Helwa avait chevauché longtemps sans prendre le temps de s'arrêter. Elle voulait mettre le plus de distance entre Fondcombe et elle. Pour le moment la jeune femme savait simplement qu'elle voulait se diriger au sud, vers le Gondor. Elle aviserait ensuite.
Helwa n'avait pas dormi depuis environ deux jours, seulement somnolée quelques heures. Elle avait pourtant essayé mais dès qu'elle s'allongeait et cessait toute activité, elle se sentait mal. Physiquement. Son ventre se tordait, sa poitrine se resserrait.
Alors depuis ses deux derniers essais, elle n'avait plus ressayé de dormir. Parfois elle somnolait sur Terendul, le laissant se diriger seul. La jeune femme lui faisait assez confiance pour ça. Helwa restait donc éveillée, tentant de se concentrer sur sa destination. Elle n'avait pas faim non plus. La boule dans son ventre lui coupait l'appétit.
Ses deux jours avaient été parmi les pires de sa vie et pourtant si quelqu'un l'avait observé pendant tout ce temps, il ne l'aurait pas soupçonné car Helwa n'avait ni pleuré ni crié.
A chaque fois que la jeune femme tentait d'y penser, d'y réfléchir, elle ressentait un vide, un immense vide mais rien de plus. Pas de pleurs, pas de cris, pas de douleur, pas de colère. Rien excepté un sentiment d'incompréhension.
Helwa descendit donc vers le sud longeant les monts brumeux, ne s'arrêtant que pour manger un peu et dormir, quand elle y arrivait, mais son sommeil était difficile.
Au bout d'environ trois semaines d'errance, elle arriva à la passe entre les monts brumeux et les montagnes blanches, frontière du très influent royaume du Gondor, le plus grand royaume des Hommes [1]. La jeune femme était loin de la cité elfique des bords de la Bruinen.
Helwa ne connaissait pas réellement ce royaume mais elle l'avait beaucoup étudié dans les livres que lui donnait Maître Ardamir et elle avait appris que des raids répétés étaient entrepris depuis les années mille neuf-cent par les Haradrims, les Variags et les Orientaux aussi appelés « Gens des Chariots ». Ils avaient dans l'intention d'affaiblir le Gondor. Ils sévissaient aux frontières du Sud et de l'Est. Chevauchant à l'Ouest, Helwa n'avait pas à s'inquiéter d'eux.
Malgré cela, la jeune femme n'était jamais allée aussi loin en Terre du Milieu et elle ne savait pas vraiment à quoi s'attendre. Le Gondor était le bout du monde pour elle, même si Helwa avait conscience qu'il existait des contrées bien plus lointaines encore.
Elle était décidée à trouver quelque chose à faire de sa vie ici, dans cet immense royaume. Elle estimait s'être assez éloignée de l'Eriador et de Fondcombe pour s'installer ici et refaire sa vie. Helwa avait pris de nouvelles résolutions en arrivant en Gondor. Elle voulait commencer une autre vie. La jeune femme avait décidé de chasser au maximum toutes pensées en rapport avec son passé et les Elfes. Elle n'en parlerait à personne, pas tant que cela serait trop douloureux et finalement tout disparaîtrait de son esprit. Helwa finirait par les oublier. N'avait-elle pas entendu des milliers de fois que le temps effaçait tout ? La jeune femme s'était même forcée à recommencer à penser en langue commune même si elle cherchait souvent ses mots.
De son ancienne vie elle ne garderait que ses armes elfiques : sa lame, sa dague et son arc même si elle ne savait pas encore si elle en aurait besoin.
Helwa voulait tout changer, tirer un trait. Elle voulait oublier jusqu'à son nom, ne plus jamais l'entendre même en pensée. Il était trop chargé de souvenirs. Helwa était une autre personne. C'était la fille d'avant, d'avant son erreur, d'avant la douleur, d'avant le vide. La jeune femme d'aujourd'hui n'était plus cette fille.
Nwalmendil. Je m'appelle Nwalmendil maintenant.
