Alors. Ça va peut-être devenir une habitude, d'utiliser Eren pour exorciser ce qu'i exorciser.
En décalé pour la nuit du FoF sur le thème Normale.
Du coup, comme l'OS « Apparemment, c'est ma faute » TW : dépression.
Bonne lecture ?
Apparemment, c'est normal
CALIGULA : Oh ! Caesonia, je savais qu'on pouvait être désespère, mais j'ignorais ce que ce mot voulait dire. Je croyais comme tout le monde que c'était une maladie de l'âme. Mais non, c'est le corps qui souffre. Ma peau me fait mal, ma poitrine, mes membres. J'ai la tête creuse et le coeur soulevé.
(Caligula, A. Camus)
Parfois. Parfois cette envie de se jeter par la fenêtre le matin. Comme une envie de sauter par la fenêtre, de foncer sur la fenêtre fermée parce que c'est pas du double vitrage alors ça devrait passer. Si je cours assez vite si je fonce assez fort, il y aura une grande douleur, tellement grande que ça fera passer celles de dedans, une douleur qui tape, tape, tape, et puis plus rien et merde.
Voilà, parfois des journées qui commencent comme ça.
Et lutter, lutter pour ce lever parce que d'un coup c'est tellement difficile. C'était facile hier, aujourd'hui c'est difficile. Aussi simple que ça. C'est pas logique. C'est pas raisonnable : y a pas de raison, pas besoin d'une raison pour avoir envie de se jeter par la fenêtre, aussi simple que ça.
Il y a des jours comme ça.
C'est tous les jours ?
Non.
Bon. C'est normal. C'est normal, ça arrive.
D'accord.
Une journée de merde, une journée quand même, une journée normale où je fais des choses normales. Où je me lève et où je fais du café. Et où je bois du café et où j'allume une cigarette. OK, ça peut se faire, oui.
Je sais pas ce que j'imaginais. Pas comme ça. J'imaginais pas ça comme ça. C'est plus … J'imaginais que ça faisait mal, dedans. L'envie de pleurer et de crier. Comme si les douleurs de l'âme avaient lieu dans un monde spécifique, déconnecté du café que je bois et de la cigarette que je fume, mais merde, je me plantais.
C'est physique. Un poids sur la poitrine. C'est pas une blague, c'est pas une expression. C'est lourd et froid comme si un démon était assis là pour m'empêcher de respirer.
C'est plus lourd que j'imaginais. Une lourdeur qui prend tout le corps, la peau et les os et le dos. Ça appuie sur les épaules, ça déplace tous les muscles, pas de beaucoup, seulement assez pour sentir qu'aujourd'hui rien n'est vraiment à sa place. Ça fait moins mal quand je me tiens droit. Moins mal aux reins, mais ça m'épuise.
Les impulsions.
C'est important aussi, les impulsions. La colère qui arrive d'un coup, et l'envie de prendre la tasse et de la balancer contre le mur. Et ce fourmillement, ce choc électrique dans les bras et dans chaque phalange, cette contraction, comme si j'allais vraiment le faire, mais je le fais pas.
C'est une de ces douleurs lucides.
Pas une douleur qu'on peut contrôler, mais une douleur qu'on peut retenir, qu'on peut garder à l'intérieur, qu'on peut rendre invisible aux autres.
Je sais ce qui se passe. Je le comprends. Je le comprends parce qu'hier ça allait. Il y a des jours comme ça aussi. Des journées normales, des journées normales d'un autre type, peut-être un peu plus rares, peut-être un peu moins normales qu'aujourd'hui qui est une journée désespérément et affreusement normale.
J'ai pas envie que ce soit ça, normal. Je veux pas que ce soit ma norme, je veux pas accepter que ce soit tous les jours et puis c'est pas tous les jours parce que desfois ça va tellement bien. Tellement putain de bien que j'oublie tout ce qui peut ne pas aller, et ces journées ? Ces semaines ?
Ça a pas de prix si vous saviez.
L'énergie retrouvée, la rage qu'est toujours là et qui me pousse à avancer, même quand je tombe même en rampant, avancer et ne plus jamais sentir la douleur et l'impression que c'est pour toujours.
Alors ça.
Pendant ces journées j'ai le sentiment que je vais bien. Bien, vraiment bien. Qu'il n'y a aucune raison pour que ça aille mal : et c'est vrai. Je n'ai aucune raison d'aller mal. Aucune putain de raison.
