Lights Out
« You've gotta let me down again
I'm glad we have found the end
I've gotta find myself a friend
And sit up there. »
Fakear
La tension était palpable, mais familière, rappel d'une vie antérieure où Yoruichi servait du bon côté de la justice.
En temps normal, elle aurait désamorcé cette ambiance, elle aurait taquiné Byakuya sur sa capacité à convaincre Soi Fon de couvrir la sortie qui menait aux égouts, ou alors elle aurait essayé de charmer l'un des jeunes de l'escouade armée qui les accompagnait – très probablement le type qui avait eu le culot de se faire tatouer un chiffre indécent sur la joue. Bref, quelque chose qui faisait d'elle l'irrésistible et agaçante Sweet Darkness.
Mais elle n'était plus Sweet Darkness. Elle était Yoruichi Shihōin, héritière d'une famille prestigieuse, femme en deuil. Pas quelqu'un qui avait le temps de jouer. Quelqu'un qui était-là pour régler ses comptes.
— On est prêt à partir, agent Kuchiki, annonça Hisagi.
Yoruichi s'efforça d'exhaler lentement, de soulager sa nuque et ses épaules du stress qui l'habitait. Le gilet pare-balle qu'elle portait, carapace étrangère mais obligatoire pour travailler avec les forces de l'ordre, lui donnait la sensation d'étouffer. D'une tape sur l'épaule, Byakuya attira son attention :
— Tiens, fit-il simplement, en lui tendant une arme de poing.
Générique, compact. Yoruichi vérifia mécaniquement que l'arme était chargée.
— Ne me le fais pas regretter, Shihōin, avertit Byakuya.
Elle scruta son visage d'albâtre, incertaine. Puis hocha lentement la tête, incapable de trouver les mots pour le remercier.
— On y va.
Et sous son ordre, l'équipe se mit en marche, plongeant dans le long tunnel qui les mènerait vers le hangar.
Yoruichi se tassa derrière une caisse abandonnée, abri dérisoire face aux tirs. La situation avait dégénéré en un temps record; quelques minutes auparavant, ils progressaient dans le corridor obscur, l'instant d'après le piège se refermait sur eux aucune possibilité de retraite, des hommes armés jusqu'aux dents, et le rire tonitruant de Grantz qui se réverbérait dans tout l'espace.
Et aucun signe de Kurotsuchi, bien entendu.
Les mains crispées sur son arme, l'ex-voleuse jeta un regard à Byakuya, à quelques pas de là. Un filet de sang maculait sa joue, là où une balle l'avait frôlé. À part cela, il semblait indemne.
— Putain, marmonna-t-elle entre ses dents.
Ses prunelles dorées scrutaient le hangar autour d'elle, incapable de trouver une solution à leur situation. Sans les ombres, elle se sentait tellement désemparée… Une partie d'elle espérait que Starrk était campé quelque part, prêt à les couvrir de quelques tirs experts.
Une idée improbable germa dans son esprit. Elle se souvenait de leur dîner, de la fuite qui s'en était suivie. Son besoin d'obscurité pour évoluer. Le gilet pare-balle qui l'étouffait.
Nouveau regard à Kuchiki. Il lui rendit avec un froncement de sourcil et, pour la première fois depuis le début de ce fiasco, un sourire carnassier s'étala sur le visage de Yoruichi.
Quittant son abri, elle dirigea son arme vers l'un des néons qui éclairaient la scène, et de quelques pressions sur la détente, élimina la source de la lumière avant de replonger à l'abri sous des gerbes d'étincelles.
Pas suffisant, songea-t-elle; beaucoup trop de lumière subsistait, et si elle tirait de façon tout à fait correcte, elle doutait de sa capacité à atteindre les néons les plus éloignés avec son Glock.
Elle ferma les yeux, le souffle court, l'adrénaline pulsant dans ses veines.
— Hisagi !
Le chef de l'escouade n'eut pas besoin que Byakuya spécifie son ordre; deux détonations plus tard, le hangar s'assombrit encore davantage. Le fusil d'assaut de Hisagi le rendait bien plus efficace pour toucher ces cibles en hauteur.
