Chapitre 10
L'entrainement touchait à sa fin. Intense et long. L'entraineur avait été sans pitié. Apostrophant une telle, critiquant exagérément l'autre, insinuant qu'il devait avoir affaire aux hippopotames du film "Fantasia" version basketball. Ces attaques ridiculement démesurées n'avaient pas touché Reï le moins du monde. Elle se sentait invincible, inarrêtable, gonflée à bloc.
La jeune fille prenait tout son temps. Auparavant, elle expédiait sa douche fissa, « rangeait » avec une sans conviction ses affaires en boule dans son sac et regagnait au plus vite son appartement désolé pour mieux se réfugier dans sa solitude mortifère.
Aujourd'hui, elle prenait plaisir à ressentir l'eau chaude dégouliner sur elle, à percevoir chacun de ses muscles se décontracter, à humer l'odeur du savon dans l'air. Seul grain de sable dans ce bien-être, ce renouveau, comme une morsure d'insecte, là, à l'agacer. Son entrevue avec sa sœur plus tôt… Avait-elle bien agi en la rembarrant ainsi ? Et si elle la perdait pour toujours ? Serait-ce une si mauvaise chose tout bien réfléchit ? Elle quitta sa cabine vêtue d'une simple serviette de bain autour d'elle. Pour la deuxième fois de la journée, elle sursauta comme si elle avait vu un revenant. Encore Kaoru ? Non... C'était Fukiko qui se tenait là devant elle, dans le vestiaire déserté par les dernières joueuses imprudentes et retardataires, qui avaient dû être priées le plus poliment du monde de quitter les lieux en vitesse. Très vite, Reï reprit ses esprits et se para d'un air détaché et d'un mystérieux sourire de chat...
Comme une gourde, il n'y avait pas d'autre mot. Kaoru s'était retrouvée penaude devant les contrôleurs… Elle avait même rit de la plus bête des manières… Incapable de présenter son titre de transport, pas plus que de régler rubis sur l'ongle l'amende qui découla de l'infraction. Mais quelle imbécile ! Quelle truffe ! Il faut dire que, ce début de soirée était tellement agréable qu'elle avait quitté l'entrainement sans se rendre compte qu'elle avait oublié sa veste. Veste qui en plus de contenir sa carte des transports d'Osaka et son agglomération, contenait également son portefeuille, pour couronner le tout s'y trouvaient aussi les clés de son domicile familial. Ses parents encore en déplacement, elle se devait de récupérer le vêtement. Elle retourna donc vers Seiran, en pressant le pas physiquement, en trainant les pieds mentalement. Aux portes du gymnase elle tomba nez à nez avec Nanako.
- Tu attends Reï, j'imagine ? Elle n'est toujours pas sortie ? Tu nous l'as bel et bien changée ! Pourquoi tu n'attends pas à l'intérieur ? Tu ne verras rien que tu n'aies déjà vu !» Osa-t-elle, espiègle.
- Non, Fukiko-sama est entrée, et a fait sortir tout le monde…
- Quoi ? ELLE est là-dedans ? » S'emporta immédiatement la lycéenne. Elle était pourtant de bonne humeur aujourd'hui, et elle n'allait pas laisser cette diablesse tout gâcher.
- Oui, mais… » Tenta Nanako craintive.
- Je n'en ai rien à faire j'entre ! Tu me suis si ça t'intéresse !
Kaoru joint la parole au geste et entra comme une tornade. Les portes battantes claquèrent sur son passage.
La jeune fille blonde encore ruisselante tentait de garder son calme, et d'agir le plus naturellement possible.
- Que veux-tu ? » Commença-t-elle doucement en se frottant les cheveux.
- Reï… Pourquoi m'infliges-tu cela ? » Pleurnicha lamentablement sa sœur ainée.
- T'infliger… ? » Répéta distinctement Reï. « Ne sois pas si égocentrique veux-tu… ? ». Tout en parlant, elle commença à passer ses sous-vêtements par-dessous sa serviette.
- Ne serait-ce pas merveilleux si nous nous retrouvions comme avant ? » Minauda Fukiko.
- Nous retrouver…. Comme avant quoi ? » Demanda Reï en lâchant sa serviette d'un geste sec, curieuse de savoir jusqu'où pouvait aller par calcul les boniments de sa sœur.
- Avant cette…fille… » Expliqua-t-elle avec une maladresse de toute évidence feinte.
- Tu veux dire avant, quand je ne tenais debout uniquement parce que j'attendais quelque chose de toi. Quelque signe de ton amour… ? Quand tu entretenais mon mal-être pour mieux m'asservir ? Pour satisfaire ton narcissisme ? Ton attachement malsain ?
L'héritière Ichinomiya n'en revenait pas de l'insolence dont sa jeune sœur faisait preuve une fois de plus. Elle en demeurait sans voix. Décidément elle avait du mal à se faire à cette « nouvelle Reï ».
