Que pouvait-elle faire? Que pouvait faire Braalaka au point où elle en était, à savoir celui où le peu d'informations qu'elle avait étaient inutiles, où personne ne savait comment l'aider avec le phénomène de téléportation ? Elle marqua une pause dans sa petite promenade et s'accouda à la rambarde qui bordait toute la longueur du pont. Quoi de plus ? Elle avait déjà essayé ce qu'il lui était possible d'essayer.

Elle passa le poids de son corps sur sa jambe gauche pour laisser à sa jambe droite la liberté de tressauter, nerveusement : un toc gestuel qu'elle avait lorsqu'elle réfléchissait longtemps, ou dans une situation à problèmes. Elle avait interrogé la populace du bateau, le carnet qu'avait trouvé le capitaine ne contenait pas la solution, et même le cartographe ne connaissais pas le planisphère de la Terre : toutes les pistes semblaient bouclées. La brune sentait qu'elle était dans une impasse, ni plus ni moins.

Braalaka visualisa Hand Island. Elle avait encore un faible espoir de trouve quelque chose d'utile sur la fameuse île mais rien de garantissait que les habitants en sachent plus que l'équipage du Moby Dick : si des pirates ayant parcouru le monde de long en large ne savaient rien, alors qui pouvait savoir ?

Un piaillement sonore se fit entendre au-dessus du bateau. Un genre de gros goéland habillé d'une tenue de postier survola les lieux et lâcha quelques journaux avant de repartir aussi soudainement qu'il était venu. Le ciel matinal où le soleil progressait fièrement ne laissait absolument pas deviner la tempête de la veille. Braalaka observa cette immensité azure pour voir y voir disparaître l'oiseau à l'horizon, puis elle posa ensuite son regard sur l'océan d'un bleu plus abyssal. La jeune femme avait eu l'impression de ne voir que cette couleur depuis son arrivée : du bleu, des teintes de bleu selon la profondeur des récifs, des dégradés de bleu dans les vagues… On reconnaissait des propriété apaisantes à cette couleur, et elle remercia l'univers d'en avoir peint fait l'eau et le ciel. Imaginez si ça avait été du rose bonbon.

La brune sourit pensivement. D'une certaine manière elle se sentait enjouée à l'idée de retrouver la terre ferme, elle qui adorait passer son temps dans les forêts, se promener en montagnes au contact de la faune et la flore qui l'avaient vu grandir jusqu'à-ce-qu'elle ai dû quitter son village natal pour louer un appartement vers sa fac. Elle soupira.

Qu'elle le veuille ou non l'endroit le plus confortable pour elle à ce moment était bien le Moby Dick. Elle n'avait rien à gagner à se séparer de cet équipage -si ce n'est éviter de subir les tempêtes du nouveau monde-. Elle imagina que le mieux à faire était d'explorer l'île en quête de nouvelles pistes, et aviser là-bas dans le cas où elle en trouverait. Sinon, repartir sur les mers et espérer. Chercher d'escales en escales pour peut-être trouver quelque chose ?

La solution -s'il y en avait une- lui semblait bien lointaine, elle avait l'impression que même en y déployant toutes ses forces elle ne parviendrait pas à rejoindre son monde : on ne traverse pas l'espace-temps comme on traverse un passage piéton.

Des pas traduisant de grandes et lentes enjambées résonnèrent contre le plancher derrière elle, la cadence indiquait une personne de grande taille. La brune tourna la tête, toujours un peu perdue dans ses rêveries. Barbe Blanche s'approcha et s'accouda à la rambarde à côté d'elle.

« Alors, as-tu tiré quelque chose de l'entretient d'hier ? demanda-t-il en observant le large.

-... Oui, mais pas de quoi rentrer chez moi.

- Tu veux garder le bouquin au cas où ?

- Je ne pense pas en avoir besoin, merci.

- D'accord. Et pour la suite ?

Elle ne répondit pas immédiatement.

- Je n'ai pas de plan précis en tête, soupira-t-elle.

- Bien… Fais comme tu veux Miss. Si il y a de la place pour tout l'équipage alors il y en aura pour une personne de plus.»

Le Yonko se redressa et repartit de sa démarche calme et imposante. Il s'avança sur le pont là où l'attendait son éternel fauteuil mauve. Quelques pirates s'étaient réunis non loin et attendaient qu'il revienne pour le solliciter : ce moment de la journée était devenu officieusement une sorte de conseil où évoquer les sujets d'actualité, les choses à régler, les idées, etc.

Quant à Braalaka elle se ré-appuya sur la rambarde de façon plus paisible : elle n'allait pas finir à la porte, et elle en était très contente. Un problème de moins. Restait encore celui, majeur, qui la bloquait depuis son arrivée. Elle réfléchit encore quelques minutes à un nouveau plan d'action pour essayer de faire bouger les choses. A part questionner les habitants de l'île comme elle l'avait fait avec ceux de navire et visiter les lieux historiques ou culturels, elle ne voyait pas d'autres pistes. Vista avait dit qu'ils resteraient environ une semaine, et elle ne connaissait ni la taille ni la densité de population des lieux. Cela pouvait faire court pour mener l'enquête au maximum, alors autant mettre toutes les chances de son côté et préparer le terrain.

