Note de l'auteur: Et me revoilà ! Dix chapitres déjà, le temps passe... mais aucune inquiétude, j'en ai encore une palanquée derrière à vous faire découvrir. Celui-ci est quand même assez court, et sera peut-être moins excitant que le dernier, mais enfin, c'est la suite de leur périple... Et j'espère que vous passerez un agréable moment à lire cette suite. Au programme, deux missionnés dans la forêt, qui marchent, qui marchent, qui marchent... En direction de la cité des glaces.

Merci encore et toujours pour toutes les reviews très élogieuses sur le dernier chapitre, elles m'ont vraiment fait immensément plaisir !

Ah, et la fin du chapitre risque de vous frustrer un peu... Désolé d'avance. Enfin, j'espère que ça vous donnera envie de revenir lire le chapitre suivant ;)

Sur ce, bonne lecture !


Chapitre 10 – Une histoire de naufrage

Les deux compagnons passèrent, à leur grand dam, la journée entière dans l'obscurité de la Forêt Noire. Cette fois, ils ne s'arrêtent que très peu. Ils ne firent aucune pause et ils mangèrent en même temps qu'ils marchaient. La Cité des Glaces n'était vraiment pas à côté, et s'ils voulaient avoir une chance de l'atteindre sans être obligés de s'arrêter un peu avant, et dormir une nuit de plus sous les feuillages obscurs, ils devaient vraiment se presser.

Cette fois, Milo semblait être en train d'épuiser les sujets de conversation. Depuis qu'il avait parlé de sa vie à la Place Militaire du Sanctuaire, il n'avait plus vraiment envie de causer de son passé. Et il commençait à constater que Camus n'approuvait pas beaucoup son ami Aiolia. Le mage semblait trouver que le gradé n'était pas forcément très bienveillant envers lui, aussi, Milo avait encore moins envie de lui parler de son ami de la Tour de Garde. Alors, il changea de stratégie. Il essaya tant bien que mal de cuisiner son ami le mage des glaces à son tour.

Camus était très concentré sur leur destination. La menace des loups étant toujours présente dans cette maudite forêt, il brandissait bien haut sa bague, qu'il avait placée sur sa main droite, pour être sûr de bien y voir. Milo, en même temps qu'ils avançaient, lui posa quelques questions sur la manière de créer de la magie. Le chevalier s'intéressait particulièrement à la mécanique derrière le phénomène de création et de matérialisation d'eau gelée. Il avait l'âme d'un chercheur avide dès qu'il s'agissait des pouvoirs de Camus. Tout le fascinait dans cette magie aquatique. Et ce, bien plus que l'artefact de Shaka qu'il avait au cou, et qui pointait inlassablement la même direction entre les arbres.

Milo, au bout d'un moment, finit par se lasser de parler. Ce fut à peu près en milieu de journée. La marche le fatiguait, et puis Camus avait un peu de mal à lui expliquer comment fonctionnait réellement sa magie. Pour lui, c'était quelque chose de quasiment instinctif, de ce qu'il en comprenait. Par conséquent, si Milo n'avait pas des pouvoirs de base, il lui serait hautement difficile de reproduire l'exploit. Et certainement pas en écoutant une conférence sur la physique de la glace.

La fin d'après-midi s'annonça vite. Après de longues heures de marche dans un silence relatif – on entendait tout de même leurs pas dans la forêt, et les bruits des oiseaux dans les feuillages hauts des arbres – Milo se décida à ré-entamer la conversation. Il venait de se souvenir d'un détail qui l'avait intrigué lorsque tous les deux avaient rencontré Mû. Il n'avait pas encore eu l'occasion de poser de questions à ce sujet.

« Camus, l'interpella-t-il, pensif.

- Oui ? » Répondit celui-ci d'une voix un peu lasse, mais attentive. Apparemment, son compagnon commençait à trouver leur voyage fatiguant. En revanche, il avait toujours cet air déterminé sur le visage.