Nwalmendil
Nwalmendil
Nwalmendil...
« Amie de la souffrance ». La jeune femme avait l'intuition que ce sentiment ne la quitterait plus désormais et ce nom lui rappellerait toujours son erreur.
Elle longeait donc les montagnes blanches au nord du royaume depuis plusieurs jours, se rapprochant un peu plus chaque jour de la cité blanche, Minas Anor, la capitale du Gondor. Elle était à la veille des Enderis et du mois de Quellë « l'étiolement ». Après viendrait l'hiver et elle ne pourrait pas rester ainsi sur les routes pendant cette saison. Il lui fallait trouver un endroit où se poser.
Alors qu'elle traversait des champs en bordure d'une forêt et que la nuit était tombée, elle aperçut une bâtisse paysanne plutôt grande à une centaine de mètre d'elle.
La jeune femme fut presque surprise de voir apparaître un signe de vie. Elle n'en avait pas croisé depuis au moins deux semaines, voyageant en forêt ou trop rapidement pour s'arrêter quelque part et cette région à la lisière des montagnes n'était pas très habitée. A cet instant, elle fut tentée d'aller frapper à la porte de cette maison paysanne.
La jeune femme n'avait plus envie de faire grand-chose mais elle savait que s'occuper l'esprit lui permettrait de refaire sa vie, du moins elle l'espérait. La maison semblait être un domaine fermier et elle avait travaillé dans les champs pendant toute son enfance et elle n'avait rien oublié de tout ce qu'elle avait appris après tout. Elle n'avait rien à perdre à proposer ses services ici, surtout que le domaine avait l'air plutôt grand.
Même de nuit la jeune femme pouvait voir que la maison en pierre était imposante et étendue. Quand elle pénétra dans la cour, elle descendit de son cheval et lui murmura en elfique d'attendre tranquillement à côté d'un arbre. Nerveuse elle enleva sa capuche et s'approcha de la porte. Après une grande inspiration, elle frappa.
Les lumières allumées à l'intérieur lui indiquaient qu'il y avait du monde et qu'elle ne resterait donc pas dehors toute la nuit à attendre à la porte. Elle entendit d'ailleurs du bruit se rapprocher d'elle. L'instant suivant, un homme imposant, un peu plus grand qu'elle, lui ouvrit. Il semblait sur la défensive aux premiers abords, prêt à refermer rapidement la porte. Cela était normal à une heure pareille. Ces contrées n'étaient pas toujours sûres. Cependant quand il vit qu'il avait affaire à une femme il se radoucit. La jeune femme ne distingua pas bien ses traits dans la pénombre mais il lui sembla que l'homme avait des traits très fatigués et travaillés par le labeur. Sa large carrure était également très intimidante même pour elle qui avait pourtant un grand aplomb. L'homme prenait presque toute l'encadrure de la porte ! Il devait avoir une quarantaine d'années :
—Que puis-je pour vous ma dame ? S'enquit-il respectueusement.
—Hum... Je voyage depuis le Nord et je cherche un lieu où me poser. Vous êtes le propriétaire du domaine adjacent à cette maison ?
—Oui c'est exact. Je m'appelle Alrad, fils d'Ewir.
—Nwalmendil, Namá...
La jeune femme se retint juste à temps de prononcer la formule de politesse elfique qu'elle déclarait désormais par réflexe. Elle reprit :
—Enchantée. Si vous me le permettez j'aimerais vous faire une proposition. Je sais qu'il est tard et que ma visite est très inopportune mais j'apprécierais que vous m'écoutiez.
—Une proposition ? Eh bien allez -y ! S'exclama l'homme intrigué, fronçant les sourcils.
—Je vous avoue que je préférerais discuter autour d'une table pour pouvoir tout vous expliquer plus en détails. Je vous assure que je n'ai aucune mauvaise intention si cela peut vous rassurer.
L'homme réfléchit un temps, semblant peser le pour et le contre :
—Bien entrez. Je vais demander à ma femme de vous préparer quelque chose.
—Non ! Non, ce n'est pas la peine. Ne la dérangez pas pour cela.
