La journée avait été bien plus émouvante qu'elle ne l'aurait imaginée. Rosalie avait commencé par la surprendre en lui offrant un corsage qui recouvrirait en partie sa chemise blanche et qui recouvrait le haut de sa jupe. Il était fait de coton teinté d'indigo, obtenant le bleu des gardes françaises et brodé de fil doré, ce qui rappelait pour qui la connaissait, les décorations qui ornaient sa veste de colonel. Oscar en avait été profondément émue et avait chaleureusement remercié Rosalie. Elle avait également réussi à trouver une fleur bleue dont elle avait orné la longue tresse qui était devenue sa coiffure de tous les jours.

« Vous êtes magnifique ma fille, » la fit sursauter une voix qu'elle n'avait jamais connue si douce. Se retournant, elle découvrit son père dans l'embrasure de la porte de la chambre où elle venait de se préparer. Un père marqué par le temps et probablement également par les événements de ces dernières années. Mais un père la reconnaissant enfin pour ce qu'elle avait toujours été : sa fille.

« Père, » dit-elle simplement, incapable de prononcer un autre mot, profondément émue de l'avoir à ses côtés un jour si important après ces longues années de silence qu'ils s'étaient imposées tous les deux. Alain avait accompli un miracle en les réunissant tant ils étaient têtus tous les deux, la seule autre personne qui en aurait été capable, c'était André. C'était une preuve supplémentaire qu'Alain en était le digne successeur, si toutefois elle en avait encore besoin.

« Vous êtes resplendissante Oscar, venez, il est l'heure, » dit-il en lui tendant le bras, comme il l'avait déjà fait pour toutes ses sœurs le jour de leurs noces. Comme c'était étrange de se retrouver dans une telle position avec son père, elle n'y était absolument pas habituée, s'en était presque gênant tant elle se sentait gauche, d'autant plus qu'elle portait une jupe pour la première fois de sa vie devant lui. Posant la main sur la sienne comme s'il avait senti sa gêne, il la rassura et la guida dans la rue, sur le court chemin qui séparait la maison des Châtelets de l'église où elle était sur le point de s'unir avec Alain.

Il n'y avait pas grand monde dans les travées de l'église mais elle s'en fichait. Elle n'avait jamais voulu de grand mariage. Les gens les plus importants étaient présents, et ceux qui étaient absents l'étaient pour leur sécurité, réfugiés en Angleterre, c'était tout ce qui comptait à ses yeux. Emue, elle stoppa sa progression vers l'autel lorsqu'elle aperçut sa chère Grand-Mère. Elle l'étreignit longuement, consciente que sa présence tenait du miracle vu son âge avancé. Elles échangèrent toutes deux un long regard, lourd de sens, ressentant cruellement l'absence mordante de celui qui aurait dû l'attendre à l'autel en lieu et place d'Alain. Des questions furent silencieusement posées et des réponses furent données de la même manière.

Cet instant se suspendit lorsqu'Alain, défiant par-là toutes les traditions existantes, s'approcha d'elles, s'inclinant respectueusement face à la personne qui avait donné tant de tendresse à Oscar. « Je vous promets de la rendre heureuse et de prendre soin d'elle comme André aurait voulu le faire, » lui dit-il. Nullement impressionnée, Grand-Mère le perça de son regard scrutateur, lui sondant l'âme. Il ne cilla pas, se soumettant bien volontiers à cette inquisition qu'il devinait essentielle pour la vieille dame si chère au cœur de son Oscar. « Vous avez intérêt jeune homme, sans quoi vous tâteriez de ma louche ! » répondit-elle, prenant la main d'Oscar pour la poser sur la sienne, sanctifiant ainsi leur choix.

A ce moment précis, un rayon de lumière transperça les vitraux de l'église, se posant sur le couple sur le point de s'unir. Ni l'un ni l'autre n'avait jamais été superstitieux, mais d'un même élan, ils levèrent la tête vers l'origine de cette lumière si rare dans une église. Oscar fut saisie par l'émotion lorsqu'elle constata ce qui était représenté sur ce vitrail en particulier. La croix de Saint André, cela frôlait le mystique, mais elle sourit, sentant sa présence, ce tout dernier signe de bénédiction de son mariage la délivrant de toute négativité.

C'est donc encadrée de son père sur sa gauche et d'Alain sur sa droite qu'elle reprit le chemin parcourant les quelques mètres qui la séparaient de l'autel et du prêtre. La cérémonie fut brève et simple, à leur image et cela leur convenait parfaitement. Ce n'était pas un mariage à la va vite comme on le voyait souvent, ils ne se mariaient pas par obligation mais par conviction. Ils étaient certes pressés par le temps, mais pas pour les raisons habituelles que l'on pouvait souvent rencontrer à leur époque. Point de grossesse hors mariage, point de dot mirobolante, pas de titre à récupérer. Seulement leur amour à vivre et la guerre à prendre de vitesse. C'est la main ornée d'un simple anneau doré qu'Oscar sortie de l'église mariée.