Cette dernière avait presque fini de se rhabiller et continuait de l'ignorer royalement. Mais Reï était une sentimentale, Fukiko le savait, et ça, ça n'a pas pu changer si subitement... Elle l'aurait à l'usure certainement…Alors, elle s'approcha et s'agenouilla face à sa cadette, assise sur un banc, alors qu'elle s'apprêtait à lacer ses chaussures.
- Reï…J'agissais comme je le faisais parce que j'avais besoin de toi… Et j'ai toujours besoin de toi… Ne me laisse pas… J'ai compris mes erreurs… Je voudrais qu'on passe du temps ensemble, rien que toi et moi… Il n'y a que moi qui te connaisse aussi bien, il n'y a que moi qui sache ce qui est bon pour toi… Ne me laisse pas seule, tu sais à quel point c'est un sentiment douloureux.
Fukiko aurait dû joindre le club de théâtre de Seiran, parce que trop fraîche, trop fragile encore, la « Nouvelle Reï » commençait, ce qui était prévisible, à se fissurer face à cette pantomime.
- Oh… Fukiko-sama…
- J'ai oublié ma veste, mais ça n'est rien comparé à d'autres qui ont oublié leurs promesses…
Kaoru venait de faire son entrée de manière magistrale dans l'arène. Reï était mortifiée, comme une enfant prise sur le fait. Le pire était encore à venir, quand elle vit Nanako effondrée qui avait assisté à la scène.
Fukiko ne s'était jamais sentie aussi vulnérable, cette hommasse allait tout faire rater. Jusqu'à présent elle s'était toujours tenue à une distance « sanitaire » de Kaoru. Elle savait que ses manières de Princesse, le pouvoir de son père, le prestige de son nom, ne l'impressionnaient guère. En vérité, Kaoru lui faisait peur, et elle ne savait pas qu'elle aurait bientôt une autre excellente raison d'entretenir du ressentiment à son égard. Cette même Kaoru se dressait à présent contre elle. Elle n'avait aucun moyen de pression, aucune emprise. Tout était à craindre.
- Toi ? Comment oses-tu interférer ? » Cracha Fukiko, comme un roquet devant un molosse.
- La ferme ! » Ordonna Kaoru agressive.
L'injonction laissa toutes les jeunes élèves de Seiran pantoises. Kaoru avait la réputation d'être un peu l'acariâtre au grand cœur, la grande gueule attachante, mais cà e moment précis, elles découvrirent une toute autre personne. Même Reï dans ses pires moments d'errements ne s'était jamais vue parler sur ce ton par sa meilleure amie.
Les « trois magnifiques » de Seiran, telles les Moires de la mythologie grecque, Fukiko, telle Clotho qui tissait le fil de la vie bien codifiée à Seiran, Reï, telle Lachésis la réparatrice, tentait de colmater les faiblesses de sa sœur, cantonnée à s'assurer du bon déroulement de cette vie et Kaoru sous les traits d'Atropos l'implacable, avait décidé de couper ce fil. À ceci près que de ce coup de ciseau n'en résulterait pas une mort, mais une renaissance.
- Kaoru… ? » Balbutia Reï toujours coite.
- Je… j'espère avoir mal compris… » Sourit nerveusement Fukiko, des trémolos nerveux dans la voix.
- Tu crois vraiment que je vais te laisser recommencer à vénérer béatement cette péronnelle malfaisante ! Reï, regarde-toi ! Tu vas tellement mieux ! Je te croyais guérie !
- Mais… Fukiko est ma sœur, et…
- Bien… » La jeune fille garçonne se tourna vers Nanako et lui dit doucement « Je sais que j'avais promis de ne pas le dire, mais je n'ai pas le choix. » Elle fit volteface vers Reï. « Tu te souviens le week-end où ta sœur a emmené Mariko et Nanako à la maison du lac ?
- Oui pourqu…
- Elle a tenté de noyer Nanako !
Le vestiaire était sur le point de se transformer en salle des sculptures d'un musée. Kaoru avait porté un premier coup à son adversaire, un coup magistral, profond. Éventé le secret, sans détour, comme on largue une bombe, peu importaient les dommages collatéraux de cette frappe amicale. Reï se leva d'un bon et se tourna vers la présumée coupable, incrédule.
- Non ! » Fit Reï en secouant la tête.
- Veux-tu qu'on aille lui demander ? » se vit-elle rétorquer par Kaoru grisée par ce combat qu'elle avait sans doute trop longtemps refoulé.
Fukiko la splendide perdu ce qu'il restait de son aura de noblesse et se vit tomber, cette fois bien malgré elle en position de quémandeuse. Nanako assistait impuissante, statufiée, muette devant ce tableau.
