C'est fou ce manque de confiance que vous avez en moi... comme si je pouvais tout faire foirer leurs vies enfin remises sur les bons rails en un chapitre... comme si c'était mon genre, franchement ! Comme si je vous avais disséminé des prodromes pour en arriver finalement là !
Bonne lecture !
Sherlock - 24 ans - Octobre 2004
– Monsieur ? Votre frère est là.
Mycroft releva la tête avec surprise, et l'expression exacte d'un lapin pris dans les phares d'une voiture. Anthea le regardait sans rien dire, mais clairement embêtée. Seule toute l'éducation et les habitudes de Mycroft l'empêchaient d'exprimer le « hein » peu glorieux mais qui représentait bien son état d'esprit en ce moment.
– Pardon ? finit-il par articuler péniblement. Quel frère ?
La question était sans doute stupide, mais à sa décharge, il n'avait pas dormi plus de six heures sur les quatre derniers jours. Anthea le savait parfaitement. Elle était dans le même état.
– Sherlock, précisa-t-elle néanmoins.
– Mais pourquoi... comment... balbutia Mycroft, l'air effrayé.
Il n'a pas l'air de savoir, articula silencieusement Anthea, avant de poursuivre à voix haute :
- Comment il a trouvé votre bureau ? Il a l'air très fier de lui pour ça, je pense qu'il se fera un plaisir de vous l'expliquer.
En théorie, Sherlock n'était pas censé savoir que son grand frère dirigeait le MI-6, et plus ou moins l'Angleterre, et ce depuis quatre ans. Mycroft avait été le plus jeune directeur à cette position, qui lui permettait de faire à peu près ce qu'il voulait sur le territoire anglais, dans toutes leurs colonies et anciennes colonies, et ouvraient un certain nombre de portes en Europe.
– Mycroft !
Sherlock venait de bousculer la jeune femme, qui recula précipitamment, pour pénétrer dans le bureau.
– Comment va ton poste mineur dans les rouages de notre belle administration ? demanda Sherlock ironiquement.
Il était de toute évidence, comme l'avait dit Anthea, très fier d'être parvenu ici, et il ne remarqua pas l'air chiffonné, épuisé et le costume plein de plis de son frère, tandis qu'il sautillait dans la pièce. Alors qu'Anthea sortait, Mycroft se recomposa une façade autant que possible.
– Ne joue pas au plus fin avec moi, Sherlock, soupira-t-il avec l'air désabusé de circonstances. Qu'est-ce que tu viens faire ici ?
Sherlock était trop heureux, joyeux pour être au courant. Ces derniers temps, un inspecteur de Scotland Yard, doué, intelligent et sachant contrôler le jeune génie, le laissait régulièrement venir sur les scènes de crime pour leur faire part de ses déductions. Sherlock s'éclatait. Sur l'injonction de John qui avait demandé à ce qu'ils puissent se voir dans de bonnes conditions quand il serait en permission, il avait même désormais un appartement presque décent à Londres, que Mycroft payait seulement en partie.
– Je trouvais juste que ça faisait longtemps que tu ne m'as pas envoyé Boris dans les pattes !
Mycroft se figea, glacé d'angoisse. Sherlock, occupé à regarder l'un des tableaux au mur (et probablement d'en analyser le passage secret et le coffre qu'il cachait), ne sembla pas s'en rendre compte. Soit il jouait extrêmement bien avec les nerfs de son frère, soit il n'avait réellement aucune idée de ce qui se tramait et posait la question en toute innocence.
– Boris ne travaille plus pour moi depuis un certain temps, répliqua Mycroft, cherchant à gagner du temps.
Sherlock haussa les épaules.
– Oui, bon, le nouveau chien de garde qui sait tout piloter et qui t'emmène partout, j'ai pas retenu son nom, quelle importance.
– Toby.
Sherlock balaya la réponse de la main, n'en ayant cure.
– Peu importe. Fais affréter un hélico, ça fait longtemps que je n'ai pas vu Eurus. J'ai une enquête à lui raconter.
Ça expliquait son euphorie. Il était fier de lui. Il s'était probablement déjà fendu d'une lettre de douze pages et d'un appel de deux heures à John pour tout lui raconter et récolter les félicitations dont il avait besoin, mais il voulait le raconter à sa sœur.
Mycroft ne répondit rien. Il ne fallut qu'une seconde de silence pour que Sherlock comprenne que quelque chose n'allait pas, et se retourne lentement vers son frère.
– Mycroft ?
Ce dernier tentait au maximum de conserver une apparence neutre, mais c'était peine perdue. Le cerveau entraîné de Sherlock lui renvoya les images qu'il avait enregistré malgré lui lors de son entrée dans le bureau, l'air d'Anthea, celui de Mycroft, son apparence épuisée, négligée.
– Mycroft. Que se passe-t-il ?
L'aîné Holmes rendit les armes. Nier ne servirait rien.
– Eurus a disparu.
– Encore ? Elle n'est pas à Musgrave ?
Mycroft secoua lentement la tête. La fugue de l'adolescente, qui avait alors rencontré Sherlock, semblait être une broutille à côté de ce qu'ils vivaient.
