LES OUBLIEES
N°XXI : Calixe
La folle indécise
Chapitre IX
L'Epreuve du Feu


11 novembre 1863. Maison des Liddell, vers minuit.

Pendant qu'Alice rêvait de sa partie de thé au pays des Merveilles et inconscients de la visite de l'intrus, Monsieur et madame Liddell, occupés par leur conversation, froncèrent ensemble les sourcils. De la fumée commença à monter à l'étage.

« C'est étrange … » fit le mari, interloqué. « Ça sent le brûlé.

– D'où cela peut-il bien venir ?

– Je l'ignore.

– Oh …

– Attends ici, Lorina, et ouvre la fenêtre. Je ne veux pas que nous soyons intoxiqués si le feu est faible. Fais-en de même pour les chambres d'Alice et de Lizzie.

– Que vas-tu faire ?

– Savoir d'où ça vient, et maîtriser l'incendie, si possible.

– D'accord … » acquiesça-t-elle, inquiète. « Fais attention à toi, Arthur.

– Toi aussi. »

Sur ces mots, il sortit de leur chambre… et tiqua. Étrange. La veilleuse d'Alice n'y était plus.

« Ce n'est pas dans les habitudes des filles de descendre à cette heure-là... » songea-t-il, inquiet.

Lorina le suivit de près, angoissée. Il valait mieux commencer par les fenêtres des filles, ce pour quoi elle se dirigea vers leurs chambres. Arthur, quant à lui, descendit les marches tout en se couvrant le visage pour se protéger de la fumée. Madame Liddell se dirigea vers la porte de sa cadette et l'ouvrit. Du moins, elle tenta.

Soudain, il y eut un bruit de course affolée dans les escaliers, ce qui la fit sursauter. Vive, elle se retourna, le cœur battant d'inquiétude, avant de soupirer de soulagement lorsqu'elle vit son mari.

« Oh … C'est-

– Nous n'avons pas le temps pour ça ! » la coupa-t-il, mort d'inquiétude, avant de tambouriner à la porte de leur cadette.

Lorina comprit immédiatement pourquoi lorsqu'elle vit des flammes commencer à lécher les murs des escaliers.

« Oh non ! Le rez-de-chaussée doit être condamné ! » s'horrifia-t-elle.

« Au feu, Alice, AU FEU ! » alerta Arthur, affolé, lorsqu'il se rendit compte que la porte de celle-ci était verrouillée.

« SAUVE-TOI ! » hurla sa femme, tandis qu'elle tentait en vain d'ouvrir la porte de son aînée, fermée à clé.

Elle imita son mari, morte d'inquiétude. C'était bien la première fois qu'elle fermait la porte à clé, mais ça tombait mal, très mal, même ! Pourquoi, d'ailleurs, leurs portes étaient fermées ?! Ça n'arrivait jamais, et elles ne s'étaient pas disputées ! Quand quelque chose les contrariait, ça s'entendait !

« Debout Lizzie ! LIZZIE ! Lizzie, ouvre la porte ! » s'écria-t-elle.

Son époux se détourna de la porte d'Alice et rejoignit, avant d'essayer d'ouvrir à son tour, en vain. Et il n'était plus dans la fleur de l'âge pour la défoncer ! Désespéré, il tenta de la prévenir.

« La clé, Lizzie, tourne la clé ! Tu vas brûler ! »

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La bouilloire du Chapelier se mit à siffler dangereusement avant d'exploser. Du feu commença à envahir la table.

« Ah ! Aaaah ! Mon dieu ! Aaaaah ! » s'affola le maître de la tablée, qui battait les bras en l'air comme un poulet décapité devant l'incendie qui commençait à se propager.

« Il faut sauver Alice ! » s'exclama le lièvre de Mars, tandis que la fillette gémissait d'horreur. « Debout, Alice, debout ! »

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Elle s'éveilla en sursaut dans sa propre chambre, affolée. De la fumée envahissait la chambre ! Elle se mit à tousser, la gorge sèche sur le coup et les yeux la piquèrent de manière assez désagréable. Elle comprenait mieux pourquoi le lièvre de Mars l'avait réveillée ! L'inquiétude s'empara d'elle. Pourquoi leur maison brûlait ?! Un miaulement attira son attention, et elle tourna la tête vers sa fenêtre entrouverte. Dinah se trouvait sur le rebord, et contemplait l'extérieur.

Le visage de sa petite maîtresse s'éclaira. Mais oui ! Elle pouvait passer par là ! Il était vrai que leur mère avait ouvert leurs fenêtres, afin de dissiper l'odeur tenace des produits photographiques dont se servait leur père, qui était particulièrement forte aujourd'hui ! Elle tourna la tête vers la porte, la gorge nouée de peur sur le coup. Pourquoi n'entraient-ils pas ?

« Maman ? Papa ? » appela-t-elle, inquiète.

« Alice ! » s'exclama Lorina, profondément soulagée d'entendre la voix de sa fille cadette.

Son mari toussa violemment, la gorge prise par la fumée, ce qui inquiéta immédiatement la fillette.

« Maman ?! Papa ?! » s'exclama-t-elle, affolée.

