna tristement une voix douce, aux intonations graves.

Personne ne répondit. Les paladins avaient tous dégainé leurs épées et brandi leurs boucliers, même leur supérieur, dont la cape d'un blanc immaculé s'était teintée de funestes traînées grises. Le gantelet d'acier de l'un d'entre eux était illuminé, signe évident qu'un sortilège de Foudre ou de Lumière se préparait. L'inconnu avança d'un pas, les faisant se crisper davantage.

« Oh, non, non, non… Ce n'est vraiment pas aimable de votre part… Les humains comme vous me déçoivent tellement, si vous saviez. » soupira-t-il avec lassitude. « On pense qu'ils ont compris la leçon, mais il y en a toujours pour se croire plus intelligents que les autres… »

L'enveloppe immatérielle de fumée se dissipa enfin totalement, laissant apparaître aux yeux de la foule l'homme dont la voix basse et envoûtante les ensorcelait. Dès qu'il fut pleinement visible, le charme se rompit et ce fut la débandade. Tous semblèrent reprendre conscience de la situation, et les villageois se mirent à fuir en tous sens en poussant des hurlements d'épouvante, tandis que les paladins, savamment orchestrés, s'approchaient prudemment en formant une solide barrière de métal, abrités derrière leurs boucliers alignés. L'illustre inconnu posa sur eux avec une morne indifférence ses yeux rougeoyants comme des braises.

« Vous commencez très sincèrement à me fatiguer. »

Il esquissa un sourire, révélant des dents pointues et de longs crocs saillants de part et d'autre de sa bouche. Ces attributs inhumains, couplés aux longues cornes qui jaillissaient de sa tête, ne trompèrent pas les hommes de la Lumière, et l'exclamation se propagea à travers la place comme une traînée de poudre.

« Un démon… »

« Un vrai démon ! »

« Moi ? Un simple démon ? Quel manque de respect. » se vexa-t-il, avant de s'adresser à l'animal qu'il tenait toujours entre ses bras, une nuance compatissante dans la voix : « Dis-moi, Moloch, que dirais-tu de t'amuser un peu, après cette traumatisante épreuve que tu viens de vivre ? »

La créature à moitié brûlée releva la tête, intéressée par la proposition de son sauveur. Le sourire de celui-ci s'élargit, véritablement terrifiant.

« Alors, va jouer, brave petit. »

Il étendit les bras. Le canidé démoniaque se libéra d'un bond prodigieux, volant au-dessus des paladins, et atterrit plusieurs mètres plus loin, au beau milieu de la place, parmi les civils qu'il se mit à déchiqueter de ses crocs noirs. Ceux qui lui échappaient, il se courbait en deux pour envoyer sur eux les épines détachables de sa colonne vertébrale, qui repoussaient au fur et à mesure qu'il tuait. C'était à oublier qu'il avait été à l'article de la mort, moins de cinq minutes plus tôt.

Toujours debout au milieu du brasier, l'homme renversa la tête en éclatant de rire à gorge déployée. De ses deux mains, il plia les flammes à sa volonté et leur imputa d'aller serpenter entre les rangs des paladins. Un souffle d'air chaud fit claquer les pans de son manteau sombre et voler autour de son visage ses longues mèches brunes. Quelques secondes plus tard, il avait disparu, laissant sa fidèle créature des Enfers saccager la ville, et un lointain point noir planait dans les cieux, à plusieurs kilomètres de hauteur, pour qui y aurait prêté un tant soit peu d'attention. Mais la panique ambiante était loin d'être propice à ce genre de rêveries le nez en l'air.