L'homme haussa les épaules et lui fit de la place pour la laisser rentrer. La jeune femme se fit la réflexion que ses manières n'étaient plus celles d'une paysanne mais bien celle d'une érudite et tout cela transparaissait dans ses paroles. Elle eut un instant peur que cela fasse refuser sa proposition.
Comme elle s'y attendait la maison était rustique avec des murs épais et des poutres de bois au plafond mais elle était joliment décorée et il y faisait chaud. Lorsque la jeune femme retira sa cape pour la poser sur une patère, elle croisa le regard suspicieux d'Alrad, avisant ses armes :
—Simple précaution de voyage, précisa-t-elle pour le rassurer avant de déposer son arc, son carquois et sa lame.
Il la conduisit dans une grande pièce de vie. Un feu crépitait dans une immense cheminée de pierre. Elle prit place sur un banc de bois, à table, en face de l'homme qui s'était servi un verre d'alcool :
—Vous en voulez un ? Demanda-t-il.
—Non, je vous remercie.
Il s'accouda à la table et se pencha légèrement vers elle :
—Alors... qu'est-ce que vous vouliez me demander ?
Elle inspira pour se rassurer :
—Comme je vous l'ai dit plus tôt, je viens du Nord et je cherche à ... faire ma vie plus au Sud. Je suis passée à côté de vos terres et j'ai remarqué l'étendue de votre domaine. Je cherche un travail, un endroit où poser mes pénates, si vous préférez. C'est ainsi que l'idée de vous offrir mes services pour vous aider à vous occuper de vos terres m'est venue à l'esprit.
L'homme fonça les sourcils une fois encore. Cela semblait être son expression préférée. Celle-ci devait intimidée beaucoup de personnes mais pas la jeune femme qui soutint son regard sans flancher :
—Donc si j'comprends bien vous voulez que je vous embauche. Je suis désolé mais ça va pas être possible. J'ai déjà un homme de main qui vient tous les jours et je ne pourrais pas payer deux personnes.
La jeune femme reconnut avec un très léger accent, la manière de parler des paysans, avec ces contractions de mots régulières qu'elle avait apprise à refouler. Elle esquissa un sourire :
—Ce n'est pas tout à fait cela que je vous propose. Il ne s'agit pas d'être payé mais plutôt d'un échange de bons procédés. Je vous offre mes services dans votre maison et vos terres et vous me garantissez simplement l'hospitalité. C'est tout ce que je demande. Je suis une personne discrète. Je ne poserais pas de problèmes et je suis sans attache. Personne ne débarquera chez vous à l'improviste pour me chercher.
L'homme sembla surpris par la proposition. Il réfléchit un moment, tournant son verre sur la table. Puis il releva la tête et demanda :
—Vous savez travailler la terre au moins ? Parce que j'travaille pour l'armée de Minas Anor. Je leur fournis des ressources pour nourrir les soldats donc 'faut que le travail soit bien fait sinon j'perds ma paye. Mais c'est vrai qu'une main d'œuvre de plus pourra pas faire de mal.
—Ne vous inquiétez pas pour cela. Je suis fille de paysan. J'ai travaillé dans les champs toute mon enfance.
—J'veux bien vous croire mais ça s'voit pas en tout cas, répondit-il en la détaillant.
La jeune femme eut un petit rictus :
—Je sais. Disons que j'ai eu quelques années de...coupure... avec cette partie de ma vie. Cependant rassurez-vous ma force physique est restée la même, si elle n'a pas augmenté, et je n'ai rien oublié. Prenez-moi à l'épreuve.
Heureusement pour elle, l'homme ne souhaita pas plus d'informations concernant ce détail. La jeune femme n'avait aucune envie de devoir développer sur son passé. Pas aussi tôt. C'était déjà assez difficile de ne pas y penser comme ça :
—Vous avez quel âge ? Vous m'semblez jeune. Vous n'êtes pas mariée ?
—J'ai vingt-deux ans. Et non je ne suis pas mariée car je ne le désire pas.
