Chapitre treize
Jocelyn transplana dans leur salon dès le lendemain matin, la peur clairement lisible dans son regard. Par réflexe, Severus le reçu en brandissant la baguette de Sirius, mais abaissa aussitôt son arme en reconnaissant l'homme. Puis, lui faisant signe que Harry et Sirius dormaient encore, l'ancien espion alla réchauffer une théière avant que tous deux s'installent à table d'un air grave, la porte de la chambre laissée entrouverte au cas où Black se réveillerait en douleur et réclamerait de l'aide.
- J'ai appris ce qui s'est passé hier soir à la télé, mais j'voulais prendre des infos auprès d'un contact avant d'vous rejoindre, juste pour être sûr.
- Vous avez une taupe parmi les Aurores ?
- Po vraiment l'terme que j'utiliserai. J'ai déjà travaillé pour eux en tant qu'psycomage, vu que j'me suis spécialisé en syndrome post-traumatique et c'est po mal légion comme problème dans l'métier. Alors quand j'ai vu les nouvelles, j'ai appelé pour leur d'mander si tout allait bien, et comme l'capitaine est resté un bon ami, il en a po mal profité pour s'vider l'cœur sur la situation, vu qu'normalement j'serais tenu par le secret professionnel.
- Et pourtant vous êtes là, sur le point de tout me dire.
- Eh bin, j'suis à la retraite depuis un moment, alors s'po comme si j'revenais sur ma parole, non ?
Jocelyn avait un sourire en coin filou alors qu'il sirotait sa tasse de thé noir, et Severus répondit avec un hochement de tête profondément respectueux. Plus le temps passait, plus l'affection qu'il avait pour Jocelyn grandissait, et si les Grands Esprits étaient vraiment de ce monde, alors il les remerciait de tout son cœur pour lui avoir fait croiser un homme aussi extraordinaire.
- Alors, le verdict ?
- La tension entre les deux factions est à son point d'non-retour, et c'est une maudite bonne chose pour vous. Quand les Aurores se sont préparés pour l'embuscade, les Britanniques ont exigés d'être ceux qui porteraient l'attaque parce qu'ils "connaissaient mieux les tactiques Mangemorts" et c'est probablement ça qui a permis à votre ami d'se sauver. Sincèrement, s'il avait eu affaire à un Aurore Canadien, deux mouvements de doigts et il aurait été désarmé et immobilisé. Sans compter qu'nos Aurores sont po assez stupides pour lancer un foutu sort incendiaire dans un bordel de garage, mais à s'que j'ai cru comprendre, les vôtres sont po nécessairement formés à combattre en terrain Nomage, po vrai ?
- Remercions leur incompétence, dans ce cas. Blessé ou pas, je préfère avoir un Sirius libre.
- Remercie surtout leur arrogance. Non seulement ils ont échoué leur capture, mais en plus ils ont créé d'bons gros dégâts matériels, et ces bâtards refusent de payer, prétextant qu'au Royaume-Uni la pratique veut plutôt d'réparer magiquement les dégâts, puis d'faire un Oubliette de masse… pratique qui a été abolie au Canada depuis près d'un siècle. Du coup, ça l'a escaladé au point qu'nos deux gouvernements sont en train d'se faire un tête à tête par cheminette pour trouver une solution, et à s'que j'ai compris, notre ministre est en train d'annoncer un ultimatum disant que si les Aurores Britanniques refusent de se soumettre à nos lois et payer leur dû, alors leurs forces allaient être renvoyés immédiatement au Royaume-Uni.
- C'est… quelque chose, en effet. Mais si vous ne faites pas d'Oubliette, alors comment est-ce que vous…
- Des sorts de prévention repousse-nomage. Ils les lancent avant chaque attaque, ainsi que sur leurs rapports papiers et sur leurs discours média. Du coup, les sorciers apprennent la véritable version, et les Nomages ont la version magiquement adaptée. Par exemple, dans les journaux, ils disent que l'explosion vient d'un échange de coups de feu durant l'attaque.
- Prévention plutôt que guérison… En effet, ça colle beaucoup plus à votre mentalité.
Le reste de sa visite revint à demander si Sirius allait bien, et s'ils avaient besoin de quoi que ce soit pour l'aider dans sa guérison, ou de nourriture supplémentaire, ou d'une paire de bras pour les aider dans quelconque tâche, chaque proposition se buttant contre un refus poli de la part de Severus. Ils maîtrisaient la situation, et Jocelyn les avait déjà plus qu'aider, hors de question d'abuser davantage de sa générosité. Severus céda cependant quand Jocelyn lui proposa d'emprunter quelques uns de ses livres, histoire d'avoir un peu de lecture pour passer le temps maintenant que leurs journée n'étaient plus à marcher sans relâche d'un point à l'autre de la province.
- Et Severus ? J'suis fier de toi.
Il fallut un moment à l'ancien espion pour comprendre, puis Jocelyn laissa son regard dévisager exagérément la silhouette de Severus de haut en bas, et la lumière se fit dans son esprit. C'était la première fois que l'homme le voyait après avoir combattu son trauma. Malgré lui, Severus se prit à rougir, déviant le regard tout en triturant nerveusement ses doigts. Sa peau était encore douce de sa douche d'il y a deux jours, le contact lui paraissant toujours aussi irréel. Il n'avait pas réussi à affronter ses démons hier soir sans la présence de Sirius, mais il avait fait les premiers pas. Et que Jocelyn soit capable de le voir, soit capable de l'encourager en reconnaissant que ce n'était pas une tâche facile… Cela rappelait à Severus qu'il n'était pas faible parce qu'il avait des séquelles d'un passé merdique. Juste qu'il avait besoin de temps. Et qu'il pouvait y arriver.