« Oh putain de merde, TALLNESHIA ! »

La scène précédente avait comme entravée la volonté de Balthazar. Ce ne fut qu'une fois l'inconnu parti qu'il secoua brusquement la tête, faisant danser autour de son visage ses longs cheveux bruns, identiques à ceux de l'homme du brasier. En rouvrant les yeux, il avait aussitôt posé son regard sur la créature des Enfers qui s'en donnait à cœur joie au beau milieu de la foule paniquée. Des épines noires volaient déjà dans leur direction. Sans réfléchir à ce que lui dictait son instinct, le mage se jeta sur son amie et ils firent tous les deux une violente rencontre avec le sol, ce qui leur sauva la vie. Les pics venimeux poursuivirent leur vol en vibrant sourdement et traversèrent sans peine un tonneau situé quelques mètres derrière eux, laissant échapper de longs jets de vin pourpre qui se répandit ensuite au sol, formant rapidement d'immenses flaques dont seule l'odeur enivrante attestait que celles-ci n'étaient pas de sang.

Étalé de tout son long sur l'adolescente pour la protéger, Balthazar peinait à reprendre son souffle. Cela ne l'empêcha pas d'esquisser un mouvement de recul, par pur réflexe, pour la laisser se dégager. Ce n'était pas contre elle… mais toujours, le souvenir de sa tentative de viol revenait le hanter, malgré lui, même dans des instants comme celui-ci.

« Tallneshia ! Ça va ? Tu n'as rien ?! »

« Non ! On doit pas rester ici ! »

Il aurait tant voulu intervenir. Pour une fois que ni lui, ni elle n'étaient responsables du massacre qui se jouait sous leurs yeux ! Mais l'un comme l'autre, ils ne pouvaient rien faire. Strictement rien. Même ensemble, ils n'étaient pas assez puissants pour dominer cette créature des Enfers, Balthazar le savait, et une douleur intense, emplie de culpabilité, lui poignardait le cœur. Ils se relevèrent précipitamment et fuirent main dans la main. La plaie interne ne faisait que s'ouvrir davantage lorsqu'il posait ses yeux sur un cadavre, un membre arraché, ou lorsqu'ils sautaient par-dessus des ruisseaux de sang ou des morceaux de bois carbonisés, dont certains brûlaient parfois encore. Quand ils étaient arrivés en ville, la place était calme et paisible, avec l'agitation tranquille d'un événement classique d'un dimanche après-midi. À présent, elle n'était plus que ruines, lugubre théâtre d'un champ de bataille que les humains n'avaient su dominer. Toujours de la faute du même. Et dire que toutes ces horreurs… l'amusaient ! Il en bouillonnait de rage.

Le jeune homme jeta un dernier regard en arrière, par-dessus son épaule, avant qu'ils ne tournent au coin d'une rue en direction des portes de la ville. Il perçut la bête acculée, encerclée d'une douzaine de paladins aux armures entachées de sang. Il entendit ses derniers rugissements, lorsqu'enfin les guerriers de la Lumière enfoncèrent tour à tour leurs armes jusqu'à la garde dans le corps maudit de la créature démoniaque.

Mais pire que tout, il vit.

Le tableau sans nom de la place pavée, aux étals détruits, aux décombres fumants. Le sol gorgé de liquide carmin. Et les corps. Par dizaines. Des hommes, des femmes, des anciens, des enfants. Des animaux. Tous innocents. Massacrés sans pitié, sans raison. Même Shyrnhaâm avait un but : se nourrir. Mais cet être abject n'avait tué que par plaisir. Et encore…

La plupart de ceux qui avaient fui la place de la ville s'étaient réfugiés dans les champs, accroupis parmi les épis de blé en espérant que l'horreur finisse par s'achever, et que les rayonnants paladins de la Lumière viennent leur tendre une main apaisante, leur assurant que tout cela n'était plus qu'un simple cauchemar. Balthazar se moqua mentalement de leur incroyable naïveté, alors que Tallneshia et lui filaient. Dès qu'ils se furent suffisamment éloignés, il fit apparaître Brasier. N'ayant pas assisté à son trépas, Tallneshia constata avec un soulagement palpable que la créature ne les avait pas suivis. Elle relaya l'information à son ami, qui se contenta d'acquiescer d'un mouvement sec, et ce fut tout de même à une bonne allure qu'ils s'éloignèrent de quelques kilomètres, avant de faire reprendre le pas à l'étalon aux crins bleutés.

