Hey! Dézoulay pour le délai de publication un poil long! :S
vu les retours sur la version française, j'ai tendance à mon concentrer plutôt sur la traduction anglaise, mais ça prend du teeeemps (d'où le silence radio de plusieurs mois). Sorry.
Je vais essayer de repasser sur un planning de publication FR plus régulier pour quand même avancer dans l'histoire mais ça sera en fonction de l'inspiration et du temps (real life is a bitch).
Bonne lecture! ❤
Chapitre 10 : Y'a de la joie
Il avait beaucoup trop bu. Cette réalisation le frappa de nouveau lorsqu'il observa les lumières de la ville défiler devant ses yeux, son front posé sur le carreau de sa portière. Zlatko et Amanda discutaient à l'avant de la voiture et si sa bouche avait été en état de fonctionner, il leur aurait certainement demandé de se taire. Chaque bruit résonnait à ses oreilles comme le bourdonnement d'une énorme cloche à l'arrière de son crâne. Il pouvait sentir chaque cellule de son corps vibrer sous l'impact. Son cerveau pulsait de concert, une migraine pointant déjà le bout de son nez, tandis que son estomac semblait vouloir chercher refuge à l'arrière de ses amygdales. La lente ascension le long de son œsophage s'accompagna d'une nausée grandissante à mesure que son traitre d'estomac approchait du but. Il ravala afin de le renvoyer à sa place – en vain.
Soupirant de désarrois, Connor s'éloigna du froid mordant de la vitre pour laisser sa tête basculer en arrière. Déjà inconfortable en début de soirée, sa chemise était désormais comme une camisole qui l'empêchait de respirer correctement. Il suffoquait et l'idée de traverser la porte de leur chambre d'hôtel et de pouvoir enfin enfiler le coton élimé de son pyjama gonfla sa poitrine sous l'impatience. Ses doigts tremblotants vinrent se poser automatiquement sur la ligne distendue de sa chemise, l'envie de libérer les boutons de sa chemise accélérant sa respiration. Une petite voix inquiète dévia cependant ses doigts au dernier moment, lui accordant seulement de venir desserrer la cravate qui lui compressait toujours la gorge.
Là. C'était beaucoup mieux.
Un soupir de soulagement quitta ses lèvres entre-ouvertes et il s'enfonça plus confortablement dans son siège alors que ses doigts caressaient le bord de sa chemise en une douce promesse : bientôt.
La voiture s'arrêta quelques minutes plus tard et il lui fallut bien plusieurs secondes avant de trouver la force de quitter sa position. Lorsqu'il rouvrit enfin les yeux, deux billes noires et luisantes l'observaient dans le rétroviseur intérieur comme une mygale prête à bondir sur sa proie.
Ses instincts le propulsèrent à l'extérieur de la voiture avant même que son cerveau ne comprenne pourquoi.
S'étouffant presque sur l'air poisseux de New-York, Connor s'agrippa à la portière en ravalant un gémissement plaintif devant ce changement de position brutal. Une violente douleur au niveau de la tempe lui fit fermer les yeux contre l'agression mais c'est son estomac qui protesta avec le plus de hargne. Depuis qu'il avait dû encaisser un repas copieux et beaucoup trop d'alcool pour sa faible constitution, ce dernier nécessitait un soin tout particulier – et Connor faisait bien de s'en souvenir s'il ne voulait pas passer les prochaines minutes le nez dans une cuvette de toilette.
Connor tenta de raisonner son estomac. Il avait trop bu certes, mais pas tant que ça – certainement pas assez pour justifier un tel ressentiment de la part de son estomac. Il n'avait dégusté qu'une coupe de pétillant en entrée – tout du moins, une seule flute avait été posée devant lui. Cependant, maintenant qu'il y repensait, le niveau de champagne n'avait eu de cesse de remonter à chaque fois qu'il avait tourné la tête et la bouteille avait été vidée avant l'arrivée de leur plat. Bizarre. Ok, peut-être une flûte de champagne et demie alors.
Son estomac siffla rageusement devant son calcul laborieux, lui faisant rectifier son estimation à la hausse avant de continuer de dérouler le fil de leur repas.
Après leur apéritif, sa petite astuce pour éviter de participer aux différentes conversations lui avait bien fait boire trois ou quatre verres de vin et Zlatko avait également commandé un digestif que Connor n'avait pas eu d'autre choix que d'avaler. Oscillant sur le trottoir à côté de la voiture, il essaya de se souvenir pourquoi il avait accepté ce dernier verre qui ne l'aidait en rien à digérer. Son estomac lui posa la même question.