– Depuis quand ? demanda Sherlock.
Mycroft souffla avant de répondre.
– Je le sais depuis quatre jours. Elle a disparu depuis presque un mois.
Si la situation n'avait pas été si catastrophique, avoir coupé le sifflet à Sherlock aurait été une victoire. Mais la tête de sidération que tirait le jeune homme, reflet de celle de Mycroft quatre jours plus tôt, ne prêtait pas à rire. Les deux frères avaient conscience de la catastrophe que cela représentait. Eurus, lâchée dans la nature, était plus dangereuse qu'une bombe nucléaire.
– Raconte-moi, exigea Sherlock en s'asseyant devant son frère.
Sur son visage se peignait un air féroce, prêt à tout, et surtout à mettre sa formidable intelligence et sa connaissance de sa sœur à contribution pour la retrouver.
– Sherlock.
L'interpellé sursauta, perdu dans ses pensées, comme si on lui avait hurlé dessus. En réalité, Mycroft venait simplement d'entrer dans la salle de réunion dans laquelle il « travaillait », et l'avait doucement appelé.
– Tu n'as pas dormi depuis trois jours, ou presque pas. Tu as passé tout ton temps ici, et je ne t'ai vu ni écrire, ni appeler John. Il doit s'inquiéter. Je sais que tu le fais plus régulièrement, d'habitude.
En temps normal, Sherlock se serait violemment opposé à son aîné pour connaître ce genre de détails sur sa vie. Il haïssait la mainmise de son frère sur son existence. Mais pour cette fois, il avait raison. Perdu dans leurs recherches de Eurus, il avait complètement oublié d'appeler son compagnon. Il lui écrivait aussi régulièrement, sur sa base en Afghanistan. Les lettres mettaient un temps fou à arriver, et John ne réaliserait pas tout de suite qu'il avait oublié d'écrire pendant quelques jours, mais l'absence d'appel pouvait l'inquiéter.
Il hocha la tête, fouilla ses poches pour trouver son portable. L'écran resta obstinément noir. Plus de batterie. Il avait complètement oublié son existence, l'objet avait dû se décharger lentement ces trois derniers jours. En temps normal, il tenait une petite semaine, mais il n'était sans doute pas au maximum de son chargement.
Du bric-à-brac de ses poches, Sherlock extirpa un câble de chargement, et brancha l'appareil au mur. La jauge s'afficha après un instant, indiquant schématiquement qu'elle se remplissait lentement. L'appareil était inutilisable avant un moment, qu'il ait assez de batterie pour supporter un coup de fil.
– Tu peux utiliser celui-là, indiqua Mycroft en pointant le téléphone fixe de la salle de réunion. Il n'est pas sur écoute, précisa-t-il.
Il ne disait pas seulement ça pour son frère méfiant qui détestait qu'on espionne ses conversations privées et dégoulinantes de sentiments sirupeux avec John, mais aussi pour lui donner l'autorisation implicite de parler de Eurus à John. L'aîné connaissait le cadet par cœur. Sherlock avait besoin d'en parler à son amant. Il avait besoin de lui parler de tout.
Sherlock baragouina un vague merci, avant de s'installer confortablement, et attraper le combiné. Il connaissait le numéro par cœur, les codes à indiquer pour être mis en relation avec la bonne base.
Enfin, la secrétaire de la base de John répondit.
– Je souhaiterais parler au caporal John Watson, de la part de Sherlock Holmes, indiqua Sherlock.
Un silence, habituel. Le temps de faire appeler John. Ensuite, on lui demanderait de patienter, le temps qu'on aille le chercher, puis enfin, la voix chaleureuse de son compagnon au bout du fil.
– Désolée, c'est impossible, monsieur.
Sherlock fronça les sourcils.
– Impossible ?
– Le caporal John Watson est injoignable.
Une sirène d'alarme se déclencha dans l'inconscient de Sherlock. La formulation ne correspondait pas à quelque chose d'habituel. Si John était sur le terrain, il était injoignable « pour le moment » ou « occupé actuellement ». S'il était en théorie disponible, mais introuvable sur la base à l'instant T, on l'invitait à renouveler sa demande dans quelques instants, après de longues minutes de silence et de recherche.
Cette réponse, trop rapide et qui sonnait trop péremptoire, n'était pas normal.
– Injoignable ? Pourquoi ? Comment ? Que s'est-il passé ?
– Je suis désolée, monsieur. Ces informations sont confidentielles, et ne peuvent être transmises qu'à la famille du caporal Watson.
La sirène se transforma en un mugissement fracassant. La douleur, aussi, y figurait en bonne place. Pour l'armée, il n'était rien de plus qu'un ami qui appelait souvent. Personne ne lui dirait rien, officiellement. Il serait pour toujours un étranger, et ça lui faisait du mal. Il n'avait le droit à rien.
Il tenta bien de se faire passer pour le frère de John — sa voix ne pouvait pas être confondue avec celle d'une femme — mais non seulement la femme au bout du fil avait accès au dossier de John, mais avait retenu le nom sous lequel il s'était présenté en amont. Ses explications grotesques ne la convainquirent pas, et il se résolut à raccrocher peu de temps après.