Elle se détacha de la bordure et fit volte-face : direction sa cabine, et au pas de course. Elle s'engouffra dans le couloir des dortoirs, y fit quelques mètres puis se stoppa. Elle revint sur ses pas, les yeux plissés. Juste devant l'entrée du coridor avait été placée une construction en bois. La brune avait cru à une maisonnette à oiseaux mais il n'y avait pas de cercles percés dans les planches, juste une interstice en fente sur la paroi du dessus. Ce n'était pas là plus tôt dans la matinée. Elle s'approcha, curieuse. Cela ressemblait davantage à une urne qu'à un perchoir, et il avait des morceaux de papiers ainsi qu'un stylo disposés dessus. Deux pirates qui sortaient alors des bâtiments se dirigèrent eux-aussi vers la boîte.

« Du coup tu vas participer cette année ? demanda le premier en saisissant le crayon pour griffonner une feuille.

- J'sais pas, ça m'étonnerais que j'ai mes chances…

- Oh, c'est pas c'qui importe ! Essaie, c'est marrant tu verras.»

L'homme indécis haussa les épaules et imita son camarade, puis ils continuèrent leur route tranquillement. La jeune femme, elle, resta figée à fixer l'urne pendant quelques instants, et soudain elle s'avança pour s'emparer à son tour du stylo et d'un papier. Elle y inscrivit son identité et le plia en deux avant de l'apposer au-dessus de l'interstice de l'urne. Braalaka suspendit son geste, elle hésita. Finalement, elle délivra la feuille qui glissa parmi toutes les autres qui se trouvaient déjà au fond de réceptacle.

L'air se rafraîchissait à mesure que le bateau approchait de la côte, un épais brouillard marin s'élevait des flots et témoignait de l'atmosphère glaciale. Les dernières lueurs du crépuscule peinaient à percer la brume de plus en plus opaque, la nuit s'avançait et c'est comme si elle escortait l'embarcation dans un silence quasi religieux. A l'horizon seule l'éternelle poudreuse qui recouvrait l'île se détachait de l'obscurité, et par endroits, entre les tertres enneigés, elle reflétait la teinte mordorée des flammèches dans les lampes à huile.

Le bateau devait dès lors se situer à une distance repérable depuis l'île car Barbe Noire ordonna l'extinction des torches d'un geste du bras. À défaut d'aller s'amarrer au port de la ville côtière dont on distinguait les éclairages, l'embarcation glissa silencieusement sur les flots en direction d'une plage vide entourée d'amas rocheux en forme de croissant. Cette petite baie semblait déserte, aucune lumière, aucune construction, juste la noirceur des rocs tranchants et la poudreuse le long du sable grisâtre. Laffitte s'avança au bout du ponton de l'immense radeau, scruta l'eau opaque et leva une main qu'il articula dans tous les sens. Burgess, qui tenait la barre, suivit au millimètre les indications données par le navigateur et ils s'engouffrèrent dans la baie sans se heurter ni aux rochers ni aux récifs sous-marins. L'équipage s'affaira à encorder les rondins et tirer le bateau jusqu'à la plage pour le bloquer dans le sable, à couvert derrière les promontoires minéraux.

Ils remontèrent une colline enneigée jusqu'aux bordures de la ville aperçue plus tôt en se frayant un chemin dans la poudreuse, et dans la dénivelée de cette même colline le groupe se sépara sans un bruit. Chacun s'engagea dans une direction différente et ils s'infiltrèrent dans les ruelles désertes, seule la condensation de leurs souffles dans l'air glacé révélait leur présence. Teach s'arrêta au milieu d'une grande place décorée d'une fontaine dont l'eau était gelée dès sa sortie du monument. Il y avait des stalactites sous les bancs et les décorations, le long des allées les pins se débarrassaient par moments de leur charge de neige en laissant plier leurs branches.

« Black Hole…».

Les chaînes métalliques reliant le sac de frappe à sa potence murale claquaient sèchement, par à-coups, à la cadence des enchaînements de Braalaka. La jeune femme stoppa ses efforts, retira ses gants et saisit une serviette qu'elle avait posé sur une chaise et la passer sur son visage. Elle porta ensuite une bouteille d'eau à ses lèvres et jeta un coup d'œil au chronomètre fixé contre une parois du dojo. Elle sourit : ses capacités n'avaient pas régressées pendant ses quelques jours d'inactivité physique.

La brune retira les bandes autours de ses mains puis replaça le matériel dans la remise juxtaposée à la salle d'entraînement. On y trouvait de l'équipement de frappe, des sabres et dagues en bois ainsi que d'autres armes dont elle ignorait le nom, des racks de rangement pour la fonte, des barres, des haltères…

Elle avait découvert ce lieu en se promenant -puis se perdant- dans la soute du bateau lorsque l'envie lui prit d'employer la matinée à explorer les recoins qu'elle ne connaissait pas et, en finissant par passer devant le dojo ouvert, elle avait aperçus les tatamis, entendu des bokkens s'entrechoquer, des gens lutter, des coups résonner contre les sacs. Son corps tout entier lui avait crié sa nostalgie des entraînements et ce fut sans hésitation qu'elle se joignit au tableau.