Une main se referma soudain au-dessus de son coude, le faisant vaguement sursauter et le tirant de sa rêverie.
_ Merci encore pour cette charmante soirée, ronronna Amanda à l'attention du chef d'orchestre. J'espère que nous aurons l'occasion de nous revoir rapidement.
Les doigts vengeurs de sa manager s'enfoncèrent dans la chair meurtrie de son bras et son cerveau, boosté par la douleur, reconnut immédiatement l'ordre silencieux.
_ Oui, grinça-t-il en réajustant sa posture. Merci infiniment pour cette soirée.
Une nouvelle contraction de ces doigts acérés et un regard appuyé de sa manager lui fit insister dans ses remerciements. Après tout, Zlatko lui ouvrait la première porte sur sa route vers le succès. Un simple merci semblait bien faible pour rembourser cette dette. Il lutta pour composer une phrase avec tous ses mots dans le bon ordre, puis, au bout de quelques secondes de silence jovial, il rajouta.
_ Et merci encore de me laisser cette chance de travailler avec vous.
_ Connor, répondit Zlatko avec un sourire et ses mains enfoncées dans les poches, je pense encore que la chance est de mon côté sur ce point. Mais nous aurons l'occasion de discuter des détails un autre jour. Reposez-vous bien tous les deux.
_ Merci Zlatko.
L'utilisation de son prénom valut à Amanda de recevoir un baisemain digne d'un film d'époque victorienne.
_ Merci à vous, Amanda.
Celle-ci ronronna ses adieux avant de trainer Connor jusqu'à leur chambre d'hôtel. Leurs deux lits simples avaient été ouverts par le personnel de chambre pendant leur absence et il observa les deux couettes nettement retroussées avec un sentiment mitigé. Ses muscles engourdis par la fatigue et l'alcool mouraient d'impatience à l'idée de s'écrouler sur son matelas pour les douze prochaines heures, mais une partie de lui ne pouvait s'empêcher de regretter de ne pouvoir le faire sans la présence de sa manager.
Amanda avait avancé un manque de disponibilité dans l'hôtel pour justifier de partager la même chambre mais le nombre de clés accrochées derrière le réceptionniste lui avait immédiatement fait douter ses propos. Maintenant que la fatigue avait effacé sa diligence habituelle, une petite voix mal embouchée en profita pour contester violemment cet arrangement qui le privait de toute intimité. Par miracle, il arriva à la renvoyer dans le fond de son esprit avant que celle-ci ne vienne confronter sa manager avec peu de tact.
La porte fut refermée derrière lui en un claquement sec, sans aucune considération pour les autres clients de l'étage, ni pour ses oreilles hypersensibles.
_ Tu aurais pu être un peu plus cordial avec M. Andronikov, lui reprocha immédiatement Amanda. Tu te rends compte qu'il peut faire de toi le nouveau Kamski ?
_ J'ai été poli, se défendit Connor.
Vraiment, vu son malaise en début de soirée, poli était déjà un bel effort de sa part quand tout son visage n'aspirait qu'à se froisser sur lui-même en une grimace de dégout. Le reste de la soirée était un peu flou mais il lui semblait avoir été plutôt cordial dans l'ensemble.
_ Un planche de bois peut être polie. Je te reproche de ne pas avoir entretenu avec plus de passion l'intérêt que Zlatko te porte.
Il fronça les sourcils devant ce reproche. Il ne pouvait guère faire mieux, vraiment.
Amanda l'observa soudain de haut en bas avec un dédain qui lui rappela ce soir ou elle l'avait plaqué contre la porte et traité comme la plus immonde des choses. Il réajusta sa veste, se souvenant soudain combien il détestait cette chemise trop moulante. Amanda finit par lui indiquer la salle de bain d'un air agacé.
_ Maintenant va te changer et dors. On en reparlera lorsque tu seras un peu moins saoul.
Connor s'exécuta sans broncher ni relever le ton particulièrement sec employé par sa manager. Il n'avait qu'un seul objectif en tête, se débarrasser de ses vêtements inconfortables et s'effondrer sur son lit, tout le reste n'était qu'un grésillement agaçant, filtré par son cerveau comme un bruit parasite. Il marqua cependant un temps d'arrêt devant son reflet dans la glace.
Ses cheveux étaient légèrement ébouriffés à force de passer ses doigts au travers des boucles impeccablement maîtrisées en début de soirée, ses pupilles étaient larges et brillantes sous l'intoxication, et sa chemise semblait avoir rétréci au cours de leur repas. Son allure débauchée lui rappela soudain Markus et il ne put s'empêcher de se demander comment celui-ci aurait réagi s'il s'était présenté à leur premier rendez-vous ainsi vêtu. Sa veste tomba au sol en un bruissement sourd et il laissa trainer ses doigts sur la courbe de son pectoral avec fascination. Pour sûr, aucun professeur de latin ne se présenterait dans son établissement accoutré de la sorte.