Son interlocuteur ouvrit de grands yeux :
—Et vous parcourez la Terre du Milieu seule, à cet âge comme ça ? Vous n'avez donc personne chez qui aller ou pour vous accompagner ? Ce n'est pas sûr pour une femme de voyager seule.
La jeune femme se fit violence pour ne pas invoquer le visage des jumeaux. Elle ne laissa rien paraître et répondit froidement :
—Non. Sinon je ne serais pas ici. Et j'ai plus d'un tour dans mon sac. Je sais me débrouiller seule. Comme je vous l'ai dit, je suis discrète et je suis indépendante. Je cherche à travailler.
L'homme acquiesça :
—Je vais en parler à ma femme. Attendez ici.
Il partit alors dans un couloir, laissant la jeune femme seule à table. Elle était étonnée que l'épouse de cet homme est le droit de donner son avis. A Bree, elle avait toujours entendu que les femmes n'avaient pas à donner leur avis, point final. Elles s'occupaient de la maison et des enfants. Rien de plus. Alrad devait être un homme bon et intelligent.
La jeune femme ne voulait pas de cette vie-là à Bree et elle n'en avait jamais voulu. Elle voulait être indépendante. Ce travail, si elle obtenait l'accord des propriétaires, lui serait salutaire psychiquement. Une nouvelle vie, simple, tranquille, machinale et avec un entourage restreint. Apparemment il n'y avait que le couple et un homme de main qui n'habitait pas ici. Une vie radicalement différente de celle qu'elle avait connu ces cinq dernières années.
L'image d'Elladan s'imposa à son esprit et elle se sentit légèrement mal, comme si un chaos intérieur s'emparait d'elle. Toutes ces émotions et sentiments à son égard se regroupaient en une seule et même entité, indissociables les unes des autres. Elle ne savait pas comment les traiter.
Heureusement avant que l'angoisse ne la submerge et qu'elle perde pied, l'homme revint accompagné de sa femme. Elle vit apparaître une belle femme élancée mais pas plus grande qu'elle, d'une trentaine d'années environ, blonde comme les blés.
La jeune femme eut un imperceptible mouvement de recul en la regardant. Ses cheveux blonds, son visage fin et doux ainsi que son sourire empreint de chaleur la ramenèrent directement à cette nuit d'été où elle avait croisé pour la première fois le regard de Dame Celebrian.
Cette femme était pourtant loin d'égaler la beauté elfique parfaite de la dame de Fondcombe cependant la jeune femme y voyait le même regard et le même sourire, ce qui la déstabilisa grandement. Elle se leva pour se placer en face du couple tandis que l'homme prenait la parole :
—Ma femme, Eryn, est d'accord pour vous accueillir chez nous et je suis pas contre non plus. Nous avons une petite chambre plus éloignée des nôtres où vous pourrez dormir et déposer vos affaires. Ma femme fera sûrement appel à vous pour l'aider dans ses tâches ménagères dans la journée quand j'n'aurais pas besoin de vous. Vous s'rez la bienvenue à notre table le matin, le midi et le soir mais vous pourrez également manger dans votre chambre si vous le désirez. Des questions ?
La jeune femme fut ravie que sa proposition ait été acceptée et les conditions proposées lui allaient très bien car elles lui garantissaient la tranquillité et c'était tout ce qu'elle désirait en ce moment :
—Non. Je vous remercie grandement d'avoir acceptée mon offre. Je mangerais sûrement dans ma chambre car j'ai besoin de solitude pour l'instant.
L'homme acquiesça :
—Je commence demain à huit heures. Ma femme passera vous réveiller. Bonne nuit.
Et sur ce, il la salua et repartit dans le couloir où il était allé chercher sa femme, laissant son « invité » avec la dénommée Eryn. Elle tenta un sourire, crispée malgré tout par le souvenir de Dame Celebrian qui la mettait mal à l'aise.