- Mais, Reï, ma très chère Reï, elle devenait trop proche de toi, elle allait nous séparer…" Elle n'éssayait même plus de nier. C'est dire à quel point elle était acculée, et ça n'était pas une simagrée cette fois.
- Non, elle était en train de t'empêcher de de la posséder, tu le sais ! » Argumenta Kaoru en se tournant vers l'intéressée.
C'en était trop pour Nanako qui s'enfuit en courant, sans prononcer un seul mot. La justicière s'adressa à Reï sans détour.
- Toi, si tu veux avoir une chance de sauver votre relation, je te conseille de la rattraper…Maintenant !
Reï, sans un mot, ni même un regard pour sa sœur se précipita sur les pas de sa petite amie.
Fukiko et Kaoru demeurèrent seules dans le vestiaire déserté. Stimulée par l'adrénaline d'une confrontation longtemps rêvée. Kaoru ne comptait pas en rester là. Fukiko essayait de reprendre du poil de la bête, l'instinct de survie sans doute. Elle se sentait humiliée comme jamais, dépossédée, elle qui avait toujours tout eu.
- Tu n'as pas idée de ce que tu viens de déclencher… » Commença-t-elle.
- Quoi ? Que vas-tu faire ?" Demanda Kaoru dédaigneuse avec un sourire ironique.
- Il devait te rester encore deux ans à faire ici à Seiran, n'est-ce pas ? Eh bien je m'arrangerais pour que tu ne puisses pas, ni ici, ni ailleurs poursuivre ta scolarité dans une bonne école. Mon père a le bras long… » La menace fit sourire la capitaine de l'équipe de basket.
- Tu sais quoi ? Ça m'est égal ! Et sais-tu pourquoi ?" Lacha Kaoru avec un large sourire presque démoniaque, expression faciale qu'elle n'eut jamais auparavant.
Fukiko se trouva simplement bête, interloquée, comme une poule ayant trouvé un cure-dents. Elle devait être en train de rêver. Constatant alors son adversaire à l'agonie, Kaoru poursuivi avec un malin plaisir.
- Takehiko et moi nous quittons le Japon.
- Take... vous… ? Mais… ?" Balbutia-t-elle stupide.
- Oh, ne fais pas semblant de ne pas savoir, ton frère n'a pas pu ne pas te le dire… Nous sommes sortis ensemble il y a un peu plus d'un an…
- Mais… c'était fini entre vous...
- En effet, c'était… On s'est remis ensemble. » Fukiko écarquilla les yeux, on aurait dit qu'ils allaient lui sortir des orbites, il n'aurait pas été surprenant que de l'écume s'écoula bientôt de la commissure de sa bouche, quand Kaoru s'apprêta à planter sa dernière banderille dans feue la présidente de la sororité. « Nous allons nous marier et de toi à moi, entre filles, nous avons même déjà… »
Fukiko perdu tout contact avec la réalité, l'ultime banderille qui venait de la darder avait atteint un point vital, parce qu'elle n'entendit pas les mots prononcés par Kaoru, mais elle put lire sur ses lèvres de sa rivale la fin de la phrase. Son rêve de petite fille était copieusement piétiné, réduit en cendres, atomisé, annihilé.
Elle venait de prendre de plein fouet la vérité qu'elle refusait de voir depuis si longtemps. Ses illusions, ses souvenirs qu'elle chérissait de manière pathétique, grotesque même, à l'image de cette chambre dans cette villa balnéaire familiale figée dans le temps, ces illusions, elle n'avait même plus cela désormais. Elle n'avait plus rien de ce qui avait vraiment de valeur à ses yeux.
Au fond, elle n'avait jamais été rien d'autre pour lui que la petite sœur d'un copain d'études et elle ne serait jamais autre chose, elle splendide, elle féminine, elle distinguée, elle richissime, elle était passé inaperçue auprès du seul garçon qu'elle n'ait jamais aimé, et celle qui lui avait damé le pion était la même personne qui avait largement contribué à lui soustraire Reï.
Ce qui se passa ensuite Fukiko ne s'en souvint pas. Mais elle se réveilla dans une chambre d'une réputée clinique psychiatrique d'Osaka. Où on lui dit qu'elle avait été trouvée par le personnel de ménage de Seiran en train de faire une crise d'hystérie dans les jardins de l'établissement.
Kaoru avait simplement quitté le gymnase en silence, sans aucune forme de regret. En passant, au loin, elle avait aperçu Reï qui enlaçait Nanako comme un naufragé qui s'agrippe à un rondin du radeau de la méduse. Elle sourit. Ce sourire s'effaça aussitôt lorsqu'elle réalisa qu'elle avait à nouveau oublié sa veste…
Samedi 3 aout 1996
Nanako cherchait frénétiquement son agenda dans son sac à main. Déjà deux semaines avec Reï et celle-ci commençait déjà à déteindre sur elle…
Elle n'avait pas téléphoné à Tomoko depuis son arrivée. Elle devait fulminer. Elle allait lui demander plein de détails sur elle et Reï. Et allait forcément interpréter son silence comme suspect. Qu'allait-elle pouvoir bien répondre ? Elle l'entendait déjà "Je t'avais bien dit..."