« Je voulais vous poser une question, hésita le chevalier, qui ne savait pas si c'était trop le moment.

- Allez-y, Milo, ne tournez pas autour du pot, l'invita Camus en levant les yeux au ciel.

- C'est par rapport à un truc que Mû a dit quand nous l'avons rencontré.

- Vous allez devoir me rappeler ce que c'est, j'en ai peur…

- Il a parlé de votre disciple, Hyôga. Il a dit que le gamin était traumatisé à cause de sa mère.

- Et ?

- C'est vrai ?

- Oui, c'est vrai, évidemment. Ce n'était pas du pipeau, ses pouvoirs, vous vous en êtes aperçu vous-même. »

Milo essaya un sourire.

« Oui, je m'en étais aperçu. Mais je voulais savoir… Qu'est-ce qu'il lui est arrivé, à votre disciple ?

- Pourquoi voulez-vous savoir une chose pareille ? Fit le mage des glaces en fronçant les sourcils.

- Je m'intéresse à vous, répondit Milo comme une évidence. Votre disciple fait partie de votre vie. Et je suis sûr que vous devez beaucoup vous investir pour lui. J'ai raison, non ?

- Oui, confirma Camus. Son éducation m'accapare beaucoup.

- J'en étais sûr, sourit le chevalier. Mais donc, vous ne voulez pas me raconter ?

- Je ne sais pas si ce serait très bien de ma part… Réfléchit Camus. Après tout, il s'agit de son passé, et non du mien. Je ne suis pas sûr qu'il serait heureux de savoir que je divulgue comme ça le plus grand drame de sa vie au premier venu.

- Dites, je ne suis quand même pas le premier venu, bouda Milo.

- Non, c'est vrai, excusez-moi, se reprit Camus. C'est une bêtise que j'ai dite. Vous êtes mon ami. Mais même en tant que tel… Ce serait commettre une indiscrétion envers lui, vous ne croyez pas ?

- Je ne sais pas, répondit Milo en haussant les épaules. Moi, je vous ai bien parlé en long, en large et en travers d'Aiolia, et sans lui demander son avis.

- Oui, et cela ne change rien à ce que je dis.

- Vous me trouvez indiscret ? S'inquiéta soudain Milo.

- Non, ce n'est pas ce que j'ai dit. Je suppose qu'Aiolia vous connaît. Il doit savoir que vous êtes bavard. Je suis même sûr que vous passez votre temps à dire que vous l'êtes à cause de lui. J'imagine que quelque part, cela doit faire partie du pacte.

- Vous accepteriez que je parle de vous, si je croisais d'autres gens, plus tard ? S'enquit le chevalier, curieux.

- J'ai bien peur que vous n'ayez pas grand-chose à raconter de moi, déclara Camus sur un ton uni.

- Détrompez-vous. Vous êtes probablement la personne la plus intéressante que j'ai rencontrée, le complimenta Milo. Cela dit… Pour une fois, je ne sais pas si j'aurais envie de bavarder comme ça sur vous.

- Et pour quelle raison ? S'enquit le mage.

- Parce que… Je ne sais pas trop pourquoi, en fait, admit le chevalier. Vous êtes peut-être trop important à mes yeux pour que je parle juste comme ça de vous, légèrement.

- Trop important ? Releva Camus. Je vous importerais davantage que votre ami Aiolia, que vous connaissez depuis des années ?

- Ben… Hésita Milo en se grattant la tête. Je dirais que… Oui. Je ne saurais pas trop expliquer pourquoi. Mais en tout cas, là, tout de suite, vous êtes beaucoup plus important que lui pour moi.

- Ah, crut comprendre le mage. Vous voulez dire dans ce contexte, pendant le voyage.

- Je ne crois pas que ce soit simplement une histoire de contexte. Vous savez, vous êtes le premier et seul ami que je me sois fait hors d'un camp militaire. »

Camus hocha de la tête silencieusement.