Le renversement de routine fut assez étrange, entre autre parce que Sirius souffrait trop pour se transformer en chien durant la nuit, obligeant Severus à dormir sur le divan et se réveiller chaque matin avec d'horribles courbatures. L'avant-midi se résumait à lire un livre au chevet de Sirius, qui était bien souvent trop exténué pour ouvrir un oeil. Quant à l'après-midi, elle était dédiée à Harry. C'était bien souvent le moment de la journée que redoutait le plus Severus, mais au moins, c'était aussi le moment de la journée où Sirius était le plus conscient, et donc pouvait lui dire quoi faire pour divertir le petit. Ce qui n'était pas si difficile en vérité, Harry était un garçon facile qui se contentait de peu… sûrement à cause de son trauma. Mais il était un peu plus facile d'ignorer l'épée de Damoclès au-dessus de sa petite tête lorsqu'on voyait son avancée. Peut-être était-ce parce que Severus avait été plus ou moins absent ces derniers jours, d'abord avec ses blessures, puis avec sa détermination à se concentrer sur sa recherche de travail et ses problèmes personnels, mais Harry lui semblait soudain bien différent du gamin silencieux et amorphe de la semaine passée. Maintenant il roulait dans tous les sens au risque de tomber du lit, agitait les jambes pour mieux porter ses pieds à sa bouche, brandissait son hochet avec détermination en poussant de petits cris stridents, parvenait même à rester assis de lui-même quelques secondes. Un petit démon terriblement vivant, et même si cela était exténuant, Severus ne le regrettait pas une seule seconde.
Et surtout, il ne cessait de rire. Il riait lorsque Severus le chatouillait. Riait lorsque Sirius se cachait sous les draps du lit avant de réapparaître à sa vue en grande fanfare. Riait lorsque Severus le déposait sur ses genoux et faisait rebondir ses jambes comme pour simuler le trot d'un cheval, imitation de hennissements compris. C'était ridicule, totalement ridicule, mais jamais Severus n'avait sourit autant, et quand son regard croisait celui de Sirius, quelque chose de chaud venait s'installer dans sa poitrine. Quelque chose qu'il avait de plus en plus de difficulté à ignorer.
Comme la fois d'avant, Sirius se rétablit assez vite, et alors que la semaine touchait à sa fin, Severus put enfin enlever ses bandages pour voir ses plaies entièrement refermées en multiples cicatrices rosâtres. Elles étaient encore sensibles, il pouvait sentir l'homme frissonner lorsque ses doigts les frôlait accidentellement, mais au moins il n'y avait pas de traces d'infection. Harry dormait déjà, ses paupières se refermant d'un rien dès que Severus terminait la lecture de son petit livre, et le silence enveloppant la chambre était chaud et confortable alors que la pluie continuait de tambouriner de l'autre côté de la fenêtre.
- Merci.
Sirius avait tourné la tête en sa direction, et leur visage était soudain à quelques centimètres l'un de l'autre. Severus avait hautement conscience de la chaleur de leurs souffles, du léger dilatement des pupilles de Sirius, de ses traits relâchés et confiants. Du bref regard en direction de ses lèvres en un silencieux espoir. Severus soupira et se retira, appuyant son dos contre le montant du lit pour mieux ramener ses jambes contre lui. Comme il semblait l'avoir appris ces derniers jours, Sirius respecta son besoin de distance, se contentant de s'asseoir en tailleur face à lui tout en s'assurant de ne pas laisser leurs genoux se toucher.
- Je ne suis pas ce que tu veux, Sirius.
- Ça c'est à moi de décider. Ce que je veux savoir, c'est qu'est-ce que toi, tu veux.
- … Je suis bourré de problèmes. Je ne veux pas les faire subir à quelqu'un d'autre.
- Les problèmes, ça se réparent. Je peux attendre. Ou je peux aider. Si tu veux. Je ne suis pas… Je veux dire, je ne suis clairement pas Jocelyn, mais je peux faire un effort si on m'explique comment faire.
- Besoin de jouer les chevaliers gryffondor pour réparer ton ego blessé, Sirius ?
- Seulement pour ceux que j'aime.
- Sirius…
- D'accord, j'ai compris, pas ce mot. Pour ceux que… j'apprécie ?
- … Mieux.
Severus détestait être fragile, mais c'était bien l'une des rares fois où il arrivait à se sentir en sécurité même en position vulnérable, toutes les autres ayant eu lieu avec Jocelyn. Assez ironique, d'ailleurs, qu'il puisse ressentir quelque chose du genre en présence de Sirius… mais il fallait croire que le Canada les avait changé en quelques jours. Ça et Harry. Pas comme s'ils avaient eu d'autres choix que de s'améliorer pour le petit. La main de Sirius profita de sa distraction pour se poser sur la sienne, et Severus soupira de nouveau, mais n'eut pas le courage de faire autre chose que de tourner sa paume vers le haut pour mieux enlacer timidement leurs doigts.
- Je vais avoir besoin de temps.
- Fait assez surprenant, je sais être très patient quand ça en vaut la peine.
- Ce qui n'est pas mon cas.
- Quoi, d'être patient ?
- Non, d'avoir une quelconque valeur.
