– Il faudra la jouer fine la prochaine fois. Le vioc' se méfie de nous autant que Rogue maintenant.
Mal à l'aise, Edward se tourna dans son lit en faisant attention à sa jambe blessée afin de mieux voir Envy assis en tailleur sur le lit voisin. L'Homonculus était plongé dans ses pensées, le regard posé vaguement sur un point au-dessus de son coéquipier. Il avait l'air un peu moins sûr de lui et plus soucieux. La culpabilité tordit l'estomac d'Edward.
– J'ai merdé.
Envy haussa les épaules.
– Comme si c'était la première fois. Maintenant, il faut décider d'un plan pour retrouver Pettigrow. Mais avant, toi déjà, tu arrêtes de nous foutre dans la merde. Et à partir de maintenant, je m'occuperai des missions en extérieur. C'est plus prudent.
– Je peux pas rester en arrière ! s'exclama Edward avant de se plaquer une main sur la bouche.
Le silence dura un moment sans que Pomfresh n'apparaisse pour les sermonner et les obliger à dormir.
– Vois plutôt ça comme un partage des tâches, soupira Envy, fatigué de l'impulsivité d'Edward. Toi tu t'occupes des travaux intellectuels et moi des travaux manuels. Ça te va comme ça ?
– Tu es malade ? s'enquit son interlocuteur, presque inquiet. Parce que c'est déjà une chose que tu m'aies aidé en te mettant toi-même dans les emmerdes, mais là tu te fais passer pour la brute sans cervelle. Et depuis tout à l'heure t'as presque l'air... aimable. Qu'est-ce qu'il t'arrive ?
Difficile de passer à côté de l'éléphant qui vola dans la pièce en cet instant. Le silence d'Envy était éloquent, il y avait donc bien quelque chose derrière ce comportement inhabituel. Il remua à peine avant de croiser les jambes sur son matelas pour se détourner d'Edward. Ce dernier avait repéré ce tic depuis un moment comme le signe que l'Homonculus était perturbé.
– Que se passe-t-il ? Tu as fait une connerie que tu veux pas me dire ?
Envy secoua la tête en soufflant.
– Je ne suis pas un gamin. Donc si c'était le cas, je n'aurais aucun compte à te rendre.
– Alors... quoi ?
Son ton curieux n'était pas passé inaperçu et Envy pencha le visage dans sa direction en affichant un petit sourire très surprenant. Il avait l'air... sincère, pour une fois.
– Je crois que tu m'avais manqué, avoua-t-il finalement tout naturellement.
Ce qui fut fatal à la conversation. Edward ne trouvant rien à ajouter, se recoucha sur le dos puis se détourna d'Envy. Le plus surprenant fut qu'il ne prit même pas conscience du changement que cela supposait chez son « coéquipier ». Cette petite révolution psychologique n'était pas apparue cette nuit-là, elle avait commencé bien plus tôt.
Quelqu'un pleurait à chaudes larmes.
En fait, d'habitude les pleurs l'ennuyaient. Pire, ils lui tapaient sur le système. Il ne supportait pas quand les humains, ces êtres pathétiques et faibles, pleuraient. Quel intérêt y trouvaient-ils ? Ils ne faisaient que se vider de toute l'eau de leur corps. Ça ne changeait strictement rien. Rien à leur peine, rien à leur souffrance, rien à leur vie dérisoire.
Rien, rien, rien, rien.
Et l'inconnu continuait à sangloter.
Comme les autres. Ils continuaient tous. Inlassablement. Il en avait vu des centaines, des milliers. Tout homme pleurait un jour ou l'autre. Le contraire était impossible. Homme, femme, enfant, vieillards, soldats, civils, malades, parents, frères, sœurs. Dès qu'un autre humain mourait, on le pleurait pendant des jours, des mois ou même une vie entière.
Et ce garçon, qui pleurait toujours. Mais pourquoi son chagrin était-il si fort ?
En fait, il le reconnut à cet instant, en réalité les pleurs le fascinaient. Pire, il aimait voir les humains pleurer. Pendant très longtemps, il avait cru que c'était par cruauté, par pur sadisme. Mais il s'était rendu compte bien plus tard, dans sa dernière existence, que ce n'était pas la raison de cet intérêt. Ce qu'il aimait, c'était ce qui suivait. Il aimait voir comment, après s'être montré si faibles, les humains remontaient la pente. Comment ils semblaient oublier. Il leur enviait cette mémoire défaillante.