L'alcool consommé plus tôt ayant comme déconnecté son corps de son esprit, Connor fut soudain pris d'une hallucination sensorielle poignante. Ses doigts engourdis ne lui appartenaient plus. Invoqué par la seule force de son imagination, comme un esprit farceur d'une légende urbaine, Markus prit alors possession de ses gestes et c'est lui qui le débarrassa de sa cravate. C'était encore lui, avec un sourire espiègle, qui laissa glisser ses doigts le long de ses boutons, sur son sternum, son ventre. Lorsqu'il atteignit son nombril, un frisson le traversa de part en part en lui arrachant presque un soupir étranglé. Il resta interdit devant son reflet. S'il avait pu se convaincre du contraire quelques semaines plus tôt, il ne pouvait plus le nier maintenant : il avait bel et bien signé un pacte avec le diable, et sa proximité avec Markus l'avait transformé en une créature transpirant la luxure et le désir charnel.
Et le résultat était fascinant.
Un impact agacé sur la porte le fit soudain sursauter.
_ Connor tu ne vas pas passer la nuit là-dedans quand même.
_ Non, croassa-t-il, j'ai presque terminé.
Il finit de se débarrasser de ses vêtements aussi vite que son corps engourdi le lui permit et enfila son pyjama en un soupir. Après une soirée entière passée dans une chemise aussi serrée qu'un corset, profiter de la coupe trois fois trop grande de son pyjama était comme la plus douce des libérations. Même son estomac malmené apprécia ce regain d'espace et cessa de grogner de façon menaçante. Connor profita de cette accalmie pour se brosser les dents et se passer le visage sous l'eau froide. Il observa son reflet d'un air hagard, son image bien terne maintenant que le sang dans ses veines avait cessé de frémir sous le feu bestial de sa libido. Le dragon s'était endormi et il se résigna à en faire de même.
Lorsqu'il quitta enfin la salle de bain, Amanda l'intercepta immédiatement en lui plaquant sans délicatesse une bouteille d'eau contre le torse.
_ Bois toute la bouteille avant de te coucher, lui ordonna-t-elle. Je n'ai pas envie d'avoir à gérer ta gueule de bois demain.
_ Oui Amanda.
Gorgée après gorgée, Connor descendit près des trois quarts de la bouteille avant que son estomac ne ferme la vanne d'un coup sec, refusant tout millilitre supplémentaire sous peine de tout lui faire recracher. Connor eut la présence d'esprit de ne pas insister et rangea la bouteille entre sa table de nuit et son lit avant de s'allonger sous la couette avec précaution. Le bruit du robinet dans la salle de bain se mêla au sifflement strident qui résonnait à l'arrière de son crâne et il soupira misérablement lorsque son oreille interne refusa de se stabiliser, l'obligeant à rouvrir les yeux à la recherche d'un point fixe.
Indifférente à son indisposition, Amanda s'installa dans son lit comme si elle avait été seule dans sa chambre, allumant les lampes et fermant les placards avec sa vigueur habituelle. La bouche soudain pâteuse, Connor se recroquevilla sous sa couette, serrant ses genoux contre sa poitrine comme un naufragé agrippé à sa bouée de sauvetage. Il ne faisait plus de gestes brusques, son estomac devrait bien reconnaitre ses efforts pour le ménager et le laisser enfin tranquille, non ?
Amanda finit enfin par éteindre sa lampe de chevet et s'installer sous ses draps en un soupir satisfait. Connor attendit encore plusieurs secondes – ou minutes, il ne savait trop dire sous le sifflement incessant de ses oreilles – avant de fermer les yeux.
Alors que son estomac continuait de grincer de façon douloureuse, il lui murmura une promesse, comme une offrande pacifique :
Plus jamais il ne boirait d'alcool.
De l'eau.
Il ne boirait plus que de l'eau. Et c'est d'ailleurs presque la seule chose qu'il ingéra le lendemain – ça et un bout de pain qu'il grignota au fil de la matinée. Lorsqu'ils rejoignirent leur appartement à Détroit en fin d'après-midi, Connor se sentait de nouveau presque humain, mais la fatigue tirait sur chaque fibre de son visage comme des milliers de petites pastilles de plomb collées sur sa peau. Ses pieds le conduisirent en autopilote vers sa chambre et la promesse d'une bonne nuit de sommeil.
Seulement Amanda ne l'entendait pas de cette oreille.
