Disclaimer : les personnages de MFB ne m'appartiennent pas.
Chapitre 10 : Un pas en avant...
Kyouya regarda Ginga s'avancer vers la bâtisse. Il se demandait s'il avait un plan. Le rouquin ruminait sa vengeance depuis longtemps. Il avait sûrement imaginé cette confrontation à plusieurs reprises, mais ce n'était pas la même chose. Il y avait une sacrée différence entre un rêve et son accomplissement.
Le plan de Kyouya se limitait, pour sa part, à conduire Ginga jusqu'au repère de ce Daidouji et à l'accompagner. Il était sans doute mal placé pour faire la leçon à qui que ce soit concernant la planification à long terme.
Ginga posa sa main sur la poignée et se contenta de l'actionner. Kyouya lui aurait sans doute fait remarquer le manque de subtilité de son action – d'ailleurs, sa bouche ouverte s'apprêtait à le faire – si la porte ne s'était pas ouverte.
Ils échangèrent un regard.
- Une invitation ?
Les yeux miel étaient graves.
- Un piège.
Ginga souffla. Malgré ses paroles de mauvais augure, il n'hésita pas en poussant le battant et en entrant. Kyouya lui emboîta le pas. Il ne comptait pas le laisser disparaître de sa vue.
Ils pénétrèrent dans un hall vide, où leurs pas résonnaient. Kyouya n'aimait pas ça. Tout autour de lui ressemblait à une salle pour accueillir et renseigner le public. Il y avait une réception avec des ordinateurs et des chaises pour le personnel, derrière un comptoir, des places assises le long des murs pour le public... sauf qu'il n'y avait personne. Au beau milieu de la semaine.
- Le type que tu as secoué hier... Il s'est précipité pour tout déballer à son maître, tu crois ?
- Peut-être... mais il y a aussi le fait que Daidouji me surveille. C'est pour ça que je vous ai dit que traîner avec moi est dangereux.
Il les avait prévenus, en effet. Même si la situation actuelle rendait ce danger plus tangible, Kyouya ne regrettait pas sa décision. Il n'était pas du genre à s'attarder sur le passé ni à prendre peur pour un rien.
Les deux adolescents traversèrent le hall. Être seuls dans un tel endroit était perturbant – et Kyouya n'aimait pas la compagnie. C'était... anormal. Surtout qu'il avait la désagréable impression qu'un regard ne perdait pas une miette de leurs faits et gestes.
Il se secoua. N'importe quoi. L'inquiétude était un premier pas vers la peur et il n'était pas un foutu trouillard. Son imagination s'emballait et lui jouait des tours, voilà tout.
Ils empruntèrent un couloir. Ginga s'arrêta à la première porte, celle des ascenseurs. Il actionna un bouton. La porte s'ouvrit. Les adolescents se glissèrent à l'intérieur. Ginga tendit la main vers le tableau de commande et suspendit son geste, hésitant.
- Quel étage ?
- Le dernier.
Le genre de mégalomane à se faire construire une tour – si extravagante qui plus est – au beau milieu d'une ville s'installait forcément au dernier étage pour pouvoir regarder le monde de haut.
Kyouya fronça le nez. Rien à voir, bien sûr, avec sa préférence personnelle pour les points de vue en hauteur.
Ginga appuya sur le bouton correspondant au dernier étage. Il ramena son bras contre son corps et vint se poster à côté de Kyouya tandis que les portes se fermaient. L'ascenseur s'ébranla et commença à s'élever dans un chuintement. Kyouya en profita pour détailler Ginga. Il ne lui avait jamais vu une expression aussi dure, même quand il l'avait défié le jour de leur rencontre. Son regard, dirigé droit devant lui, ne contenait plus une seule étincelle de douceur ou de gentillesse. Sa détermination actuelle ne ressemblait en rien à celle dont il avait déjà fait preuve. D'habitude, Ginga avait quelque chose de joueur, il répondait à un défi qu'il se sentait capable de relever. Là... c'était froid. Aussi dur et inflexible que le métal dont il portait le nom. Sa mâchoire était serrée, ses épaules tendues. Il n'était pas seulement prêt à se battre : il était prêt à anéantir son ennemi, à le rayer de l'existence.
