Warning : Stress post-traumatique, sexe.
Renaissance
– partie 13 –
Marla referme son sac à dos et glisse les hanses sur ses épaules. Il attrape les lunettes de soleil que Sacha lui a prêtées – elles sont roses avec de petits papillons bleus sur les branches, ce qui ne le surprend même plus et le fait même rire. Fin prêt, il se tourne vers Inazuma qui hoche la tête et ils sortent tous deux de la maison. L'homme-ciseaux verrouille la porte derrière eux.
– Tu ne veux toujours pas me dire où on va ?
– Ça gâcherait la surprise.
Le jeune homme se renfrogne devant le sourire malicieux de son compagnon.
Depuis trois jours qu'Inazuma a prévu ce week-end en amoureux, il refuse de lui dire quoique ce soit. Marla ne sait rien de leur destination, ni de leurs occupations pour les deux jours à venir. Non qu'il s'inquiète de ce que l'homme-ciseaux a pu préparer, mais la curiosité menace de le dévorer de l'intérieur. Inazuma lui a fait mettre des chaussures de marche. Dans son sac à dos, se trouve de quoi faire plusieurs pique-nique et il suppose que celui de son compagnon contient tenues de rechange et affaires de nuit.
Aussi suppose-t-il que randonnée et camping sont au programme. Il est probable qu'ils restent sur Kamabakka, et donc dans la forêt de Tokoharu, toutefois Marla connaît déjà une bonne partie des bois et ne comprend en quoi consiste la surprise que l'homme-ciseaux garde si soigneusement secrète. Il a beau le harceler de questions, il refuse de lui donner le moindre indice, s'amusant beaucoup de la frustration de Marla. Le jeune homme ronchonne en réponse, mais est en réalité ravi de retrouver la complicité de leurs débuts. Ils sont même bien plus proches qu'ils ne l'ont jamais été, en phase l'un avec l'autre.
Il a l'impression de revivre, depuis cette fameuse nuit blanche où ils se sont livrés leurs failles les plus intimes. Il en garde pourtant un souvenir ambigu, partagé entre l'horreur de ses cauchemars récurrents, la peur aveugle de dévoiler à Inazuma ses faiblesses et ses blessures, le soulagement indicible de voir l'homme-ciseaux l'accepter et l'aimer quand même, le bonheur de pouvoir partager ses pensées les plus intimes avec lui, mais aussi la peine d'apprendre les tourments de son compagnon. Libérer tous ces secrets n'a guère été facile, pour aucun d'eux, mais ils se connaissent et se comprennent bien mieux aujourd'hui.
Marla ne regrette même pas la fatigue étouffante de la journée qui a suivi leur nuit de confessions.
Une semaine a passé depuis, et même s'il persiste parfois une légère maladresse entre eux, cela n'a plus rien à voir avec le malaise silencieux et étouffant de ces derniers mois. Il se sent proche d'Inazuma, ne craint plus de parler ni de Doerena, ni de ses craintes. Surtout, Marla se sent plus léger, libéré d'un poids trop longtemps porté.
Il a cette certitude, tout au fond de ses veines, qu'Inazuma sera toujours là avec lui.
C'est donc avec un immense sourire aux lèvres qu'il marche à la suite de l'homme-ciseaux, s'enfonçant dans les bois roses de Tokoharu sans la moindre idée de ce qui l'attend. Les arbres se pressent les uns contre les autre, le long du petit chemin qu'ils suivent, leur feuillage roux formant une voûte au dessus de leurs têtes. L'air embaume du parfum des fleurs et de l'humus, ils profitent de la fraîcheur ombragée de la forêt.
Le sentier se change peu à peu en pente, puis en côte prononcée qu'ils escaladent sans ralentir. Le terrain plus accidenté forme toutefois un escalier naturel qui facilite leur ascension. Marla doit bien admettre qu'il connaît mal cette zone de Tokoharu : il n'a plus aucun repère et serait bien en peine de se situer par rapport à la ville de Tokiiro.
Ils atteignent le sommet une vingtaine de minutes plus tard.
Une bouffée d'air marin heurte Marla alors qu'il découvre le paysage qui s'offre à ses yeux. L'océan s'étend à perte de vue, se mélangeant au ciel sur la ligne d'horizon. Les vagues indomptables se fracassent dans un nuage d'écume, une cinquantaine de mètres plus bas, au pied de la falaise. Plus loin sur la droite, une longue plage de sable dessine le pourtour de Kamabakka. Il reconnaît la baie Ryoumen et leur maison au toit de tuiles oranges et blanches. Plus loin encore, se devinent les mâts des navires amarrés au port de Tokiiro. Émerveillé, il laisse échapper un sifflement d'admiration.
– Pas mal, non ? dit Inazuma dans son dos.