« Qu'est-ce qu'il s'est passé ? » finit par bégayer l'adolescente.

« Tu l'as vu comme moi. La bestiole a été libérée. » répliqua Balthazar avec évidence.

Il était de mauvaise humeur. Ou plutôt, non : sur les nerfs, analysa Tallneshia avec justesse, et ce pour une raison qui lui était inconnue. Elle se résigna à l'interroger doucement :

« Oui, c'est vrai. Qui était cet homme qui est apparu dans les flammes ? Il était… »

Elle hésita sans trop oser conclure sa pensée. Il le fit à sa place dans un soupir amer.

« … comme moi, ouais. Je sais. »

« Tu le connais ? »

« Non. » répondit-il abruptement, avec sincérité. « Juste entendu parler de lui. Et j'aimerais qu'il en reste ainsi jusqu'à la fin de mon existence, mais quelque chose me dit que je vais être déçu de ce côté-là. »

« C'est qui, Balthazar ? »

Tallneshia se doutait déjà de la réponse qu'il allait lui apporter. Elle espérait pourtant se tromper. C'était comme si, tant qu'il ne le lui aurait pas confirmé de sa propre voix, tout cela ne pouvait pas être réel. Mais les mots qu'il prononça en serrant les poings de fureur furent bel et bien ceux auxquels elle s'attendait.

« Enoch. Mon… vrai père. »

« Qu'est-ce qu'il faisait là ? Je veux dire… Il vient pas sauver tous ses monstres que les paladins de la Lumière font brûler, si ? »

« Peuh, tu parles… La bestiole était qu'un prétexte. » grommela Balthazar.

« Pourquoi ? Il voulait quoi ? »

Constatant qu'elle n'avait pas de réponse, l'adolescente se retourna à moitié vers son ami. Cette fois, il ne chuta pas de cheval, mais baissa vers elle un regard malheureux et teinté de culpabilité.

« Toi. »

« Quoi ? »

Le jeune homme soupira. Il n'échapperait pas à la curiosité aussi inquiète qu'insatiable de Tallneshia, et il avait de toute manière juré de ne plus rien lui cacher… Alors, il prit plusieurs minutes pour lui expliquer.

« Quand tu voulais qu'on s'en aille, qu'on ne regarde pas ça, mais que j'étais paralysé… Il était dans ma tête, déjà. Il me parlait par télépathie. J'essayais de ne pas l'écouter. Je ne voulais pas l'écouter. Mais il… il m'a forcé. » murmura Balthazar d'une voix tremblante. « Quand il est apparu sur le bûcher, je n'ai plus eu le choix. Il fallait que je lui répondre. Le diable en moi… il commençait à s'agiter. J'avais trop peur que ça dégénère… je suis désolé. »

« Qu'est-ce que tu lui as dit ? Il voulait quoi ? » répéta la jeune fille, déstabilisée de percevoir de la crainte dans le ton de son ami.

« Savoir qui tu étais… ça fait des mois qu'il me cherche. En temps normal, il peut me localiser grâce… ou plutôt à cause du démon. Mais là, il n'y arrivait pas. Parce que quelque chose faisait obstacle. »

Son étreinte autour de Tallneshia se resserra. Elle sentit ses bras trembler.

« Quelque chose de beaucoup plus puissant que ma moitié de diable. » souffla le mage, désolé.

« Shyrnhaâm… » comprit-elle avec effroi.

