A l'aube, Jabu était déjà debout. A vrai dire, il n'avait pas dormi de la nuit, malgré la surveillance accrue de Shiryu. Assis sur son lit de fortune, il avait songé à ses derniers instants. Une balle dans la nuque était une mort si rapide, si brutale, qu'il ne ressentirait aucune douleur. Son arrogance démultipliée le protégeait de tout, même de la colère de ses camarades. Il n'y prêtait aucune attention, se concentrant davantage sur son « devoir » comme il l'appelait. Tout ce qui comptait pour lui était la détresse du maréchal Kido. Cependant, le jeune soldat n'était pleinement satisfait de ce résultat. Le comportement de ce tyran semblait surjoué quand la vie de son fils était évoquée. Un homme comme lui, avec des principes sévères et un commandement acharné, ne céderait jamais à l'hystérie face à une capture stratégique. Il n'oserait montrer une once de sa détresse à ses disciples, afin de ne pas perdre la face devant eux. Or, dès les premiers jours suivant l'enlèvement de Seiya, son cher père avait fait preuve d'une telle névrose qu'elle paraissait fausse. Pressant sans cesse ses soldats à retrouver son jouvenceau, se jetant sur le premier combattant qui en dirait du mal, criant son nom à tout va, il avait juste l'air d'un mauvais acteur de théâtre, alliant avec maladresse la tristesse et la froideur. Jabu en était persuadé désormais, la famille Kido était à l'origine des malheurs de tous. Et le patriarche s'attirait la pitié des autres concernant le mauvais sergent-major qu'était son enfant.
Bien sûr, personne ne comprendrait son raisonnement. Tous ces conquérants, obnubilés par la gloire, étaient particulièrement sensibles aux moindres désirs, même factices, de leur chef. Son prestige, ses médailles, ses supposés exploits les faisaient rêver. Ils n'étaient pas prêts à écouter un adolescent ayant agi pour une cause qu'il jugeait noble, en dépit de la légitimité de ses soupçons. En tout cas, ce fut ce qu'il pensait. Étrangement, il s'était résolu à détailler les intentions de son geste. Il avait tenté ceci hier, aucun collègue ne l'avait pris au sérieux, l'assimilant à un diablotin semant le chaos autour de lui. Il s'était mis à dos l'ensemble de l'escouade, y compris Shiryu, qui ne jurait que par son maître. Pauvre de lui, songea Jabu, il ne savait pas ce qu'il trouverait à la fin de cette guerre. Si lui et les autres troupiers ne voulaient prêter une oreille aux suspicions du japonais, ils n'étaient sans doute pas préparés à découvrir les sombres desseins de leur maréchal.
- C'est l'heure. L'avertit le valet chinois.
Celui-ci s'avança vers lui et l'incita à le suivre, tout en serrant fortement son poignet. Le soldat de première classe supérieure put sentir toute la nervosité de son frère d'armes, qui ne put s'empêcher de penser à toutes les horreurs qu'avait enduré son propriétaire. Il avait beau essayer de résister, savoir l'imposteur derrière lui le mettait hors de lui, au mépris de sa fin proche. Cependant, il se retint de lui demander davantage d'explications sur ses motifs. Il n'avait aucunement l'intention de le laisser jubiler sur le mal qu'il avait causé. Peut-être qu'il se trompait lourdement sur le caractère de Jabu, mais il était si affecté par la mauvaise posture de son supérieur qu'il ne réfléchissait que par colère. Voir son assaillant crouler sous la balle du vice-caporal Ikki ne l'apaiserait que très peu, en vérité. Mais si le maréchal Kido en avait décidé ainsi, il ne pouvait s'y opposer.