L'homme-ciseaux s'approche pour fouiller dans le sac à dos de Marla et en tirer une bouteille d'eau qu'ils se partagent. Ils commentent la vue incroyable que le haut de la falaise leur offre. En parcourant du regard la forêt qui s'étale à leurs pieds, le jeune homme reconnaît la petite clairière du Dojo de l'Arc-en-Ciel.
– On ne le voit pas, remarque-t-il alors.
– Quoi donc ?
– L'arc-en-ciel.
– C'est normal. Il y a certains points de l'île où il est indiscernable, à cause d'une illusion d'optique.
– Comme les mirages ?
Inazuma acquiesce.
Ils profitent un moment du cadre, sans rien dire. Marla apprécie de pouvoir à nouveau partager un silence paisible avec Inazuma. Sa seule présence l'apaise. Il découvre un nouveau sens au mot bonheur, loin de l'euphorie de son Changement, plus doux et plus intense à la fois. Plus sincère, peut-être.
Il se tourne vers l'homme-ciseaux :
– Je peux te poser une question ?
– Je t'écoute.
– Notre première nuit ensemble... Tu es parti tôt, bien avant que je me réveille, et tu es revenue femme... Ça m'a un peu perturbé, et je me suis toujours demandé... Pourquoi ?
Inazuma se pince légèrement les lèvres.
– J'ai été stupide.
Son compagnon s'est délesté de son épais manteau blanc et orange avant leur départ, ne portant qu'une chemise et un pantalon reprenant ses deux couleurs fétiches. Il glisse ses mains dans ses poches, comme s'il ne savait pas quoi en faire sans son habituel verre de vin rouge.
– Pendant ta crise de panique, j'ai parlé de chasser tes cauchemars. J'ignorais ce que ça réveillait chez toi, je t'ai juste vu avoir peur de moi, fuir mon contact. Dans ta transe, tu... tu parlais de ton père. J'ai cru que tu me prenais pour lui. J'ai cru que tu avais peur de moi parce que j'étais un homme...
– Je n'ai jamais eu peur de toi, contredit aussitôt Marla, stupéfait par le quiproquo qui a manqué de les séparer.
Un sourire amer barre les lèvres d'Inazuma et il baisse les yeux.
– Je réalise maintenant à quel point je me trompais. Je pensais qu'en restant femme à tes côtés, je te ferais moins peur. Que ça arrangerait les choses entre nous... Et je... Quelque part, je crois que je craignais de devenir comme Naore... d'avoir sur toi une influence nocive... Être femme me sécurisait, même si je brimais une part de moi en même temps.
Marla avait au moins raison sur un point : Inazuma a changé en fonction de lui et non selon ses propres envies, pas parce que Marla le dégoûtait, mais parce qu'il essayait de le protéger. Avec le recul, cela parait tellement absurde et stupide, de se déchirer sur une telle méprise. Le jeune homme s'approche doucement et vient chercher les doigts d'Inazuma dans sa poche.
– Regarde-moi.
L'homme-ciseaux relève la tête et Marla vient retirer ses lunettes de soleil bicolores pour mieux se plonger dans son regard d'ardoise.
– Je n'ai jamais eu peur de toi, répète-t-il lentement. Pas un seul instant, pas une seule seconde, je ne t'ai pris pour mon père. Comment pourrais-je faire ça ? Tu n'as rien à voir avec lui. Tu me fais me sentir bien, Inazuma. Mieux que je n'ai été, de toute ma vie. N'en doute jamais.
Il serre ses doigts dans les siens.
– Mais je ne veux surtout pas que tu Changes pour moi.
Marla se rappelle la discussion avec Sacha sur la plage, quelques semaines plus tôt, sur la nécessité de ne pas se laisser étouffer par l'existence de l'autre et d'exprimer ses propres choix. Cette question ne l'a jamais vraiment quitté, pourtant il n'est toujours pas sûr de préférer les femmes ou les hommes. Récemment, la pensée lui est venue qu'il n'avait pas forcément à choisir. S'il déteste autant l'idée qu'Inazuma Change à cause de lui, c'est parce qu'il l'aime quelque soit son genre, quelque soit son corps.
C'est toujours Inazuma, quelle que soit son apparence.
Et peu importe ce que cela peut bien vouloir dire de sa propre sexualité.
– Je me fiche que tu sois homme ou femme. Je t'aime, toi. S'il te plaît, ne modifie pas tes choix de vie à cause de moi.
Un sourire éclot lentement sur les lèvres d'Inazuma puis éclaire tout son visage. Le cœur de Marla se réchauffe à cette vision. L'homme-ciseaux englobe son visage de ses mains et l'embrasse avec une tendre délicatesse. Le baiser est doux, et dure longtemps, les sentiments débordant de leurs lèvres scellées.
Ils se remettent en route peu de temps après.
