Chapitre 12 : Remontrance

Ce fut les cris d'exaltation des ronces qui me sortirent de mon sommeil. Des pas rapides dévalèrent l'escalier. Helevorn vint vers nous, une aiguille à la main. Il avait l'air furieux. Il traversa les couvertures, bousculant Itarillë au passage, et saisit mon bras.

-Suis-moi. Immédiatement !

L'elfe aîné me tira violemment en avant. Je sus que j'allais avoir des ennuis sans savoir pourquoi. Je me débattis pour la forme. En réponse, l'elfe me tordit le poignet. Je ravalai un cri et m'obligeai à le suivre.

Nous montâmes les escaliers, traversâmes un couloir et arrivâmes dans la salle au drap blanc. Là, mon professeur me balança par terre et m'ordonna de m'asseoir sur un tabouret. Je l'observai faire les cent pas et s'immobiliser devant moi. Je pressentis qu'il fallait que je m'excuse. Ma bouche s'ouvrit mais une douleur cuisante à la joue me fit tomber du tabouret. Je n'avais pas vu la gifle partir.

-Mikhail m'a dit que tu avais profité que j'ai le dos tourné pour le chauffer.

Je pris appuyer sur mes coudes pour me redresser. La gorge serrée, je répondis :

-C'est faux.

-Tu pensais obtenir ses faveurs ?

-C'est faux !

-Je devrais peut-être coudre cette sale petite bouche ?

Il saisit ma mâchoire entre ses mains. La fureur faisait briller son regard.

-Tu n'as rien à me dire ?

Je restai silencieux. Des cris nous interrompirent. Helevorn siffla.

-Qu'est-ce qui se passe ?! Cracha-t-il. Vous êtes vraiment des enfants ingrats ! S'exclama-t-il au bout d'un moment à l'écoute des ronces.

L'elfe s'éloigna et fureta dans la pièce. Lorsqu'il revint vers moi, son regard était doux et désolé.

-Je n'ai pas le choix. Il faut que tu comprennes que ce que je fais est pour votre bien à tous. Il y a du potentiel en toi. Et je me rends compte à quel point les autres ont une influence négative sur toi. Je vais remédier à ça.

Avant que je pusse réagir, il enroula des lanières de cuir autour de mes poignets et de mes bras puis autour de mes chevilles et de mes jambes. Il s'accroupit et remit une mèche de cheveux derrière mon oreille.

-C'est pour ton bien, répéta-t-il, comprends que je dois prendre des mesures radicales. Le temps que j'ai une réalisation. J'ai besoin de réfléchir.

Je constatai que ses mains tremblaient. Mon professeur récupéra l'aiguille qu'il avait en m'amenant ici et me la planta dans la nuque. Au début, je ne ressentis rien. Puis je compris que c'était ça le problème : je ne ressentais plus rien. Mes muscles se détendirent, mes courbatures s'estompèrent, mon cœur s'apaisa, ralentissant d'une manière qui aurait dû m'inquiéter.

Helevorn me balança par-dessus son épaule et sortit de la pièce. Le trajet fut flou et inconfortable, le balancement de mon corps faisant apparaître des points noirs dans mon champ de vision, jusqu'à ce que nous arrivions dans une chambre.

Il y avait un lit à baldaquin, des alcôves remplies de plants de digitales, d'absinthes et de jasmins, un coffre en bois au bout du lit, un miroir recouvert d'un drap, un bureau avec de nombreux parchemins éparpillés dessus ainsi qu'une impressionnante collection de bougies.

Helevorn se préoccupa seulement du coffre. Il l'ouvrit d'une main et je pus voir ce que renfermait la mallette. Il n'y avait rien à l'intérieur, hormis les murs tapissés de velours rouge, sûrement pour ne pas abîmer son contenu.

Mon professeur me déposa alors à l'intérieur du coffre.

Une sonnette d'alarme se déclencha dans mon cerveau tandis que le poison continuait lentement son effet. Les battements de mon cœur ralentirent.

-C'est l'heure d'aller au lit, fit l'écho lointain de mon professeur, tu seras en sécurité dans ma chambre.

L'elfe passa sa main derrière ma tête, la souleva et suivit le contour de mon œil avec son pouce. Alors que mes paupières se fermaient, il enroula un bandeau autour de mes yeux.

-Endors-toi.

Je cédai à l'injonction au moment où le couvercle se referma.