Dehors, les escadrons étaient sagement alignés, en silence. Le condamné rit intérieurement de cette organisation. Une telle cérémonie pour une exécution était si pathétique à ses yeux. De toute manière, ils l'oublieraient quelques heures après sa mort, cela était un fait. Devant lui se dressaient fièrement Ikki et le maréchal, tous deux arborant une mine renfermée. Le vice-caporal était muni d'un fusil, mais cela n'effraya pas Jabu. A l'approche de ses derniers instants, il ne craignait plus personne. Il se présenta à eux, non sans montrer un sourire particulièrement offensant pour le général. Celui-ci fit mine de l'ignorer, même si cette risette l'irritait furieusement.
- A genoux. Ordonna son disciple.
Jabu obéit aussitôt, peu troublé par ce qui l'entourait. Le domaine militaire lui était étranger à présent, il n'avait plus aucun lien avec ce milieu austère et sourd à tous les complots. Quand il entendit le clic de l'arme d'Ikki, il se ferma définitivement à l'humanité.
- Un dernier mot avant de mourir ? Formula le concerné.
Aucune réponse ne vint à ses oreilles. Jabu avait décidé de se moquer du monde jusqu'au bout, heurtant une dernière fois l'ego du maréchal Kido. Il n'atteindrait pas la gloire scandée par les généraux, mais il aurait eu l'honneur et le plaisir de malmener le chef. Il ne rit pas, ni parla pas, ni s'indigna pas. Malgré le crime que l'on faisait peser sur ses épaules, il le considéra plutôt comme un geste lucide. Tournant une dernière fois le dos à tous, il se laissa pousser vers l'avant par la balle d'Ikki, qui percuta farouchement sa nuque. Sans douleur, sans remords, il s'éteignit brutalement, dans l'indifférence la plus totale. Tout s'était passé si vite, mais un assassin ne méritait pas davantage d'attention avant la mort. L'unique erreur qu'avait commis la défense nationale était d'avoir tué Jabu avec ses multiples secrets. Sans nul doute, ils étaient voués à être aveuglés par le prestige de Mitsumasa Kido.
Le coup de feu avait retenti jusqu'à Hsimucheng, éjectant soudainement Hyoga de sa torpeur. Il s'était redressé si vite que son corps ne suivit pas le mouvement, restant presque bloqué sur son lit de camp. Un pénible mal de tête s'empara de lui, le poussant à reprendre lentement ses esprits. La vue encore brouillée par l'endormissement, il ne remarqua pas la présence d'un éclaireur kazakh bien plus âgé, qui avait veillé sur lui durant tout ce temps.
- Où suis-je… Demanda faiblement l'adolescent.
- Tu es dans la tente du colonel Camus, oui. Répondit derechef le concerné, comment tu te sens ?
- Je ne comprends pas ce qu'il s'est passé… Isaak est…
- Il est trépassé, oui. Pauvre garçon, il était trop jeune pour connaître une telle fin.
Tout-à-coup, une réminiscence lui vint. Cette vérité lui semblait trop absurde. Le médecin militaire avait évoqué une mort naturelle, son ami se serait donc paisiblement éteint dans son sommeil. Pourtant, sa forme olympique contredit grandement la thèse du docteur. Le finlandais n'avait été nullement touché par une quelconque maladie, son cœur n'aurait jamais pu lâcher à un moment aussi attendu que leur prochaine confrontation. Dans son esprit, une cause toute autre se dessina. Son camarade avait été assassiné durant la nuit, dans le plus grand silence. Mais qui était le coupable ? Hyoga n'en eut pas la moindre idée. Cependant, il n'en souffla mot à l'homme, connaissant bien les esprits trop bavards de ces rangs.
- Je comprends que cela t'ait révolté, petit. Confia celui-ci, nous savons à quel point tu tenais à lui, oui.
- Je n'avais plus que lui. Poursuivit le jeune russe, il était mon ami d'enfance, celui qui m'a toujours épaulé.
- Toutefois, il me semble que vos rapports s'étaient dégradés au fil du temps.
- Cela ne change rien au fait qu'il était mon ami.
- Est-ce que tu ne lui en voulais pas un peu ?