– J'ai encore autre chose à te montrer.
– Tu ne veux vraiment pas me dire ce que c'est ? se plaint Marla.
– Et faire disparaître cette petite moue boudeuse de ton visage ? Certainement pas.
Le jeune homme lui tire la langue comme tout réponse.
Ils redescendent la colline. Inazuma le guide alors plus loin dans la forêt de Tokoharu, là où les arbres sont plus grands, dressant leurs branches si haut qu'elles paraissent se fondre dans le ciel. Les troncs sont immenses, Marla doute de pouvoir en faire le tour même avec ses deux bras tendus. L'atmosphère est différente ici, plus solennelle, plus digne, comme si personne n'avait foulé cette terre depuis longtemps. Le silence se déroule sous leurs pieds, seulement brisé par le bruissement des feuilles rousses et par le piaillement occasionnel d'un oiseau invisible, dissimulé quelque part dans les frondaisons.
Ils cessent tous deux de parler, subjugués et imprégnés par l'ambiance séculaire qui règne ici.
Ces bois sont très anciens, réalise Marla.
La journée est bien entamée lorsqu'ils s'arrêtent enfin, dans une vaste clairière aux herbes folles, parsemées de petites fleurs multicolores. L'arc-en-ciel de Kamabakka traverse le ciel de part en part. Marla est heureux de le retrouver, c'est devenu un élément familier de son paysage. Le signe qu'il est chez lui, à sa place.
– Approche, l'appelle Inazuma qui s'est déjà avancé au milieu de la clairière.
Marla le rejoint, tout en se gorgeant du paysage autour de lui. Il ne sait toujours pas ce que son compagnon a prévu exactement avec cette sortie en forêt, mais il apprécie cette randonnée. Ce voyage au cœur de la nature sauvage de Tokoharu a un effet ressourçant des plus appréciables.
Lorsqu'il rejoint l'homme-ciseaux, Marla découvre une large pierre, de quatre ou cinq mètres de surface, entièrement lisse et plate. Inazuma dépose son sac dans l'herbe à la limite de la roche, puis retire ses chaussures, incitant Marla à en faire autant. Le jeune homme hésite un bref instant, décontenancé, puis s'exécute. Avec son compagnon, ils vont pieds-nus au centre de la pierre.
– Je t'ai dit que j'étais un Maître du New Kama Kempo.
Marla acquiesce.
– Plus précisément, je suis spécialisé en jun'ai, explique Inazuma. Or, l'art de la méditation forme le véritable cœur de notre Kempo. Il est difficile de maîtriser les deux autres composantes, le netsuai et le jison, si on ne comprend pas le précepte essentiel du jun'ai.
L'homme-ciseaux marque une pause, avant de reprendre :
– Tu le connais ?
– Bien sûr : « Aimer autrui comme on s'aime soi-même » récite Marla sans toutefois comprendre où son compagnon veut en venir.
Même s'il regrette toujours d'avoir dû abandonner les leçons de Maîtresse Denise, le jeune homme s'est au fil des jours habitué à l'idée qu'il ne pratiquerait jamais le New Kama Kempo. C'est un idéal de vie qu'il ne pourra jamais atteindre. L'escrime lui plait beaucoup moins, tenir une épée dans ses mains lui paraît toujours aussi incongru et déplacé, mais au moins montre-t-il un minimum de capacités dans ce domaine. Marla continue de pratiquer le jun'ai, par simple plaisir, et pour garder à distance à les cauchemars – même s'il n'en a pas fait depuis leur nuit de confidences.
– Ce n'est pas la maxime complète, note Inazuma.
Marla doit réfléchir un instant avant de se souvenir :
– « Aimer autrui comme on s'aime soi-même, et s'aimer soi-même comme on aime autrui » rectifie-t-il.
– Tu comprends ce que ça veut dire ?
Il est sur le point de répondre que c'est juste une tournure de phrase en miroir, mais retient ses mots à la dernière seconde. L'homme-ciseaux se tient droit et assuré devant lui. Même s'il affiche un regard doux, il a la posture d'un professeur. Marla a la sensation qu'il attend autre chose de lui, mais il est bien incapable de dire quoi. Il secoue la tête négativement.
– Ça veut dire que tu dois d'abord t'aimer toi-même avant de pouvoir aimer les autres.
Marla fronce les sourcils sans comprendre.
– Ferme les yeux, lui demande Inazuma.
Il s'exécute et prend instinctivement la posture de départ du jun'ai, pensant faire les exercices qu'il connaît bien.
– Non, ne bouge pas. Je veux juste que tu sentes le monde autour de toi.