Le silence. L'obscurité. L'immobilité forcé. L'odeur de renfermée. Les battements ensommeillés de mon cœur dans ma poitrine.

Ma bouche s'ouvrit et une respiration saccadée s'en échappa, seul son brisant le silence. Ce fut presque autant terrible de l'entendre que de rester dans cette absence de bruit.

Je levai les poignets et, malgré les cordes entravant mes mouvements, mes doigts parvinrent tout juste à frôler le plafond. Je voulus enlever le bandeau sur mes yeux mais je ne parvins pas à étendre mes bras au-delà.

Les battements de mon cœur s'accélérèrent à mesure que la toxine quittait mon corps. J'étais enfermé et ligoté dans un coffre. Je sentais les coins contre mes épaules, ma tête, au bout de mes pieds. Le bruit de mes mouvements et de ma respiration paniquée résonnaient dans l'espace restreint.

Je paniquai. Un long moment s'écoula durant lequel j'appelai à l'aide, criai, tentai de défaire mes liens, cognai contre les parois.

Une odeur de fleur brûlée pénétra dans le coffre et eut le mérite de m'aider à contrôler ma respiration.

Je m'endormais et me réveillais en sursaut puis m'endormais de nouveau.

Je rêvais que j'étais assis devant une coiffeuse dans une pièce plongée dans le noir. Je tenais une bougie entre mes mains et regardais dans le miroir de la coiffeuse. Un souffle éteignait la bougie et je me dépêchais de la rallumer. Dans deux coins de la pièces, il y avait deux silhouettes aux visages rivés vers le mur. A chaque fois que la lumière disparaissait, des formes apparaissaient dans le miroir. Parfois je distinguais le reflet d'une des silhouettes tournées. Une elleth avait des bandages enroulés autour de sa poitrine et de ses hanches. Des roses rouges et roses avaient été cousues un peu partout sur son corps, des fleurs dépassaient de sa gorge ouverte et ses lèvres étaient cousues ensemble. Un ellon avait son corps décharné par les ronces. Sa peau avait brunie et durcie, des épines pointaient hors de son épiderme. Des tiges de ronce s'étaient enroulées autour de ses yeux d'où des filets de sang cascadaient le long de ses joues. D'autres fois, je percevais juste ma propre réflexion.

Je rêvais d'un incendie. Des flammes grondantes dévoraient le bois, les ronces, le mur d'une maison, les draps, les chevalets, les tableaux. Elles rampaient dans une pièce souterraine, maintenues à l'écart par des tuyauterie d'eau détruites. Les ronces criaient leur agonie et m'empêchaient de me déplacer. De la fumée s'accumulait en hauteur. De la cendre poudrait ma peau comme l'aurait fait des flocons de neige. Elle envahissait ma gorge et mes poumons, me coupant la respiration. Puis quelqu'un glissait sous mon bras et m'entraînait vers l'avant. Mais à chaque fois, une voix hurlante me forçait à revenir en arrière.

Je rêvais de mon père. Il était dans la forêt, en habit de chasse, accompagné d'une vingtaine d'autres elfes. Je n'entendais pas ce que les elfes disaient mais je le devinais à leur geste et aux expressions sur leur visage. Les elfes étaient en chasse, et ce qu'ils cherchaient était bien précis.

Les cauchemars s'éternisèrent et s'amplifièrent. Je me réveillai toujours en sueur, hurlant à m'en arracher les cordes vocales. Les lanières de cuir et les cordes m'entravant se rappelaient à moi à ce moment-là. Ma respiration s'étrangla dans la panique et aspira l'air restreint et saturé d'une odeur florale. Des fois, j'eus l'impression de voir la flamme d'une bougie devant mes yeux.

La faim et la soif commencèrent à me tourmenter et à devenir insupportable. J'abandonnai mes appels à l'aide. Lorsque la sensation devint trop douloureuse, mon esprit s'égara en direction des ronces. Je les entendis gratter contre le coffre, essayer de rentrer à l'intérieur. Elles durent y parvenir puisqu'une tige se fraya un chemin jusqu'à mon visage. Elle se pressa contre mes lèvres et je sentis les gouttes d'eau présentes sur les épines se déposer sur mes lèvres. J'avais tellement soif que je ne pus m'empêcher de lécher les épines, convaincu qu'on allait me laisser mourir dans cette boîte.

Je ne sus combien de temps je passai enfermé, si ce fut des minutes, des heures ou encore des jours. Ma vie fut désormais rythmée entre ses cauchemars et ses visions.