Ils se le confieraient plus tard, mais pour eux, leur union avait été réalisée par Grand-Mère et cette lumière magique. Si Alain n'avait pas saisi la référence du vitrail illuminé sur le moment, il en fut profondément touché lorsqu'Oscar lui en fit part. Pour lui aussi, la culpabilité ressentie vis-à-vis d'André commença à disparaître. Il n'était pas le genre d'homme à se laisser renverser par l'émotion, mais il admettait que ce moment avait été particulièrement poignant.

Le repas chez les Châtelets fut à l'image de la cérémonie, Grand-Mère avait cependant tenu à égayer la journée en apportant un délicieux gâteaux et les fameuses confitures dont elle avait le secret, ce qui avait fait sourire Oscar, au grand plaisir de son mari. Elle lui avait raconté les expéditions nocturnes qu'elle avait pu faire avec André lorsqu'ils étaient enfants pour obtenir le Saint Graal qu'étaient ces délicieux pots.

Oscar avait également eu l'occasion d'échanger avec son père, le trouvant désabusé par les événements. Lui, le protecteur des rois et de la famille royale se trouvait dépourvu, il n'avait plus personne à protéger ou à défendre. A demi-mot, elle comprit qu'il n'était resté en France que pour elle, veillant de loin sur son devenir, lui laissant libre accès à Arras mais surveillant discrètement à ce qu'elle ne manquât de rien. Elle en fut bouleversée et eut beaucoup de mal à taire la boule du trop-plein de sentiments qui s'empara d'elle à ce moment. Elle eut la surprise de sentir le bras de son mari s'enrouler subrepticement autour de sa taille à cet instant, en soutien silencieux. Se rapprochant doucement de lui pour en arriver à être à son contact, elle le remercia avec la même discrétion.

Elle recommanda à son père de rejoindre sa mère et ses sœurs en Angleterre, et d'emmener Grand-Mère avec lui, il était temps qu'il pense enfin à lui. Elle était certaine que sa mère se languissait de lui si loin. Tout irait bien pour elle à présent, les événements qui avaient secoué la France se calmaient, et elle était désormais mariée. Elle tut sciemment le fait qu'elle avait une profonde aversion pour celui qui dirigeait les troupes françaises, lui trouvant beaucoup trop d'ambition.

Alors, presque cérémonieusement, son père lui tendit un document frappé du sceau de son notaire. Intriguée, Oscar l'ouvrit sur le champ et découvrit qu'il lui cédait officiellement le domaine d'Arras. Les larmes aux yeux par ce que représentait ce document, Oscar le remercia chaleureusement, l'enjoignant de s'y arrêter en chemin vers Calais afin que Grand-Mère puisse se recueillir sur la tombe d'André.

Petit à petit, les invités quittèrent la demeure des Châtelets, prenant congé tour à tour après avoir félicité les nouveaux mariés. Une fois tout le monde parti, Alain l'attira vers l'extérieur, mystérieux. Elle s'aperçut que son cheval avait été sellé et que les sacoches étaient remplies à rebord. Qu'avait-il donc préparé ? Il monta sur le cheval et lui tendit la main, l'invitant à le rejoindre. Il l'aida à se hisser en réprimant un sourire lorsqu'il l'entendit pester contre sa jupe. Il mena son cheval à travers les rues de Paris avec dextérité, s'arrêtant finalement devant une porte cochère. Il descendit du cheval afin de pousser la lourde porte et le mena par la bride vers la cour intérieure de ce qui se révéla être un hôtel particulier.

« Bienvenue chez vous Madame de Soisson, » dit-il enfin tandis qu'elle glissait du cheval à ses bras, interloquée par une telle nouvelle. Bouche bée, elle le dévisagea, puis examina le bâtiment de deux étages. En pierre de taille, il était typiquement parisien mais pas si ostentatoire que l'on pouvait s'y attendre pour un hôtel particulier.

« Cadeau de mariage de Bonaparte, » crut-il bon de préciser, légèrement inquiet de son manque de réaction. Elle ferma immédiatement sa bouche et fronça les sourcils, comme il s'en doutait, cette mention l'agaçait. « Ils ont donc aboli les privilèges, confisqué les biens des nobles pour en faire des cadeaux ? » La bile lui montait aux lèvres, tout ça pour ça ? On repartait petit à petit sur les mêmes schémas, une poignée de personnes au pouvoir distribuaient des récompenses à ceux qui les servaient.