Guidé par la voix de l'homme-ciseaux, Marla se focalise alors sur ce qui l'entoure. La pierre sous ses pieds, chauffée par le soleil qui brille haut dans le ciel. La brise légère qui parcourt sa peau et froisse ses vêtements. Le contact du tissu. Le parfum floral qui embaume les airs, avec en arrière-plan la senteur plus âcre de la terre humide. Pétrichor. Le bruissement des feuilles et le craquement des branches. Les arbres de Tokoharu qui vivent et respirent tout autour d'eux.
Ses propres battements de cœur. Le souffle de sa respiration, et celle de son compagnon.
– Le netsuai est la composante offensive du New Kama Kempo, continue Inazuma. Elle repose sur la passion et l'ardeur. La passion du combat, la fièvre de la bataille. Quand tout s'efface autour et qu'il ne reste qu'adversaires et alliés, la précision des gestes et la volonté de vaincre. L'ardeur de notre cause : ce pour quoi nous combattons. Les proches que nous protégeons. La liberté que nous défendons. C'est l'amour d'autrui qui guide le netsuai. Tu avais des facilités avec l'offensive ?
– C'est exact.
– Mais le jison t'a toujours posé problème.
– Comment tu le sais ?
– C'est la composante défensive du Kempo. Pour parer les attaques et se protéger, il faut d'abord s'aimer soi-même. Comment défendre ce que l'on est sans amour-propre ni estime de soi ?
Inazuma s'approche et prend les mains de Marla dans les siennes, serrant doucement ses doigts. Il se penche en avant, jusqu'à poser son front contre celui de son compagnon. Sa voix se trouble, le masque du professeur se fendille.
– Tu es plus soucieux des autres que de toi-même, Marla. Mais tu ne dois pas brimer ce que tu es. Tu dois pardonner à la femme assignée que tu as été toutes ces années. Tu dois pardonner à la petite fille qui n'a pas su se défendre.
Les larmes montent brutalement à ses yeux alors que les émotions le submergent de plein fouet, surgies de nulle part. Ou plutôt, soudain découvertes et mises à jour. Car elles ont toujours été présentes au fond, soigneusement dissimulées derrière ses sourires et son insouciance, repoussées au loin par le déni qu'il a eu de sa propre vie, de son propre vécu.
Son cœur tremble, et les frissons se propagent dans tout son corps. Marla serre compulsivement les doigts d'Inazuma.
– Tu dois te pardonner d'avoir été violé.
Marla ouvre soudain les yeux et se retrouve seul dans la clairière. La forêt de Tokoharu a disparu, et la plaine d'herbes folles s'étend à l'infini, aussi loin que porte son regard, dans toutes les directions. Il essuie maladroitement les larmes sur ses joues. Un vertige effrayant noue son ventre, comme s'il se trouvait au bord d'un précipice sans fond.
Il devine une présence dans son dos.
Le jeune homme se retourne et fait face à une femme. Petite, gracile, vêtue de vêtements anciens et abîmés, ses longs cheveux blonds sont ternes et emmêlés, dissimulant les traits de son visage. Marla comprend avant même qu'elle relève la tête. C'est son ancien corps. Son corps de femme. Il fait face à celle qu'il a été. Celle qu'il est toujours, au fond. Elle le regarde avec un mélange de colère et de désespoir. Ses lèvres se mouvent alors qu'elle parle, grandissent et se tordent alors qu'elle hurle, mais il n'entend pas ce qu'elle dit. Est-ce elle qui est muette, ou lui qui est sourd ?
Elle avance soudain vers lui. Le plat de sa main heurte violemment le torse de Marla. Il recule sous le coup, alors que le monde vacille autour de lui et que sa voix explose dans ses oreilles.
– Tu m'as effacée, tu m'as condamnée au silence et à l'oubli ! hurle-t-elle en pleurant.
Il pleure aussi, le cœur déchiré par la torture qu'il s'est imposé à lui-même. Qu'il s'est imposé à elle-même. Il prend dans ses bras celle qu'il a été, cette femme brisée et malmenée mais toujours vivante. Une force de la nature qui se ploie mais ne rompt pas. Une preuve de résilience, qui toujours se relève malgré le monde qui la met à terre, encore, encore, et encore. Une survivante.
– Pardon, pardon, pardon, pardon...
Marla ne sait pas qui d'elle ou de lui prononce ces mots.
Il la serre contre lui alors qu'ils tombent à genoux, secoués par la tempête qui fait rage à l'intérieur. Elle se métamorphose peu à peu et Marla fait soudain face à la petite fille qu'il a été. Une enfant d'une dizaine d'années, habillée d'une élégante robe bleue et joliment coiffée, ses longues boucles blondes cascadant sur ses épaules. Son visage porte encore les rondeurs de l'âge tendre, mais il devine déjà dans son regard les horreurs qu'elle a vécu. Elle se tient à deux pas de lui, droite et digne, comme on le lui a appris, parce qu'une Princesse doit toujours être présentable, élégante, féminine, fière... et la liste est interminable, il ne s'en souvient que trop bien. Son ventre se tord de détresse, à la pensée de tout ce qu'elle doit supporter alors qu'elle jeune, si jeune.
