C'est sans doute un reste de sa vie précédente, mais il est toujours étonné quand les choses marchent comme il veut. Le mois suivant est donc très surprenant par la vitesse à laquelle la vie s'améliore pour lui et les habitants du village (pas de nom, c'est le seul village qui reste de la région) La viande séchée s'empile dans leurs lardoirs, la viande fraiche fait son apparition à tous les repas, marmite après marmite. Les enfants engraissent et les adultes sont pleins d'énergie. Harry apprend à tanner les peaux et bientôt le château se fait plus confortable, le dur sol de pierre recouvert de fourrures. Il apprend aussi, plus lentement, à tresser des tapis de fibres végétales, avec les longues tiges des plantes qu'on lui indique – éviter les urticantes est un bienfait en lui seul – ils ont des équivalents du coton et de la laine mais il faut un fuseau et une machine compliquée pour les deux et ils n'ont plus d'animaux – à part les innombrables lapins dont ils ont garni les dizaines de clapiers répartis dans chaque maison. (Ils lui ont décrit et dessiné les animaux qu'ils avaient l'habitude d'élever pour leur toison. S'il en rencontre, il doit soigneusement noter l'endroit pour qu'ils puissent kidnapper le troupeau.)
Il a appris les cinq légumes quotidiens, les deux plus exotiques mais dont il ne faut pas abuser (et les trois qui sont si rares que seuls les seigneurs avaient le droit d'y goûter), sept ou huit épices, celles qu'on fait pousser sur le rebord de sa fenêtre et celles qu'on trouve en forêt, les espèces d'arbres, les meilleures à brûler, celles à entretenir, pour construire, celles qui attirent les abeilles ou d'autres choses, celles dont les fruits, noix, feuilles se mangent, celles qu'il faut éviter à tout prix… Il a appris une dizaine de recettes de cuisine, principalement comment accommoder le lapin, dont il commence à avoir assez, au point de préférer quelques fois une bonne soupe ou potée de légumes.
Il a, finalement, réussi à transformer une lame en autre chose que de l'argent. Maintenant, qu'est-ce que c'est, il n'en a pas la moindre idée : les villageois l'assurent que ce n'est pas de l'acier et c'est encore friable ce qui n'est pas recommandé pour une lame de hache. Mais ça n'est plus mou et c'est déjà bien. Entre les amulettes, la carte et les tapisseries, il est arrivé à déchiffrer un peu des livres les plus simples. Par chance, la magie ici ne se pratique pas uniquement à la baguette ou les mouvements lui causeraient beaucoup de souci. Non, une incantation et de la volonté sont ce qui est nécessaire. Les objets de pouvoir aident, expliquent ses nouveaux voisins qui ont déjà croisé des sorciers, mais normalement un sorcier doit apprendre la base sans aide. De façon probablement évidente, ce sont les choses qu'il désire le plus qui marchent le mieux. Il peut maintenant se réchauffer – ou n'importe qui d'autre – sans efforts ce qui le rend très populaire, le froid du printemps ne diminuant pratiquement pas. Il bouche les fissures dans les murs en passant la main dessus et un regard suffit pour que les objets se réparent tout seuls, à moins qu'ils ne soient vraiment gros, ce qui ne devrait faire aucune différence mais en fait quand même, sans doute dans sa tête. Sa principale ambition maintenant est de créer du verre pour fermer ces sacrées fenêtres sans se priver du peu de lumière qu'il a. Les résultats sont… divertissants.
La marche et l'exercice régulier qu'il pratique, en même temps qu'un nouveau régime sain lui ont permis d'acquérir la dizaine de centimètres qu'il désespérait de gagner, en même temps qu'un assortiment de muscles bien réparti. Il ne s'en plaint certainement pas : il a toujours fait ce qu'il y avait à faire mais avoir un corps en bonne santé aide incroyablement. Note à soi-même : continuer cette habitude.
Tous les quinze, vingt jours, il s'esquive vers le sud pour chasser les ogres. Le sud, après mûre réflexion, parce que c'est très différent de chasser les ogres dans la nature et qu'il veut s'essayer sur la petite redoute loin de chez lui avant d'aller se casser le nez sur l'énorme quantité amassée sur la route du nord. Il fait bien. C'est là qu'il apprend, un, que les distances dans ce monde se mesurent en jours de marche, que camper est une activité indispensable (et dangereuse), et finalement que la raison pour la présence d'ogres en goguette pratiquement à chaque fois qu'il sort est que régulièrement la redoute en lâche quatre dans la nature, deux partant vers l'est deux vers l'ouest pour patrouiller le territoire et établir contact avec leurs bases. Et, oh, ils ne paraissent pas savoir que la forteresse est tombée. Harry intercepte régulièrement les monstres dirigés vers Ormudz. Mais le contact avec le nord est maintenu et d'un jour à l'autre quelqu'un va prendre une décision et faire descendre un escadron sur eux.