« Je t'assure que je n'aurais jamais accepté si tel était le cas, » la rassura Alain. Elle fut intriguée par le ton nostalgique qu'il utilisa. « Cet hôtel faisait partie du domaine de ma famille, » commença-t-il doucement. Etonnée et gênée par la virulence de sa réaction initiale, elle lui prit la main en signe de soutien.

« Quand mon père a commencé à avoir des ennuis financiers, il a vendu cet hôtel en premier lieu, on n'avait plus les moyens de paraître à Paris de toute façon, il ne nous servait plus à rien » ironisa-t-il. « Figure-toi qu'à son tour, le nouveau propriétaire s'est retrouvé ruiné. Bonaparte a appris que je m'y intéressais et a fait en sorte qu'il ne soit pas réquisitionné ou mis en vente immédiatement. J'avais quelques économies et … voilà, il est à nous. »

« Excuse-moi, » lui dit-elle doucement, émue par ce petit morceau de son passé qu'il venait de lui confier, et ravie finalement que ce bâtiment lui revienne. Elle resta quelques instants dans la cour à examiner à nouveau la façade du bâtiment tandis qu'il menait le cheval dans la petite écurie attenante. Lorsqu'il la rejoignit enfin, il portait les lourdes sacoches du cheval et en sortit une large clé qui lui permit d'ouvrir la porte d'entrée.

Ils furent assaillis par une forte odeur de renfermé et d'humidité. Dans quel état allaient-ils trouver ce qui devrait être leur demeure parisienne ? Ils s'avancèrent dans le froid, sans vraiment savoir où ils allaient. Alain sortit une chandelle de la sacoche qu'il venait de poser à terre et battit le briquet afin de l'allumer, illuminant suffisamment les lieux pour se diriger. « Ce n'était peut-être pas une si bonne idée que cela de venir ici ce soir, » grommela Alain, déçu de ce qu'ils découvraient en avançant. L'odeur d'humidité était vraiment très forte, bien loin de ce que l'on était en droit d'espérer pour sa nuit de noces …

« Es-tu déjà venu ici ? » lui demanda Oscar, curieuse d'en apprendre plus sur le passé de son époux et qui n'était même pas effleurée par ce genre de pensées.

« Non, j'aurais dû d'ailleurs, je savais qu'il n'y avait plus de domestiques, mais je pensais que c'était en bien meilleur état. » déplora-t-il. « Et je voulais le découvrir avec toi, » admit-il. Souriante, elle lui serra la main, il était adorable, vraiment, qui aurait cru qu'un tel cœur pouvait se cacher sous ses aspects bourrus ?

« Non, je veux dire quand tu étais petit, as-tu des souvenirs ici ? »

« Pas vraiment, je me souviens de ce que m'a raconté ma mère, de très vagues souvenirs en fait. »

Au fil des pièces qu'ils découvraient, ils se rendirent compte qu'en fait l'intégralité de l'ameublement de l'hôtel semblait être resté dans l'état, une bonne aération et un bon coup de ménage seraient certes nécessaire, mais pour le reste, il serait possible d'emménager immédiatement.

Ils déposèrent les vivres de la sacoches dans la cuisine, se promettant de rapidement faire en sorte de compléter leur futur garde-manger. Il faudrait également voir de quels domestiques ils auraient besoin, Oscar rechignant à se faire servir à nouveau, mais devant accepter de l'aide car elle désirait continuer d'assister les médecins et les nonnes de l'hôpital des invalides et secrètement commençait à entrevoir que l'idée que lui avait soufflé Alain quant à l'entrainement des nouvelles recrues était foutrement intéressante.

Ils se décidèrent ensuite à explorer le premier étage, le second étant sans doute destiné aux domestiques. Avisant une porte richement décorée, ils arrivèrent dans ce qui semblait être les appartements des maîtres des lieux. Un salon cossu qui menait d'un côté à un boudoir teinté de rose et de l'autre, à une antichambre ornée de bleu. Les deux pièces attenaient chacune à une chambre et comble du luxe, une salle d'eau. Oscar, amusée leva les yeux au ciel devant tant de clichés.

« Foutreries d'aristos ! » bougonna Alain dans son coin sans même s'en rendre compte.

« Plait-il ? » s'amusa Oscar.

« Il est hors de question qu'on ait chacun notre chambre, il n'y en aura qu'une ! » s'exclama Alain.

« Et si nous allions la découvrir cette chambre ? » lui proposa-t-elle, chassant toute velléité de l'esprit de son mari, qui la dévora alors d'un regard brûlant, et lui tendit la main.

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La suite directe à ce chapitre est classée M et sera postée à part de cette histoire. Le titre est "Tranche de vie citronnée".

Vous pourrez néanmoins lire le chapitre suivant sans problème :) il sera dans la continuité de l'histoire mais pas classé M.