Après quelques petits grognements d'agacement, elle trouva finalement l'objet. Un petit calendrier en tomba sur le tapis. C'était là que Nanako marquait les dates de ses règles. Elle découvrit avec stupéfaction qu'elle aurait dû les avoir depuis quelques jours déjà. Comment avait-elle pu oublier ça… Il faut dire, ces quinze derniers jours avaient été si riches sous tant d'aspects, et elle et son hôte préparaient maintenant l'arrivée de Kaoru. Elle n'avait eu aucun mal à oublier cette contrainte physiologique. Peut-être qu'elle s'était trompée ? Elle recompta trois fois, non, pas d'erreur. Oh, non… que faire ? Une semaine de retard... Tout avouer à Reï ? Le mensonge par omission de Nanako, en plus de la rappeler à son bon souvenir, l'enserrait davantage. Peut-être était-ce un simple retard… Mais peut-être pas… Après tout, ils « l'avaient fait » peu de temps avant son départ pour la France. Malgré la peur, elle ne pouvait pas rester dans l'ignorance.
Il lui fallait réfléchir vite et de manière efficace... Voyons... En bas de l'immeuble Haussmannien où Reï vivait, il y avait une pharmacie. Comment prétexter s'y rendre ? Elle se souvint qu'en vérité il y avait une pharmacie ET une boulangerie… Elle était sauvée... A court terme au moins.
- Reï… Je peux aller chercher le pain moi-même si tu veux aujourd'hui ?
Son interlocutrice était encore dans la salle de bains.
- Oh, oui si tu veux Poupée-Chan… Tu n'as plus peur de parler français à des Français maintenant ? » Lui répondit-elle d'une voix distante.
- Non, ça va aller…
La porte s'ouvrit, Reï passa la tête dans l'entrebâillement. De la vapeur d'eau l'accompagna.
- Tu es sûre que ça va ? Tu as une voix bizarre…
- Non… J'y vais ! » Lança Nanako fuyante en enfilant à toute vitesse ses chaussures.
- Prends des croissants aussi ! Tu veux de l'argent ?
- Non… ! » Cria Nanako depuis le couloir de la résidence.
Elle dévala les escaliers comme pour fuir la réalité, mais pour mieux la retrouver dans l'atmosphère aseptisée de l'officine à l'éclairage bien trop blanc. Elle avait l'impression que tous les autres clients, les employés aussi, la suivaient du regard avec insistance, et chuchotaient sur son passage.
Comment disait-on « test de grossesse » en français d'ailleurs ? Comment même l'expliquer ? Avec des gestes ? Non, la situation ne se prêtait pas à une partie de charades. Par chance, elle trouva rapidement une boite suffisamment explicite sur laquelle se trouvait une photo d'un bâtonnet en plastique blanc et l'image d'un nourrisson à la mine réjouie. « Pas de quoi rire ! » Pensa Nanako spontanément. « Allez, personne ne te connais… » Se dit-elle pour s'encourager. « De toutes façons, tu DOIS savoir ». Elle interrompit ce dialogue intérieur, soupira et s'empara de l'objet en tremblant. Il lui sembla attendre une éternité à la caisse. Un homme âgé ne trouvait plus son porte –monnaie, une femme qui n'en avait guère besoin s'assurait longuement auprès de la pharmacienne que telle poudre protéinée amaigrissante « marchait » bien.
« Reï va se demander ce qui me prend tant de temps. » Quand vînt son tour, il sembla à Nanako que l'apothicaire la dévisageait. « Elle doit penser que je suis bien jeune pour cela, ou irresponsable… ». Nanako n'était pourtant qu'une cliente parmi les autres pour la docteure en pharmacie blasée qui pensait surtout à ce qu'elle allait prendre au déjeuner. Une jeune femme à la mine angoissée avec un test de grosses ? Pff... elle avait déjà vu ça 100 fois au moins…
Nanako quitta la pharmacie comme si elle venait d'y commettre un braquage. Elle pressait le pas, regardait régulièrement derrière elle. Elle fila vers le domicile de sa compagne en oubliant presque son prétexte. Elle dut faire rebrousse chemin. Elle expédia l'achat de la baguette et des viennoiseries pour rentrer au plus vite. La peur au ventre. C'était le bon terme.
Reï l'attendait de pied ferme, la souleva de terre pour l'embrasser amoureusement, quand la précieuse boîte tomba pile à leurs pieds...