Il entreprend donc joyeusement – enfin c'est peut-être un peu exagéré – de tuer les ogres avant qu'ils ne rejoignent qui que ce soit. Les deux partis vers l'est et la frontière marécageuse d'abord car ce sont sans doute eux qui montent vers le nord – il patrouille à l'ouest depuis le début. Ça n'est pas amusant et ça n'est pas facile, déjà de laisser les deux autres s'enfoncer dans ce qui est son territoire et se diriger vers le village, ensuite d'attendre que ceux-là s'éloignent assez de la redoute pour ne pas attirer l'attention par leurs cris. Il s'est amélioré à l'arc, il n'y a pas de doute mais ces flèches sont toujours trop légères pour achever d'un coup une créature aussi massive. Il faut plusieurs flèches et un combat au couteau avant que ce soit terminé. Il s'oblige à reprendre sa respiration, à fouiller les cadavres et à les dissimuler autant que possible dans les buissons avant de repartir vers l'ouest à grandes foulées, traquant silencieusement son gibier. Ils avancent vite mais il les rejoint avant la fin du jour et s'en débarrasse dans la dernière lumière. Il se creuse un trou, alors et va se coucher, endolori et pensif. Il a tué quatre ogres en un jour. Quatre. De façon délibérée et sans trop de dégâts. Il n'est pas encore prêt pour une bataille rangée mais c'est un progrès énorme.
Il passe le lendemain à observer la routine de la redoute : régulièrement, un ou deux ogres s'éloignent des murs. Pour chasser ? Quelque fois, comme à la forteresse, ils se battent entre eux. Personne ne semble faire très attention aux allées et venues, et même sans comprendre les grognements, il ne semble pas y avoir d'appel ou de compte des corps présents. Parfait. Juste pour s'en assurer, il poursuit un individu sorti derrière le campement et l'abat à coups de flèches sans l'approcher. Pas de problèmes. Il décide de faire un dernier test avant de partir : un groupe de sentinelles s'ennuie devant les portes et il attire l'attention de l'un d'eux. Alerte-t-il le groupe ? Non. Abandonne-t-il son poste sans un mot ? Oui. Et de là rejoint sa proie dans les bois où il est promptement assommé. Le jour suivant n'est encore qu'observation. Rien. Pas de cris, pas de « Un homme a attiré Omar dans les bois ».
Bon. S'il peut se les faire un par un, ça va être plus facile.
Il repart parce qu'il ne faut pas forcer sa chance et cette fois va à l'est pour découvrir ce qu'il a manqué, en priant pour des bêtes à cornes et pas des monstres velus. Il ne rencontre aucun des deux, à sa grande déception et rentre bredouille, si on peut dire à la forteresse.
Un groupe de villageois passe une semaine à Ormudz pour mettre en route les jardins, pas tous mais ceux qu'il pourra entretenir tout seul – il leur a proposé d'emménager mais ils ont refusé avec horreur – apporter des outils en bois et lui montrer leurs techniques en même temps que les graines. Rien n'est très différent du jardin de tante Pétunia et il a toujours rêvé d'avoir un jardin potager. Se nourrir lui-même et avoir des légumes en plein hiver (conservés crus ou cuits en petits pots de terre) est aussi une perspective très attirante.
Sans s'en rendre compte, il passe les deux ou trois mois suivants dans l'espèce de routine dans laquelle il s'est installé : couper du bois, chasser et cultiver pour la forteresse, lire la bibliothèque et exercer sa magie, chasser, tanner et réparer avec les villageois, fabriquer des pots (qui, lui assure une femme sont un luxe pour des gens comme eux, un signe extérieur de fortune), patrouiller et explorer le territoire, tuer des ogres et observer les résultats. Il ne manquerait plus que vider la redoute déclenche l'invasion par le nord. Les résultats sont mêlés mais productifs.
Ses réserves s'emplissent de bois, de viande séchée et fumée et de pots remplis. Il sait maintenant comment mettre en réserve sa nourriture mais apprécie que les villageois continuent à en faire une part pour lui, ça économise vraiment beaucoup de temps. La température aux rez-de-chaussée et deux premiers étages de la forteresse est considérablement plus supportable qu'à son arrivée et il a entrepris de boucher les trous dans l'espèce de grenier renforcé qui est au dernier étage. Ses vêtements… eh bien tout ce qui est coton ou laine est un luxe récolté dans la forteresse, les villageois n'en acceptent qu'une fraction, mais les pantalons renforcés de pièces de cuir sont vraiment plus solides. Malheureusement, personne au village ne sait travailler le cuir assez bien pour en faire des pantalons ou des vestes entières.