L'ascenseur s'arrêta. Kyouya adressa un regard interloqué au tableau de commande. Ils avaient seulement atteint le cinquième étage.
Les portes s'ouvrirent. Ginga tenta plusieurs fois d'actionner le bouton du dernier étage, puis ceux d'autres étages, choisis au hasard. Les portes restèrent obstinément ouvertes.
Kyouya et Ginga se regardèrent.
- Le fameux piège.
- Il n'y a pas d'autre chemin, fit valoir Ginga.
Le rouquin sortit de l'ascenseur et s'engagea dans un couloir avec une assurance provocatrice. Kyouya le suivit. Comme il l'avait dit, c'était le seul chemin qui s'offrait à eux.
Cet étage aussi était désert. Ginga tenta d'ouvrir les portes qui se présentèrent mais elles étaient toutes verrouillées. Ils marchèrent pendant cinq bonnes minutes, sans faire de progrès significatifs. Chaque porte qu'ils croisèrent était close. Kyouya se demandait quel était le but de Daidouji : les laisser errer dans le bâtiment jusqu'à ce qu'ils meurent d'ennui ?
Un clic. Une porte qu'on déverrouillait. Ginga se dirigea vers la source du bruit sans hésiter. Même Kyouya pouvait se rendre compte qu'il se situait au-delà de l'imprudence. Seule sa mission importait. Kyouya était plutôt déstabilisé par cette facette de lui. Il ne ressemblait plus à la personne qui s'était mêlée de ses affaires sous prétexte qu'il agissait injustement et que s'en prendre à plus faibles que soi était minable.
(Pour info, Kyouya ne voyait toujours pas le problème. La seule raison pour laquelle il avait accepter de démanteler les Chasseurs de Tête était pour respecter sa promesse... et parce que Ginga était bien plus intéressant qu'écrabouiller la vermine.)
Les deux adolescents se retrouvèrent dans un bureau. Kyouya laissa ses yeux errer, essayant de trouver un quelconque indice dans leur environnement. Une rangée de tables bordaient les fenêtres. Dix, dénombrait Kyouya. Elles étaient groupées par deux, avec un espace entre chaque duo. Un ordinateur était posé sur chacune d'entre elles. Autrement dit, ils se trouvaient dans un bureau des plus ordinaires.
L'écran du dernier ordinateur était allumé. Sa lumière se réfléchissait sur le mur. Ginga se dirigea vers lui et contourna le bureau pour s'en approcher. Ses yeux se rivèrent à l'écran, puis se mirent à suivre des lignes. Son corps se tendit. Sa mâchoire se serra tant que Kyouya fut surpris de ne pas voir ses dents se briser. Son regard changea progressivement, la froide détermination laissant place à une haine farouche.
Kyouya ne s'approcha pas, lui laissant tout l'espace dont il avait besoin. Il n'avait pas à juger ni à interférer. C'était la mission de Ginga, après tout. Pas la sienne. Il était seulement là pour...
Ses sourcils se froncèrent. Il était là pour quoi au juste ? Il avait permis à Ginga de trouver cette tour, certes, mais il ne servait plus à grand chose désormais.
Le rouquin se redressa. Il passa si vivement devant lui que Kyouya ne put voir son expression. Il tourna les talons pour le suivre.
Ginga était retourné dans le couloir. Il pivotait lentement sur lui-même, la tête levée. La rage déformait son visage.
- Daidouji ! Je sais que tu es là ! Sors de ta cachette et arrête de jouer avec nous !
- Mais, voyons, le jeu n'a pas encore commencé.
La voix grésillante semblait provenir de toutes les directions. Kyouya observa son environnement avec une attention nouvelle. Il perçut, au sommet des murs et dans le plafond, des systèmes de surveillance habilement dissimulés. Il savait que l'ennemi de Ginga avait guidé leurs actions, mais pas qu'il pouvait les observer en temps réel.
On devrait partir.
L'idée se matérialisa avec force dans son esprit. Leur désavantage était incommensurable. Non seulement ils étaient sur le terrain de leur ennemi, mais, pendant qu'ils avançaient à l'aveuglette, il pouvait les observer à loisir et leur imposer un itinéraire.