Cette question bouleversa l'aspirant-chef, qui répondit tout de go que non, jamais il ne lui en aurait voulu. Malgré leurs altercations, ils n'en restaient pas moins proches qu'auparavant. Peut-être que les conditions difficiles de ce conflit les avaient peu à peu éloignés l'un de l'autre, mais Hyoga n'avait jamais cessé de penser à Isaak. Sa réaction aussi vive qu'émotionnelle sembla suffire à son confident, dont l'expression facial changea radicalement. D'abord amicale et douce, elle devint tendue et effondrée.
- Tu es vraiment certain que vos disputes constantes n'ont pas accéléré sa mort ? Suggéra-t-il sans honte.
- Non, j'en suis sûr ! Et puis quoi encore, vous allez m'accuser de l'avoir tué de mes propres mains, peut-être ?
- C'est déjà le cas, oui.
Ces cinq mots résonnèrent dans la tête de Hyoga, le laissant ainsi silencieux et atterré. Être accusé d'une telle barbarie le saisit à la gorge et secoua son corps tout entier, l'approchant un peu plus d'un autre épisode hystérique. Il fixa d'un œil tremblant l'homme kazakh, qui se contenta de contempler sa détresse tout en continuant son discours accablant :
- Tout le monde t'accuse d'avoir assassiné Isaak. Laisse-moi te dire que tu n'as aucune chance de t'en sortir, oui. D'ailleurs, je pense que les généraux sont en train de délibérer sur ta peine.
Un nouvel instinct se réveilla dans la tête du russe. Il ne pouvait y résister, cette nouvelle envie était bien trop forte pour être contrée. Il ne sut si c'était la survie et la vengeance qui se manifestait en lui, mais il se hâta déjà à l'extérieur, à la recherche d'une oreille attentive à sa détresse grandissante. Il bouscula tous ceux qui se trouvaient sur son chemin tout en combattant ses larmes. Les rares soldats qui tentèrent de l'arrêter dans sa course se retrouvèrent projetés au sol, frappés par des coups si violents qu'ils leur arrachèrent des cris. Au loin se dessina la silhouette du colonel Camus, qui se retourna en direction des râles souffrants des combattants. Son élève se précipita vers lui et lui saisit désespéramment le bras, dans un ultime geste d'imploration.
- Colonel ! Appela-t-il d'une voix irrégulière, écoutez-moi, s'il vous plaît ! Ce n'est pas moi !
- Que dis-tu ? Souleva le concerné sur un ton acerbe.
- Je suis innocent, ce n'est pas moi qui ai tué Isaak !
Tout d'abord, l'officier ne répondit pas et agita son bras, brisant ainsi la prise de son disciple.
- Je vous le jure ! Reprit Hyoga, je n'ai pas commis un tel acte !
- Ça suffit, Hyoga. Lui ordonna l'adulte, pourquoi prends-tu cette affaire à cœur ? Cette accusation te désigne pleinement, pourquoi persistes-tu à te défendre ?
- Jamais je ne m'en serais pris à Isaak de la sorte ! Il était mon ami, je n'avais plus que lui sur cette Terre !
- Tu cèdes à tes émotions !
Un tel débordement engendra un soufflet douloureux de la part du français. Il abattit sa main sur la joue de son apprenti, qui bascula en arrière et tomba sur le dos.
- Faites quelques chose, je vous en supplie… Insista-t-il, les chefs se concertent sur mon sort, vous ne pouvez pas les laisser faire ça ! Je n'ai rien fait !
- La décision finale des supérieurs n'est pas de mon ressort. Répondit sèchement le concerné.
- Maître !
- Ta crédibilité était perdue depuis longtemps, Hyoga. Tes agissements ne servent plus l'armée russe, les grands généraux ont eu de nombreuses occasions de le constater.
Le plus jeune se releva difficilement, accablé par de telles accusations. Il n'avait même plus la force de pleurer, ce relâchement lui semblait si douloureux.