Les ongles de Sirius s'enfoncèrent dans sa peau, petite réprimande silencieuse que Severus repoussa d'un geste sec, ramenant nerveusement ses deux mains sur ses genoux. Il était difficile d'affronter le regard de l'homme quand ils étaient aussi à nu d'émotions que Severus était étrangé à recevoir.
- Ce n'est pas parce que tu la cache bien que tu n'en as pas.
- Parce que tu crois que je fais exprès, peut-être ?
- Je ne voulais pas… Ok, je m'exprime mal, on le sait tous les deux, juste… Merde, je ne vais pas prétendre être psychomage, ça se peut que je sois totalement à côté de la plaque et je ne veux pas empirer les choses. C'est juste que j'ai plus l'impression que celui qui est devant moi en ce moment est… le vrai Severus. Celui qui était caché par un mur de haine, et de colère, et de négativité. Comme une sorte de… comme une sorte de peinture qu'on aurait laissé trop longtemps dans un salon enfumé et qui aurait vu son vernis devenir brun et laid, et qu'il faut restaurer pour retrouver ses vrais couleurs et sa vraie valeur.
- Je ne suis pas une oeuvre d'art, Sirius.
- C'est une métaphore, ok ? Je viens de dire que je n'étais pas doué à parler !
Il n'en fallut pas plus à Severus pour faire entendre une ricanement bas, parce que Sirius était tout simplement adorable dans sa frustration. Mais au moins, ses efforts, bien que maladroits, étaient dûment notés. Peu étaient ceux qui étaient prêts à travailler aussi fort pour gérer son caractère explosif, et sincèrement, Severus ne leur avait jamais vraiment voulu, il se savait être un détestable personnage. Que Sirius s'obstine malgré tout, surtout avec leur passé explosif, était plutôt touchant.
- Et puis, si je peux me permettre, je dirais que tu es devenu plutôt bien foutu.
- Épargne-moi, je connais tes goûts, je sais que la barre est déjà basses pour convenir à tes critères de beauté.
- Severus…
- Et de toute façon, tout cela n'est qu'un costume temporaire. Je peux t'assurer que je vais me débarrasser de cette fichu barbe dès que j'aurais remis pieds au Royaume-Uni.
- Oui, mais tu ne vas pas revenir au grand complet à ton toi d'avant, si ? Ça serait stupide de voir ton nez être cassé de nouveau. Ou que tu arrêtes soudain de prendre une douche ou…
- Il y a des chances que ce soit le cas, Sirius.
- Quoi ? Pourquoi ?
- Si le Seigneur des Ténèbres revient à la vie, Dumbledore va avoir besoin d'un espion infaillible pour infiltrer ses rangs. Et si je donne l'impression de m'être épanoui durant l'absence de mon maître, qu'est-ce que tu crois que le Seigneur des Ténèbres va conclure ?
- … Qu'il aura perdu une part d'emprise sur toi. Et que tu ne lui est peut-être pas tant loyal.
- Exacte. Et difficile d'espionner quelqu'un qui ne nous fait pas confiance, n'est-ce pas ?
Il y a depuis longtemps que Severus s'était fait à l'idée, que là était sa place dans le grand cercle des choses. C'était un rôle vital qu'il était le seul à accomplir, un sacrifice qu'il avait accepté dès l'instant où il avait réalisé que la vie de Lili était en danger par sa faute. Il ne pouvait pas se dérober pour une histoire de coeur inattendue et probablement vouée à l'échec sur le long terme, encore moins quand autant de vie innocentes pesaient dans la balance.
- Alors si cet enfoiré revient à la vie… tu vas lui révéler que le nouveau tuteur d'Harry est gay, et que s'il veut kidnapper le petit, le meilleur moyen est que tu me charme pour te rapprocher du gamin ?
- … S'il revient alors que Harry est encore un enfant, ce pourrait être une idée. Mais pour être franc, je serais plus rassuré s'il pouvait attendre que le gamin atteigne sa maturité.
- Mais alors on n'aurait aucune bonne excuse pour être ensembles !
- Parce que tu as besoin d'une excuse ?
- Non, mais toi oui. Tu es trop logique pour laisser tes émotions parler à ta place.
- On ne peut pas tous être Gryffondor.
C'était peut-être bien la première fois que Severus n'utilisait pas le mot comme une insulte, et Sirius le remarqua car il lui fit ce magnifique sourire qui avait le don d'ébranler ses convictions. Mais l'ancien espion tenu bon, et fit semblant de réfléchir quelques instants au plan totalement ridicule, quoique tout de même réaliste, de Black. Tout comme les meilleurs mensonges étaient enrobés de vérité, il en était de même pour les blagues, et la détermination de Sirius à vouloir construire quelque chose de concret, alors qu'ils venaient tout juste de s'avouer qu'ils avaient un intérêt l'un pour l'autre, était naïvement touchant.
- Tu serais la faiblesse émotive d'Harry et une bonne source d'information à exploiter, je pense que ce serait suffisant pour convaincre le Seigneur des Ténèbres à m'envoyer en mission de séduction.
- Dit comme ça, j'ai presque hâte à son retour. Et donc, comment est-ce que l'on cache notre relation une fois au Royaume-Uni ?
- Tu sembles bien confiant pour quelqu'un qui n'a reçu aucune confirmation.
- Tu n'as pas dit non, juste que je devais attendre. Et je suis un optimisme. Il faut bien qu'un de nous deux le soit.
Un optimisme que Severus se devait de briser, malheureusement, et l'homme soupira alors qu'il ramenait le sujet à quelque chose de beaucoup plus concret, et donc de beaucoup plus douloureux.