Un regard vers Ginga lui suffit pour savoir que le rouquin ne ferait jamais demi-tour, peu importait la force et la justesse de ses arguments. Il attendait ce moment depuis trop longtemps pour le laisser lui échapper.
Je pourrais partir sans lui.
Kyouya termina à peine cette pensée qu'il se rendit compte à quelle point elle était ridicule. Premièrement, ce serait lâche. Deuxièmement, il n'avait pas accompagné Ginga jusqu'ici pour s'enfuir à la première difficulté.
Je t'ai, toi.
Oui. Tu m'as moi.
On pouvait penser ce qu'on voulait de lui mais Kyouya n'avait qu'une parole.
Il se tourna vers Ginga, décidant d'ignorer tout le reste, en espérant que ce Daidouji comprendrait le message et qu'il en serait insulté.
- On va où ?
Ginga voulut répondre mais la voix grésillante lui coupa la parole.
- C'est une bonne question ça. Où allez-vous ?
Kyouya leva la tête vers une des caméras, agacé. Il comptait l'insulter un peu moins subtilement quand il se rendit compte d'une chose étrange : les murs avançaient.
Ses sourcils se froncèrent. Pris d'un mauvais pressentiment, il baissa la tête. Ce n'étaient pas les murs qui avançaient mais le sol qui reculait.
- Et merde !
Quel débile installait des sols roulant dans son entreprise ?
Ginga lui attrapa fermement le poignet. Kyouya sursauta face à ce contact plus qu'inattendu. Sans y faire attention, le rouquin se mit à courir. Kyouya se laissa entraîner par son mouvement. Remarquant qu'il le suivait, Ginga le lâcha pour se concentrer pleinement sur sa course. Kyouya avait encore l'impression de sentir sa main sur sa peau.
Kyouya comprit la fébrilité de Ginga en risquant un regard par-dessus son épaule. Il n'y avait plus de mur derrière eux. S'ils se laissaient faire, le sol les précipiteraient directement dans le vide.
Depuis le cinquième étage.
Kyouya redoubla d'effort. Progressivement, Ginga et lui gagnèrent des centimètres puis des mètres. Ils avaient presque atteint leur point de départ. Ginga tendit la main vers la seule porte qu'il savait déverrouillée...
…et le sol accéléra.
Ses doigts effleurèrent la poignée, sans parvenir à l'agripper. Il recula inexorablement malgré tous ses efforts.
Kyouya aussi reculait, alors qu'il courait de toutes ses forces. Il perdait même du terrain sur Ginga, ce type qui n'avait rien eu de mieux à faire pendant son enfance que courir à travers les forêts.
- Essaies les portes de droite, lui lança Ginga. J'essaie celles de gauche.
Kyouya obtempéra. Il n'avait pas de meilleur plan.
Il s'approcha du mur droit et, tout en courant pour ne pas perdre trop rapidement du terrain, s'efforça d'actionner les poignées. Une, deux, trois... Il finit par perdre le compte. Seul importait le résultat. Son cœur accélérait à chaque échec. Un saut dans le vide ne le tentait vraiment pas.
Finalement, le bruit tant espéré : le verrou qui se défaisait. Kyouya repoussa le battant et bondit dans une salle. C'était sûrement un piège mais il avait des préoccupations plus urgentes.
Son premier pas dans la salle fut mal assuré, ses jambes n'avaient pas encore compris que le sol n'y bougeait pas. Il se tourna.
- Ginga !
Le rouquin se dirigea droit vers lui. Le sol prit de la vitesse. Kyouya tendit la main. Ginga l'attrapa. À eux deux, ils mobilisèrent la force nécessaire pour l'extirper du piège. Une fois à ses côtés, tout en reprenant son souffle, Ginga lui adressa un regard reconnaissant. Il ressemblait de nouveau à l'adolescent qui avait chamboulé sa vie.
Kyouya se rendit compte qu'il lui tenait toujours la main. Il resta un moment à fixer leurs mains, sans réagir. Il démêla leurs doigts et ramena son bras contre lui. Repoussant des sensations qui n'avaient pas leur place ici, il jeta un coup d'œil à l'ouverture. Le sol était de nouveau immobile. Pour les narguer sans doute.
