Kenma est couché sur son lit, et Kuroo assis sur sa nouvelle chaise pour les jeux vidéo - elle peut être bloquée pour les moments qui nécessitent de la précision, mais pour l'instant elle tourne, comme une chaise de bureau, et Kuroo s'amuse beaucoup à voir jusqu'à quelle vitesse elle peut aller.

« Où tu as eu ça ? » demande-t-il.

« Je l'ai achetée. »

« Avec quel argent ? »

« Internet. Je suis tellement bon pour jouer que les gens regardent mes vidéos même s'ils doivent supporter les pubs au milieu. »

Kuroo le regarde d'un air surpris. « Je croyais que... que tu n'aimais pas te faire remarquer. »

« Tu m'as emmené aux championnats nationaux de volley, Kuro. » Kenma sourit pour montrer que sa réprobation n'est pas entièrement sérieuse. « Et puis, c'est moi qui contrôle ce qui est dans ces vidéos, qui en observe chaque seconde alors que je les poste, parfois avant. D'une certaine façon, marcher dans les couloirs du lycée est plus hasardeux. »

Kuroo hoche la tête. Il s'est arrêté de tourbillonner dès le moment où Kenma a commencé à lui sourire. Pour ne pas comprendre pendant si longtemps, Kenma ne savait vraiment pas ce qu'était l'amour du tout.

« Je suis content que tu ailles mieux. » dit Kuroo.

Kenma fronce les sourcils. « Je l'aime toujours, tu sais. »

C'était méchant. Cela lui a échappé. Mais il a des plans pour lesquels cela doit être absolument clair. « Mais c'est vrai que je suis plus heureux, ces temps-ci. »

Je vais conquérir le monde et le jeter à ses pieds, pense-t-il. Mais il ne dit pas cela à Kuroo. Parce qu'il l'a assez blessé. Et puis parce que Kuroo aurait le droit de s'amuser amèrement que Kenma a repris ses techniques de séduction.

D'une certaine façon, cela aide de penser à Shôyô, mais cela aide aussi d'être loin de lui. Parfois Kenma se dit qu'il est en train de l'idéaliser, puis il se rappelle que non, Shôyô est vraiment lumineux à ce point.

Kuroo ne ressemble pas du tout à Shôyô. Kuroo est cynique et dissimulateur et comprend tout. Mais s'ils ont un point commun, c'est que Kenma est toujours surpris qu'ils existent et qu'il ait pu les rencontrer, et qu'ils l'aient remarqué. Tout le monde aime Shôyô, et tout le monde aime Kuroo sauf quand il le fait exprès, à part la partie où ils se dédaignent l'un l'autre, mais c'est peut-être juste parce que Kenma est là au milieu.

« Je ferais un horrible petit ami. » dit Kenma. Il a répété ce discours dans sa tête, et pourtant, cela sort moins facilement que prévu.

« Si Chibi-chan t'a dit ça, je suis contractuellement obligé de ruiner sa vie. » répond Kuroo. C'est une plaisanterie ; il le pense vraiment.

« Non, c'est moi qui le dis ! Écoute-moi. Je n'aime pas qu'on me touche et la romance n'est pas un remède miraculeux pour ça. Je suis capricieux, possessif, et je déteste ne pas contrôler une situation. Tu me connais, Kuro. » Kenma fait une pause, mais Kuroo ne prend pas l'occasion de l'interrompre. Kenma lui a demandé de l'écouter jusqu'au bout. « Et puis, je crois que je serai toujours amoureux de Shôyô, au moins un peu. »

Là, Kuroo réagit, parce que cela ne va pas dans la direction qu'il voyait. Kenma, dressé sur ses avant-bras, se nourrit de chacune des expressions de son visage. Il veut être sûr, avoir sa réponse avant la question.

« Mais si tu es toujours partant malgré cela, je voudrais bien sortir avec toi, Kuro. »

Le visage de Kuroo exprime la stupéfaction totale. Il ouvre la bouche, pour poser une question qui ne sort pas, probablement pourquoi, ou comment. Kenma se lève, s'approche de lui. Il peut bien lui répondre, même si la question n'a pas été posée.

« Je me suis dit que j'aurais dû tomber amoureux de toi, puis que c'était le moment de reprendre plus de contrôle sur ma vie. » Il pourrait l'embrasser maintenant, mais c'est certainement un moment important, dont il se rappellera longtemps, alors il préfère attendre encore un peu. Kuroo veut se lever aussi, alors Kenma se penche en avant, appuie sur ses épaules pour l'arrêter. Leurs visages sont très proches maintenant.

« Alors ? » demande Kenma.

« Tu crois vraiment que je peux dire non ? »

Kenma pose doucement ses lèvres sur celles de Kuroo. Il garde les yeux ouverts. Il peut voir la stupéfaction de Kuroo passer sur son visage comme un éclair. Peut-être qu'il n'y croyait pas encore. Peut-être qu'il pensait que Kenma jouait avec lui. Ce n'est pas tout à fait un jugement injuste. Mais pas comme ça.