Un battement de cil plus tard, Byakuya avait profité d'une accalmie pour se glisser jusqu'à elle.
— J'ai le sentiment que tu vas faire quelque chose de stupide et dangereux, marmonna-t-il.
Une fine pellicule de sueur couvrait son visage, collant des mèches sombres sur sa peau diaphane.
— Tout juste, répondit Yoruichi, alors qu'elle détachait son gilet tactique.
Elle s'accroupit face à l'agent posa une main sur son épaule. Deux autres détonations, et l'obscurité se fit encore plus intense dans l'entrepôt. Dans le clair-obscur, elle fut prise d'une envie soudaine et déplacée d'écraser ses lèvres sur les lèvres de Byakuya.
— Tu me couvres ?
— Bien sûr.
Elle prit une profonde inspiration tandis qu'il se redressait. Elle lui tendit son arme à feu; elle n'en aurait pas besoin, le couteau logé dans son étui contre sa cuisse suffirait largement. Il s'en saisit obligeamment et ses doigts s'attardèrent sur les doigts de l'ancienne voleuse :
— Reste en un seul morceau.
— Perdre un civil provoque trop de paperasse, hein ?
Il secoua la tête avec lassitude.
Puis, d'un commun accord, ils se redressèrent dans un ensemble coordonné : lui, faisant face aux tirs ennemis, elle plongeant dans l'obscurité pour mettre fin à cette folie.
Se mouvoir dans les ombres l'emplissait d'allégresse. C'était son territoire et, de proie, elle reprenait le rôle de prédateur. Avec souplesse, elle grimpait avec aisance, escaladant un pilier du hangar pour atteindre la charpente. Son numéro d'équilibriste lui permettrait de se glisser derrière les lignes ennemies et mettre fin à cet échange de tir ridicule.
Une balle perdue siffla près de son oreille, lui faisant perdre momentanément l'équilibre. Sollicitant tous ses muscles, elle se rattrapa de justesse et se hissa à nouveau sur son perchoir. À genoux, elle reprit son souffle un bref instant, puis se remit en route : le temps était compté pour l'équipe en contrebas.
La chevelure rose de Grantz apparut enfin. Elle se laissa tomber sans un bruit et, avec un sourire carnassier, glissa la lame de son couteau sous la gorge de l'ancien membre de l'Espada :
— Je te conseille d'ordonner à tes hommes de cesser le feu, souffla-t-elle en accentuant légèrement la pression sur sa carotide.
L'instant resta suspendu. Il y avait toujours un risque, ici : que Grantz ne fût pas aux commandes, que sa prise d'otage ne menât à rien, ou alors qu'il fût pris d'un élan de dévotion envers son partenaire et se sacrifiât. Ce ne fut pas le cas; l'homme leva les mains en signe de reddition et somma ses sbires de se rendre. Il ne fallut que quelques minutes aux hommes de Byakuya pour neutraliser ceux qui tenaient encore debout.
L'agent Kuchiki les rejoignit. Il adressa un bref regard à Yoruichi, qu'elle fut bien incapable de déchiffrer sous son masque de froideur. Puis, il déclara :
— Szayel Aporro Grantz, vous êtes en état d'arrestation, tout–
— Je veux négocier, l'interrompit le numéro 8. Je suis prêt à parler concernant l'Espada, contre l'immunité.
Le cœur de Yoruichi se serra. Byakuya n'aurait aucun moyen de refuser si ses supérieurs le souhaitaient. Peut-être ne trouveraient-ils jamais Kurotsuchi. Grimmjow la traquerait en pensant qu'elle avait trahi. Elle serait même étonnée que l'Espada ne l'eût pas vu venir…
Un frisson glacé remonta le long de sa colonne vertébrale, bref instinct animal.
Elle se jeta à terre, entraînant Grantz et Byakuya dans sa chute. Au même moment, l'une des vitres du hangar explosa. Une pluie de verre brisé s'abattit sur le trio; un éclat traça une zébrure brûlante sur sa joue avant que Byakuya ne la forçât à baisser la tête. Pendant de longues secondes, elle n'entendit que la cascade cristalline, les ordres de Hisagi à ses hommes pour localiser la menace, et les battements frénétiques de son cœur.