« Vous êtes probablement mon seul ami, vous savez, lui révéla Camus. Alors je ne saurais vous taxer d'illogisme. »

Milo écarquilla les yeux, très surpris.

« Quoi ? Vous n'avez jamais eu… d'amis, avant moi ?

- Je ne crois pas, non », répondit Camus sur un ton pensif.

Puis il dévisagea Milo, qui avait une expression horrifiée au visage. « Ne faites pas cette tête-là, continua-t-il, se voulant rassurant. Vous savez que je suis un être solitaire. Et cela ne veut pas dire que je suis isolé pour autant.

- Mais… Votre disciple ? Voulut savoir Milo, confus.

- Mon disciple ? Cela n'a rien à voir, le contredit immédiatement Camus. Je l'ai entraîné à la magie, et je l'ai éduqué depuis un âge assez jeune. Je ne pourrais qualifier nos rapports d'amicaux. »

Le mage s'arrêta un instant dans son discours.

« Même si cela ne change rien à l'affection que je lui porte par ailleurs », ajouta-t-il finalement.

Cette dernière phrase ne fut qu'un murmure.

Milo hocha de la tête. Il comprenait parfaitement la situation. Camus devait avoir davantage une relation de parent ou de grand frère envers son élève qu'un lien d'amitié avec lui. Et c'était bien logique.

« Vous avez raison, agréa-t-il. Mais je trouve cela triste que vous n'ayez jamais eu d'ami.

- Eh bien, consolez-vous, puisque dorénavant, j'en ai un », répliqua le mage en le regardant droit dans les yeux.

Milo, à ces mots, lui fit un sourire lumineux.

« Ravi d'avoir comblé cette lacune », déclara-t-il sincèrement.

Camus lui rendit un regard entendu.

« Mais vous ne voulez vraiment pas me dire, pour Hyôga ? A moi, votre seul ami ? » Renchérit Milo, avec une moue enfantine et un sourire charmeur. Le chevalier ne lâchait pas l'affaire. « Je vous promets, je serai muet comme une carpe.

- Ne faites pas des promesses que vous ne sauriez tenir, Milo, rétorqua platement le magicien.

- Vous êtes dur avec moi, bouda le chevalier. Je sais tenir ma langue, quand même.

- Vous la tenez bien peu, d'ordinaire, je suis désolé de vous l'apprendre.

- Oui, mais c'est sur Aiolia. Et je vous ai dit que vous, vous étiez plus important… Le contredit Milo gravement. Et puis, cela vous va bien, de me critiquer. Il ne m'avait pas semblé avoir envie de vous raconter mon entraînement militaire avant que vous ne me forciez la main. »

L'expression de Camus changea un peu. Un éclat de culpabilité passa dans son regard. Il y eut un silence gêné entre les deux hommes.

« Je suis désolé, s'amenda-t-il alors, se sentant subitement mal. Je ne voulais pas que vous ayez cette impression. Vous m'inquiétiez, et je souhaitais simplement comprendre ce qu'il se passait pour vous aider. »

Milo hocha de la tête négativement, sombre.

« Ne vous en faites pas, consentit-il à le rassurer. Je sais que vos intentions étaient bonnes. Et je suppose que d'une manière ou d'une autre, vous auriez fini par savoir toutes ces choses. Je ne vous en veux pas. De toute manière, ce qui est fait est fait…

- Cela ne m'empêche pas de m'excuser, insista tout de même Camus. Vous avez raison… J'ai probablement été trop intrusif, cette nuit, en vous demandant de me parler de ces choses-là.

- Je suis un grand garçon, Camus, fit Milo en soupirant. Si je vous ai parlé de tout ça, c'est que je le voulais bien. J'aurais eu le droit de refuser tout net de vous en parler, et je ne l'ai pas fait. Je vous l'ai dit, vous êtes mon ami. Et je n'ai pas dit ce que j'ai dit pour vous culpabiliser. Seulement pour vous signifier que je savais garder un secret. »

Camus hocha de la tête, se sentant coupable malgré tout.