Et parfois pendant ces journées, d'un coup, un message, un geste, un quelque chose, même peut-être un rien – la différence est infime – et un coup de poing dans les poumons, la respiration qui se coupe, le démon s'assied sur ma poitrine une seconde. Juste une seconde. Et puis tout revient.
Comme si ma mémoire effacée ressurgissait d'un coup, un jeyser ou une cascade, en tout cas je coule parce que je me souviens. Je me souviens que ça peut arriver. Les journées comme aujourd'hui.
Ça peut arriver, c'est déjà arrivé, les journées que je finis à boire en n'arrivant même pas à pleurer, les journées gâchées, arrachées à moi et à mon envie de vivre par la dépression.
Parce que j'ai envie de vivre.
Mon envie de vivre c'est un gros truc, un gros truc plein de rage et qui bouillonne et qui ne sait que se battre et perdre.
Parfois elle se cache.
Parfois elle se cache si bien que j'oublie qu'elle existe.
Pas aujourd'hui. Aujourd'hui je me souviens, je sais qu'elle est là, quelque part, dans un tiroir avec mes paquets de tabac presque vides ou planquée derrière les réserves de café dans le placard, ou juste en évidence au milieu de moi, entourée par ma colère, ma culpabilité et mes regrets.
Je sais qu'elle est là alors je peux choisir, vraiment choisir, de vivre cette journée normale.
De ranger ma tasse de café et d'appeler Levi et de lui demander de venir. Et il débarque et merde c'est le bordel et il supporte pas le bordel et on dirait que toute l'énergie que je n'ai pas pour aller courir ou pour danser ou pour essayer d'aller mieux, toute cette énergie elle attendait juste le moment de pouvoir déferler sur quelqu'un d'autres en cris injustifiés.
Eren.
Faut que j'appelle Jean. Jean, quand c'est sur lui que la colère déferle, il me répond avec encore plus de colère. On est faits pareil. Jean il me répond pas calmement après avoir mis un gros coup dans le mur pour choper mon attention. Jean il prend pas le temps de passer l'éponge sur le plan de travail et de se laver les mains avant de s'y asseoir, de croiser les jambes et de me regarder de haut en allumant une cigarette industrielle. Jean il a pas besoin d'être assis sur le plan de travail pour me regarder de haut, et il fume des cigarettes roulées, comme moi. Jean il est comme moi.
Le côté abruti suicidaire en moins.
Pourquoi tu m'as appelé ? Pour me gueuler dessus comme un roquet ?
Peut-être que j'ai fait ça. Voilà, quand je crie sur Jean je me sens jamais coupable d'avoir crié sur Jean. Desfois on s'envoie même des coups de poings. Et ça va. C'est OK. C'est Jean, quoi. Je peux pas fiche mon poing dans le visage de Levi. Il aurait mal et j'aurais honte.
Viens là.
J'obéis. Je peux faire ça. Même si ça fait mal aux jambes et même si mon dos me crie d'aller m'allonger je peux faire ça. Même si la main qui se pose sur ma joue me donne envie de hurler et de me débattre. Même si les lèvres sur mon front me font mal aux yeux tellement le geste me donne envie de pleurer. Je peux. Hier ça aurait été facile. Aujourd'hui c'est difficile. Peut-être demain je ne serai même pas capable de le supporter. Une journée normale parce que, oui, ça a été mieux. Je sais aussi que ça pourrait être pire.
Eren, faut que t'arrêtes de faire ça.
Je peux pas. Je sais pas. Je suis déjà à mon maximum d'efforts. Je suis toujours, en permanence, à mon maximum d'efforts. Je choisis pas.
Faut que tu voies quelqu'un. Tu sais que c'est pas normal.
C'est ce que j'ai besoin de savoir. C'est aussi l'inverse de ce que j'ai besoin d'entendre. Mais ça me donne de l'énergie, encore. L'énergie de crier et de soutenir le regard de Levi, l'énergie de me faire croire qu'il est un connard et d'oublier qu'il m'aime, l'énergie de lui dire de dégager de chez moi et d'oublier que je l'ai appelé comme on appelle au secours.
L'énergie de claquer la porte derrière lui. Et après ça je suis vidé. Ça va trop vite. Déjà le néant. Déjà la noyade, j'ai à peine eu la chance de me débattre et de chercher de l'air. Je ne sais pas comment je suis arrivé à mon lit, mais maintenant je fixe le plafond.
Dans deux jours, peut-être, je trouverai en moi l'énergie de pleurer.
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Voilà.
Bref.