« Je lui ai dit que je ne savais pas. Mais il m'a pas cru, il se méfie de toi… Tally, il ne faut jamais qu'il sache, pour elle. Tu m'entends ? Sinon… Putain, je ne veux même pas essayer d'imaginer ce qu'il pourrait te faire pour l'avoir… S'il te plaît, Tally, promets. Promets-moi que quoi qu'il se passe, même si un jour on est séparés et que je ne suis plus avec toi… Ne t'approche jamais de mon père. »

« Mais… »

« Quoi qu'il se passe, tu m'entends ? Jamais. Promets-le-moi, je t'en prie… »

Il était sérieux. Mortellement sérieux. Il ne riait pas. La seule manière dont il la serrait contre lui, si fort, si intensément, suffisait amplement à traduire toute l'angoisse incontrôlable qu'il ressentait pour elle, sa sœur de cœur, celle pour qui il survivait et se battait jour après jour depuis ses seize ans. Alors, elle promit. De toute manière, pourquoi Balthazar et elle voudraient-ils se séparer ? Cela faisait des années que l'idée qu'il ne l'abandonne ne l'avait plus effleurée. Elle lui avait pardonné sa fuite honteuse à Érodant. La découverte réciproque de Shyrnhaâm et de Philippe n'avait fait que resserrer leurs liens. Ils étaient tous les deux, seuls contre le reste de l'univers.

Ce Cratère entier qui les haïssait et avait juré leur perte.

« Il la voudrait pour dominer le monde ? » tenta de comprendre l'adolescente en fronçant les sourcils, avant d'avoir un petit rire mal assuré. « Elle l'aidera jamais. »

« C'est son pouvoir qui l'intéresse. C'est le Diable, il est capable de tout, même de la soumettre. Ne le sous-estime jamais, et surtout, ne lui fais jamais confiance. Et mets-toi ça dans le crâne, Tally : c'est juste ton entité qui l'intéresse. Son pouvoir à elle. »

Il se détestait de dire cela, mais il le devait, pour qu'elle comprenne bien quels dangers immenses elle courrait si elle se risquait à côtoyer Enoch :

« Toi, il s'en fout. T'es juste l'emballage qu'il va arracher sans y faire gaffe et piétiner par terre ensuite. C'est Shyrnhaâm, le bonbon qu'il attend. T'es rien à ses yeux… rien du t… »

« Shyrnhaâm, hm ? Intéressant. » s'éleva soudain une voix douce.

Tallneshia et Balthazar sursautèrent avec un bel ensemble. Le pyromancien devint livide, et ils tournèrent la tête d'un même mouvement sur leur gauche pour apercevoir, tranquillement adossé à un arbre, une jambe repliée avec le pied posé contre le tronc et les bras croisés sur son torse, l'homme qui avait sauvé la créature démoniaque des flammes. Il sourit dans l'ombre, avant de redresser la tête et de lancer avec amusement :

« Tel père, tel fils, on dirait, n'est-ce pas ? Voyons, Balthazar. » poursuivit-il sans cesser de sourire en constatant que les poings de celui-ci se crispaient. « Nous sommes tous les deux un peu cachottiers, je crois bien. »

Il ne portait plus ni cornes, ni crocs, et ses yeux étaient passé du brasier ardent de Shyrnhaâm à un vert profond. Avec ses longs cheveux d'un brun sombre dont quelques mèches étaient tressées, les traits fins qu'il adoptait sous sa forme humaine et ce bouc qui couvrait son menton, il ne devait pas laisser la gent féminine humaine indifférente. Tallneshia devait reconnaître que s'il avait les yeux et la gentillesse d'Evelyne, Balthazar avait aussi pas mal pris de son père, quoi qu'il veuille en dire.

« Fous-nous la paix. » grogna le mage entre ses dents serrées. « J'ai jamais demandé à ce que tu viennes dans ma vie ! Tu sais ce que j'ai dû subir à cause de toi ?! »

« Et je sais aussi ce dont tu devras encore souffrir. » confirma joyeusement Enoch, semblant peu se soucier des états d'âme de sa progéniture, ses yeux captivants entièrement rivés sur Tallneshia. « Mais toi, jeune fille… Mon impoli de fils ne m'a même pas dit comment tu t'appelais. J'ai cru entendre prononcer Tally, mais m'est avis que ce n'est pas ton véritable prénom. »

Il rechercha son regard et le soutint fixement.