« Et je ne vous forcerai pas à parler de Hyôga si vous ne voulez pas, conclut Milo gravement. C'est normal que je veuille en savoir plus sur les gens qui vous importent. Mais vous pouvez me dire que vous ne voulez pas en parler. »

Le mage sembla réfléchir.

« Vous êtes mon ami, énonça-t-il pour lui-même, songeur. Et… Oui. En y réfléchissant, cela ne me choque pas de parler de choses personnelles avec un ami. Je vous fais confiance. »

Milo lui adressa un sourire doux.

« Vous savez, parfois, je ne sais pas comment aider mon élève, se confia Camus d'un air absent. Ce qu'il a vécu semble l'avoir touché profondément. Je lui ai beaucoup appris, pendant tout son entraînement… Mais s'il y a bien une chose sur laquelle j'ai l'impression de n'avoir aucun pouvoir, c'est bien son traumatisme.

- Peut-être que vous auriez besoin d'une oreille, lui offrit Milo. Vous l'avez compris, lorsque je vous ai parlé cette nuit… Je ne suis pas étranger aux traumatismes. Je ne sais pas si je trouverais la solution à celui de votre élève, mais… »

Dans sa marche, Camus s'approcha de Milo pour poser une main sur son épaule, brièvement.

« Vous êtes très gentil, Milo, déclara-t-il sincèrement.

- Oh, je ne serais jamais contre donner un coup de main à un ami, vous savez, lui sourit le chevalier.

- C'est généreux de votre part. »

Camus reporta son regard droit devant lui.

« Mon élève… a eu un accident de bateau, très jeune, consentit-il à dévoiler. Un navire qui était allé se promener vers la Mer des Glaces, à la lisière de la Mer du Tumulte… Un capitaine inconscient. Hyôga était à bord, avec sa mère. Lui a réussi à être sauvé, lorsque le navire a évidemment fait naufrage dans la banquise. Mais sa mère n'a pas eu la même chance. Lorsque j'ai rencontré l'enfant, et qu'on m'a confié son enseignement à l'Académie des mages, on m'a expliqué qu'il était resté plusieurs jours à marcher sur la banquise de la Mer des Glaces, et qu'il n'était pas mort de froid. Cela le prédisposait à la magie des glaces, et c'est pour cela que je l'ai pris sous mon aile. »

Milo hocha de la tête pensivement.

« C'est vrai que c'est triste, acquiesça-t-il. Je ne dirai pas que je comprends, car je ne me souviens pas de ma famille… Mais le pauvre, tout de même.

- Oui, c'est malheureux, commenta le mage des glaces. Le problème, c'est que cet événement l'a profondément marqué, au point que lorsque je l'entraînais à l'Académie, j'ai dû le dissuader plusieurs fois de se rendre sur le lieu du drame. J'avais très peur qu'il ne se blesse ou ne se noie, en faisant cette bêtise. Il y a même un jour où ce n'est pas passé loin qu'il y reste… »

Milo garda le silence un instant. Camus avait la mine inexplicablement assombrie.

« Vous parlez de l'Académie au passé, releva le chevalier au bout d'un moment. Vous n'enseignez plus là-bas ? »

Camus fit non de la tête.

« J'ai plus ou moins fait sécession avec l'Académie des Mages, lui avoua-t-il. Depuis que je me suis fâché contre les représentants de l'Académie, je ne l'entraîne plus là-bas.

- Vous vous êtes disputé avec des membres de l'Académie ? » S'étonna franchement Milo. Il ne s'était pas attendu à ce que son ami eût l'âme d'un rebelle.

« Oui, fit simplement Camus en opinant du chef.

- Mais, pourquoi ? S'enquit Milo sur le même ton.