Bien sûr, se souvenir de tout, quand on aimait tuer les humains et semer la zizanie, on ne pouvait rêver mieux. Mais quand on ne supportait plus d'agir comme un monstre, là, les choses changeaient du tout au tout. Et lui, en ce moment, ne supportait plus. Plus maintenant, plus depuis qu'il avait croisé la route de cet enfant.
Cet enfant qui pleurait, encore et encore. Envy savait qu'il n'était pas vraiment en train de l'entendre. Pourtant ces pleurs étaient si réels... si insupportablement réels... le gosse pleurait... à l'intérieur...
Six ans. Qu'est-ce que c'était devant l'immortalité ? À peine un battement de cil.
En fait, les pleurs l'ennuyaient. Le fascinaient certes, mais le fatiguaient. Seuls les pleurs invisibles de ce garçon l'avaient touché. Pire, il avait été incapable de les supporter.
Envy se retourna lentement pour découvrir une pièce vide et obscure. Les sanglots venaient de sa gauche, toujours plus forts, toujours plus difficiles à supporter. Il se dirigea vers ce coin sombre et s'agenouilla devant la petite silhouette fragile et recroquevillée. La paume levée, il hésitait, craignant de briser l'enfant rien qu'en le touchant.
Finalement ses doigts se posèrent, incertains, sur une épaule tremblante.
– Pourquoi tu pleures ?
Envy fut pris au dépourvu par les deux yeux brillants qui rencontrèrent les siens.
– Et toi ? répondit la voix cassée de l'enfant.
Perplexe, Envy passa une main sous ses yeux. Ses doigts demeurèrent secs. S'attendait-il réellement à un tel miracle ?
– Je ne pleure pas.
– Moi non plus, répondit l'humain. Et pourtant, tu sais quand même que si.
– Je ne comprends rien à ce que tu dis, gamin. Ça n'a aucun sens. Comment est-ce que tu pourrais être en train de pleurer et de ne pas le faire ?
– Et toi alors, comment tu fais ?
Envy soupira lourdement et s'assit face à l'enfant, le visage avachi contre sa main dans une pose ennuyée. Il parcourut le visage rond et doux de l'enfant, tentant de le déchiffrer. Comme s'il le pouvait, pensa-t-il avec dépit. Il n'arriverait jamais à le comprendre.
– Qu'est-ce que tu veux dire par là ?
– Tu es idiot, répondit le gamin. Je ne vois pas ce qu'il y a de compliqué à comprendre là-dedans.
– Tu me les brises, tu le sais ça ?
Aussitôt, le gamin se mit à rire, toute trace de larmes s'effaçant comme par enchantement. Envy cligna des yeux, pas sûr de la façon dont il devait réagir. Il se sentait étrangement mieux, maintenant que le gamin n'était plus triste, et que c'était grâce à lui. C'était comme si un poids venait de quitter ses épaules.
– Tu vois, ça va déjà mieux. Tu pleures moins, dit le gamin.
– Tu recommences à dire des choses sans queue ni tête. C'est toi qui as enfin arrêté de chialer.
– Eh !
– Moi je ne pleure jamais, tu l'as déjà oublié ? C'est toi qui l'as dit tout à l'heure !
– Je n'ai jamais rien dit de ce goût-là, rétorqua Envy.
– Quel chieur ce type, marmonna Edward.
– Tu m'insultes maintenant, gamin ? marmonna Envy dans son sommeil.
Penché au-dessus de lui, Edward haussa un sourcil. Ce gars le vannait, même quand il dormait. Il roula des yeux. Affichant une moue faussement blasée, il réprima un sourire de soulagement alors que le visage d'Envy se détendait enfin.
Quelques minutes plus tôt, il avait été réveillé par un tiraillement dans sa jambe blessée, et il n'avait pu manquer le visage crispé et étrangement brillant de son compagnon de chambre. Ce ne fut qu'en s'approchant, intrigué, qu'il avait réalisé que l'éclat de ses joues provenait d'une inondation de larmes. Stupéfait, il n'avait pas su quoi faire d'autre que de tirer l'Homonculus de son mauvais rêve. Mais ce dernier s'y accrochait visiblement avec beaucoup de force.