Kyouya ferma la porte d'un geste rageur. Comme s'ils allaient retomber dans un piège aussi grotesque.
- Ça va ? lui demanda Ginga.
- Tu trouves que c'est le moment de poser ces questions pareilles ? répliqua le vert sans le regarder.
- Peut-être pas.
Kyouya examina la salle. Encombrée comme elle était, elle ressemblait davantage à un débarras qu'à un bureau. Il avisa une porte sur le mur latéral et se dirigea vers elle. Il fut davantage frustré que surpris en découvrant qu'elle était verrouillée. Il s'acharna dessus quand même. Ça ne coûtait rien.
- Hey.
Après un dernier coup, il se tourna vers Ginga.
- On va trouver un moyen de sortir.
- Je n'en doute pas.
Ginga se mit à fouiller dans les objets. Kyouya ne voyait pas ce qu'il pourrait trouver en-dehors d'une corde ou un marteau pour les aider à sortir de là. Et, même si c'était un fouillis indescriptible, ce serait surprenant de trouver ce genre d'outils ici.
Kyouya s'assit sur une table pour attendre, ce qui n'était pas son fort. Il commençait à nourrir des rancœurs personnelles à l'encontre de Daidouji.
- Intéressant, intéressant.
La voix mécanique résonna dans la pièce. Kyouya fronça le nez. Il n'avait pourtant vu aucun appareil dans cette pièce. En même temps, avec le désordre...
- Kyouya Tategami, c'est cela ?
Ginga s'immobilisa. Chacun de ses muscles sembla se tendre – pour attaquer ou recevoir un coup, Kyouya ne saurait le dire.
Le vert leva lentement la tête, dans un mouvement plein de dignité.
- Qui le demande ?
Ginga riva son regard sur lui et secoua la tête de façon presque imperceptible.
- Tu t'es trouvé un petit copain très intéressant.
Kyouya plissa le nez.
- J'espère qu'il dit ça de façon condescendante, comme "petit camarade", parce que s'il s'intéresse à ta vie amoureuse, c'est plus que glauque.
Ginga continuait de le dévisager avec inquiétude. Kyouya décela une pointe de culpabilité dans les yeux miel. Il se pencha vers lui.
- J'ai fait mon choix en toute connaissance de cause, souffla-t-il pour que lui seul entende. Je l'assumerai.
Il se redressa. Ginga ne semblait pas rassuré. L'expression de Kyouya se durcit. Il ne l'en croyait pas capable ou quoi ?
Ginga détacha son regard de lui. Il se remit à arpenter la pièce. Comme si ça changerait leur situation. Ils n'avaient qu'une seule issue, et celle-ci pouvait se transformer en piège mortel à n'importe quel moment. Même lui ne pouvait réaliser de miracle.
- Tu sais que ton nouvel ami a des parents plutôt importants ?
La seule chose indiquant que Ginga avait entendu fut la soudaine crispation de ses épaules. Il repris ses recherches. Kyouya commençait à se demander si ce n'était pas une manœuvre pour s'occuper les mains et dissimuler ses émotions.
Kyouya tapa le meuble juste à côté de lui de la pointe de la chaussure. Ginga glissa son regard vers lui.
- N'importe qui peut savoir ça avec internet, dit-il avec un détachement qu'il était loin de ressentir.
N'importe qui pouvait l'apprendre, en effet. Tous ceux qui connaissaient son nom de famille – à part Ginga, bien sûr – devaient savoir que son père dirigeait une corporation d'envergure internationale. Mais c'était bien ça le problème : il fallait connaître son nom de famille et il ne l'avait pas crié en franchissant le seuil du bâtiment. D'ailleurs, maintenant qu'il y faisait attention, il remarquait que Ginga n'avait pas prononcé son nom une seule fois depuis leur arrivée, alors qu'il ne s'en privait pas d'habitude.
Kyouya fit claquer sa langue contre son palais, agacé. Il n'avait pas besoin d'être protégé.
La voix immatérielle émit un rire sardonique. Ouais. Ce Daidouji lui donnait de plus en plus de raison de vouloir lui casser la gueule.