- J'étais en profond désaccord avec certaines de leurs idées, expliqua le mage. L'Académie est devenue de plus en plus élitiste, au fil du temps. Au début, cela ne me touchait pas tant que cela. Je me disais qu'ils pensaient bien ce qu'ils voulaient. Mais lorsqu'ils ont commencé à dire qu'ils ne voulaient plus enseigner la magie qu'aux gens méritants, je me suis fâché contre eux.

- Aux gens méritants ? Répéta Milo, qui n'était pas sûr de comprendre.

- Aux gens de sang suffisamment noble dans les veines pour avoir droit à une éducation, si vous préférez. Ce que cela voulait dire, c'était de ne plus enseigner la magie à tous les gens qui avaient du potentiel, mais de la réserver aux personnes puissantes. Ce savoir n'irait plus qu'à elles, et à elles seules.

- C'est absurde, fit Milo. Si on suivait cette logique, je n'aurais jamais pu devenir chevalier.

- Ni moi, mage, compléta Camus. Hyôga non plus ne faisait pas partie de cette catégorie de gens « méritants » … Alors j'ai décidé de fuir l'île où se situe l'Académie, avec mon élève, et de me réfugier à la Citadelle.

- Vous n'avez pas été pourchassé par les gens de votre ordre ? S'enquit Milo.

- Si, je l'ai été. Mais lorsque j'ai accompli quelques bonnes œuvres à la Citadelle Bénite, Shion a décidé de m'accorder la liberté en tant que mage indépendant. Depuis, j'ai sa protection.

- C'est incroyable, loua Milo. Vous avez de la chance d'être aussi doué.

- Oui, convint Camus. Que cela serve de leçon à tous ces gens soi-disant « méritants ». »

Milo lâcha un rire malicieux en entendant cette assertion.

« Et donc, vous enseignez votre magie à la Citadelle ?

- Non, répondit Camus. Je suis bon navigateur, et avec mon élève, nous sommes installés sur une île dans la Mer de l'Inconnu, que j'ai fini par explorer pendant un voyage.

- Vous êtes décidément bien talentueux, admira sincèrement Milo. Et courageux de vous aventurer ainsi en mer.

- La Mer de l'Inconnu est loin d'être aussi dangereuse que la Mer du Tumulte, minimisa un peu Camus. Mais les navigateurs n'y vont que peu car ils ont peur de ce qu'ils pourraient trouver. Je n'ai pas fait ce pari. »

Milo étira un sourire sarcastique.

« Franchement, à côté de vous, je commence à me sentir insignifiant, avec ma pauvre épée, et mon inexpérience totale sur les rafiots.

- Cessez de vous rabaisser, Milo, le gronda sévèrement Camus. Vous avez acquis cette épée de haute lutte, et vous êtes extraordinairement doué à d'autres choses. Chacun ses forces et ses faiblesses. »

Milo sursauta presque devant la remontrance.

« Pardon, c'est vraiment une habitude tenace, on dirait, s'excusa-t-il.

- Trop tenace », appuya le mage gravement.

A ces mots, le chevalier leva le nez sur les feuillages des arbres.

« Je crois que le jour est en train de baisser, observa-t-il en changeant de sujet. Je ne sais pas si nous arriverons à trouver cette Cité des Glaces aujourd'hui.

- Nous le devons, Milo, affirma Camus avec détermination. S'il le faut, nous marcherons de nuit. Avec la bague que m'a donné Shaka, nous arriverons à nous éclairer. Ce n'est pas le moment de faiblir. »

Il y eut un silence entendu. Milo hocha simplement de la tête pour donner son accord.

Les deux hommes continuèrent alors leur voyage tranquillement. Le jour baissa assez rapidement, comme l'avait prédit Milo. Bientôt, la forêt fut entièrement plongée dans le noir. Heureusement, grâce aux artefacts de Shaka, les deux hommes purent progresser efficacement dans la bonne direction.