– Je suis désolée d'être une victime, dit-elle d'une voix froide et vide comme une nuit sans étoiles.
– Non ! s'affole Marla. Non, ce n'est pas ta faute !
À nouveau, il la prend dans ses bras. Il s'excuse à son tour, d'avoir été elle puis de l'avoir repoussée et ignorée, la laissant souffrir en silence, tout en la privant des bons moments qu'il vécu en étant homme. Elle s'accroche à ses épaules et lui chuchote que ce n'est pas grave. Qu'il a le droit d'être malheureux et triste. Qu'il a le droit de se tromper et de faire des erreurs aussi. D'être lâche autant qu'il est courageux. D'être faible autant qu'il est fort. D'être homme autant qu'il est femme.
Elle se fond en lui, jusqu'à disparaître totalement. Mais elle ne fait que retrouver sa place, dans le cœur de Marla.
Le jeune homme ouvre les yeux, pour de vrai cette fois-ci. Il est recroquevillé au sol, dans les bras d'Inazuma, pleurant des sentiments qu'il pensait être ceux d'une autre. Son compagnon le berce doucement sans rien dire, mais sa présence est suffisante. Marla se défait de toutes ses barrières, de tous les accrocs et les nœuds.
Lorsque ses pleurs s'apaisent enfin, Inazuma l'incite à se relever. Debout face à Marla, l'homme-ciseaux prend la première posture du jun'ai et il en fait de même. Ensemble, ils enchaînent un à un chaque geste des positions cycliques, maîtrisant leur respiration et leurs sensations. Pourtant, Marla n'a même plus conscience de ses mouvements. La perception de son propre corps s'efface alors qu'une quiétude inédite l'enveloppe, termine de chasser les creux et les bosses de son âme. Il a l'impression de sentir la version féminine de lui-même, exécutant les postures à ses côtés dans une symbiose parfaite. Il ignore s'il s'agit de la femme adulte qui se tient droite dans la tempête, ou de la fillette qui cache ses peines.
Ça n'a pas d'importance. Elles sont la même personne. Elles sont lui.
Marla perçoit la présence d'Inazuma avec la même acuité. Ils bougent de concert, chacun étant l'exact miroir de l'autre.
Marla comprend alors qu'il n'avait jamais vraiment réussi les exercices de jun'ai. Il agissait mécaniquement, mais sans comprendre le véritable sens de ses gestes. Il touche pour la première fois à la paix intérieure, au centre en lui-même où il peut se détacher de toutes les conditions physiques.
À la dernière posture, il relâche une longue expiration.
Marla lève les yeux vers Inazuma et ils se comprennent d'un seul regard. Ils échangent un sourire qui vaut mille paroles puis quittent la large pierre plate, main dans la main. Ils récupèrent leurs affaires et s'installent un peu plus loin dans les herbes folles et les fleurs de toutes les couleurs. Nourriture et boissons sont tirées de leurs sacs et ils commencent à manger.
– Cet endroit est magnifique, dit Marla en croquant dans une tomate juteuse.
– Tokoharu regorge de lieux cachés comme celui-ci.
– Il y en a d'autres, comme ça ?
– Oui, répond Inazuma avec une lueur malicieuse.
Il comprend que son compagnon a prévu de lui montrer d'autres repaires de ce genre. Marla sourit mais ne le questionne pas plus, acceptant de se laisser guider et surprendre, en toute confiance.
S'ils évoquent brièvement la communion qu'ils ont vécu à l'instant, Marla ne parle pas de sa réconciliation intérieure avec son moi féminin. C'est quelque chose d'infiniment trop personnel pour qu'il puisse le partager, même avec Inazuma. Cela n'a rien à voir avec les secrets pesants qu'il lui taisait auparavant. Il a juste besoin de garder cette part intime pour lui-même. Du moins pour le moment. Peut-être ressentira-t-il un jour le besoin de se confier à Inazuma, peut-être pas.
La discussion dérive sur des sujets plus légers, alors qu'ils mangent la brioche que Marla, Sacha et Marik ont enfin réussi à préparer et à faire cuire, après des semaines d'essais infructueux – Caralie a reconnu leur victoire, et les trois amis ont promis de ne plus jamais se moquer de ses occasionnels ratés de cuisine.