« N'est-ce pas ? » murmura-t-il d'une voix profonde. « Hm… Tallneshia, je vois. Quel beau nom. Il te sied à merveille. »

« Tally ! » la reprit Balthazar en l'agrippant par l'épaule et en la secouant légèrement.

« Quoi, qu'est-ce que j'ai fait ? »

« Il peut faire les mêmes choses que moi ! Il est en train de lire dans ton esprit par télépathie, ne le laisse pas faire ! »

« Tu n'es pas obligée d'écouter tout ce que te dit Balthazar, tu sais. » intervint doucement Enoch en lui souriant pour la rassurer. « Ses conseils ne sont pas toujours très avisés. Comme cette fois où il t'avait laissé toute seule à l'auberge, souviens-toi… »

« LA FERME ! » hurla Bob, que ce souvenir écorchait à vif plus que n'importe quoi d'autre.

Un trait de feu rageur jaillit, incontrôlable. Il fusa droit vers le Diable, léchant sa peau, couvrant son corps tout entier, et se transmettant à l'arbre auquel il était toujours adossé. Au cœur des flammes, parfaitement insensible à leur morsure, Enoch n'avait pas bougé et se contenta de rire.

« Fils, tu me déçois. » déplora-t-il d'un ton paternaliste.

Le croyait-il vraiment si idiot ? Profitant de sa distraction l'espace de quelques secondes, Balthazar avait sauté à terre. Il se jeta sur son père à travers le brasier qu'il venait lui-même de créer et tous deux roulèrent à terre, au milieu de l'herbe et des cendres. Toute sa colère s'exprima en un cri de rage, tandis qu'il élevait le poing pour le frapper. Mais Enoch avait vu le coup venir de loin et para son attaque sans peine d'un revers d'avant-bras. Avant de riposter en lui assénant une claque magistrale qui le fit vaciller.

« Ton éducation serait à refaire, mon cher. »

Son regard émeraude se mit à scintiller pour virer lentement au rouge grenat, et sa voix descendit d'une octave tandis qu'il grondait sourdement :

« Pourquoi ne pas voir cela tout de suite… ? »

« LAISSEZ-LE TRANQUILLE ! »

Une exclamation perçante, que la terreur et la détermination mêlées faisaient monter dans les aigus, agressa l'audition sensible du Diable. Au même instant, il discerna du coin de l'œil une forme floue. Sans se soucier de bousculer son fils, il roula sur lui-même pour s'éloigner de quelques mètres, esquivant largement un poignard dont la lame vint s'enfoncer dans le sol, à l'endroit où il se trouvait auparavant. Pendant que Tallneshia s'assurait que Balthazar allait bien, Enoch se releva et épousseta ses vêtements, une moue ennuyée sur le visage. Seuls son regard et sa voix vibrante trahissaient son agacement.

« Je dois reconnaître que vous avez du cran d'essayer de vous en prendre à moi. »

Les deux amis s'étaient eux aussi remis debout et lui faisaient face. D'un geste du bras protecteur, le pyromancien intima à l'adolescente de rester derrière lui. Mais elle ignora son ordre et se décala de deux pas, prête à affronter son père à ses côtés. Enoch observa leur drôle d'équipe de haut en bas et haussa un sourcil dubitatif. Ils manquaient tout de même d'un peu de jugeote. Balthazar maniait les pouvoirs qu'il lui avait légués : il ne pouvait rien contre lui. Quant à la jeune fille, même si elle était armée et farouchement prête à défendre son fils bec et ongles, il n'avait pas manqué de reconnaître les deux couteaux qu'elle tenait en main et manipulait avec dextérité…

Le Diable leur ouvrit les bras, désireux de calmer le jeu.