_ Pas si vite, Connor.
Un gémissement plaintif mourut au fond de sa gorge devant cet ultime obstacle qu'Amanda venait d'ériger devant lui.
_ Je veux qu'on discute un peu de ce weekend, lui rappela-t-elle.
Alors qu'il oscillait entre sa chambre et le salon où Amanda l'attendait, sa manager posa une main sur sa hanche en un claquement de langue agacé.
_ Je t'ai laissé tranquille pendant tout le trajet du retour, alors tu vas bien réussir à venir t'asseoir cinq minutes pour débriefer.
Sa capitulation était inévitable.
_ Oui Amanda.
Il s'installa dans le canapé avec des gestes retenus et mesurés. Le retour en métro et en avion avait été comme une constante agression pour tous ses sens et son corps, crispé pendant tout le trajet, refusait de se détendre malgré leur arrivée dans le calme de leur appartement. Il se força à considérer le débriefing imposé par Amanda comme une toute petite étape, qu'il espérait pouvoir expédier rapidement pour rejoindre enfin le cocon de sa chambre.
Amanda s'installa en face de lui, les jambes croisées et le regard perçant.
_ Tu as décroché ton ticket d'entrée parmi les plus grands, et c'est la plus belle chance qui pouvait nous arriver, commença-t-elle d'un ton presque enjoué. Mais rends-toi bien compte que les prochains mois vont être cruciaux pour ta carrière. Nous allons devoir travailler intelligemment.
L'annonce fut comme un coup de massue – un coup auquel il s'attendait, mais qu'il avait pourtant espéré pouvoir esquiver. Mais non. Encore du travail, toujours du travail.
_ Tu sais Connor, poursuivit-t-elle. Être chanteur d'opéra est bien plus qu'être un artiste avec une voix parfaite. Tu dois faire rêver les gens, toucher leur affect et provoquer le plaisir des yeux tout comme celui des oreilles.
Il ne put retenir un froncement de sourcil confus. Amanda lui avait toujours reproché toute effusion de sentiments lors de ses représentations et prônait la perfection froide de la partition originale plutôt qu'une interprétation polluée par les expressions du chanteur.
_ Je sais, lui accorda-t-elle avec une pointe d'agacement. Ce n'est pas ce que je te répète depuis toutes ces années, mais après avoir discuté avec M. Andronikov, il est évident que c'est ce qui te rendra célèbre : être aussi agréable à entendre qu'à regarder.
Elle l'observa de haut en bas avec une moue pensive.
_ Grâce à tes entrainements physiques, je pense que nous n'avons rien d'autre à retoucher sur ta silhouette, mais pour ce qui est de l'expression corporelle, il faudra que tu arrives à te décoincer un peu sur scène.
_ Mais-
_ Je sais ! le coupa sèchement Amanda. Je t'ai reproché mille fois d'en faire trop et de distraire le public avec des gestes parasites mais Zlatko m'a ouvert les yeux. C'est le principe même de la collaboration après tout – apprendre des meilleurs.
Il ravala la petite voix rageuse qui faisait déjà le compte du nombre d'humiliations et reproches qu'Amanda lui avait porté à tort sur ce sujet. A la place, il hocha de la tête docilement. Polémiquer là-dessus n'amènerait rien de bon si ce n'est une remontrance de plus qui le retiendrait loin de sa chambre encore pour de longues minutes.
_ Alors tu vas tâcher d'en apprendre tout autant, lui ordonna Amanda. Tu vas te détendre un peu sur scène et plus encore lorsque tu travailleras avec Zlatko, d'accord ?
Il acquiesça silencieusement.
_ Et tu pourras commencer par t'habituer à cet intérêt qu'il te porte et y répondre avec un peu plus d'enthousiasme.
_ C'est-à-dire ?
_ C'est-à-dire que tu es pour lui de l'argile d'une très grande qualité et qu'il doit pouvoir faire de toi la plus belle poterie sans que tu ne lui résistes en étant crispé et muet comme une poutre - comme tu l'as fait hier.
Plus facile à dire qu'à faire, soupira-t-il intérieurement. Avant de rencontrer Hank et Markus, les seules personnes à avoir posé leurs mains sur lui étaient les différents médecins qui suivaient son dossier médical. Il pouvait difficilement contrôler les réflexes de son corps qui sursautait à chaque contact. Comme avec des deux amis, il faudrait du temps à Connor pour s'habituer à la proximité du chef d'orchestre et à son côté un peu trop tactile.
_ Je ferai un effort sur le sujet, lui promit-il. Et j'essayerai d'être plus expressif sur scène.