- … On ne pourra pas être ensemble à notre retour. Je suis peut-être un bon acteur et un excellent Occlumens, il y a certaines choses qui sont trop difficiles à cacher.
- Mais… !
- Sirius, je vais être étroitement surveillé par tout Mangemort qui passera les mailles du filet juridique. Et si certains vont tolérer que tu sois tuteur d'Harry malgré ton orientation, leur opinion risque de changer très vite s'ils découvrent que tu entres à nouveau en relation tout en t'occupant du gamin. Tu sais, le classique "il ne faut pas pervertir la jeunesse !" doublement empiré par le fait que je suis, oh, je ne sais pas, un ancien partisan de la personne même qui veut l'assassiner ?
- Ce n'est pas… ! Alors quoi, tu me dis que je vais devoir attendre plusieurs années avant qu'on puisse être ensembles, alors que c'est pas mal évident que tous les deux on pourrait déjà l'être dans quoi, quelques semaines même pas ?
- Tu as vraiment une haute opinion quant à tes capacités à me faire oublier un putain de traumatisme de plusieurs années.
- Je ne… Non, mais si toi et Jocelyn êtes parvenus à me faire réaliser à quel point j'étais un total connard en seulement deux semaines, je me disais juste que… Merde, ce n'est pas que je pense que je suis irrésistible ou quoi que ce soit, j'avais juste l'impression que tu… enfin, que…
- Tu l'as dit toi-même, je suis quelqu'un qui place la logique avant mes désirs. Tu n'es pas la première personne avec qui je sacrifie une possible relation pour des raisons de sécurité.
- Quoi, sérieux ?
- Pourquoi tu crois que Lucius m'a nommé le parrain de son fils ?
L'expression de pure choc de Sirius était plutôt amusante, et Severus regrettait presque de ne pas avoir gardé l'information sous le coude au cas où l'homme décidait soudain de ressortir son jeu d'échange de secrets, quoi qu'il doutait que cela leur arrive de nouveau un jour ou l'autre. Quelque part, il sentait bien qu'ils avaient passé ce stade de leur relation où ils étaient encore sans cesse alertes, sans cesse méfiants.
- Quoi, tu pensais que l'on est devenu les meilleurs amis du monde pendant la brève année où l'on a fréquenté Poudlard ensemble ?
- Eh bien, il était préfet non ? Je me disais qu'il avait peut-être remarqué ta valeur durant ta première année, et que vous auriez gardé contact par la suite… Parce qu'il est bien devenu Mangemort après, non ? Donc vous auriez été… collègues, en quelque sorte.
- Oui et non. Lucius avait bien d'autres choses à penser en septième année pour songer à remarquer quoi que ce soit, et à cet époque, j'étais considéré comme la bête noire de Serpentard pour oser fréquenter une née-moldue de Gryffondor. Pas de quoi nous mettre dans le meilleur des termes. Mais oui, nos chemins se sont recroisés lorsque j'ai joint les rangs du Seigneur des Ténèbres et réalisé, sans surprise, qu'il en faisait parti… Quoi qu'à l'époque il était particulièrement arrogant envers ma personne, puisqu'à ses derniers souvenirs je n'étais encore qu'un jeunot pitoyable buvant les paroles d'une sang-de-bourbe.
- Et te connaissant, tu lui as fermé le clapet avec quelques piques mordantes et un professionnalisme à tout casser ?
- On pourrait dire ça, oui.
La main de Sirius s'était à nouveau joint à la sienne durant leur conversation, sans que Severus soit capable de deviner quand exactement tellement le geste était devenu si naturel tout en restant une totale nouveauté. Il y avait aussi le ton joueur et curieux de Black, infaillible malgré sa visible déception quant à leur situation, malgré ses efforts brouillons pour ne pas s'emmêler les pieds dans ses mots, comme une bouée maintenant Severus à la surface, l'empêchant de sombrer trop facilement dans son habituelle amertume. Dire qu'autrefois, il pensait que Sirius agissait de la sorte parce qu'il était incapable de prendre quoi que ce soit au sérieux…
- Disons que Lucius menait le plus gros des forces du Seigneur des Ténèbres, malgré son jeune âge. Après tout, il s'était vite trouvé une place confortable au Ministère, servant à la fois d'espion et d'influenceur, sans compter son habileté naturelle à la magie pour le placer à la tête des attaques contre l'Ordre. Et qui dit attaque, dit blessures. Et qui dit blessures…
- … dit potions.
- En grande partie, oui. Bref, il s'est retrouvé obligé de me visiter sur une base régulière pour me dire quelle potion allait être nécessaire pour les jours à venir, ou s'il y avait un soudain besoin pour un élixir en particulier à concocter au plus vite, et à force, il a finit par développer un certain respect pour mon travail, respect qui s'est ensuite étendu à ma personne.
- Laisse-moi deviner, c'est lui qui a fait le premier pas ?
- Il y a deux ans, oui. Juste après avoir appris qu'il devrait se marier à Narcissa.