Ce fut environ une heure ou deux après la tombée de la nuit que Camus remarqua que Milo marchait un peu plus difficilement.

« Milo ? L'interpella-t-il tout de suite en tournant la tête, pour mieux l'observer. Quelque chose ne va pas ?

- Fait froid… » Répondit sommairement l'intéressé, qui avait les bras croisés sur sa poitrine.

Camus le détailla avec attention. Maintenant que Milo le disait… Il y avait de la brume qui s'échappait de leurs souffles. Et le chevalier grelottait. Le pauvre faisait de son mieux pour se protéger dans sa cape écarlate, mais manifestement, elle était bien trop légère.

Camus ôta tout de suite son beau manteau bleu.

« Qu'est-ce que vous faites ? S'horrifia le chevalier en le voyant se dévêtir.

- Mettez ça par-dessus votre armure, lui offrit Camus en lui tendant le vêtement.

- Quoi ? Hésita le chevalier, confus. Mais, vous…

- Je suis un mage des glaces, Milo… Lui rappela doucement l'intéressé, sur le ton de l'évidence. Ce serait tout de même aberrant que je ne résiste pas au froid. Vous, en revanche, ce n'est pas dit. Enfilez mon manteau, je serai plus tranquille. »

Camus posa d'autorité son vêtement sur ses épaules. Milo ne se fit pas prier pour en enfiler rapidement les manches. Le chevalier sourit, intérieurement ravi d'être affublé d'une aussi belle étoffe. Ce n'était pas n'importe quel habit, mais celui de son ami. Il émanait de son odeur réconfortante, et avec cela, Milo se sentit davantage protégé. Avec le manteau en plus sur les épaules, il avait un peu moins froid… Mais il n'était pas complètement réchauffé.

« Si vous avez froid, cela veut dire que nous nous rapprochons effectivement de notre objectif, le consola un peu Camus. Venez. Plus vite nous serons à la Cité, plus vite vous pourrez vous réchauffer. »

Milo acquiesça vivement. Il donnerait tout pour se retrouver devant un bon feu.

Les deux compagnons progressèrent environ une heure de plus, jusqu'à ce que tout à coup, les troncs des arbres ne laissent entrevoir faible une lueur. La lumière du pendentif de Milo pointait vers elle avec insistance.

« Regardez, Milo ! S'exclama Camus, ravi. Je crois que nous sommes en train d'atteindre la fin de la Forêt Noire ! »

Le mage pressa le pas, et le chevalier le suivit un peu plus lentement, la démarche rigide. Avoir le manteau de Camus sur ses épaules l'aidait, mais il avait toujours froid, et la nuit qui était tombée n'aidait pas.

Milo et Camus, au bout de deux minutes de plus, sortirent effectivement du couvert de la Forêt. Camus était si heureux de voir la fin de cet endroit sinistre qu'il en aurait dansé. Mais il ne fallait pas pousser non plus.

« Enfin ! Le bout de cette maudite forêt ! » Soupira-t-il à la place.

Milo émit un « hm » renfrogné. Il avait froid, c'était tout ce qu'il comprenait.

« Oh, ne faites pas cette tête-là, fit le mage en se tournant vers lui. C'est une belle victoire. Et regardez, au loin, ces lumières : c'est certainement la Cité des Glaces. Je suis sûr que nous y serons en moins d'une heure. »

En effet, sur le décor d'un blanc immaculé qui leur faisait face, à l'horizon, on pouvait voir des lumières scintiller sur la glace. La lueur du pendentif y menait tout droit. Aucun doute. La Cité était encore à deux trois kilomètres, au maximum.

« Ça va aller, Milo ? L'interrogea Camus, plus inquiet.

- Il faudra bien, marmonna le chevalier d'un air absent.