_ Bien. Si tu penses que M. Anderson peut t'aider sur le sujet alors vous pouvez continuer vos sessions d'entrainement habituelles. Mais si je ne vois pas d'évolution, je le remplacerais ses cours du soir par des cours de théâtre. C'est compris ?
_ Oui Amanda.
_ Maintenant va te coucher, tu as l'air d'un zombie.
Pour une fois, il exécuta l'ordre de sa manager avec un enthousiasme presque désespéré. Il allait enfin retrouver le doux cocon de son lit – et il allait enfin pouvoir utiliser son téléphone sans risquer de voir Amanda le lui confisquer. Il n'en avait pas eu l'occasion depuis son trajet dans la berline de Zlatko en allant vers le restaurant et il se jeta sur sa messagerie comme un fumeur sur son paquet de cigarettes après deux jours d'abstinence. Sans surprise, Hank et Markus lui avaient envoyé de nouveaux messages qu'il lut avec avidité. Il rassura Hank sur sa réussite avant de se concentrer sur Markus qui ne semblait plus savoir s'exprimer autrement qu'avec des points d'exclamation et des smiley enjoués.
[Merci !]
[Je dois y retourner le weekend prochain pour le contrat et un shooting photo pour le programme. Et après ça, je ferais officiellement partie du concert.]
La réponse arriva dans la minute.
[C'est super ! Je suis tellement content pour toi ! :D]
[On se voit toujours mercredi ?]
[Dieu merci, oui.]
[J'ai seulement pour instruction de m'entrainer à être plus expressif sur scène. Un conseil du chef d'orchestre apparemment.]
[C'est vrai que tu es un peu raide quand tu chantes. Mais ça se travaille.]
Connor ne serait certainement jamais aussi sensuellement expressif que Markus mais peut-être pourrait-il l'aider sur le sujet. Après tout, ses méthodes surprenantes lui avaient permis de débloquer sa constipation vocale sur le requiem de Fauré et ses enseignements allaient au final dans le même sens que ceux de Zlatko.
[Tu as encore des exercices magiques en stock pour ce genre de problème ?]
[Ne t'en fais pas, on trouvera bien quelque chose :D]
La promesse de Markus lui arracha un sourire tendre. Oui, il ne se faisait pas de soucis là-dessus, Markus saurait certainement comment faire et le connaissant, il ne manquerait pas de le faire rougir d'embrassement par la même occasion. Connor ferma les yeux, réalisant avec excitation que l'idée ne le dérangeait plus autant que ça. Tant que Markus était le seul à être témoin de l'échauffement de son visage, alors Connor n'y voyait pas d'objection. A vrai dire, Connor commençait presque à apprécier ces taquineries, et la chaleur qui colorait son visage provenait désormais tout autant de ses joues que de sa poitrine – et de son bas ventre.
Depuis le fond de ses entrailles, son dragon ronronna lascivement devant l'idée de s'abandonner à l'esprit vif et espiègle de son compagnon, sans retenue, ni embarras – répondant même à ses avances avec un tact qui lui faisait encore défaut. Avant que son esprit ne puisse s'imaginer plus que de simples taquineries, le soufflet de sa libido retomba lourdement, écrasé sous le rocher de sa fatigue. L'onde de choc emporta Connor avec lui, et le jeune chanteur sombra dans un sommeil profond.
Lorsqu'il retrouva Hank le lendemain, celui-ci se leva d'un bond et fonça sur lui dès qu'il l'aperçut dans l'embrasure de la porte.
_ Viens par ici kiddo !
Hank le souleva du sol et même si plusieurs de ses vertèbres craquèrent sous l'étreinte enjouée de son ami, Connor ne trouva pas le courage de s'en plaindre. Au contraire, son euphorie fut décuplée par le simple fait de la savoir partagée par son compagnon. Celui-ci finit par le relâcher.
_ Félicitations ! Tu vas enfin avoir la gloire que tu mérites !
_ Rien n'est encore acquis, objecta le jeune homme par réflexe. Je peux encore rater la première représentation.
_ Oui oui, la peau de l'ours et tout le tralala, je sais, répondit Hank d'un geste nonchalant. N'empêche que tu vas jouer à New-York avec toute une brochette de rockstar du classique. Je suis tellement fier de toi !
Le compliment lui noua la gorge aussi efficacement que si Hank avait essoré son œsophage tel un torchon humide. Il parvint tout de même à le remercier chaudement – tout en refoulant les larmes de joie qui menaçaient de s'échapper.
_ Alors maintenant quel est le programme ?
_ Rien ne change vraiment en semaine, admit Connor. Je continue d'aller en cours et de travailler ce morceau régulièrement pour que ma voix reste bien placée. Et Markus doit m'aider à travailler ma présence sur scène.