Après leur pique-nique, ils s'allongent dans l'herbe. Marla appuie sa tête sur le ventre d'Inazuma, les doigts de l'homme-ciseaux venant jouer distraitement avec les mèches de ses cheveux. Ils parlent encore un peu mais leurs mots s'étiolent et Marla s'endort sans même s'en rendre compte. L'après-midi s'est bien avancée lorsqu'Inazuma le réveille, annonçant qu'ils ont encore un peu de chemin à faire avant la tombée de la nuit. Le jeune homme se lève et s'étire, avec la sensation d'avoir fait peau neuve. Il ne sait pas d'où lui vient ce bien-être, de la séance de jun'ai ou de sa sieste improvisée mais peu importe, il se sent bien.
Ils rassemblent leurs affaires, vérifient de ne laisser aucun déchet derrière eux, puis se remettent en marche.
Ils quittent bientôt la zone de la forêt aux arbres centenaires, suivant des sentiers moins boisées. Le ciel se découpe en formes abstraites entres les troncs épars, et l'arc-en-ciel de Kamabakka semble jouer à cache-cache entre les feuilles. Les bois bruissent de vie, les oiseaux sifflent leurs notes d'une branche à une autre, de petites créatures agitent les buissons – rongeurs ou lièvres, Marla ne les distingue pas dans les épais fourrés. Un papillon aux ailes de saphir vole autour de sa tête, comme pour saluer les motifs des branches de ses lunettes de soleil.
Une heure plus tard, ils arrivent dans une petite vallée encaissée entre deux collines, au creux de laquelle se nichent une rivière et un lac. Marla ne s'est jamais aventuré aussi loin dans la forêt et s'émerveille des secrets cachés de Tokoharu.
En s'approchant, Inazuma désigne à Marla une petite caverne, creusée dans la plus petite des collines et s'ouvrant sur les berges du lac. Ils contournent le plan d'eau pour la rejoindre. L'homme-ciseaux lui indique que ce sera leur point de chute pour la nuit. La cavité n'est guère spacieuse mais régulière et découverte, elle offre un abri convenable. Marla est même surpris de trouver une caisse en bois tout au fond de la cavité, contenant de quoi faire un feu et quelques autres ustensiles.
– Je viens ici de temps à autres, lui raconte Inazuma.
– C'est là que tu emmènes toutes tes conquêtes ? plaisante Marla.
– Je vais rarement assez loin dans une relation pour conduire mon ou ma partenaire ici.
Il se fige, légèrement surpris par le ton sérieux de son compagnon.
– J'ai longtemps collectionné les aventures d'un soir, après Naore, révèle-t-il. Je voulais pas retomber dans une histoire toxique. Et je crois que je ne me sentais pas digne d'aimer à nouveau.
Marla dépose son sac au sol puis vient serrer Inazuma contre lui – il se découvre très câlin, ces derniers jours. L'homme-ciseaux sourit et lui rend son étreinte.
– Il m'a fallu des années pour reprendre confiance. Et même alors, je ne me suis jamais vraiment attaché. Jusqu'à ce que tu entres dans ma vie, précise-t-il avant de l'embrasser.
– Je t'aime.
Ils rangent leurs affaires puis retournent sur les berges.
– Tu veux te baigner ? propose Inazuma.
– Mais toi, tu ne peux pas...
– Je tremperai juste les pieds, assure l'homme-ciseaux en haussant les épaules.
Marla hésite un bref instant, gêné à l'idée d'aller piquer une tête alors que son compagnon est contraint par son fruit du démon de rester sur la plage. Mais Inazuma retire sans plus attendre chemise, chaussures et pantalon pour aller dans l'eau. Marla rougit à la vue de l'homme-ciseaux à demi-nu et entreprend de se déshabiller à son tour pour masquer son trouble. Ne conservant que son caleçon, il le rejoint et s'étonne de trouver l'eau étonnamment chaude, alors même que l'après-midi touche à sa fin.
– Il y a des sources d'eaux chaudes un peu plus loin, derrière les collines, indique Inazuma. L'eau est trop brûlante pour s'y baigner, mais ici, elle se mélange à la rivière, régulant la température.
Un sourire de gamin monte aux lèvres de Marla alors qu'il plonge sans plus hésiter dans le lac. Il s'éloigne un peu pour nager quelques longueurs, tandis que son compagnon reste au bord, le niveau de l'eau ne dépassant pas ses genoux.
Le jeune homme se laisse porter par les courants chauds, profitant de la baignade pour étirer ses muscles après la longue marche de la journée. Il ne trouve plus le fond sous ses pieds et s'amuse à plonger pour jauger de la profondeur du lac. Les yeux entrouverts sous l'eau, il découvre un large pan de corail coloré. Il remonte à la surface comme l'oxygène lui manque, puis replonge aussitôt pour essayer de déterminer la taille des coraux immergés. Marla retourne sur les berges une quinzaine de minutes plus tard, les yeux émerveillés, pour parler de sa trouvaille à Inazuma.
– Si tu aimes la plongée, il y a une plage de l'autre côté de l'île qui est réputée pour ses falaises de corail sous-marines.