- Vous ne croyez pas, n'est-ce pas ? Questionna-t-il.
- Je ne compte plus le nombre de fois où tes émotions t'ont trahi. Ne pense pas que tu échappais une seconde à ma vigilance. Après toute cette lâcheté dont tu as fait preuve, permets-moi de ne pas te croire.
L'aspirant-chef se tut finalement, ne cherchant plus à se défendre. Il n'en avait plus la volonté. Intérieurement, un immense vide s'installa en lui. Ce fut comme si le monde entier l'abandonnait à son sort. Il se sentit presque prêt à affronter sa fin. Elle était inévitable. Il commença alors à douter. Ces derniers jours, sa relation avec Isaak s'était effectivement détériorée. Ils s'étaient poussés mutuellement dans leurs derniers retranchements, jusqu'à ne plus savoir ce qu'ils étaient. Peut-être était-il quelque peu responsable de la mort précipitée de son ami ? L'avait-il mis inconsciemment en danger ? Il répondit à l'affirmative, avec une certaine hésitation néanmoins. Il n'avait rien entendu lors de cette nuit fatidique. Pas un cri, pas un appel à l'aide, pas un bruit de lutte. Il en était persuadé à présent, cette affaire le hanterait toute sa vie. Le visage inanimé d'Isaak ne quitterait jamais sa mémoire.
Les jours passèrent, mais sa douleur ne s'atténua pas. Il se demanda même comment il pouvait encore vivre. Ce jour ardant du 10 août 1904 marqua une nouvelle défaite pour la Russie, lors de la bataille de la Mer Jaune. Malgré le peu de bateaux abîmés durant cet affrontement, le nombre de morts avait une fois de plus démoralisé les troupes. Même s'il s'élevait à seulement trois cent trente quatre, il était déjà trop haut selon les généraux. Les escouades maritimes perdaient leur puissance, tout comme les groupes terrestres.
- Dieu nous abandonne encore ! Se lamenta un fusilleur.
Cette fois-ci, Isaak n'était plus là pour commenter cette tirade sur un ton sarcastique. Hyoga se contenta de soupirer et ne pas écouter le discours du commandant en chef Kouropatkine, comme le faisaient d'autres troupiers. Il y avait bien longtemps que plus personne ne prêtait d'attention à ses ordres. Le jeune aspirant-chef rumina encore sur la décision prise pour les généraux : un procès improvisé, en présence de tous les régiments du campement. Même s'ils avaient changé de localisation, ils n'avaient pas oublié ce qui s'était produit à Hsimucheng. Le prénom d'Isaak était sur toutes les lèvres, les circonstances de sa mort étaient constamment débattues au sein des groupes, ce qui n'aida pas l'esprit du blond à s'évader quelques instants.
Une nouvelle fois, il leva la tête et croisa le regard de Seiya Kido, appuyé contre l'un des travailleurs du bahut. Celui-ci s'était remis de ses blessures, mais il peinait encore à tenir debout. Il soutint l'œillade épuisée de l'ennemi, tentant de lire ses émotions. Exceptionnellement, il éprouvait une sorte de pitié envers lui, en plus d'une désolation grandissante. En dépit des déboires qui avaient saisi le russe, le fils Kido n'éprouvait plus aucune haine envers lui. Il avait été informé pour son sort, mais il n'y avait pas cru une seule seconde. Hyoga était peut-être un soldat arrogant et engagé, il n'en restait pas moins un être humain. Jamais il n'aurait eu l'audace de se faufiler dans la tente de son ami et de le tuer froidement. Jamais une telle idée lui aurait traversé la tête. Même s'il ne connaissait pas entièrement le sous-officier russe, il estimait l'avoir analysé suffisamment pour savoir qu'il n'était pas coupable. Mais bien sûr, cela restait à prouver.