_ Ah oui ? Demanda Hank d'un air soudain amusé. Markus qui travaille on aura tout vu. Tu dois sacrement bien embrasser pour qu'il bosse sur quoi que ce soit.
Connor s'étouffa presque sur la suggestion, une petite voix prude niant tout de bloc pendant que ses lèvres se souvenaient soudain du baisé volé par Markus quelques jours plus tôt. Hank eut un regard entendu, comme s'il pouvait lire dans ses pensées et regarder tous les scénarios salaces qui fleurissaient à l'arrière de son esprit comme si Connor les projetait en direct sur un écran géant derrière lui. Il allait se retourner pour vérifier quand Hank poursuivit son investigation.
_ Ou alors 'travailler' est un nom de code pour autre chose ? Du roulage de patin intensif ? Du tripotage mutuel ?
_ Hank !
Vraiment, il n'avait pas besoin que Hank encourage son imagination avec de telles expressions. Son dragon et son esprit pervertis par l'influence de Markus suffisaient à produire bien assez de braises comme ça. Il tenta de les éteindre en pressant ses mains fermement devant ses yeux. Le geste ne l'aida en rien mais il eut le mérite de faire naître un rire amusé chez son compagnon de déjeuner.
_ Je taquine, précisa Hank. Je sais bien que vous êtes sages.
Sage.
Connor contempla soudain l'adjectif avec un œil sévère. Tous ses professeurs depuis l'école primaire l'avaient utilisé au moins une fois dans son bulletin pour décrire son attitude en classe. C'était le résumé parfait de sa scolarité – si ce n''était de sa vie. Sage comme une image.
S'il avait pu en être fier jusque-là, et apprécier la reconnaissance silencieuse de la part d'Amanda, une petite voix rebelle sifflait de plus en plus fort son aversion face à ce mot et venait semer le doute avec de plus en plus d'insistance. Est-ce qu'être sage était vraiment une bonne chose ?
_ Et les weekends ? demanda soudain Hank. Tu vas tous les passer à New-York ?
_ Non. Seulement le week-end prochain pour la finalisation du contrat et un shooting photo. La grande représentation n'a lieu que dans trois mois et c'est surtout les musiciens qui doivent participer aux répétitions. Je ne chante que trois minutes sur une pièce de presque une heure, au final.
_ Ça te laisse tout le temps pour travailler avec Markus, remarqua Hank avec un clin d'œil.
L'idée aurait dû le soulager mais la menace d'Amanda planait toujours au-dessus de lui et maintenait son anxiété dans la moyenne haute de ce qu'il pouvait endurer sur la distance.
_ Il faudra encore que l'on travaille dur, souffla-t-il.
_ Oh ?
Le sourire amusé de Hank était de retour avec encore plus de force, mais avant que Connor ne puisse lui en demander la raison, le vieil homme poursuivit.
_ Et pourquoi ?
_ Si mes progrès ne sont pas assez rapides, Amanda remplacera mes 'cours de batterie' du mercredi par des cours de théâtre – pour que je sois plus expressif et détendu sur scène
_ Ah mais bordel, jura Hank avec agacement, son sourire vite oublié. Ta manager ne te lâche donc jamais la grappe ?
_ Rarement.
'Jamais' était certainement l'adverbe le plus proche de la réalité mais Hank avait l'air déjà assez remonté contre Amanda pour qu'il ne rajoute de l'essence sur les braises de sa colère. S'il le laissait faire, Connor savait que Hank était assez fou pour prendre les armes et se battre à la place de Connor – et c'était tout comme s'il le poussait sous le bus une nouvelle fois. Non, il n'avait pas besoin que Hank vienne s'interposer entre Amanda et lui. La bataille serait évidemment sanglante et sa conscience ne pouvait décemment accepter de telles pertes en son nom. Et puis Amanda lui laisserait certainement plus de liberté une fois sa carrière lancée par Zlatko. Il lui suffisait juste de tenir encore quelques semaines – et de fournir un dernier effort.
_ Mais c'est pour le bien de ma carrière, expliqua Connor.
_ Foutaises. Te fixer un ultimatum comme ça est ridicule. Etre à l'aise sur scène ne s'apprend pas comme ça. Tu as besoin d'expériences différentes – beaucoup d'expériences et certainement des années pour les exploiter. Comment cette harpie veut-elle que tu fasses des progrès en deux heures par semaine ?
Connor haussa des épaules.
_ Je m'entraîne tous les soir devant la glace en plus.
Il ne put s'empêcher de grimacer devant son excuse des plus lamentables.