- Mais comment ai-je trouvé ton nom ?
Kyouya décida de rejoindre la tactique de Ginga et de l'ignorer. Avec de la chance, ça le ferait taire.
La voix continua de palabrer et de les invectiver, entre de longues pauses. Ni Ginga ni Kyouya ne lui répondirent. Il régnait entre eux un étrange silence. Ils obéissaient à un calme qui ne leur ressemblait pas.
La voix finit pas soupirer.
- Je vois...
Elle laissa sa phrase en suspend, dans une énième tentative de leur faire mordre à l'hameçon. Soupira de nouveau.
- Vous venez dans ma propriété, avec des intentions belliqueuses. La moindre des politesses serait de vous montrer distrayants.
Il y eut un déclic.
- Allez. Faites comme bon vous semble.
Kyouya quitta son perchoir. Il se dirigea vers la deuxième porte, qu'il parvint à ouvrir sans mal cette fois. Il regarda Ginga. C'était sûrement un piège, encore. Ce Daidouji ne pouvait pas les libérer si facilement, surtout s'il savait que Ginga cherchait à se venger de lui... et peut-être le tuer. Il semblait le haïr du plus profond de son être.
Le rouquin haussa les épaules dans un geste fataliste. Ils n'avaient pas trente-six solutions.
Ils traversèrent plusieurs bureaux en enfilade. La disposition des lieux était vraiment bizarre. À quoi bon avoir un couloir et ça.
Ils finirent par atteindre la dernière pièce. Ils échangèrent un regard. Il ne leur restait plus qu'à retourner dans le couloir.
Ginga passa devant. Kyouya lui adressa un regard agacé avant de se souvenir que c'était son expédition et que ça ne signifiait pas forcément qu'il essayait de le protéger.
Le rouquin fixait d'un œil méfiant le sol. Il le tapota du pied et finit par reposer son poids dessus, sans conviction. Voyant qu'il n'était pas emporté, Kyouya le rejoignit. Aucun mécanisme ne se déclencha. En regardant l'extrémité du couloir, il se rendit compte que le mur était de nouveau en place. Apparemment, Daidouji ne comptait plus les jeter littéralement dehors. Pour l'instant. À moins qu'il n'en ait jamais eu l'intention. Après tout, deux adolescents écrasés juste devant sa tour, ça risquait d'attirer l'attention.
Ils s'engagèrent dans le couloir, aux aguets. Plus ils avançaient, plus la tension montait. Ne rien voir arriver ne les soulageait pas : au contraire, cela accroissait leur méfiance.
Ils passèrent à côté d'ascenseurs, dont les portes étaient grand ouvertes. Kyouya les dédaigna royalement. Ça sentait le piège à plein nez.
Ginga non plus ne leur accorda pas un regard.
Ils bifurquèrent dans un autre couloir, avancèrent de plusieurs mètres. Un violent choc résonna, les faisant sursauter. Ils sentirent le sol trembler puis vibrer sous leurs pieds. Rien, dans leur champ de vision, n'expliquait un tel vacarme.
Les secousses se firent de plus en plus fortes, puis, surgissant d'un couloir adjacent, une énorme boule qui roulait résolument dans leur direction. Elle était si grande qu'elle frôlait les murs de chaque côté, ne leur laissant qu'une échappatoire : revenir sur leurs pas.
Ce qu'ils firent sans demander leur reste.
Kyouya courut à grandes enjambées. Conservant son souffle, il insulta mentalement Daidouji, utilisant toutes les injures qu'il connaissait.
Devant lui, Ginga poussa un juron. Kyouya tourna les yeux vers lui et en comprit la raison. Les portes de l'ascenseur étaient encore ouvertes. Daidouji utilisait un piège pour les précipiter dans un autre.
Kyouya avait la désagréable impression d'être un rat dans un labyrinthe.
Un coup d'œil par-dessus son épaule lui indiqua que la boule gagnait du terrain. Un chuintement le poussa à regarder droit devant. Un mur sortait du plafond pour leur couper la route. Il descendait trop vite. Ils ne pourraient pas l'atteindre à temps. Ils se retrouveraient piégés entre la boule et le mur. Écrasés.