De l'autre côté, au bivouac japonais, la victoire ne fut pourtant pas célébrée. Les rangs maritimes n'avaient pas réussi à couler les navires russes, seulement les endommager. Leurs tactiques avaient été si efficaces que les ennemis durent se replier vers Port-Arthur se diriger vers Vladivostok, sur ordre du tsar Nicolas II. Cependant, les troupes nippones avaient pu empêcher cette fuite, afin de garder leur supériorité sur les mers. Seuls les plus jeunes combattants montrèrent leur joie.
- Shiryu, tu pourras bientôt retourner en Mandchourie ! S'exclama Shun, joyeux d'entendre une si bonne nouvelle.
- Je l'espère. Répondit le chinois, néanmoins, je ne voudrais pas être séparé de vous tous trop longtemps.
- Voyons ! Serais-tu en train de devenir japonais, par hasard ? Plaisanta Nachi.
Le laquais lâcha un soupir amusé avant de quitter le petit groupe, voulant regagner son logis de fortune. Malgré les batailles durement gagnées par le Japon, il ne put arrêter ses songes envers son maître. Celui-ci était encore prisonnier des russes, malmené par ces défaites qu'ils subissaient depuis le début de cette guerre. Il n'osa pas l'imaginer dans une posture délicate, il avait tout de même l'espoir de le retrouver un jour. Peut-être que Mikhaïl Zassoulitch n'avait pas mis sa menace à exécution, n'avait pas tué Seiya de sang froid, mais le relâchement était formellement prohibé au sein de la défense nationale japonaise. La vie du jeune sergent-major demeurait entre les mains des généraux du souverain russe, ils pouvaient revoir leurs jugements à tout moment. La prudence était donc à privilégier.
Shiryu s'arrêta devant la tente du maréchal Kido, afin de lui proposer une solution pour reprendre son fils. Mais la conversation qu'il entendit brièvement le coupa dans son élan. Le général n'était pas seul, il était en plein débat houleux avec le docteur Asamori, son fidèle collaborateur. D'ordinaire, le jeune serviteur ne s'initiait jamais dans la vie privée de ses supérieurs. Mais le sujet l'intrigua si fortement qu'il tendit l'oreille, tout en dissimulant sa présence.
- Brûlez ces babioles ! Ordonna le vieillard, brûlez-les !
- Monsieur Kido, les données contenues dans ces documents nous sont précieuses. S'opposa le scientifique, ils contiennent toutes les informations concernant nos jeunes prodiges, il serait affreux de ne pas les prendre en compte. S'ils se retrouvaient dans une situation alarmante, que ferions-nous sans elles ?
- Nous ne pouvons pas garder ces dossiers éternellement ! Ce serait bien trop dangereux pour nos régiments !
- Ils finiront bien pour le découvrir un jour. Méfiez-vous de ces jeunes enfants, ils sont bien plus vifs que vous ne le pensez. Et leurs familles ?
- Nous ne pouvons pas déranger leurs pensées avec une telle futilité. Nous perdrions ce conflit. Nous sommes si proches du but, Asamori !
Soudain, le médecin détourna le regard et surprit Shiryu, qui sursauta aussitôt en entendant son appel sec :
- Puis-je savoir ce que vous faites ici, jeune homme ?
- J'effectuais une patrouille pour m'assurer que tout allait bien, docteur. Mentit l'interpelé.
- Ce n'est pas une raison pour écouter aux portes. Je vous laisse pour cette fois mais si vous recommencez, je ne serai pas aussi tendre.
- Bien, docteur. Veuillez m'excuser, maréchal Kido.
Il reprit donc sa marche, troublé par une telle discorde entre les deux amis. Alors qu'il voulait auparavant se reposer, il retourna subitement vers son escouade. La simple évocation des familles de ses amis avait suffi à le plonger dans un océan de questionnements abrupts. Ikki, Shun, Ichi, Nachi, Geki et Ban n'avaient jamais parlé de leurs proches, du moins, ils n'avaient jamais abordé ce sujet avec le laquais chinois. Peut-être n'avaient-ils tout simplement pas de famille ? Le nombre d'orphelins sur cette Terre était si grand. Il fut si absorbé par cette énigme qu'il n'entendit pas l'étonnement de ses collègues.