Maintenant qu'elle avait terminé elle sortit de la salle pour remonter, mais hésita sur la direction à prendre. Était-elle arrivée par le couloir de gauche ou celui de droite ? Peu importe, elle opta pour l'escalier, ça la mènera forcément quelque part, et plus tôt elle retrouvait sa douche mieux c'était. Les marches débouchèrent à l'étage au-dessus de la soute, c'est à dire celui des mécanismes du bateau et des salles communes inter-divisions. La jeune femme parvint à se réorienter à la vue d'une peinture décorative accroché à un mur qu'elle avait notifié auparavant et elle rejoignit les dortoirs de sa section. Elle s'empressa de déverrouiller sa cabine et trottina jusqu'à la salle de bain où elle laissa choir ses vêtements sur le sol pour se jeter sur le pommeau de douche.

Braalaka employa le reste de la matinée à arranger ses affaires : plier les vêtements qu'elle avait emmenés à la laverie plus tôt, installer le réveil, l'horloge murale et la cafetière qu'elle avait empruntés dans la réserve et surtout vérifier que tous les parchemins qu'elle avait rédigés étaient prêts.

L'estomac de la jeune femme commença à se manifester et elle fila après avoir tapoté les bords de la pile de feuille pour l'ajuster à l'angle de la table. D'après Marco l'accostage à Hand Island se ferait dans l'après-midi, ou le lendemain matin si le vent changeait d'intensité. Elle lui avait également demandé une carte de l'île qu'il avait accepté de reproduire pour la lui prêter et s'en était suivi une discussion sur le planisphère de la Terre qui faisait suite à celle interrompue par la tempête quelques jours plus tôt.

Dès qu'elle eu franchie le couloir Braalaka fut interloquée par l'attroupement de pirates en plein milieu du pont. Il était de coutume que l'endroit soit peuplé mais cette fois ce n'était pas pareil, il s'agissait plutôt d'une cohue dont s'échappait un brouhaha sonore. Elle fronça les sourcils et s'approcha à pas de loups, ne sachant si elle devait s'en mêler. D'autres qui passaient par là s'étaient aussi avancés et de plus en plus de monde s'agglutinait, la brune remarqua une liasse de papier qu'elle identifia comme étant le journal passer de mains en mains au milieu de l'agitation. Elle détailla le visage des gens qui le lisait et, à en juger par leurs expressions indignées, colériques et inquiètes, il se tramait quelque chose de préoccupant. Elle continua à balayer la scène des yeux en quête d'indications et son regard se posa sur Barbe Blanche qui, malgré le fait qu'il surplombait la plupart des autres pirates d'au moins trois mètres, passait presque inaperçu dans tout ce remue-ménage. Il tenait lui aussi un imprimé qu'il fixait, ses traits immobiles lui donnaient un air stoïque et glacial. La brune repéra aussi un bon nombre des commandants qui délibéraient entre eux avec vivacité. Elle s'approcha encore pour saisir quelques brides de conversation qui échappaient du brouhaha général.

« J'y crois pas, c'connard !

- Ça me dégoûte, même la Marine l'a pas chopé ! Tu penses qu'il est où maintenant ?

- Va savoir, en plus on a aucunes nouvelles d'Ace…

- Si on avait su !..»

Braalaka tiqua.

« Ace ? murmura-t-elle les yeux ronds.»

Elle regarda autours d'elle, éberluée. Effectivement elle ne l'avait jamais croisé mais elle n'y avait pas spécialement prêté attention et ne s'était pas questionnée. De ce qu'elle comprenait, le commandant de la deuxième flotte était absent. Les images du manga de son monde lui revinrent et ses théories de parallélisme des univers ressurgirent tout aussi brusquement dans son esprit. Il était absent, tout comme dans la trame narrative de la fiction qu'elle connaissait. Elle regarda à nouveau autours d'elle de façon plus nerveuse. Dans toute la masse présente elle ne voyait ni Ace, ni Teach, ni Thatch. Elle réfléchit à toutes vitesses, ouvrit et ferma la bouche plusieurs fois. Elle n'avait aucun élément pour savoir à quel point ce monde était proche de la fiction ou non. Peut-être que ce n'était qu'une coïncidence, mais la possibilité que tout vienne à dégénérer alors qu'elle pouvait l'anticipé lui donna le vertige. Elle leva vivement la tête à la recherche de l'Empereur -qui heureusement était bien visible- et commença à fendre la foule dans sa direction en jouant des coudes et des épaules.


Note de l'auteur : Hello, je m'excuse pour le délais de publication qui a été plutôt long pour ce chapitre, mais vous voyez, la fac tout ça =w=' ... Enfin bref, j'espère que ça vous à plu, n'oubliez pas la p'tite review, à la prochaine :D