– Mycroft, appela-t-il, ramenant son frère dans la pièce. Arrête tout. Je pense savoir où est Eurus. Quelque chose est arrivé à John.
Il avait un mauvais pressentiment. Eurus avait éliminé Victor, pour lui faire du mal. Eurus s'était enfui une première fois et avait projeté de faire du mal à John pour attirer l'attention de Sherlock, mais n'avait finalement pas eu besoin de mettre son plan à exécution. Sherlock avait ensuite été tout à elle pendant longtemps. Puis, lentement mais sûrement, il avait pris ses distances, à cause de la drogue. Puis à cause de John, qu'il aimait plus que tout. Il faisait de son mieux pour ne jamais parler de son compagnon, mais il ne pouvait pas rivaliser avec les déductions de Eurus. Il n'allait plus la voir aussi souvent, avait le réflexe de tout raconter à John, pas à Eurus.
Elle avait de nouveau disparu, et quelque chose était arrivé à John. Ça ne pouvait pas être un hasard.
– Appelle tes contacts, ordonna Sherlock. J'appelle la mère de John. On doit savoir ce qui lui est arrivé.
En temps normal, Sherlock aurait dormi durant le trajet en jet.
En temps normal, Sherlock aurait regardé partout autour de lui en atterrissant à Kaboul, pour s'imprégner le plus rapidement possible de la culture et des détails de la vie de ces gens.
En temps normal, Sherlock aurait grommelé contre le pick-up inconfortable qui les emmena à plusieurs dizaines de kilomètres de la capitale, dans un hôpital militaire.
En temps normal, il aurait catalogué mentalement l'intégralité du bâtiment en quelques secondes rien qu'en parcourant les couloirs.
Mais ils n'étaient pas en temps normal. Eurus était toujours introuvable, mais John, lui était inconscient, ayant pris plusieurs balles. L'implication de leur sœur n'était plus à prouver. La sortie de John sur le terrain était une mission de routine, facile. La fusillade n'avait aucune chance d'éclater. Quatre hommes étaient morts, John s'était vidé de son sang avait d'être secouru en urgence. Le MI-6 avait déployé des hommes pour attraper Eurus, qui se cachait encore. L'arrivée de Sherlock sur le territoire Afghan n'allait sans doute pas tarder à la faire sortir du bois. L'armée, tout comme les quelques autres formes de pouvoirs à laquelle Mycroft rendait des comptes, avait bien tenté de refuser l'implication du jeune frère d'un de leurs pairs.
– Vous voulez d'une troisième guerre mondiale ? avait asséné Mycroft. Non ? Alors laissez-le venir. Eurus a les capacités pour déclencher bien pire que le conflit israélo-palestinien ou la guerre en Irak. Elle veut Sherlock. Elle doit l'avoir.
Personne n'avait osé contester, et Sherlock était libre de faire ce qu'il voulait. À savoir courir dans les couloirs d'un hôpital militaire en Afghanistan, et finalement parvenir à la chambre de son amant.
Le tableau lui brisa le cœur. John, inconscient, le corps perclus de tuyaux et de fils, un masque de respiration sur le visage, des pansements partout, des sutures importantes à l'épaule et plus petites à la jambe, des réparations de son corps parfait à la va-vite. Il manqua de s'effondrer sur le seuil de la pièce, comprenant soudain ce qu'avait dû ressentir son compagnon, dormant au bord de son lit tandis qu'il se remettait d'une énième overdose.
Il ne savait pas lui-même d'où lui vint l'énergie d'avancer, lentement, vers le lit. Seule la poitrine sous le drap fin, qui se soulevait et s'abaissait, était rassurante.
Prenant la main de John dans la sienne, il la trouva plus glaciale que la mort elle-même. Les yeux bleus étaient clos. Sherlock voulait plus que tout qu'ils s'ouvrent, le regardent, pétillent de leur éclat particulier quand ils le voyaient. Il voulait que la bouche exhale, le salue, le gratifie d'un « salut, Génie » tendre, amoureux.
Il ne se passa rien. John restait dans le coma.
– Sherlock, appela Mycroft dans son dos. Eurus a été repérée. J'ai besoin de toi.
Il s'arracha à la contemplation de son amant. Sherlock aurait pu passer son existence ici, à attendre le réveil de John. Mais le réveil de John n'aurait aucune importance si Eurus n'était pas arrêtée. Elle avait réussi à fuir Sherrinford, franchir plusieurs frontières, manipuler un peuple en guerre pour obtenir sa vengeance, pour récupérer l'attention de son frère. Elle devait être stoppée.
– Je viens, répondit-il. Je reviens vite, John. Ne meurs pas en mon absence, mon Amour.
Il fit volte-face et suivit son frère et ses hommes dans les couloirs, laissant John aux bons soins des médecins militaires. Laissant son cœur derrière lui.
Reviews si le coeur vous en dit ? :) Prochain chapitre - décembre 2005