Daidouji leur forçait la main.
Kyouya poussa un grognement et s'engouffra dans l'ascenseur. Ginga adressa un regard plein de défi à une caméra avant de l'imiter. À peine eut-il franchi le seuil que les portes se refermèrent. Le bouton de l'étage sept s'alluma. Kyouya grogna. À ce rythme, ils n'étaient pas près d'arriver. Ils devaient trouver un moyen de contourner les pièges de Daidouji, ou de tricher au stupide jeu qu'il jouait.
Kyouya n'était peut-être pas du genre à mentir mais tricher, surtout dans un tel contexte, ne lui posait aucun problème.
L'ascenseur s'arrêta au septième étage. Les portes s'ouvrirent. Kyouya et Gigna restèrent à l'intérieur, méfiants. Le vert n'était pas pressé de découvrir quels autres tours les attendaient.
- Allez, mes petits rats, fit la voix grésillante, rejoignant de façon dérangeante les réflexions de Kyouya. Si vous réussissez ce labyrinthe, vous pourrez passer au suivant et ainsi de suite. Si vous vous débrouillez bien, vous pourrez me voir en face-à-face... Qu'en dites-vous ? N'est-ce pas la raison de votre venue ?
Ils restèrent dans l'ascenseur. Apparemment, le pire qu'il pouvait leur faire là était de les changer d'étage.
Daidouji émit des claquements de langue réprobateurs.
- Les jeunes, de nos jours, si malpolis.
- Parce que vous considérez vos actions comme polies ? lança Kyouya d'un ton incrédule.
- Ah, enfin une réponse ! répliqua la voix avec soulagement. J'aurais préféré qu'elle vienne de Ginga – nous sommes de vielles connaissances, comme tu le sais certainement – mais je m'en contenterai.
Kyouya grogna, n'aimant pas trop être relégué au second plan, même s'il savait qu'il aimerait encore moins avoir toute l'attention de ce type. Ginga baissa la tête, essayant de masquer son expression. Ses yeux lançaient des éclairs. S'il avait eu Daidouji en face de lui en cet instant, il l'aurait frappé. Pas comme avec Kyouya, où l'échange de coups était joueur, grisant. Non. Ce serait un massacre unilatéral.
- Pour en revenir à ta question, je n'ai rien à me reprocher. Vous venez chez moi, sans y être invités. Je pourrais vous mettre dehors – j'en ai le droit – et, pourtant, je vous donne la possibilité de réaliser ce pour quoi vous êtes venus. Je suis d'une grande mansuétude.
- Mais bien sûr, souffla Ginga.
La pause que Daidouji laissa pouvait se traduire par un lent sourire. Kyouya en fut hérissé.
- Maintenant que nous avons mis les choses au clair, avancez je vous prie. Si vous vous débrouillez bie, je vous promets une entrevue.
Ginga émit un son incrédule. Il secoua la tête, un sourire amer aux lèvres. Quand il releva la tête, son expression était redevenue neutre. D'un pas, il franchit le seuil de l'ascenseur et s'engagea dans le couloir. Kyouya s'empressa de lui emboîter le pas. Il ne voulait pas donner à Daidouji une occasion de les séparer.
Ce couloir ressemblait à celui du cinquième étage. Kyouya vérifia que le sol ne reculait pas à intervalles réguliers. Ça semblait normal de ce côté-là.
Chuintement
Quelque chose grinça. Kyouya s'immobilisa, aux aguets. Il vit Ginga basculer sur le côté. Un carreau avait disparu sous son pied gauche. Il trébucha, rétablit son équilibre en se mettant à genoux et retira prestement sa jambe du trou. Juste à temps. Le carreau se remit en place avec un claquement. Kyouya ne put s'empêcher de se demander si ça aurait seulement immobilisé sa jambe ou si ça l'aurait sectionnée.
S'efforçant d'écarter cette image de son esprit, il détailla le sol. Rien ne distinguait ce carreau des autres. Même en faisant attention, ils ne pourraient pas éviter ce piège.