« Allons, allons. Arrêtons-nous là et dites-moi simplement ce que j'aimerais savoir, avant que l'un de vous deux ne se fasse du mal. »

« Ne lui dis rien, Tally. » grommela Balthazar, sur ses gardes. « Ne lui réponds même pas. »

« Décidément, fils… J'avais souvenir que le petit garçon d'Érodant qui nourrissait tous les matins ce pauvre chat affamé était bien plus poli que toi. »

« Que… Hein ? »

Enoch adressa un clin d'œil complice à son descendant, lâcha avec naturel un miaulement parfaitement reconnaissable pour achever de le troubler, puis se réintéressa à l'adolescente.

« Alors, ma très chère Tallneshia. Voudrais-tu bien me présenter cette Shyrnhaâm dont vous parliez un peu plus tôt ? »

Balthazar se crispa, les dents serrées. Elle pinça les lèvres sans répondre, soutenant difficilement son regard avec un brin de défiance. Le Diable prit un ton plaintif :

« Tu ne veux vraiment rien me dire ? »

Elle secoua fermement la tête de droite à gauche, obstinée. Contre toute attente, il sourit devant sa réaction.

« Bon. Peut-être qu'elle peut se présenter elle-même, dans ce cas. »

Tout était déjà prévu dans son esprit lorsqu'il avait laissé ces armes démoniaques à Evelyne, bien des années plus tôt. Il l'avait aimé, il la connaissait par cœur, et il la savait terriblement sincère : elle lui avait dit qu'elle les confierait à leur fils lorsque le moment serait venu, et il savait qu'elle tiendrait parole. Ces couteaux ne devaient lui servir à rien d'autre qu'entrer en contact avec le diable de Balthazar, pour qu'ensemble ils soumettent sa part humaine. Il n'avait pas prévu qu'une fillette viendrait interférer dans ses plans… mais peu lui importait, au final. En maître incontesté de l'improvisation, Enoch savait s'adapter, et Tallneshia semblait porter en elle un pouvoir inédit, autrement plus intéressant pour lui que celui de son fils, à l'heure actuelle…

D'un discret mouvement de poignet, il libéra la magie ténébreuse des armes démoniaques que l'adolescente serrait nerveusement entre ses doigts. Les runes gravées sur leurs lames s'illuminèrent faiblement avant de changer de coloris, virant au noir pour s'accorder à leurs manches.

« Ah… » laissa faiblement échapper Tallneshia.

Il ne lui avait pas fallu bien longtemps pour la soumettre. La surprise y était sûrement pour beaucoup… Les yeux d'Enoch devinrent uniformément rouges. Il tendit la main vers elle avec un sourire satisfait et l'appela doucement.

« Tally ? Approche… »

Elle trembla. Lâcha ses couteaux, qui tombèrent au sol, mais il n'en avait plus besoin. Il s'était suffisamment immiscé en elle durant les secondes qui venaient de s'écouler. Puis elle avança d'un pas hésitant. Balthazar la retint par la manche.

« Non ! »

Elle se mit à lutter sans un mot pour continuer à marcher dans sa direction, ignorant le pyromancien. Celui-ci résista, la ramenant de force vers lui et la ceinturant pour l'empêcher de s'en aller, avant d'enfin remarquer le regard anormal et l'expression narquoise de son paternel.

« Qu'est-ce que tu lui as fait ?! »

« Rien de bien méchant, elle s'en remettra. »

« Libère-la ! Papa ! »

Enoch fut presque touché de ce subit accès de panique qu'il perçut dans la voix aux intonations implorantes de Balthazar. Il s'apprêtait à s'en émouvoir moqueusement lorsqu'il fronça les sourcils. Son emprise sur l'adolescente faiblissait. Quelque chose s'était éveillé, d'aussi ténébreux que lui, qui opposait à présent une ferme résistance à ses pouvoirs. Résistance qui étrangement lui donnait plus de fil à retordre que ce à quoi il s'attendait. C'était… fort intéressant.