Le village lui-même a pris un aspect propre et prospère qui est à mille lieues de son apparence antérieure. Sa rue principale est dégagée et la terre battue est balayée régulièrement. Les huttes sont pour la plupart passées au stade de cabanes, renforcées par des planches solides, et comment ils peuvent fabriquer des planches droites avec une scie et deux étaux d'argent, Harry n'en a pas la moindre idée. Il est habitué à la scie électrique et pensait que la planche avait été inventée au milieu du XXe siècle, avec le reste. mais non. Ses voisins ont ri, parce qu'apparemment, l'art de la construction nous vient du fond des âges (et d'accord, les égyptiens, mais ils utilisaient des pierres) et c'est quand même plus facile de faire des outils en bois et de les faire transformer par le sorcier du coin, apparemment. Bon.
Deux ou trois de ces cabanes et un enclos entier sont dédiés à l'entassement de réserves hivernales. Heureusement ou malheureusement, les saisons sont plus longues ici (enfin s'il a bien compris) ce qui veut dire qu'ils auront plus de temps pour engranger, mais aussi que l'hiver va durer quatre mois (Il ne va jamais tenir. Ils vont tous crever.) Les villageois chassent en rotation, à la fois pour que chacun puisse retrouver ou apprendre la pratique, mais aussi pour ne pas vider les alentours du village. Là aussi, si c'est nécessaire pendant l'hiver, personne ne voudra aller loin. (ou pourra peut-être. Ils doivent exagérer, pour la neige, non ? Si.) Harry retient la leçon : ne pas aller toujours au même endroit, ne pas chasser un troupeau jusqu'à extinction, penser aux années futures. C'est aussi un genre de jardinage : il s'y fera.
Les habitants du village sont plus sains et mieux habillés : la fourrure fait rage cette année et vu la température, personne ne trouve ça superflu. Il est nul en magie médicinale, ça sera la prochaine étape, là il a juste le temps d'apprendre les herbes qu'ils utilisent et c'est déjà bien.
Il a appris comment sécher n'importe quoi en posant la main dessus, ce qui est fantastique. On lui enseigne à tailler le bois et il peut faire des amulettes mais les résultats qu'il obtient… il a intérêt à travailler plus sur la précision de ses runes, c'est carrément dangereux. Mais il a trouvé comment étouffer son odeur en plus de ses bruits et c'est bien pratique pour la chasse (bon, il pourrait aussi se frotter avec des herbes, mais…) Il déchiffre, péniblement mais il y arrive, un tome qui sonne comme le journal de bord de la forteresse. Il y a une série de tomes identiques, et il ne sait pas ce qu'il veut le plus savoir : comment et pourquoi les ogres sont venus ou comment fonctionnait la forteresse au quotidien. Enfin, il a le temps.
Il essaie de ne pas patrouiller tout le temps de la même façon. Ça n'a pas l'air de changer grand-chose : il tombe toujours sur de deux à quatre ogres (il essaie de les avoir tous les quatre), et seulement deux fois il a rencontré des prédateurs : une espèce de sanglier et sa famille (qu'il a laissé tranquille en pensant au repeuplement du territoire dont les autres lui ont parlé) et un genre de tigre dont il a pris la peau parce que, non, ils n'ont pas besoin de tigres en plus, pas en ce moment !
Il vide gentiment la redoute, par un et puis par quatre ou cinq, attirant l'attention d'une des bêtes hyper-agressives et dansant de façon provocante vers le sous-bois. Le nouvel alliage qu'il a crée est bien plus solide que l'argent et lui a permis de créer des couteaux beaucoup plus larges dont il se sert avec assurance. Le mélange de l'armure de cuir et des couteaux en métal lui donnent une assurance au combat qu'il n'a jamais eue, surtout que les flèches demeurent trop légères pour agir immédiatement et que l'arbalète est trop lourde et encombrante pour toujours emmener avec lui. Un arc plus gros, avec des flèches plus épaisses ? Une idée à retenir. Il pratique le combat au corps à corps pendant qu'il le peut, dans des conditions contrôlées, et découvre que s'il n'est pas surpris, il peut tenir tête à deux ogres. Incroyable. C'est une bonne nouvelle, certainement, comme le sont la série de muscles qu'il a développée sur les bras, les jambes et même la poitrine, qui lui donnent l'impression de pouvoir faire plus de choses, courir plus vite, frapper plus fort et même mieux supporter le froid.