Un autre carreau s'ouvrit à quelques pas d'eux pour les provoquer. Les sourcils de Kyouya se froncèrent. Il apercevait l'étage inférieur. Ce n'était pas normal. Bon, rien n'était normal dans le coin, mais ça ça contrevenait aux règles basiques de construction des bâtiments.
Le carreau se referma dans un claquement sec. Kyouya grimaça. Ça répondait à son interrogation. La jambe de Ginga aurait été sectionnée – en partie au moins.
- Faisons attention, murmura le rouquin.
Kyouya opina. Ginga se remit en marche. Ses deux pieds prenant appui sur des carreaux différents. Kyouya l'imita. C'était la tactique la plus prudente à adopter.
Plusieurs carreaux s'ouvrirent et se fermèrent, mais aucun sous leurs pieds. Kyouya commençait à se demander à quoi ça rimait. Est-ce que Daidouji s'amusait juste à les effrayer, à les faire sursauter ? On aurait dit un chat qui jouait avec des souris.
Ils venaient de descendre d'un cran dans la chaîne alimentaire.
Kyouya grogna avec agacement. Ils n'avaient aucune chance de gagner en suivant les règles de ce type et en continuant de jouer son jeu. Il accéléra pour se trouver à hauteur de Ginga. Le rouquin lui adressa un bref regard.
Kyouya baissa la tête. Les caméras se trouvaient toutes au plafond, ce qui leur donnait un avantage.
- Les escaliers. Il ne peut pas les contrôler comme les ascenseurs, murmura-t-il. Trouvons-les et tu pourras le rattraper.
Un éclat s'acéra dans les yeux de Ginga. Il esquissa un hochement de tête.
- Que signifient ces messes basses ?
Kyouya et Ginga continuèrent d'avancer, sans répondre. Un soupir se fit entendre.
- Vous manquez à tous les devoirs de l'hospitalité, vous le savez ?
Kyouya n'eut pas le temps de lui répliquer ce qu'il pensait de son hospitalité que son pied gauche perdit soudainement appui. Il bascula sur le côté, se cogna contre Ginga qui tombait vers lui, perdant un peu plus son équilibre. Il plia les genoux, ses mains touchèrent la surface froide à plat et il se retrouva à quatre pattes. Il retira sa jambe à toute vitesse. La trappe ne se referma pas.
Il se mit debout, le cœur battant. Ginga se redressait à quelques pas de lui, essuyant ses mains l'une contre l'autre. Il se remit à avancer, comme si rien ne s'était passé. Kyouya lissa son pantalon et fit de même. Ils contournèrent les carreaux qui s'ouvraient devant eux, se relevèrent lorsqu'ils trébuchaient, toujours sans commenter. Maintenant qu'ils avaient un objectifs, ils avançaient résolument.
- Ta, ta, ta.
Ils passèrent devant les portes ouvertes d'un ascenseur qu'ils ignorèrent.
- Vous voulez vraiment retenter le coup ?
- Il bluffe, dit Kyouya à Ginga. Il ne peut pas y avoir de boule ici. Les trappes freineraient son avancée.
Et, plus fort, pour s'assurer d'être entendu :
- Il a regardé trop de films, c'est d'un ridicule.
- Ce n'est pas bien de critiquer votre hôte, surtout quand il vous accueille si favorablement.
Ils continuèrent d'avancer. Kyouya laissait son regard dériver sur les portes, tout en faisant attention à son environnement. Il évita les trappes d'un pas tranquille. Tout était bon pour insulter Daidouji.
Il finit par voir ce qu'il cherchait : une porte sur laquelle figurait les caractères des escaliers. Il donna un coup de coude à Ginga et s'y dirigea. Elle n'opposa aucune résistance quand il l'ouvrit. Il y jeta un coup d'œil prudent derrière avant d'afficher un sourire féroce. Il s'agissait bien des escaliers.
À leur tour de mener la danse.
Il se tourna à demi. Les yeux de Ginga s'éclairèrent. Il avait retrouvé espoir.
Ils montèrent les marches, de plus en plus vite, jusqu'à courir. De nombreux étages les séparaient de leur cible mais ils pouvaient enfin progresser. La frustration des dernières heures leur donnait l'énergie nécessaire pour avancer sans faiblir. Ginga semblait de plus en plus vivant à chaque pas.