« Je ne vois plus ... » souffla péniblement le père, la respiration sifflante.

« – Pars, Alice !

– Sors d'ici ! » renchérit son époux. « Sors vite de la maison ! Cours, Alice ! »


Elle obéit immédiatement à l'ordre, malgré sa culpabilité. Elle aurait tant aimé faire quelque chose pour les aider, mais la porte était fermée à clé ! La petite chatte noire miaula à nouveau pour attirer son attention, et, à regret, l'enfant se dirigea vers la fenêtre, avant d'ouvrir un peu mieux celle-ci … et de frissonner de froid sous la bise d'hiver. Brrrr … sur le coup, elle hésitait entre mourir de chaud et brûler vive ou mourir de froid complètement gelée comme un bonhomme de neige ! Mais ses parents lui avaient dit de fuir …

Sa gorge se noua de peine. Elle comprit que papa et maman savaient qu'ils ne pourraient pas s'en sortir. Que Lizzie était certainement morte. Mais était-ce de la faute du feu ou du centaure ? Elle l'ignorait. Elle posa ses genoux sur le rebord et grimaça d'inconfort. Bon sang, ce que c'était froid ! Une main agrippée à l'encadrement, elle contempla les alentours … là ! Près de Dinah, le conduit de la gouttière ! Elle déglutit, nerveuse. Avec le froid, elle risquait de glisser … et elle était pieds nus ! Cependant, elle devait respecter la volonté de sa famille.

Elle grimaça, puis sortit de sa chambre, avant de s'accrocher à la fenêtre pour assurer sa stabilité et de voir le chemin pour rejoindre son sauf-conduit. Elle remarqua une lueur orangée en contrebas, ce qui signifiait que l'incendie ravageait le rez-de-chaussée. Elle eut un petit sanglot. Elle comprenait mieux pourquoi ils ne la rejoignaient pas.

Pour une raison étrange, sa porte était fermée, et ses parents n'étaient pas tout jeunes. Ils avaient choisi leur fin, et ce n'était pas celle à quoi elle se serait attendue de leur part. Elle pensait qu'ils sauteraient du premier étage !

« C'est injuste ! » songea-t-elle, amère et horrifiée à la fois. « Pourquoi … ? Pourquoi ne tentent-ils pas de se sauver ? Pourquoi me dire de fuir si eux ne le font pas ?! »


Elle l'ignorait à l'époque, mais cette question-là la hanterait encore longtemps. Ses yeux se posèrent sur le petit rebord du mur, assez étroit, qui menait vers la gouttière, proche de la chambre des parents Liddell et du salon en bas. Nerveuse, elle déglutit, puis posa un pied nu sur la corniche et grimaça de froid. Elle allait devoir être extrêmement prudente. Le moindre faux pas pourrait être fatal pour son petit corps, même si elle tombait du premier étage.

Agitée de petits frissons glacés qui parcouraient tout son être, elle s'avança avec précaution vers le conduit. Ses petons rougirent vite à cause du froid, mais elle n'en tint pas compte. Là, elle devait sauver sa vie ! Et ça lui rappelait une lointaine visite au domaine de Toundrafol dans ses rêves... Un endroit glacé, où les aurores boréales étaient créées par une lune qui fumait la pipe.

Elle ne s'était pas laissée découragée par le côté inhospitalier des lieux, alors elle n'allait pas se débiner là, alors qu'elle était en danger de mort ! Elle était l'héroïne de son Pays des Merveilles ! Alors elle ne le laisserait pas mourir, alors qu'elle avait encore tant de choses à découvrir de par le monde...

Elle arriva bientôt à son objectif, puis tâcha de s'accrocher de la force de ses petits bras à son moyen de sauvetage. Elle grimaça lorsqu'elle sentit la fraîcheur de métal traverser sa petite robe de nuit de coton, mais elle ne lâcha pas et commença à descendre avec précaution. Soudain, elle entendit tambouriner à une fenêtre, et tourna la tête vers la source du bruit, inquiète. C'était sa mère !

« A l'aide, Alice ! » supplia-t-elle. « Sauve-nous, Alice ! Ne nous laisse pas, Alice ! Ne nous abandonne pas, Alice ! Reste avec nous !

– Tu es folle, Lorina ?! » tonna Arthur. « Ecarte-toi de la... aaaaaargh ! »

Alice hurla d'horreur lorsqu'elle vit des flammes jaillir brusquement dans la chambre de ses parents et bloquer les fenêtres. Arthur fut touché par cette flambée soudaine et s'écria de douleur, le corps s'agitant en tous sens dans l'espoir vain d'éteindre les flammes. De l'extérieur, la fillette ne qu'assister, impuissante, à la scène macabre, où elle voyait ses parents se battre contre le brasier … en vain. Les hurlements de sa mère accompagnèrent ceux de son père dans son chant macabre de douleur.