– Oh, ce serait génial ! s'extasie Marla.
Son compagnon rit de son enthousiasme enfantin. Joueur, il plonge la main dans l'eau à ses pieds pour asperger le jeune homme. Marla rigole en levant les bras pour se protéger.
Il ne se laisse pas faire pour autant et réplique aussitôt, projetant une vague d'eau sur l'homme-ciseaux. Ils jouent un moment à se poursuivre au bord du lac, l'eau battant leurs mollets. Marla se retourne dans un mouvement brusque pour éclabousser Inazuma mais son geste prend plus d'ampleur qu'il ne l'avait prévu : l'eau recouvre une partie du crâne de son compagnon, détruisant une bonne moitié de son brushing. Il s'en veut aussitôt, conscient de l'importance qu'Inazuma apporte à son apparence :
– Désolé, je ne voulais pas...
L'homme-ciseaux ne l'écoute pas. Il s'accroupit, plonge les mains dans l'eau et s'asperge la tête, achevant de défaire sa coiffure. Marla s'approche, toujours vaguement coupable et sursaute lorsqu'Inazuma l'attrape soudain par les jambes et le soulève sur son épaule comme un vulgaire sac de grains. Hilare, il fait mine de se débattre alors que son compagnon lui promet une vengeance digne de l'Enfer. L'homme-ciseaux s'avance un peu plus dans l'eau, puis jette son compagnon dans le lac. Marla rigole tellement qu'il manque de s'étouffer. Il se relève toutefois bien vite et poursuit à nouveau Inazuma jusqu'aux berges.
Ils s'amusent comme des enfants, et leurs éclats de rire résonnent dans la vallée.
Leur jeu s'achève sans vainqueur, alors qu'ils se retrouvent dans les bras l'un de l'autre, allongés sur une large serviette de bain étendue à même le sable. Marla frisonne de leur proximité et de leur quasi-nudité.
Il fait glisser ses doigts sur le visage d'Inazuma, ne se lassant pas de tracer les lignes de son nez, de ses joues, de sa mâchoire. L'homme-ciseaux paraît différent, sans les trois orbes habituels de sa coiffure. Les mèches défaites se mélangent de blanc et d'orange, collées contre son crâne par l'eau, faisant ressortir le relief de son profil.
– Tu es beau, souffle-t-il, et il sent Inazuma frissonner à ces mots.
Ils s'embrassent et Marla n'a que trop bien conscience de la chaleur et de la proximité de leurs corps. Le désir monte en lui sans prévenir et il réalise qu'il bande déjà. La gêne lui rougit les joues lorsqu'Inazuma se colle contre lui mais il ne tarde pas s'apercevoir que l'homme-ciseaux est dans le même état.
Il gémit doucement contre son oreille.
Inazuma dépose de petits baisers sur son épaule et dans son cou. Marla fait glisser ses doigts sur les côtes de son compagnon. Ils se pressent l'un contre l'autre, dans la friction de leurs corps enlacés et la chaleur de leur désir partagé. Sentir l'érection d'Inazuma sur sa cuisse emplit Marla de sensations brûlantes. Mais il repense tout à coup à l'échec de leur première fois et à son impuissance. L'angoisse vient lui tordre les boyaux à l'idée de tout faire rater, encore.
– Tu veux que je te touche ? chuchote Inazuma, inconscient de son trouble.
Sa voix grave et légèrement rauque émeut Marla. Il balaye tous ses doutes et soupire un « oui » en réponse. Il ne pense plus à rien, alors que la main de l'homme-ciseaux se pose sur son entrejambe et le caresse doucement. Avec timidité, Marla glisse ses doigts sur le caleçon d'Inazuma et le masse à son tour. Le gémissement de son compagnon le ragaillardit et il englobe sa verge durcie dans sa paume. Seulement le plaisir monte vite, terriblement vite. Lorsqu'Inazuma tire sur le tissu pour le toucher à même la peau, Marla gémit plus fort, et se raccroche à deux mains aux épaules de son compagnon, comme s'il craignait de tomber ou d'être englouti, alors même qu'ils sont allongés sur la plage.
Son visage tout contre le sien, leurs fronts collés, il se perd dans les yeux d'ardoise d'Inazuma. L'instant est si intime et puissant, alors qu'il accentue la pression sur son érection. Le monde s'efface autour d'eux. Il n'y a que Marla et Inazuma.
L'orgasme arrive d'un coup et submerge Marla.
Le jeune homme s'affale à demi sur Inazuma, frissonnant et à bout de souffle, alors que son compagnon continue de le masser doucement et que le plaisir lui brûle la peau. Il reprend ses esprits sous les petits baisers que l'homme-ciseaux sème sur son visage et sa gorge. Dans un chuchotement, son compagnon lui demande si ça va, s'il est bien. Marla ne peut répondre que par un soupir, ce qui arrache un gloussement à Inazuma. Il le serre contre lui, caressant son dos.