Intrigué, Edward s'accorda un moment pour l'observer. C'était étrange de le voir si vulnérable. Jamais il n'aurait cru que l'Homonculus pouvait dormir. Envy le lui avait expliqué par le passé. Ce phénomène devait être récent. Comme sa faim, réalisa-t-il en haussant les sourcils bien haut. Se pourrait-il qu'il devienne humain progressivement ? L'Homonculus se rendait-il compte de ce processus ? Cette question lui parut immédiatement stupide. Bien sûr qu'il devait s'en être rendu compte. Ce n'était rien moins que de son nouveau corps et de sa nouvelle vie dont il s'agissait !
Soudain il se sentit mis à l'écart. Envy ne lui devait rien pourtant, il le savait. Mais à qui avait-il bien pu demander conseil puisqu'il n'était pas venu le voir ? Et à qui confiait-il ses cauchemars ?
À personne, réalisa-t-il soudain, ressentant une certaine gêne à cette idée. Comment gérait-il ces nombreux changements dans ce cas, s'il gardait tout pour lui ?
Edward se mordit la joue en réfléchissant intensément au problème. Il ne pouvait décemment pas laisser la situation continuer ainsi. Soucieux du bien-être de l'Homonculus, il le veilla le reste de la nuit afin d'éviter tout autre cauchemar.
Le lendemain matin, Envy se réveilla étrangement triste sans savoir pourquoi. C'était la première fois qu'il se sentait si mal de toute son existence. Et simplement à cause d'un stupide rêve dont il ne se souvenait même pas. Au moins, il était certain que Mustang en avait été absent, sinon il se serait réveillé terrifié. Et il préférait ne pas penser à ce qui se serait passé si Edward l'avait vu hurler de peur en s'arrachant à son cauchemar. Heureusement, le nabot avait le sommeil lourd, pensa-t-il alors que Pomfresh le secouait vivement sans réussir à le faire émerger complètement.
Au cours de la journée, Envy parvint à laisser de côté ses préoccupations, trop occupé à tenter de deviner ce qui se passait en dehors de l'infirmerie. Dès le petit-déjeuner, toute l'école avait dû se focaliser autour de Sirius Black, chacun ayant sa théorie sur la façon dont il avait pénétré le château. Bien entendu, il ne faudrait pas plus de la matinée pour que tout le monde apprenne la mésaventure d'Edward et Envy la nuit précédente, ainsi que la visite de membres officiels du ministère de la magie pour les interroger.
Lors de cet entretien, les deux perturbateurs étaient censés se contenter de la version donnée au directeur à leur retour au château durant la nuit. Ils s'étaient mis d'accord pour ajouter quelques détails supplémentaires. Malheureusement, la synthèse proposée aux enquêteurs fut la suivante. Ils étaient dehors lorsque l'alerte avait été donnée, puis Black les avait attaqués et ils avaient fui. Edward s'était difficilement retenu de frapper Envy devant tant de stupidité alors qu'ils auraient simplement pu déclarer avoir rencontré une bête quelconque venant de la Forêt interdite.
Mais non, toujours impulsif, toujours trop convaincu de sa supériorité, Envy n'en avait fait qu'à sa tête.
Ils s'étaient donc trouvés fort embêtés lorsque le sous-chef du Département de la justice magique, Yaxley, en compagnie d'une équipe de sorciers menée par le sous-directeur du bureau des Aurors, un homme du nom de Gurdjieff — qui n'inspira pas du tout confiance à Edward pour une raison qui lui échappa — leur avait demandé, d'un ton moqueur, si c'était parce qu'il était affamé que le prisonnier l'avait mordu.
S'enferrant dans sa bêtise sous le regard désemparé d'Edward, Envy avait alors sorti la première excuse qui lui était passée par la tête... un mauvais sort jeté par le fugitif. Yaxley lui avait presque ri au nez et les enquêteurs en avaient conclu que les deux élèves avaient simplement rencontré une créature qui n'était certainement pas Black. Ils rajoutèrent même que les garçons avaient sans doute inventé cette histoire abracadabrantesque uniquement pour se rendre intéressants. Abasourdi, Edward ne put s'empêcher de louer l'imbécillité chronique de son coéquipier qui les avait somme toute sortis d'affaire. Comme quoi, il arrivait que la stupidité confine au génie.
Le déjeuner eut lieu à l'infirmerie. Ils devaient attendre la fin de la délibération de l'équipe du ministère. Flitwick en profita pour venir visiter Edward. Celui-ci n'en avait pas mené large devant la déception de son directeur de maison dont il venait sans doute de perdre une bonne partie de l'estime. Son moral en fut bien plus affecté qu'il ne l'aurait cru, et il souffla de soulagement lorsque le professeur s'éclipsa après lui avoir arraché une promesse de ne « plus jamais jeter la honte et l'infamie » sur la maison Serdaigle.