- Je vous promets que nous y serons bientôt, Milo, le rassura Camus. Venez, marchez. En restant immobile, vous aurez encore plus froid. »

Suivant le conseil de Camus, les deux hommes avancèrent alors sur le décor blanc, et seulement éclairé par la lune. Effectivement, avoir un traîneau pour traverser le désert serait plus confortable, pensa Camus. Le voyage ne serait pas inconvenant pour lui. Le mage était dans son élément. Toutefois, celui-ci doutait que Milo puisse résister longtemps dans son armure légère. Le chevalier ne survivrait pas à plusieurs jours dans le froid sans équipement adéquat.

Lentement, mais sûrement, les lumières de la ville finirent par se rapprocher, et l'horizon noir des arbres de la forêt qu'ils quittaient s'estompa au fil de leur avancée.

Conformément à ce que Camus avait annoncé, ils attinrent la ville en une heure environ. Il était déjà assez tard. Le soleil s'était couché depuis au moins deux ou trois heures, à présent. Camus était éreinté, et Milo complètement transi de froid. S'arrêter à une auberge leur ferait le plus grand bien.

Lorsqu'ils s'avancèrent entre les bâtiments en bois ouvragé de la place principale de la Cité, Camus avisa l'auberge dont Mû leur avait parlé.

« Eh, Milo, regardez, l'interpella-t-il. Il me semble que nous sommes arrivés à notre objectif. L'Auberge de la Grande Corne. Vous vous rappelez ? C'est celle que Mû nous avait conseillé. Venez, entrons vite, il faut vous réchauffer. »

Milo hocha simplement de la tête. Camus en eut un pincement au cœur. Le chevalier avait les lèvres bleuies par le froid, et il tremblait sans pouvoir se contenir. Il n'y avait pas de temps à perdre.

Lorsque Camus guida Milo et le fit entrer à l'intérieur du bâtiment, ce dernier poussa un immense soupir de soulagement. Enfin. Une maison. De la chaleur. Une température normale pour humains normaux.

Le mage des glaces, qui avait passé une main autour des épaules de Milo de manière protectrice, frotta sur ses bras pour l'aider à se réchauffer. Une fois ce geste sommaire accompli, il le fit avancer avec lui. Un bras passé fermement autour de son épaule, Camus guida tranquillement Milo, qu'il garda bien à son côté, contre lui. Les deux amis arrivèrent vite devant un comptoir. Derrière, il n'y avait personne. Au vu de l'heure un peu tardive, les gérants devaient être dans la partie salle à manger de leur établissement. Ils ne s'attendaient sûrement pas à des arrivées en plein milieu de la soirée.

Camus appuya d'un coup sec sur la petite sonnette qui trônait dessus.

Un bruit de pas empressé se fit immédiatement entendre. Un homme à la lourde démarche fit son entrée dans la pièce, pour se poster derrière le comptoir, au garde à vous. Camus le dévisagea. Il ne put s'empêcher de hausser légèrement un sourcil devant l'apparition face à lui. Le type qui gérait l'auberge était une véritable armoire à glace. Et en plus de ça, il devait bien mesurer dans les deux mètres. Le mage devait bien avouer qu'il n'avait jamais vu d'homme aussi costaud que lui. Pourtant, Milo, qu'il tenait toujours distraitement, avait déjà des beaux atouts au niveau des muscles. Lui-même n'était pas en reste, mais certainement pas comme son vis-à-vis.

L'homme se fendit d'un sourire amical au travers de son visage carré.

« Bonsoir, messieurs ! Les salua-t-il sur un ton affable.

- Bonsoir, répondit Camus poliment.

- Qu'est-ce que je peux faire pour vous à cette heure tardive ? Vous restaurer ? Une chambre pour la nuit ?

- Eh bien… Les deux, ce serait parfait, si c'était possible », demanda le mage.

L'aubergiste lui rendit un deuxième sourire.

« Eh bien, vous êtes au bon endroit ! S'exclama-t-il. Mais je vous avoue que je ne m'attendais pas à avoir de la visite en milieu de soirée. Vous avez vraiment bravé le désert dans ce froid ? Vous êtes bien courageux !