Dans leur étreinte, Marla s'aperçoit qu'Inazuma bande toujours.
– Tu veux que je... commence-t-il sans oser formuler son idée.
Son compagnon n'a pourtant aucun mal à comprendre.
– Seulement si tu as envie.
Marla se contente de hocher la tête et glisse sa main entre leurs corps, pour reprendre la caresse amorcée plus tôt. Il abaisse la barrière du caleçon et frémit au contact de l'érection d'Inazuma et de ses doigts. Il reprend son geste, en s'efforçant d'être le moins maladroit possible mais il n'est pas certain de bien s'y prendre. Toutefois, les gémissements rauques et l'émoi visible de son compagnon troublent Marla, attisant son propre plaisir. Cela n'a rien à voir avec la sensation précédente, qui était brûlante, intense et quasi-instantanée. Le sentiment est plus doux, il se trouve si proche et si intime avec Inazuma.
L'homme-ciseaux pose délicatement sa main sur celle de Marla, pour le guider dans l'inclinaison de ses mouvements. Il gémit alors plus fort et Marla se fascine pour le visage de son amant, transformé par le plaisir. La rougeur de ses joues, la légère crispation de sa mâchoire, ses yeux brillants. Il jouit à son tour et Marla est presque surpris par la soudaine contraction de son corps. Il accompagne son orgasme de caresses et de tendres baisers, comme Inazuma l'a fait plus tôt avec lui.
L'effervescence redescend, mais ils restent encore un moment allongés sur la serviette de plage, entre baisers et chastes caresses, se murmurant des mots tendres. Le soleil touche presque l'horizon lorsqu'ils se lèvent pour se changer.
Inazuma se charge d'allumer un feu tandis que Marla sort la nourriture de son sac à dos. Ils mangent en admirant le coucher du soleil. Assis côte à côte dans le sable, ils se partagent les crevettes à l'ail préparées la veille par l'homme-ciseaux, et Marla découvre que son compagnon a un faible particulier pour ce plat, vu la vitesse à laquelle il enfourne les crustacés cuisinés.
– Elles ne vont pas s'enfuir, tu sais, ricane Marla.
Inazuma lui répond d'une grimace, et il ne peut résister à l'envie de le taquiner encore :
– Merci pour l'haleine, après...
– Tu as quelque chose à redire sur mon haleine ? réagit l'homme-ciseaux en haussant un sourcil outré.
– Jusqu'à présent, non. Mais ça pourrait bientôt changer.
– Oh, vraiment ?
Son compagnon repose le plat de crevettes et s'avance pour l'embrasser, mais Marla fait mine de le repousser. Inazuma ne se laisse pas faire pour autant et ils basculent tous les deux en arrière en riant comme des idiots. Marla fait pivoter son corps pour prendre le dessus mais l'homme-ciseaux est plus rapide. Il se colle contre lui et l'embrasse.
Marla cesse vite de se débattre, profitant du baiser. Et peu lui importe le goût de l'ail sur ses lèvres.
Note : J'attendais de poster ce chapitre depuis un moment, pour vraiment détailler tout ce que j'ai développé autour du New Kama Kempo. Donc j'en profite pour vous faire un petit topo :
Le Netsuai est la composante offensive du Kempo et symbolise « l'amour d'autrui ». Le mot est japonais et signifie « amour passionné, amour ardent ». Le Jison est la composante défensive et symbolise « l'amour de soi-même ». Là aussi, le mot est japonais et signifie « amour-propre, fierté, estime de soi ». Le Jun'ai est l'art de la méditation qui relie les deux autres composantes, à travers le précepte expliqué ici par Inazuma : « Aimer autrui comme on s'aime soi-même, et s'aimer soi-même comme on aime autrui ». Le mot signifie en japonais « amour pur ».
Et puisque j'en suis à parler des significations, un petit lexique des noms utilisés jusqu'à présent :
Forêt Tokoharu : toko = lieu et haru = printemps, adolescence, sexualité.
Ville de Tokiiro (principale ville de Kamabakka) : tokiiro = rose.
Baie Ryoumen (où se trouve la maison d'Inazuma et Marla) : ryoumen = recto-verso.
Prison de Kartzela : pas du japonais cette fois-ci, mais du basque, kartzela = prison.
Royaume de Trecere (où Inazuma et Ivankov trouvent des armes dans le chapitre 9) : cette fois c'est du roumain, trecere = passage.
Naore (le vilain-pas-beau ex de Inazuma) : retour au japonais, naore = déshonneur, honte.
Voilà, voilà. Ça n'a pas beaucoup d'intérêt, mais ça m'amuse toujours beaucoup de chercher des noms comme ça X)