- Oh, merde…
- Je dois dire qu'avant ça, on s'était quelque peu… Disons que ça faisait un moment qu'on se dansait autour, du moins, à la manière des Serpentards, ce qui inclut beaucoup de sous-entendus cachés derrière d'autres double-sens, le tout entouré d'une bonne dose de prudence paranoïaque. Par exemple, Lucius demandant pourquoi je n'exprimais aucun désir à me marier pour me hisser dans la hiérarchie en me faisant de nouveaux contacts dans la société, et moi lui répondant quelque chose comme quoi je voulais faire mes preuves par mon travail, et qu'il n'y avait rien de plus horrible pour moi que l'idée de concevoir un enfant. Bref, le genre de discussion qui peut sembler à des banalités sur un premier niveau, et à une manière pour Lucius d'aviser si je suis une future menace pouvant le rivaliser socialement sur un second niveau…
- … tout cela pour cacher le troisième niveau de discussion, qui se résume à : "Hey, je sais déjà que tu ne peux pas me rivaliser socialement puisque tu es un sang-mêlé, donc poser cette question n'a aucune raison d'être, ce qui veut dire que j'ai des intérêts cachés pour quelque chose d'autre. Et tiens donc, tu semble remarquer ce troisième niveau de discussion, puisque tu prends la peine de sous-entendre que ce n'est pas les enfants qui te révulsent, mais le fait de les concevoir, et donc avoir un intercourse sexuel avec une femme, information que tu n'avais nullement besoin de rajouté puisque tu as déjà expliqué que tu voulais faire tes preuves grâce à ton savoir faire."
Severus haussa un sourcil à la tirade de Sirius, et celui-ci éclata de rire devant son expression avant de pousser gentiment du pied sur son genoux en ce qui devait être l'équivalent d'une sorte de bourrade amicale prudente.
- Hey, j'ai été élevé par une famille entière de Serpentards, je te rappelle. Ce n'est pas parce que je me refuse à ce petit jeu de tournage autour du pot que je n'en connais pas les règles. Alors, qu'est-ce qui s'est passé ensuite ?
- Avide de potins, Sirius ? Je ne t'aurais pas cru du genre commère.
- Comme si être espion était différent. Ton travail entier consiste à apprendre ce genre de chose pour l'utiliser plus tard.
- Et tu comptes utiliser cette information contre moi à long terme ?
- Pas l'utiliser contre toi. Juste l'utiliser pour mieux te connaître. Allez, vas-y, crache le morceau ! Tu sais que mon petit cœur impatient de Gryffondor ne peut supporter d'être laissé dans l'ombre…
- Tu es pathétique et je ne sais pas pourquoi j'ai développé le moindre intérêt envers ta personne.
- J'accepte pleinement que ton attirance soit purement charnelle, même si cela me brise le cœur.
Ce fut au tour de Severus de le pousser gentiment du pied, quoi qu'il visa plutôt son sternum et y mis assez de force pour le faire basculer sur le dos, le tout en roulant exagérément des yeux au ciel. Mais Sirius rigolait en se redressant, et Severus ne put retenir un léger rictus amusé étirer ses lèvres.
- Alors, cette confession ?
- Il n'y a pas… Il n'y en a pas eu à proprement parler. Juste qu'un soir, Lucius est arrivé chez moi en me demandant si j'étais capable de lui faire une potion pour utiliser lors de sa nuit de noce, afin de masquer certains problèmes… érectiles. Et quand je lui ai demandé si c'était pour des problèmes de santé… il a répondu par la négative.
- En te regardant droit dans les yeux pour jauger ta réaction, je devine.
- Non, je retire ce que j'ai dit. Je crois que le véritable moment de confession a été de m'inviter, seul, à prendre l'apéro chez lui deux jours avant le mariage, et de me proposer de rester dormir au manoir pour ne pas rentrer chez moi sous l'effet d'ébriété… alors que je n'avais consommé qu'un seul verre.
- … Et tu es resté ?
- Non. J'ai poliment décliné sa requête en lui disant que j'étais profondément touché par son amitié et la confiance qu'il m'accordait, mais que je ne voulais pas blesser sa réputation de par ma présence. Je crois que… je crois que le seul contact que j'ai jamais eu avec lui était de lui serrer l'épaule juste avant de quitter sa demeure.
- Est-ce que tu… regrettes ? De ne pas avoir accepté ?
Il y avait soudain quelque chose de fragile dans la voix de Sirius, comme s'il ne voulait pas tout à fait savoir la réponse. Pas comme s'il était jaloux, mais plus comme si quelque part, il se résignait déjà à être le second choix. Pas comme s'il avait tort, après tout, Severus avait passé bien plus d'années positives avec Lucius qu'il n'en avait jamais eut avec Sirius. Et pourtant…
- Non. Lucius a toujours eu l'honneur de son sang en toute priorité, et si autrefois cela ne me semblait pas un problème… je sais qu'aujourd'hui, nos objectifs sont trop opposés.
- … Ce qui est dommage, remarque. Si on ignore le fait que le gars est un connard fini, son corps est à baver.
- C'est vrai, j'oubliais que tu avais un faible pour les psychopathes.
- Tu peux bien parler ! Si tu avais l'œil pour lui, et que tu l'as pour moi, est-ce que je dois en conclure que tu a un faible pour la noblesse ?
- Tu n'as rien d'un aristocrate !
- Hey, si c'est quelque chose qui t'excite, je pourrais même ressortir quelques deux-trois trucs que mes parents m'ont enseigné !
Sirius était hilare lorsqu'il reçut en pleine tronche l'oreiller que lui balança Severus, et continua de ricaner même une fois sous forme de chien, ce qui sonnait plus comme une série d'aboiement étouffés pour éviter de réveiller Harry. Encore une fois, Severus se contenta de rouler les yeux au ciel et de mimer brièvement un assassinat par asphyxion en lui recouvrant de nouveau la tête de son oreiller… mais au final, son bras vint encercler la taille de l'animal pour mieux le rapprocher contre lui, et s'endormit l'esprit paisible, le visage niché dans sa fourrure chaude.