- Shiryu ? Que se passe-t-il ? Demanda Shun.
- Oh, rien. Je voulais juste vous poser une question, cela fait un moment que je me la pose. Affirma-t-il.
- Oui ? Quelle est-elle ? Insista Ichi.
- Je me demandais si vous aviez eu des nouvelles de vos proches récemment.
Ils regardèrent leur ami avec un étonnement plus prononcé. Eux-même étaient aussi confus que lui.
- Je t'avoue que nous n'en avons eu aucune depuis notre entrée dans l'armée. Répondit Geki.
- Pourtant, nos mères nous ont promis de nous écrire des lettres. Compléta Ban.
- Peut-être qu'elles ont changé d'avis et ne veulent pas nous perturber. Suggéra Nachi, nous sommes déjà assez abattus avec cette satanée guerre, il nous manquerait plus qu'une lettre pour nous rappeler que nous sommes loin de nos familles.
Seul Shun resta silencieux. Il n'avait pas levé le regard et était resté assis par terre, naviguant entre ses différentes réflexions.
- Lui et Ikki n'ont pas de mère. Précisa Ichi, elle est morte quand ils étaient petits.
- Je suis vraiment navré de l'apprendre, Shun. Murmura Shiryu, peiné.
- Ce n'est rien. Le pardonna le susnommé en relevant le menton.
Son sourire innocent frappa le valet mandchou, qui préféra se taire. Alors qu'il s'apprêtait à repartir, le jeune soldat écarta le col de sa chemise et sortit un médaillon, fabriqué dans le plus brillant des métaux. Le motif décorant le pendentif était formé d'une étoile cerclée, avec comme phrase gravée dessus « A toi pour l'éternité ». Shiryu se baissa à la hauteur de son ami et contempla le bijou avec admiration.
- Il est vraiment magnifique, il a été fait avec délicatesse, cela se ressent. Dit-il.
- Il appartenait à ma mère. Souligna Shun d'une voix douce, je le porte toujours sur moi, comme ça, j'ai l'impression qu'elle est avec moi.
Il eut le désir de poursuivre son récit, mais une voix familière l'arrêta dans sa poursuite. Derrière lui, se trouva Ikki, la mine contrariée. Le reste de l'escadron, sauf Shiryu, s'empressa de partir et regagner leurs tentes, comme dérangés par l'aura émanant du vice-caporal.
- Dis-moi petit frère, est-ce que tu aurais oublié de manger, par hasard ?
- Ah ? C'est déjà l'heure du souper ? S'étonna le concerné, je m'y hâte alors !
Il se redressa énergiquement, remercia le domestique et s'éloigna vers l'attroupement se formant au loin. Maintenant qu'il était seul avec Ikki, Shiryu se sentit soudainement embarrassé par cette question qu'il avait posé. Peut-être avait-il provoqué un désarroi au sein du régiment, en tout cas, il était prêt à en assumer les conséquences.
- Shun est très sensible au sujet de notre mère. Expliqua le plus âgé, tu ne devrais pas aborder ce sujet avec lui. Je ne voudrais pas qu'il soit davantage bouleversé.
- Je suis désolé, Ikki, cela ne se reproduira plus. Répondit l'autre.
- Il est le plus jeune et le plus habile de notre troupe. Il ne faudrait surtout pas qu'il se détourne de la voie militaire que le maréchal Kido lui a enseigné.
- Oui, je comprends.
Rappelé ainsi à l'ordre, le serviteur s'excusa une nouvelle fois auprès d'Ikki et rejoignit sa tente, ignorant la faim qui agitait son ventre. Là était la punition qu'il s'infligeait pour avoir semé un doute fleurissant dans les esprits de ses frères d'armes.