Elle tressaillit de surprise et manqua glisser lorsqu'elle remarqua une silhouette frapper d'un coup la fenêtre, qui se fissura sous l'impact. Elle ne savait pas qui venait de faire ça, vu que l'inconnu(e) s'était effondré ensuite, mais le craquèlement de la vitre n'était pas bon signe … Elle explosa soudainement sous la pression de la chaleur du feu. Alice hurla de terreur lorsqu'elle vit les flammes s'agiter vers elle, comme si elles la traquaient. Elle s'agrippa de toutes ses petites forces au tuyau. Bien lui en prit, car le vent, cruel et froid, impassible devant sa détresse, rabattit la flambée sur son dos.

Elle émit un hurlement perçant.

Ça brûlait ! Elle avait l'impression que les flammes rongeaient sans pitié son dos, tentaient de dévorer toute la chair qui s'y trouvait afin d'atteindre l'os ! Ses bras tremblèrent, et, impuissante, elle sentit qu'elle lâchait prise. Elle ferma les yeux, terrifiée. Elle allait mourir !

BOUM !

L'impact avec le sol lui coupa le souffle et elle vit des points noirs danser devant ses yeux. Haletante, le cœur battant la chamade, elle n'osa pas bouger, pétrifiée par la stupeur.

« Je suis … encore en vie ? » songea-t-elle, effarée.

Ce fut alors qu'elle entendit une lointaine sirène. Les pompiers ! Ils arrivaient enfin ! Elle se redressa avec difficulté, et siffla de douleur lorsque le vent se leva à nouveau, glacial, pour baiser son dos d'une embrassade froide comme la mort. Hagarde, elle contempla l'incendie ronger sa maison, et recula lorsqu'elle sentit qu'il s'étendait jusqu'à l'extérieur.

Les jambes tremblantes sous le choc, les larmes aux yeux, elle dut tourner le dos à contrecœur à sa demeure, et elle serra sa peluche de lapin, l'unique survivant de ses affaires, contre elle. Un sanglot monta en elle. Étouffant comme la mélasse. Mais elle devait le laisser s'échapper.

Elle avait tout perdu.

Tout.

Ses parents qui l'aimaient.

Sa sœur qui lui racontait ses secrets.

Son terrain de jeu préféré, la maison entière qui l'inspirait beaucoup pour son pays des merveilles.

Son piano où elle apprenait à jouer avec sa mère adoptive.

La bibliothèque où elle aimait tant s'instruire avec son père, où elle prenait plaisir à regarder les photos qu'il prenait.

Tout était parti.

Tout avait brûlé.

En un éclair.

En un battement d'ailes.

En un clignement de paupière.

Leur vie si joyeuse, si instruite, si insouciante …

Tout était terminé.

Une larme coula le long de son visage … puis une autre … encore une …


Bientôt, elle se mit à pleurer à chaudes larmes, effondrée sous la détresse qui ployait son petit corps. Elle se fichait que la neige traversait ses vêtements et les mouillait. Elle se fichait d'avoir froid. A vrai dire, elle ne le ressentait même plus. Sa vie était partie en un éclair, en un feu de joie absolument morbide et cruel.

Combien de temps resta-t-elle là, à laisser ses larmes couler, à libérer sa détresse d'être seule, d'avoir survécu à un incident aussi terrible ? Elle l'ignorait. Mais elle sentit le poids d'un regard sur elle, et leva la tête vers les bois. Elle écarquilla les yeux, surprise. Cette silhouette, à côté d'un arbre … était-ce … le centaure ?

L'étrange apparition avait un petit gilet sans manche. Silencieuse, elle dévoila une clé qui trancha avec la blancheur de la chemise. Un vertige s'empara de la fillette. La clé avec le symbole de Vénus … C'était la clé de la chambre de Lizzie ! Pourquoi le monstre l'avait-il en sa possession ?! Elle voulut courir vers lui, lui arracher l'objet des mains et avoir des réponses à ses questions, mais ses jambes semblaient figées, comme abasourdies.

Elle le vit s'enfoncer dans les ténèbres de la forêt.

Elle le vit emporter avec elle multiples questions.

Elle le vit enlever la vérité.

Et elle se vit, impuissante, à le regarder lui arracher tout ce qui lui restait.

Le centaure venait d'embarquer avec lui les vestiges de sa vie.

Elle hurla de détresse, les larmes dévalant son visage souillé par les larmes. Comme si le feu de sa demeure continuait de brûler en elle, réclamant justice. Elle vit des silhouettes de personnes l'entourer. Des voisins, apparemment. Elle serra les dents de colère. C'était maintenant qu'ils arrivaient ?! La bande d'ordures ! Ça devait les réjouir de voir sa famille périr ! Elle avait toujours senti qu'ils les jalousaient !

« Sergent, cette fille est blessée. Appelez un docteur ! » alerta l'un d'eux, tandis qu'une femme l'observait avec mépris.

« Est-ce qu'elle va survivre ? » s'inquiéta un autre.

Elle sentit son imagination, torturée par la douleur, lui jouer des tours car le visage de l'autre se déformait comme de la cire, alors que tout semblait tourner autour d'elle. Il y eut ensuite deux personnes … une avec une tête de taureau (?), et une dame qui avait une tête de montre.

« Qu'est-ce que … ? »

Elle ne put poursuivre plus longtemps pour essayer de comprendre ce mystère.

Elle perdit connaissance.