Ils dépassèrent le dixième puis le vingtième étage. Le trentième. Ils arrivaient.
À l'approche du quarantième, le sol se déroba sous leurs pieds. Kyouya ne put retenir un cri. Son épaule percuta une surface dure, et il se retrouva à glisser, voyant les étages défiler et leurs efforts partir en fumée.
- Non ! Non ! cria Ginga juste au-dessus de lui.
Le rouquin tentait désespérément de s'accrocher. Il n'y avait rien, pas la moindre aspérité. Le sol était plus lisse qu'un toboggan. Les murs, de chaque côté d'eux, ne leur offraient aucune prise. Ils tourbillonnaient de plus en plus vite. Kyouya commençait à avoir la tête qui tournait, et mal au cœur. Il ne lui restait aucun repère. La vitesse semblait effacer la notion même de gravité. Il savait seulement que Ginga se trouvait quelque part derrière lui, presque à portée de main.
Il crut entendre un rire. Il y avait tant de bruit dans ses oreilles qu'il ne savait si c'était la vérité ou une illusion.
Un puits de lumière apparut soudainement. Ses yeux virent blanc. La sensation de l'air sur sa peau et dans sa gorge changea, plus libre, n'augurant rien de bon.
Il recouvra la vue à temps pour voir qu'il fusait vers un extérieur. En étage.
- C'est pas vraaaaai !
Kyouya fut propulsé à l'extérieur. Il tomba violemment. Des objets non-identifiés, à peu près mous, amortirent sa chute. Il s'enfonça. Un choc lui indiqua que Ginga l'avait rejoint. Kyouya se débattit et parvint à s'extirper. Il se redressa, pantelant, et vit dans quoi ils avaient atterri : des bennes emplies de poubelles.
- C'est dégueulasse.
Il sortit précipitamment. L'odeur immonde collait à sa peau, à ses vêtements – finalement, c'était une chance qu'il porte l'uniforme si couvrant – à ses cheveux.
Ginga le suivit, plus mollement. L'ardeur qu'il avait retrouvé en approchant de son ennemi s'était volatilisée. Et il était dans un état pitoyable. Kyouya était certainement dans le même, mais moins abattu. Il se sentait furieux. Furieux et... humilié.
C'était sans doute le but de tout ce cirque.
- Ça ne s'est pas passé comme prévu.
Ginga lui accorda son attention. Il ne semblait pas impressionné par l'évidence qu'il venait de formuler.
- Au moins, maintenant, tu es sûr que Daidouji est là. Tu n'as pas emménagé en ville pour rien.
Le regard de Ginga se fit songeur. Il commença à sourire, se souvint qu'il n'avait pas à jouer la comédie avec lui et se contenta de le regarder avec reconnaissance.
- C'est vrai. On a plus avancé hier et aujourd'hui que moi seul ces derniers mois. On y était presque, ajouta-t-il avec une note d'optimisme.
Il se tut, mais il semblait aller mieux. Pas aussi bien que lorsqu'il s'était apprêté à franchir le seuil de la tour, mais c'était un début.
- Tu comptes aller à l'école ?
Ginga détailla Kyouya avec une grimace. Le vert roula des yeux.
- Pas tout de suite. Dans la journée.
- Et toi ?
- Après une douche.
Ou cinquante. Et après avoir brûlé cet uniforme.
- Je ne sais pas... Je pense qu'il est temps que je parle à Papa.
Il n'était pas emballé par cette perspective.
- OK, soupira Kyouya. On se voit bientôt.
- Le plus vite possible.
L'enthousiasme de Ginga lui arracha un sourire. Il lui adressa un signe de la main et partit. Sur le chemin du retour, il éprouva un malaise persistant. Les actions de Daidouji n'avaient pas la plus petite logique. Pourquoi un type capable de détruire un village se contentait de tours de dessin-animé contre deux adolescents ? Pourquoi les humilier au lieu de se débarrasser d'eux ? Pour leur faire comprendre à quel point ils étaient insignifiants ?
Quoi qu'il en soit, Kyouya ne parvenait pas à se débarrasser de son sale pressentiment.
Fin du chapitre 10