- Oui, admit Camus. Nous avons été surpris par la nuit. Mon ami Milo aurait bien besoin de se réchauffer.

- Ne vous en faites pas, je vais faire tout mon possible, s'empressa l'aubergiste. Laissez-moi simplement vérifier ce qu'il me reste comme place. »

Le mastodonte posa les yeux un instant sur un registre, qu'il gardait derrière son comptoir. Lorsqu'il le referma, il eut l'air un peu embarrassé.

« Ah… Je suis désolé, déclara-t-il. Comme vous arrivez tard, il ne reste de libre qu'une chambre avec un grand lit. Navré, la clientèle a tendance à arriver avant le coucher du Soleil, et tout le reste est complet. Est-ce que vous vous en accommoderez ?

- Cela n'a aucune importance, nous nous organiserons », fit tout de suite Camus. Milo, à côté de lui, hocha simplement de la tête.

« Je vais vous la faire à prix un peu réduit pour pallier au désagrément, offrit tout de suite le responsable. C'est la moindre des choses.

- C'est très aimable de votre part, le remercia le mage.

- Ce sera quatre pièces d'or pour une nuit, le renseigna le patron.

- Parfait, répondit Camus. Est-ce que ce serait possible de nous faire porter un repas chaud, lorsque nous serons installés ?

- Bien sûr, agréa l'aubergiste. Bienvenue à l'auberge de la Grande Corne. Suivez-moi, je vais vous montrer votre chambre. »

Le patron leur fit un signe de la main pour les inviter à les suivre, et sortit de derrière son comptoir lourdement. Camus suivit l'aubergiste à l'étage, toujours en maintenant Milo dans son giron afin qu'il se réchauffe. Ils firent quelques pas dans un couloir boisé, jusqu'à ce que leur hôte n'ouvre une porte.

« Voici votre chambre, annonça-t-il, tout sourire. A l'intérieur, vous aurez de quoi vous faire couler un bain chaud. Vous avez l'air d'en avoir besoin. »

Le patron déposa les clefs de la chambre dans la main de Camus.

« Au fait, je me nomme Aldébaran, le renseigna-t-il. Si vous avez un problème, venez me trouver. Sinon, vous pourrez toujours vous adresser à Shura. C'est mon associé, et il s'occupe essentiellement de la partie restaurant de notre établissement.

- Merci, répondit poliment le mage. Moi, c'est Camus.

- Milo, prononça sobrement le chevalier à côté de lui.

- Enchanté. Installez-vous bien, sourit alors Aldébaran. Je vais demander à Shura de vous faire monter votre repas. J'espère que vous trouverez la chambre confortable. »

Et sans plus de cérémonie, l'aubergiste tourna les talons, laissant les deux compagnons de route entrer dans la chambre, et refermer la porte derrière eux.

Une fois que Milo s'avança dans la pièce, il alla tout de suite s'enrouler dans les couvertures moelleuses du grand lit. Camus retint un rire en le voyant s'emmitoufler le plus possible avec un soupir d'aise. On aurait dit une chenille dans son cocon, avec la masse de tissus qu'il avait sur lui. Milo portait déjà une armure, sa cape, son manteau de mage, et maintenant, la moitié de la literie… Il était bien enrubanné.

Camus avisa une cheminée dans la chambre.

« Vous devriez prendre un bain chaud pour vous réchauffer, lui conseilla le mage. Je vais me charger d'allumer un feu.

- Bonne idée », agréa Milo en hochant de la tête.

Ce dernier se défit à contrecœur des draps de lit et courut se réfugier dans la salle de bain sans demander son reste. La porte claqua derrière lui.

Camus, en posant son regard sur le lit, poussa un profond soupir dépité. Milo s'était assis trente secondes sur le matelas, et tout était déjà en désordre. Résigné, il entreprit de remettre un peu les couvertures, en attendant que Milo ne revienne.