« Qu'es-tu donc ? » murmura-t-il, intrigué.

Des mèches de cheveux de la jeune Tallneshia s'étaient teintées d'un rouge éclatant. Son regard mauve avait également viré de couleur, de la même manière, et sa voix n'avait plus rien d'enfantin lorsqu'elle lui répondit d'un ton grave qui ne collait horriblement pas avec sa physionomie chétive :

« Une chose bien plus puissante que le bâtard que tu as eu le cran d'engendrer, sale Diable. »

Tout se déroula très vite.

Enoch s'avança. Il ignora le cri de protestation de Balthazar, qui se trouvait sur son chemin et qu'il envoya voler au loin d'un simple geste du bras. Puis il saisit Tallneshia par la gorge et l'éleva à plusieurs centimètres du sol. Elle s'agrippa à sa poigne pour tenter de la desserrer, mais n'y parvint pas. Ses jambes battirent désespérément dans le vide alors qu'elle suffoquait.

« Plus puissante que mon fils, peut-être. Mais pas autant que moi, je le crains. » fit-il mine de compatir dans un souffle menaçant. « Tu ne proviens pas des Enfers, n'est-ce pas ? Sans quoi tu saurais ce qu'il en coûte de me défier. »

Il pencha la tête sur le côté, semblant analyser la jeune fille dont seul le regard dément parvenait encore à lancer des éclairs de fureur.

« Tu n'es… rien de ce que je connais. » constata-t-il.

Il daigna enfin la relâcher, et elle s'écroula à terre. Sa fierté égoïste la fit se redresser aussitôt, même si elle ne put s'empêcher de masser sa gorge rougie avec une grimace d'aversion.

« Saches que tu m'intrigues énormément, ma chère Shyrnhaâm. Nous n'en avons pas fini, tous les deux. »

Un sourire se profila sur les lèvres du Diable. Il fit mine de lui adresser respectueusement un baisemain. Elle ignora son geste et lui répondit d'un grognement agressif, les crocs dévoilés, l'avertissant de ne pas approcher davantage. Il saisit parfaitement le message et recula de quelques pas, sans que cette dérangeante expression de satisfaction ne quitte son visage.

« Au contraire, cela ne fait que commencer… » murmura-t-il une dernière fois avant de disparaître.

« Enfoiré de démon. » parvint à grogner Shyrnhaâm avec difficulté, avant de céder et de se plier en deux dans une quinte de toux.

Elle se releva péniblement, constatant du coin de l'œil qu'un peu plus loin, Balthazar avait fait de même et l'approchait prudemment. Il s'arrêta à quelques mètres d'elle, le regard sombre.

« C'est bon ? Pas faim ? »

« Ton connard de père m'a coupé l'appétit. »

Il haussa les épaules, soulagé en son for intérieur, et parfaitement indifférent au flot d'insultes dont elle gratifiait Enoch. Après tout, il n'en pensait pas moins. Même si lui n'était pas encore assez fou pour oser l'exprimer directement face à lui.

« Il nous a dans le collimateur, maintenant… Putain, c'est de mieux en mieux. » soupira-t-il. « D'abord toi, ensuite lui… »

« Ta petite chérie attire bien des convoitises, on dirait. Tu es sûr de ne pas t'être trop avancé en jurant de la défendre éternellement ? » le nargua Shyrnhaâm avec un sourire mauvais.