La fin de semaine passa à toute vitesse et sans le moindre incident, outre peut-être une discussion assez vive concernant la moto de Sirius que celui-ci était parvenu à récupérer in extremis lors du combat grâce à un Reducio. Au final, il fut décidé que celle-ci ne pourrait pas être mis à la vue dans le stationnement, sort anti-moldu ou pas, puisque les Aurores savaient désormais à quoi celle-ci ressemblait et pouvait l'utiliser pour les retrouver. C'est en ronchonnant que Sirius la garda sous forme miniature dans un fond d'armoire, marmonnant qu'il finirait bien par trouver un enchanteur pour la refaire voler. Malheureusement, Jocelyn ne put leur être utile en la matière, ses contacts étant nombreux, mais n'incluant pas de spécialistes en la matière. Puis enfin, lundi déposa dans leur boîte à courrier une réponse concernant l'emploi de Severus.
- Alors, qu'est-ce que ça dit ?
- Que j'ai une entrevue pour jeudi après-midi à 15h.
Sirius voulut répondre, peut-être pour l'encourager avec une platitude comme quoi tout irait bien, mais fut coupé par les petits cris insistants de Harry frappant à deux mains contre la table pour avoir sa prochaine cuillère de céréales. Sirius voulut répondre, peut-être pour l'encourager avec une platitude comme quoi tout irait bien, mais fut coupé par les petits cris insistants de Harry frappant à deux mains contre la table pour avoir sa prochaine cuillère de céréales. Le reste de la semaine fut tout aussi domestique. Pas une fois Sirius ne fit allusion à leur attirance commune, histoire de respecter sa décision pour prendre leur temps, mais cela ne l'empêcha pas d'être plus… affectueux à distance, en quelque sorte. Comme par exemple lui jeter de longs regards appréciateurs au-dessus de sa tasse de thé, ou de s'appuyer nonchalamment contre le comptoir juste à côté de lui alors qu'il cuisine pour lui demander s'il a besoin d'aide, ou de serrer sa main dans la sienne alors que tous deux passent l'avant-midi au lit en train de lire l'un des romans de Jocelyn. C'était ridicule, bien sûr, et à chaque fois Severus le lui faisait savoir avec un énième roulement de yeux ou un soupire découragé, mais pas une seule fois il n'eut le courage de lui dire d'arrêter. Il faut dire que son coeur n'était pas contre l'attention non plus, même si sa logique lui rappelait qu'il ne faisait que se torturer davantage en sachant que tout lui serait arraché dès leur retour au Royaume-Uni. Son côté plus égoïste, quant à lui, utilisait le même argument pour le convaincre d'en profiter un maximum, et il faillit écouter sa petite voix enjôleuse lui proposant de s'abandonner au plus vite aux propositions de Black. Mais Severus savait depuis longtemps comment maîtriser ses stupides pulsions, et se contenta du status quo qui s'était installé.
Ce qui n'était pas tant un mal. Déjà, Severus pouvait s'estimer heureux d'avoir un moment de répit pour mieux se concentrer sur sa méditation, ou tout simplement souligner les quelques petites victoires qu'il avait gagné depuis les derniers jours, comme par exemple arriver à prendre sa douche sans avoir à s'agripper désespérément à l'épaule de Sirius, même s'il avait encore besoin de sentir sa présence dans la pièce pour ne pas tomber immédiatement en crise de panique. En récompense, il pouvait voir Harry rigoler devant le reflet de Sirius faisant des grimaces devant le miroir tout en se brossant les dents, ou bien s'amuser à attraper les bulles de savon que Black faisait apparaître de sa baguette. Pendant quelques jours, il parvint même à oublier la charge monumentale qui reposait sur ses épaules jusqu'à ce que jeudi arrive, et lui rappelle brusquement que s'il échouait l'entrevue, cela risquait de reporter leur retour au Royaume-Uni de plusieurs semaines, voir pire, de plusieurs mois.
C'est le ventre tordu par l'anxiété qu'il transplana dans le petit bois en face de la pharmacie, et après une longue inspiration, il dressa ses barrières d'Occlumens pour se donner contenance et poussa la porte derrière laquelle l'attendait la responsable d'embauche. L'entrevue se déroula… plutôt bien. On lui demanda pourquoi quelqu'un d'aussi surqualifié se présentait pour un simple poste d'assistant, ce à quoi il répondit qu'il espérait que ses études compensent son manque d'expérience puisqu'il venait tout juste d'avoir son diplôme. On lui posa des questions sur son visa de résidence, ses raisons de venir s'installer au Canada, ses motivations pour travailler, et il répéta la même fable sur le décès de sa femme et son désir d'offrir une vie stable pour sa fille Happy en tant que père célibataire. On lui demanda s'il était confortable avec le travail en équipe et le contacte à la clientèle, on lui fit passer un petit test pour voir ses compétences théoriques, et Severus remarqua même durant toute l'entrevue que la femme agitait ses doigts pour faire apparaître quelques petites illusions mineures afin de tester s'il était oui ou non sorcier. L'ancien espion n'eut aucun problème à contrôler son regard pour faire comme s'il ne remarquait pas son petit manège, se faisant ainsi passer sans difficulté pour moldu. Puis on le remercia en lui disant qu'il aurait des nouvelles dès le lendemain s'il était sélectionné.