Il découvre dans ses explorations que les ogres du nord ne bougent pas beaucoup et ne s'éloignent jamais de la route. Qu'il y a un autre passage vers le nord, entre ce qui ressemble un peu à une mer mais qui n'est peut-être qu'un lac et une série de marches plus hautes qu'une colline mais plus basses que des montagnes. Il ne s'y engage pas, ça n'est pas encore le moment, même s'il ne perd pas de vue son but principal : il faut qu'il rencontre d'autres gens et qu'il trouve quelqu'un au courant d'un cas comme le sien, ou alors qu'il se dirige vers des magiciens puissants. On lui a déjà donné un nom : Kozkhor, la cité des magiciens, mais elle est très loin à l'est (l'extrême est, ça parle tout seul) et il n'est même pas sûr d'Ormudz. Pour l'instant sa priorité est de survivre à l'hiver, si possible en compagnie, et elle comprend tuer tous les ogres qu'il croise, vider le territoire de tous les dangers et assurer sa survie.
En attendant, il découvre aussi que la « frontière » marécageuse à l'est attire vraiment toutes sortes de choses vivantes (et des fois il a des doutes) qui ne détesteraient pas le manger et font de leur mieux pour le noyer, soit en le poussant dans l'eau, soit en l'y attirant (le cri d'un enfant apeuré est très efficace). Par miracle, l'argent est très efficace contre ces pestes, et après avoir arpenté des hectares pestilentiels à la recherche d'un enfant imaginaire, il est très très énervé. Il se défoule et apparemment fait son petit effet parce que pas mal de choses l'évitent ensuite. Ce qui ne veut pas dire que sa patrouille est de tout repos mais il saura certainement que penser du marais. Plus près de la redoute, entre elle et le marais, il y a un passage vers l'est, un genre de prairie grasse, beaucoup d'herbe, peu d'arbres et qui donne l'impression de monter lentement. Il garde le lieu en mémoire, à la fois pour des explorations futures et aussi pour se demander si c'est la raison de la présence de la redoute. Le bâtiment est perché sur une falaise basse qui surplombe une ravine et une rivière et de l'autre côté commence un désert aride qui donne l'impression de tourner en sable un peu plus loin. Etant donné que la redoute lui tourne le dos, les ogres ne s'attendent pas à voir une armée arriver de ce côté. Et qui voudrait fuir dans l'autre sens ? Un mystère. (Oui, Harry est curieux. Ça lui arrive.)
Et puis un jour il tire un trait de plus sur le pauvre mur qui accueille ses essais de calendrier des âges farouches, compte machinalement le résultat et s'arrête. Cette dizaine, ça fera six mois qu'il est arrivé là. Qu'il a quitté Poudlard. Son monde. Ses amis. Une situation difficile, désagréable et qui promettait de ne pas s'améliorer. Il devrait ressentir quelque chose.
Il regarde autour de lui : oui, il y a six mois (tant de temps. Si peu de temps.) un Harry Potter maigre et déprimé apparaissait sur le sol d'une des innombrables salles d'une forteresse abandonnée, prêt à être la victime d'un ogre, de la faim ou du froid. Et aujourd'hui le voilà, maitre du château d'Ormudz, Seigneur de tout ce qui l'entoure, responsable d'un village, tueur d'ogres, magicien débutant et chasseur confirmé. Il se nourrit, se protège, nourrit et protège ceux qui l'entourent.
Il va bien. Il a grandi, forci, est musclé comme le demande une vie très active et ne s'inquiète pas particulièrement de l'avenir. Délivré du fardeau d'un monde qui insiste pour qu'il épaule le poids de toute son histoire, il peut enfin régler ses problèmes un à un. Il agit à son niveau, personne ne lui en demande plus et petit à petit il apprend à être plus efficace et à faire moins d'erreurs. Le commencement de la sagesse, c'est l'expérience. Personne ne le reconnaitrait, vêtu de peaux de tigre et de cuir de sanglier, portant un arc robuste et une courte épée au côté, sa ceinture constellée de sacs pour une récolte constante, il est la figure éternelle du chasseur, du traqueur, du survivant des débuts ou fins de monde. Il est le Seigneur d'Ormudz. Et s'il a appartenu jadis à un monde différent, s'il doit un jour y retourner, eh bien… il n'a pas le temps d'y penser pour l'instant, son devoir l'appelle. Poudlard attendra.
(Mais déjà ses souvenirs se font plus pâles, plus lointains et les visages de ses camarades de classe s'effacent. Il n'a pas rêvé de Poudlard une seule fois depuis qu'il est arrivé : ses nuits sont longues et emplies d'un sommeil profond, comme s'il rattrapait son retard des dernières années.)