« Oh mais c'est pas vrai… Vous ne lui ficherez donc jamais la paix, tous ?! »

« On m'a invoquée à travers elle. » gronda l'entité maléfique avec mauvaise humeur, sur le point de montrer les crocs à nouveau. « Elle est mon réceptacle, et cette enflure d'Enoch aura beau me promettre tout ce qu'il veut, hors de question que je la lâche. Cette fille est à moi. »

Elle lui ressortait toujours le même discours, que Balthazar n'écoutait plus que d'une oreille. Pourtant, quelque chose le frappa dans les paroles qu'elle prononça, et il répéta lentement dans un souffle, réalisant ce que cela signifiait :

« On t'a invo… Attends. Alors elle n'est pas comme moi ? Tu n'es pas là depuis sa naissance… Elle était une petite fille normale ?! »

« Tout ce qu'il y a de plus banale, et insignifiante au possible. » lui confirma-t-elle avec une grimace méprisante. « Enfin… j'ai déjà eu la chance que ce vieux fou connaisse mon existence et me libère en elle. Ça faisait des siècles que je m'ennuyais à mourir. »

« Ce vieux fou ? Son oncle ? » comprit le jeune homme, estomaqué.

« Qui d'autre ? Tu sais comme moi que personne ne s'intéressait à elle. »

Il fallut quelques secondes à Balthazar pour accuser le coup. Certes, Tallneshia et lui ne savaient pas grand-chose de Shyrnhaâm. Mais d'apprendre qu'elle n'était rien d'autre qu'un parasite, que sa petite Tally aurait pu vivre une vie heureuse, une vie normale, sans le poids de sa présence et de ses crimes, lui retournait l'estomac. Sa surprise se mua en une colère sourde, révoltée, uniquement dirigée vers le responsable de tous les malheurs de sa sœur de cœur.

Malgré les risques et l'énervement croissant de Shyrnhaâm, qui n'appréciait que peu cet interrogatoire, il avait une dernière question à poser. La plus importante, peut-être.

« Pourquoi ? »

« Pourquoi quoi ? » grogna-t-elle agressivement.

« D'après ce que m'en a dit Tallneshia, Caeron était un mage expérimenté. Un enchanteur officiel de son royaume, ou je sais plus quelle connerie de ce genre… Bref. » éluda-t-il d'un geste de la main. « Il se servait de Tally pour ses expériences… Ne me fais pas croire qu'il t'a invoqué en elle sans but précis. »

« Parce que tu t'imagines vraiment que je te révélerais ses plans, si je les connaissais ? »

L'entité maléfique renifla avec dédain, mais lâcha tout de même à contrecœur :

« J'en sais rien, on s'est pas causé figure-toi. Mais t'as raison, le bâtard. Son oncle est une belle raclure aussi, avide de pouvoir et sans scrupules… Il s'entendrait bien avec ton paternel, tiens. »

« Il t'a invoqué à dessein ? »

« Sûrement. Mais s'il croit pouvoir me mater, il se fourre le doigt dans l'œil bien profond jusqu'à se le faire ressortir par le cul, le vieux schnock. »

Balthazar fronça les sourcils. Son cerveau turbinait à cent à l'heure. S'il en croyait ce que lui en racontait Shyrnhaâm, et le peu de choses dont se souvenait Tallneshia à l'époque, Caeron devait exactement savoir ce qu'il faisait. L'arrivée de sa nièce au Cratère n'avait pas été une erreur, comme ils l'avaient toujours cru. Au contraire, tout avait été calculé, prémédité.

Il devait certainement connaître un moyen de la récupérer. Quand, cela, il n'en avait aucune idée. Mais ça, ce n'était pas une bonne nouvelle. Pas du tout.


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Voilà, c'était le douzième chapitre de "TALLNESHIA" !

Entre Enoch et ce que Balthazar vient d'apprendre... Vous les sentez arriver, tous les nouveaux ennuis ? Nos deux amis n'auront décidément jamais la paix...

J'espère en tout cas que ça vous a plu !

N'hésitez pas à laisser une petite review si le cœur vous en dit, et on se donne rendez-vous dans une semaine pour le prochain chapitre !

D'ici là, prenez soin de vous, servez-vous en cookies et en chocolat chaud virtuels, et des bisous ! :-)