Et puis - et puis Kuroo a l'air de n'avoir jamais été aussi heureux de sa vie, et Kenma sent un élan de tendresse étonnamment sincère le pousser vers lui. Il chasse les pensées qui disent que son sourire est presque aussi lumineux que celui de Shôyô mais ne s'adresse qu'à lui seul. Il ne fait pas cela pour copier ce qu'il aime de Shôyô sur un autre visage.

Parce que cela n'a rien à voir. Il ne ressent ni peur ni émerveillement, mais la certitude confortable de pouvoir tout prendre et tout offrir et de n'avoir rien à craindre. Avec le pied, il bloque la chaise, avant de s'asseoir à califourchon sur les genoux de Kuroo. Le visage de Kuroo est juste un peu au-dessous du sien. Il ne sait vraiment pas ce qu'il fait, mais il sait qu'il ne peut que gagner cette fois.

Il embrasse encore les lèvres de Kuroo, puis quand le baiser devient trop profond, trop mouillé, il embrasse ses joues, son front, ses yeux, lui prend ses cheveux soyeux à pleines mains, caresse doucement et tire un peu, essaie d'apprendre ce que Kuroo préfère, de lire les nuances sur son visage rayonnant. Kenma aime quand Kuroo le regarde avec des yeux liquides et brillants, trop pleins de sentiments parce qu'il s'est toujours retenu de pleurer. Il aime aussi quand il ferme les yeux, empli d'un abandon, d'une confiance qui lui serre le ventre.

Kuroo approche une main de son dos : Kenma le saisit par les poignets, l'immobilise, mais l'embrasse plus fort encore. Kuroo ne se débat pas, se laisse guider, lui laisse tout contrôle sur ce qui va se passer. Kenma lui mordille la lèvre, entend en retour un gémissement extatique, et s'enivre de son propre pouvoir.

Quand il plonge son visage dans le cou de Kuroo, une bouffée de son odeur le prend presque par surprise. Il embrasse encore, lèche et mord la peau salée, et maintenant les gémissements de plaisir de Kuroo résonnent juste dans ses lèvres, et ses hanches prisonnières des jambes de Kenma s'affolent par à-coups.

A la fin, le corps de Kenma lui semble brûlant, et il respire trop fort. Il sait que Kuroo voudrait voir cela, mais il n'a pas l'impression d'être tout à fait prêt, alors il laisse ses joues rougies juste là, où elles ne peuvent pas être vues, continue à sucer le cou de Kuroo. Il se relève ; c'est trop intense pour lui. Il garde juste une main sur la joue de Kuroo, puis elle glisse vers son cou, sent son cœur battre trop fort.

« J'ai laissé des marques. » dit-il. Il devrait probablement s'excuser, mais cela lui plaît trop.

Kuroo lui adresse un sourire encore flou, comme s'il ne pouvait pas vraiment penser. « C'est bien. C'est parfait. C'est... ah, Kenma, dis-moi que ce n'était pas qu'une fois. Tu ne peux pas me laisser comme ça maintenant. »

Kenma voudrait demander ce qu'il entend par comme ça, s'enivrer encore du désir de Kuroo, de son envie brûlante. Mais il a tout le temps pour cela. C'est justement ce qu'il veut se prouver, qu'il peut vivre avec lui quelque chose de réel, pas juste une des scènes de fantaisie qu'il imagine si bien.

« Ne t'inquiète pas. » dit-il doucement. « J'ai dit qu'on sortait ensemble, pas vrai ? Je ne te laisserai pas échapper si facilement, Kuro. »

Le lendemain, Kuroo affiche sans honte les suçons qu'il a reçus, devant tout le lycée, et Kenma devrait vouloir que l'origine en soit secrète, que personne ne le regarde, lui, en murmurant. Et pourtant, il ressent une excitation coupable à l'idée que les gens puissent savoir que Kuroo s'est offert à lui, tout ce qu'il lui a laissé faire, sans rien prendre en échange.

Peut-être que si tout le monde pense que c'est la fin qui le rend heureux (et bien sûr c'est Kuroo, pourquoi imagineraient-ils le contraire), alors cela s'approchera un peu plus d'être vrai.

A l'entraînement, il voit les regards curieux de Fukunaga et de Yaku s'attarder sur Kuroo, et il ne peut plus se retenir. Il ne veut pas qu'ils puissent même imaginer que cela vient de quelqu'un d'autre. Alors il ne peut rien faire d'autre que d'agripper Kuroo par le col et de l'embrasser devant tout le monde.

Tout le monde est abasourdi, à part Kai qui vient en souriant leur présenter ses félicitations, mais à part ça tout le monde prétend que c'est normal, n'osant ni plaisanter dessus ni le prendre trop au sérieux. C'est très satisfaisant, pense Kenma, que Kuroo semble encore plus choqué qu'eux tous. Et un peu triste aussi, parce que cela veut dire qu'il n'y croit pas vraiment, et Kenma a vraiment besoin que l'un d'entre eux le fasse.