Le vendredi, une nouvelle lettre l'attendait dans son casier postal pour lui annoncer qu'il était officiellement embauché et devait se présenter au travail dès lundi pour débuter sa formation. Le soulagement fut si immense que Severus se mit à larmoyer stupidement dès son retour dans la sécurité de l'appartement, ce qui fit paniquer Sirius jusqu'à ce qu'il apprenne la nouvelle, auprès quoi il éclata de rire. Irrité, Severus le traita de tous les noms avant de transplaner chez Jocelyn pour lui annoncer la nouvelle, et avoir la confirmation de Johanne pour se faire passer pour la nounou de Harry. Bien entendu, l'homme insista pour les inviter à dîner afin de célébrer son embauchement, puis une fois Sirius arrivé avec le petit, en profita pour glisser en douce un nouveau jouet au gamin. Ou du moins, deux.
- Jocelyn…
- Il évolue, Severus. Chaque fois que je le vois, il fait tellement de progrès, mais pour qu'il puisse continuer d'en faire, il faut continuer de le stimuler.
Avec un soupire, Severus reporta son attention sur les deux balles en caoutchouc que lui avait rapporté l'homme. L'une avait une surface bosselé et faisait entendre des couinements lorsqu'on la pinçait, en plus de changer de couleur entre le bleu, vert et violet. L'autre avait une surface lisse, faisait entendre un bruit de billes lorsqu'on la secouait, et changeait de couleur entre le rouge, orange et jaune. Rien qui ne paraissait si vital pour l'apprentissage de Harry, mais Jocelyn s'y connaissant bien plus en la matière, Severus songea qu'il valait mieux se fier à son jugement, même s'il avait encore quelques difficultés à comprendre.
C'est tout de même peu convaincu que Severus fit rouler la balle au bruit de billes en direction de Harry, qui depuis peu était capable de s'asseoir par lui-même au milieu du tapis de salon. Le mouvement attira aussitôt le regard du gamin, qui délaissa presque aussitôt le mâchonnement de sa peluche favorite pour mieux tendre la main en direction du nouvel objet. Mais Severus avait mal calculé son jet, et la balle s'arrêta hors de porté du gamin. À la manière dont les yeux gris de Sirius pétillaient, celui-ci se retenait visiblement un commentaire moqueur alors qu'il étirait à son tour son bras pour rapprocher la balle… mais Harry fut plus rapide. Soudainement, l'enfant était à quatre patte, rampant en direction du jouet avant de le saisir avec triomphe dans sa main libre, observant son changement de couleur avec fascination avant de le porter à sa bouche baveuse.
Cette fois, ce fut au tour de Sirius de larmoyer d'émotion, et Severus aurait adoré en profiter pour se venger de ses remarques précédentes, s'il n'avait pas été dans le même état. Au lieu de quoi, sa main vint serrer l'épaule de Sirius, ses lèvres incapables de donner mots à tout ce qu'il voulait dire, mais l'homme sembla comprendre chacun d'eux alors qu'il lui offrait le plus resplendissant des sourires. C'est avec le même sentiment d'irréel qu'ils virent, dans la même soirée, Jocelyn offrir à Harry ses propres couverts en plastique pour l'encourager à manger de lui-même, et il fallut un long moment à Severus avant de retrouver la faculté de parler après que le gamin ait non seulement réussit à manié ses ustencils pour vider son assiette, mais soit même parvenu à causer un minimum de dégât, et plus incroyable encore, ait bû dans son verre sans presque rien renverser. Après cela, Severus n'eut aucun problème à rajouter les deux balles à la petite collection de jouets que Harry était tranquillement en train d'amasser.
La fin de semaine qui suivit sembla passer en un éclair après cet évènement. Ayant désormais découvert l'usage de ses membres pour mieux ramper, Harry se révéla vite intenable, gesticulant dans tous les sens et voyageant de pièce en pièce avec la détermination de l'aventurier. La chose devint doublement chaotique lorsque Sirius décida que jouer à cache-cache avec l'enfant sous forme de chien était une excellente idée pour l'encourager à le poursuivre à quatre pattes. Et en effet, il n'avait pas si tort, l'enfant éclatant aux éclats chaque fois qu'il retrouvait l'animal à moitié caché derrière un meuble ou un mur, ses petites mains se refermant sur la fourrure noire avec fascination et son visage s'illuminant de bonheur à chaque léchouille baveuse sur sa joue.
Au moins, les repas étaient plus rapides maintenant que le petit savait se nourrir lui-même… si on oubliait les petits déjeuners, et plus particulièrement si Severus avait le malheur de servir des céréales. Le gamin s'empressait alors d'en boire tout le lait avant de jeter les céréales sur la table, puis d'entreprendre la tâche méticuleuse de les remettre une à une dans son bol, uniquement pour renverser à nouveau celui-ci, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il décide enfin de porter les aliments à sa bouche. La première fois, il fallut tous ses efforts d'Occlumens à Severus pour ne pas éclater de colère, le forçant à quitter la table pour se réfugier dans la chambre afin de s'empêcher à commettre un geste qu'il regretterait. Il savait que cela faisait parti du processus naturel d'apprentissage des enfants, Jocelyn lui avait laissé un ouvrage sur le sujet au dernier souper, mais cela n'empêchait pas que sa patience était mise à rude épreuve. Heureusement, le même comportement avait l'effet inverse sur Sirius, le faisant éclater de rire à chaque fois devant les gaffes de Harry, et il fut décidé d'un commun accord que l'homme allait désormais gérer tous les petits-déjeuners à partir de maintenant pendant que Severus s'isolait au lit avec une tasse de café, un croissant et un bon livre.