Eryn, elle, pour sa part, ne sembla pas du tout intimidée ni déstabilisée car elle lui sourit gentiment et s'exclama avec entrain :
—Enchantée de vous rencontrer ! Mon mari m'a dit que vous appeliez Nwalmendil et que vous aviez vingt-deux ans, c'est bien ça ?
L'intéressée fut un instant déstabilisée par tant d'entrain :
—Heu... oui.
—Très bien. Prenez vos affaires, je vais vous accompagner à votre chambre.
Alors que qu'elle se dirigeait vers le couloir pour récupérer sa cape et ses armes qu'elle dissimula à la maîtresse de maison, Eryn ajouta :
—Oh mais j'y pense vous devez avoir un cheval. Il faut aller le mettre à l'écurie. Nous pouvons le mettre avec le nôtre. Venez !
La jeune femme lui emboîta donc le pas dehors. Elle frissonna légèrement car l'air de la nuit était froid et qu'elle n'avait pas sa cape. Elle avisa son cheval debout devant la maison l'attendant sagement. Elle entendit Eryn s'exclamer :
—Oh alors ça c'est incroyable ! Votre cheval n'était pas attaché et il est resté dans la cour ! Vous avez de la chance.
L'intéressée esquissa un petit sourire à la remarque d'Eryn. Elle ne répondit pas et appela son destrier qui la rejoignit. Elle lui murmura quelques remerciements pour l'avoir attendu en elfique en suivant Eryn à droite de la maison où était placée leur écurie. La jeune femme vit qu'Eryn était étonnée et fascinée par la docilité de son cheval.
Après que ce dernier fut bien installé dans son box, Eryn commença à lui poser des questions car elle était très curieuse, ce que son interlocutrice apprécia peu :
—Nwalmendil, ce n'est pas commun comme nom. Mon mari m'a dit que vous veniez du Nord mais d'où venez-vous exactement ?
—De l'Eriador, à l'Ouest.
—Ah et que faisiez-vous avant de venir ici ?
—J'étais chez des...amis.
—Pourquoi les avoir quittés alors ? Parce que parcourir une telle distance ce n'est pas rien. Il faut le vouloir.
La jeune femme commença à s'agacer devant tant de questions qu'elle jugeait plutôt indiscrètes. Pourtant elle ne voulait pas paraître désagréable dès le premier jour. Elle se força donc à répondre :
—J'avais besoin de changer d'air.
Les deux femmes étaient finalement arrivées devant la chambre que le couple lui avait attribuée. Eryn se tourna vers elle :
—Vous n'appréciez pas mes questions n'est-ce pas ? Fit-elle avec un sourire.
La jeune femme fut un instant prise de court devant tant de franchise :
—Heu... non, effectivement. Je n'apprécie pas beaucoup parler de moi. Je préférerais ne pas m'étendre.
—Je comprends. Je vous prie de me pardonner. Je suis souvent trop curieuse et ma parole dépasse ma pensée.
—Vous ne pouviez pas savoir.
Alors que qu'elle allait fermer sa porte de chambre, Eryn la retint :
—Oh j'allais oublier ! Je ne sais pas si mon mari vous l'a dit mais nous avons un petit garçon de dix ans, Amal. Mais ne vous inquiétez pas, je ferais en sorte qu'il ne vous embête pas.
La jeune femme acquiesça et ferma la porte. Enfin seule, elle souffla de soulagement. Elle n'avait été en compagnie de deux personnes seulement une heure depuis un mois de solitude totale et le changement lui semblait rude.
La jeune femme avisa la chambre qui était désormais la sienne. Elle était très simple mais pas étroite pour autant. Les murs étaient en pierre grise et le plafond était jalonné de grosses poutres en bois qui apportaient de la chaleur à la pièce. Un lit simple était placé dans un coin de la pièce, une commode à côté, et faisait face à une petite table et une chaise, tandis qu'à gauche de la porte se tenait un paravent de bois derrière lequel elle devinait une bassine pour se laver.