_ Connor, sérieusement. Ça n'est pas parce que tu t'entraînes seul devant la glace que tu seras plus décontracté sur scène et tu le sais très bien.
Connor ne trouva aucun argument. Hank avait raison mais Amanda ne lui accorderait aucune rallonge pour éviter de voir son créneau du mercredi transformé en cours de théâtre. Il ne pouvait que trouver des solutions alternatives à son niveau et se faire une raison au plus vite. La semaine prochaine serait certainement la dernière séance avec Markus.
L'idée de ne plus pouvoir passer ses mercredi après-midi avec le jeune homme était comme un poignard en plein cœur mais, comme toute frustration, il arriverait à enterrer sa peine et continuer de marcher. Ça n'était pas comme s'il avait le choix de toute façon – du moins pas avant la fin légale de son contrat.
_ Ok, grogna Hank. Je l'appelle ce soir.
_ Hank, non ! Sincèrement, ça n'est pas nécessaire.
_ Connor, fais-moi confiance.
_ Non Hank. Je ne peux pas te laisser faire ça. Amanda va me reprocher de me plaindre au premier venu et-
_ Sauf que je ne suis pas le premier venu, objecta Hank. Je suis ton prof particulier.
Il lui lança un air plein de défiance, ses sourcils grisonnants relevés dans l'attente de le voir contester cette affirmation – ce que Connor se garda bien de faire.
_ Je lui dirai simplement que tu m'as consulté pour savoir si je pouvais t'aider avec ton problème, poursuivit Hank. Et je lui dirai que je sais parfaitement comment t'aider mais qu'il me faut juste plus de temps – et peut-être même quelques créneaux supplémentaires dans la semaine.
Connor se laissa tomber sur la chaise la plus proche, certain d'avoir soudain été plongé dans un coma profond ou une réalité parallèle. Il allait se réveiller et réaliser qu'une personne aussi fondamentalement bonne ne pouvait pas exister – et que même si elle existait, elle ne se porterait certainement pas volontaire pour devenir son ange gardien. Pourtant Hank était bien là, même après avoir cligné plusieurs fois des yeux.
Une tape affectueuse sur l'épaule finit de le convaincre de la tangibilité de son espace-temps et il relâcha une expiration hébétée sous l'impact.
_ Voilà une chose de réglée, déclara Hank. Maintenant viens manger.
Pour une fois, l'injonction lui arracha un sourire tendre et il espéra bêtement pouvoir toujours ressentir une telle joie à chaque répétition de ce mot. Maintenant que Hank avait clos le sujet et préparé son plan de bataille – pour le défendre une fois de plus - Connor pouvait partager son déjeuner en paix, et discuter de tout et de rien avec la personne qu'il considérait de plus en plus comme un membre à part entière de sa famille.
Maintenant qu'il était en bonne compagnie et ne risquait pas de se faire confisquer son téléphone, Connor pouvait même envoyer un message à Markus pour lui dire qu'il avait hâte de le retrouver mercredi pour tout lui raconter de son périple à New York. Lui raconter comment, maintenant que son audition était passée et que Zlatko avait été convaincu, Connor était enfin sur le chemin de la gloire.
Oui. Là, maintenant, Connor était plus heureux qu'il ne l'avait jamais été.
_ Maintenant assieds-toi.
Amanda lui laissa à peine le temps de se débarrasser de ses affaires ce soir-là avant de lui ordonner de la rejoindre dans le salon. Il s'installa en face de sa manager, émerveillé de voir à quel point son humeur pouvait atteindre les deux extrêmes de son spectre dans une même journée.
_ Apparemment, M. Anderson a eu vent de mon plan d'entrainement pour ton problème de prestance sur scène, commença Amanda d'un air accusateur. Je dois m'inquiéter de voir des papiers d'adoption arriver dans la boite aux lettres ?
Connor s'étouffa presque devant cette question, terrifié de voir un de ses désirs les plus intimes exposé par Amanda – et surtout avec un tel air de dédain. Le train de son argumentation dérailla avant même d'avoir fait un premier mètre vers le moindre début d'excuse. Un sifflement strident accompagna la scène de désolation qui se jouait à l'arrière de son esprit tandis que ses lèvres s'ouvraient sur une négation automatique.
_ Non. Je –
_ Il m'a dit que tu l'avais alpagué dans le couloir pour qu'il prépare une séance spéciale pour cette semaine.
_ Oh.
Il referma sa bouche avant de trahir le mensonge de son ami. Vraiment, il fallait qu'ils travaillent sérieusement sur leur concordance des temps.