Puis lundi arriva avec la délicatesse d'une crise de panique péniblement réfrénée, et il fallut plusieurs longues minutes à Severus pour remonter ses barrières mentales afin de se préparer à sa première journée de travail. Il fixait le mur depuis un bon moment quand Sirius, portant Harry en équilibre dans le creux d'une hanche, posa une main rassurante sur son épaule.
- Ne t'en fais pas, tu peux le faire. Tu es un maître des potions et un maître espion, tu verras, tu rentreras ce soir pour m'annoncer que c'était de la tarte. Allez Harry, dit au revoir à Severus pour lui souhaiter bonne journée.
Le sourire crispé de Severus se coinça dans sa gorge quand le petit se mit à imiter le salut de main de Sirius, agitant sa petite main dans l'air avec maladresse et une expression un peu confuse. Severus ne put s'empêcher de lui ébouriffer les cheveux avant de déposer un baiser sur son front, tentant de calmer son anxiété à se séparer du petit, et tous les risques que celui-ci encourait si sa position était découverte et que Sirius n'était pas assez pour le protéger. Mais il n'y avait pas de retour en arrière possible, et c'est la mort dans l'âme que Severus transplana au petit boisé de son choix.
Le temps d'épousseter les aiguilles de pin accrochés à ses épaules, et Severus était balancé dans le monde effréné de la pharmacologie. Au moins, il avait déjà rencontrée la propriétaire affiliée lors de l'entrevue, une femme aux yeux bleus dans la fin cinquantaine, les cheveux courts grisonnants et le corp aminci par le stress, qui refusait de se faire appeller autrement que par son prénom, Janet. Il en était de même avec les deux pharmaciens auxquels il devrait répondre, à savoir Christine et Phil, la première étant une quarantenaire aux cheveux blonds retenus en chignon serré, et le second un homme bedonnant à calvitie avancée et à la bouille foncièrement sympathique.
Bien entendu, aucun des trois n'étaient là pour lui donner sa formation, ce travail revenant plutôt à leur assistant David, un noir au crâne rasé et à l'accent créole chantant. Celui-ci se fit un plaisir d'expliquer à Severus les bases de leur rôle tout en saupoudrant ici et là des questions indiscrètes sur sa vie personnelle, et lui révélant en échange tout autant d'information sur son propre passé. Ainsi, tout en répétant la même histoire qu'il avait concocté avec ses faux papiers, Severus prit soin de mémoriser que David était natif d'Haïti et avait déménagé au Canada pour y faire des études en pharmacologie afin d'avoir un bon salaire et renvoyer le surplus d'argent à ses parents restés au pays. Il faisait ses études au Québec, la province voisine francophone, quand il était tombé amoureux d'une anglophone venu étudier dans la même université à Montréal, et une fois leur diplôme en poche, tous deux avaient décidé de revenir sur le territoire d'origine de la belle, à savoir Terre-Neuve.
David avait la parole facile, même un peu débordante, mais cela était un avantage pour Severus, lui permettant de rester concis dans ses réponses et laissant l'homme prendre le relais sans trop d'effort. Ses surplus d'informations ne concernaient pas seulement sa vie privée, mais aussi tout ce qui avait attrait à leur travail, si bien qu'une fois la tournée des lieux terminée, Severus était à peu près persuadé de maîtriser en théorie de toutes ses tâches d'ici la fin de la semaine, et en pratique d'ici la fin du mois. Le travail était même plus facile qu'il ne l'avait espéré pour un salaire aussi généreux, à savoir faire l'inventaire de la pharmacie et placer les commandes, accueillir les clients au comptoir et répondre au téléphone, et enfin, nettoyer le laboratoire et compter sa caisse à la fin de la journée.
Dans tout cela, il y avait aussi la préparation de prescriptions, mais David avait expliqué à Severus qu'il ne risquait pas d'y toucher avant la semaine prochaine, le temps de bien maîtriser ses premières tâches et de mémoriser le placement de chaque produit sur les étagères. De même, on lui avait rappelé en revu les différents protocols de sécurité, que ce soit le registre des drogues et où celles-ci étaient gardées à clef, ou bien le positionnement des poubelles de déchets toxiques et de biohazards. À un moment, David manqua emmener Severus dans la section dédié aux potions magiques et autres remèdes pour sorciers avant de se rappeler que "Sullivan" était un nomage, et de faire promptement demi-tour en lui expliquant qu'il s'agissait de la section d'homéopathie et que Severus n'aurait pas à y mettre les pieds au courant de son travail.
Jouant parfaitement son rôle, le maître de potions fit comme si le sort repousse-moldu des lieux faisait effet sur lui, et n'accorda aucun regard aux bocaux d'ingrédient douteux, ni même au pilon enchanté écrasant de lui-même des herbes odorantes dans son mortier. Mais à voir le rire nerveux de David alors qu'il l'emmenait au loin, et à la subtile bosse de baguette magique rangée dans la poche interne de sa blouse de laboratoire, il était clair que l'homme avait été attitré comme assistant au maître de potion des environs. Restait à savoir s'il s'agissait de Phil, Christine ou des deux, à moins que ce soit la spécialisation de Janet en plus de ses tâches administratives. Peu importait, Severus finirait bien par le découvrir tôt où tard, et continuerait d'agir comme s'il ne se rendait compte de rien.
C'est intellectuellement et socialement vidé, mais avec une opinion plutôt positive de ce qui l'attendait pour les prochaines semaines, que Severus retourna dans la sécurité de son boisé pour transplaner de retour à l'appartement. Sirius n'avait pas eu tort, finalement. Il s'en était plus que bien tiré.