La jeune femme posa son sac de voyage sur son lit et commença à déballer ses maigres bagages : ses tenues de rechange, quelques affaires de toilette et ses armes. En tentant de leur trouver une place adéquate, elle songea aux dernières paroles d'Eryn. Ainsi ils avaient un fils. Même si elle n'avait pas envisagé cette possibilité, cela ne la surprit pas. C'était normal et le couple était en âge d'avoir un enfant même plusieurs d'ailleurs. La jeune femme décida de ranger ses armes sous le lit au cas où le petit garçon serait trop curieux même s'il n'était pas censé rentrer ici.
Amal. C'était un joli prénom, très doux. Elle tenta de deviner à quoi pouvait ressembler ce garçon en mélangeant les traits d'Eryn et d'Alrad dans son esprit.
Allongée sur son lit, sur le dos, fixant le plafond, une étrange pensée germa dans son esprit. Elle pensa à l'enfant qu'elle aurait pu avoir avec Elladan. Cela avait été une mince probabilité mais une vieille femme à Bree lui avait expliquée comment tout cela fonctionnait, car à dix-sept ans la jeune fille était en âge de se marier. Elle lui avait déclarée qu'une femme tombait enceinte après l'acte charnel qui unissait les deux époux.
Même si Elladan et elle n'étaient pas mariés, ils s'étaient bien unis charnellement et pendant les trois premières semaines de son voyage, la jeune femme avait guetté, terrifiée, les symptômes que lui avait énoncée la vieille femme, pouvant lui prouver qu'elle attendait un enfant.
Heureusement aucun de ces signes ne s'étaient manifestés. Elle avait été soulagée. Bien sûr l'idée de former une famille avec Elladan ne la rebutait pas, bien au contraire, mais accoucher d'un enfant, seule, sans père ni mari était une honte qu'aucune femme ne voulait vivre. Elle n'était pas une fille facile. Et pourtant c'était l'impression qui s'emparait d'elle à chaque fois qu'elle se souvenait de sa dernière nuit avec Elladan. Et cette idée appartenait au passé.
Si l'enfant avait été le portrait d'Elladan, elle ne l'aurait pas supporté non plus. Cela aurait été trop douloureux. La jeune femme ne se sentait pas prête à élever un enfant seule non plus. Elle pensait ne jamais l'être. Elle n'était pas faite pour cela.
Malgré tous ces raisons qui la poussaient à penser que tout cela était mieux ainsi, le fait qu'elle n'attende pas d'enfant d'Elladan lui faisait mal. Elle ne pouvait pas expliquer pourquoi. C'était comme un douloureux pincement au cœur à chaque fois.
Réfléchir autant sur le prince et ses propres sentiments, lui fit monter les larmes aux yeux pour la première fois depuis son départ. Paniquée, elle se roula en boule sur son lit, la respiration erratique. La jeune femme se sentait au bord du gouffre, elle avait l'impression de chuter à l'intérieur d'elle-même comme à chaque fois que l'angoisse prenait le dessus sur le contrôle qu'elle s'imposait.
Elle pleurait maintenant, en silence. Seul sa respiration saccadée brisait le calme de la nuit.
Elle n'avait pas pleuré auparavant, elle n'avait même rien ressenti à part le vide, mais à cet instant tout lui revenait de plein fouet. Tout. La douleur, son amour pour Elladan, son amitié pour Elrohir, sa colère envers elle-même d'être tombée amoureuse d'un être immortel et la honte d'être partie comme une voleuse. Elle eut l'impression de se prendre un mur :
—C'est trop dur... je ne vais jamais y arriver...
Elle ressentit, pour la première fois depuis qu'elle était partie, l'envie que quelqu'un la prenne dans ses bras pour la rassurer :
—Elladan... Elrohir... tous, vous me manquez tant... Je suis tellement désolé.
Epuisée par le manque de sommeil accumulé ces dernières semaines, la jeune femme finit par s'endormir dans un sommeil agité où elle retrouva tous ceux qu'elle désirait oublier.
[1] En 3015 du troisième âge, (donc lors de la communauté de l'anneau) cette frontière est devenue la Trouée du Rohan mais en 1936, ce royaume n'existe pas encore et ces terres appartiennent au Gondor.