_ Je n'aime pas trop les méthodes de ton professeur, précisa Amanda. Mais il a avancé certains arguments plutôt valides au vu des bons conseils de M. Andronikov.
Bon sang, cette conversation était pire qu'une montagne russe. Alors que la suée de stress séchait à peine le long de son échine, Connor devait désormais lutter pour garder la flamme d'espoir sous contrôle. Il resta silencieux alors qu'il la sentait gonfler au fond de sa poitrine.
_ Il a cité plusieurs activités qui pourraient t'aider – certaines particulièrement farfelues et tout à fait inadéquates mais nous devrions nous mettre d'accord sur une liste assez rapidement.
Elle sortit son téléphone pour vérifier son agenda.
_ Ta session de Mercredi est maintenue comme d'habitude en attendant que M. Anderson puisse organiser les activités sur lesquelles nous nous sommes déjà mis d'accord et ajouter ses créneaux à ton planning.
L'idée de pouvoir passer l'après-midi avec Markus sans avoir à se soucier de devoir impérativement remplir les attentes d'Amanda à la fin de la séance fut comme une bouffée d'oxygène. La petite flamme d'espoir vrombit dans sa poitrine avec tant de force que son visage frémit sous l'envie de sourire. Il garda son expression aussi neutre que possible cependant, refusant de voir Amanda changer d'avis parce qu'elle ne supportait pas de voir ce sourire niais sur son visage – comme elle avait pu le faire lors de son dix-huitième anniversaire.
_ Tout cela étant dit, sache que je passerai vous voir en cours de séance après-demain.
_ Pardon ?
La question quitta ses lèvres avant qu'il ne puisse la censurer et Amanda le regarda avec un air sévère.
_ Il est normal que je rencontre l'homme à qui je vais sous-traiter une partie de ta formation sur mesure, ne penses-tu pas ?
_ Évidemment.
Évidemment, Amanda avait réussi à lui tirer le tapis sous les pieds, une nouvelle fois.
Alors qu'il peinait à garder son visage neutre et masquer sa déception, une petite voix dissidente cherchait déjà à contourner l'obstacle qu'Amanda venait de dresser devant lui. S'il précisait à sa manager que Hank lui donnait des cours particuliers dans le vieux théâtre, alors il pourrait grappiller au moins quelques minutes avec Markus. L'idée était plus que tentante, mais il la repoussa assez rapidement. Amanda ne lui avait donné aucune heure pour sa visite surprise et, avec sa chance, elle arriverait forcément à les surprendre dans une situation compromettante. Qui plus est, il ne faudrait pas deux secondes à sa manager pour faire le rapprochement entre le SMS qui lui avait couté son téléphone et le dieu grec avec qui Connor partageait son lieu de répétition.
Non, mieux valait organiser une vraie séance avec Hank, dans une des vieilles salles de l'aile Ouest – même si son cœur pleurait déjà à l'idée d'annoncer à Markus qu'il lui faisait faux bond.
[T^T]
[Moi qui me faisais un plaisir de pouvoir te féliciter en personne !]
[Je suis désolé.]
[Hank est en train de jouer les négociateurs pour replanifier des séances à Jéricho, mais pour l'instant je n'ai pas de visibilité sur mon planning.]
[Tant pis je remballe les ballons et confettis pour la prochaine fois...]
[Tu avais vraiment prévu les confettis ?]
[Non mais ça peut s'arranger :D]
[C'est ça ou une bouteille de champagne]
Son estomac se tordit grincheusement sous la suggestion, lui rappelant sa promesse faite suite à leur repas en compagnie de Zlatko. De l'eau et rien que de l'eau.
[On va peut-être attendre pour le champagne.]
S'il devait attendre que son cerveau oublie cette soirée et que son estomac lui pardonne ses excès ce soir-là, alors Markus allait pouvoir économiser plusieurs dizaines de dollars assez facilement.
[Ok c'est noté. Confettis en premier.]
[ Et le champagne pour quand tu te produiras à New-York ) ]
Avec un peu de chance, Markus aurait oublié cette idée d'ici trois mois et le problème ne se poserait plus. Une fois encore, Connor opta pour une réponse évasive avec un smiley en désaccord complet avec l'expression de son visage, mais promis, c'était la dernière fois qu'il mentait à Markus de la sorte.
[ :D ]
15/11/2020:
oh oui promis, c'est la dernière fois! *tousse* *tousse*
J'espère que ce chapitre du Malaise vous a plus. Pour ceux qui restent sur leur fin niveau drama, ne vous inquiétez pas, il en reste encore.
N'hésitez pas à laisse une petite review si le coeur vous en dit.
Des poutoux! à la prochaine ❤