En fin d'après-midi, madame Pomfresh les libéra enfin, non sans qu'ils n'aient dû la supplier longuement de le faire. Ils filèrent sans demander leur reste. Bien conscients qu'ils allaient crouler sous les questions dès qu'ils réapparaîtraient dans leurs maisons respectives, ils décidèrent de les affronter le plus tôt possible pour que toute cette affaire se tasse rapidement. Pour cela, ils se dirigèrent directement vers la Grande Salle pour le dîner, Edward claudiquant plus que marchant.
– Eh bien... Ça va être mouvementé maintenant, fit-il remarquer en expirant de soulagement lorsqu'il atteignit la dernière marche.
Envy ne daigna même pas lui accorder son attention alors qu'il trottait comme il pouvait derrière lui.
– En plus, il va falloir trouver comment innocenter notre nouvel ami.
Cette fois, Envy fit brusquement volte-face en le fixant avec incrédulité.
– Ce n'est pas ce qu'on avait convenu.
– Nous n'avons rien convenu du tout. J'ai dit que j'allais l'aider à prouver son innocence et je vais tout faire pour tenir ma parole.
– Parce que tu étais sérieux ? s'indigna Envy, furieux, qui en oublia l'anglais sous le coup de la colère.
– Bien sûr que j'étais sérieux. Pourquoi je ne pourrais pas l'aider ?
– Peut-être parce que ce n'est pas notre mission ?
– Je ne suis pas l'esclave de la Vérité ! J'ai encore un libre-arbitre à ce que je sache, donc si je veux aider Black, je le ferai.
– Non, rugit Envy en le plaquant brusquement contre le mur. Je ne te laisserai pas tout ficher en l'air ! Je dois réussir pour obtenir ce que je veux. Et j'ai besoin de toi pour ça. Sans toi, je n'y arriverai pas ! Ne sois pas un foutu égoïste.
Muet de stupeur, Edward se contenta pendant un moment de l'observer avec de grands yeux idiots qui firent fumer Envy de rage.
– Tu tiens tant que ça à devenir humain ?
Envy écarquilla les yeux et recula d'un pas.
– Comment-
– C'était facile de le deviner. Et quand j'ai passé le pacte, la Vérité me l'a confirmé.
L'Homonculus sembla vexé et honteux d'être si transparent, alors Edward se sentit charitable et posa une main sur son épaule pour attirer son attention.
– Je ne vais pas lâcher la mission, ne t'en fais pas. Seulement pour l'instant, comme tu l'as dit, on n'a pas grand-chose à faire. Alors autant s'occuper de ce qui se présente. Qui sait, peut-être que ça pourrait nous être utile sur le long terme. Avoir un allié comme Black, venant d'une longue lignée de sorciers, qui connaît tout de ce monde... ça pourrait nous aider, non ?
Envy parut méditer sur la portée de ces paroles avant de simplement hocher la tête. Edward avait utilisé des arguments logiques susceptibles de satisfaire la partie « Serpentard » de l'esprit d'Envy. Cette pensée lui tira une grimace. Une telle catégorisation l'agaçait un peu, d'autant qu'on en prenait très vite l'habitude.
– Mouais... Ça a du sens, répondit Envy en enfonçant ses mains dans ses poches. Je ne t'empêcherai pas de le faire alors.
Edward sourit et ils reprirent leur route vers la Grande Salle.
En vérité, c'était moins ses arguments que son regard qui avait persuadé Envy qu'il valait mieux ne pas se mettre en travers de sa route cette fois-ci. C'était la première fois depuis des semaines qu'il voyait Edward aussi déterminé. Il avait de nouveau cette « flamme » dans les yeux et Envy était convaincu d'avoir pris la bonne décision en acceptant son nouveau projet. Edward allait sortir de sa dépression grâce à cette quête annexe qui le plaçait en terrain connu. Quelqu'un avait besoin de lui, du coup il se sentait utile, donc il redevenait lui-même. Et tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Il eut un sourire féroce et amusé.
– Je crois que je te comprends mieux. En fait, tu aimes t'occuper des cas désespérés. C'est un réflexe chez toi. D'abord ton frère, tes amis chimères, ces idiots de Lior...
– Tu peux aussi te compter dans le lot, ricana Edward avec un rictus en coin.
– OK, tu as gagné pour cette fois, minus.