Le silence revint.
Elle se redressa, prudemment, s'arracha à l'étreinte de l'agent. Elle n'avait même pas réalisé à quel point ils étaient proches. D'un regard rapide, elle s'assura qu'il n'était pas blessé puis elle essuya le sang qui maculait sa joue.
— Merde.
Il était bien rare d'entendre Byakuya Kuchiki jurer ouvertement. Les prunelles de Yoruichi tombèrent sur le corps de Grantz, l'impact d'une balle avait éclaboussé de rouge son front. Réussir un tel tir dans des conditions aussi chaotiques relevait du génie...
— Starkk, marmonna-t-elle entre ses dents.
Donc Grimmjow avait bel et bien anticipé le côté bavard du traître. Elle ignorait comment ils allaient pouvoir retrouver la trace de Kurotsuchi sans l'ex-Espada…
Un urgentiste du nom de Hanatarō Yamada finissait de recoudre la joue de Yoruichi quand Byakuya vint la rejoindre.
— La police scientifique analyse la scène. Il ne reste plus qu'à faire preuve de patience.
Elle acquiesça. Leurs espoirs résidaient désormais dans une éventuelle trouvaille dans le hangar. Elle repoussa quelques mèches qui retombaient sur son front. Elle qui était souvent si loquace peinait à trouver ses mots.
— Avez-vous terminé ? s'enquit Byakuya à l'adresse de Yamada.
Ce dernier approuva à grand renfort de bégaiements et de gestes paniqués. C'en était à se demander comment un garçon aussi stressé avait pu se retrouver à faire un pareil métier.
— Allez, viens. On a mérité un peu de repos.
Byakuya guida Yoruichi jusqu'à sa voiture et, toujours aussi pétri de bonnes manières, lui ouvrit la porte passager pour qu'elle pût s'installer.
Ils firent route en silence. Elle ne demanda pas où ils se rendaient et il ne lui donna aucune indication. La colère grondait derrière ses lèvres serrées : son ennemi lui échappait et Grimmjow, en prétendu allié, l'avait trahie sans vergogne.
Une sonnerie retentit. D'une commande sur le volant, Byakuya décrocha et une voix empressée résonna dans l'habitacle :
— Monsieur Kuchiki, nous avons besoin de vous de toute urgence à l'hôpital. C'est à propos de–
— J'arrive, je serai là dans cinq minutes.
Il raccrocha aussitôt. Ses mains serraient le volant inutilement fort lorsqu'il s'adressa à Yoruichi :
— Je te dépose à la station de métro près de l'hôpital, puis tu pourras–
— Je t'accompagne, le coupa-t-elle.
Une lueur d'étonnement passa dans le bref regard qu'il lui lança, avant de reporter son attention sur sa route. Il allait dire quelque chose, mais elle le devança :
— Laisse-moi juste être à tes côtés.
Quelque chose en lui sembla se détendre; elle n'avait fait que réutiliser ses propres mots, et pourtant, leur complicité n'en semblait que renforcée encore.
— Merci.
— On doit l'opérer d'urgence, j'ai besoin que vous signiez ces formulaires.
Le ton abrupt du docteur hérissa Yoruichi. « Unohana » lut-elle sur le badge épinglé à la blouse. Elle fronça les sourcils, s'apprêta à lâcher une remarque cinglante, mais n'en eut jamais l'occasion. Byakuya la retint en lui attrapant le poignet tout en répondant :
— Bien sûr. Puis-je la voir ?
— Oui, mais sans entrer dans sa chambre. Vous connaissez le chemin.
Il acquiesça et s'avança, sans tout à fait lâcher le poignet de Yoruichi. Ils échangèrent un regard incertain.
Laisse-moi être à tes côtés.
L'ancienne voleuse lui offrit un maigre sourire et lui emboîta le pas.
Les chambres réservées aux maladies rares ne ressemblaient en rien à tout ce que Yoruichi avait pu voir jusqu'ici, elle avait l'impression d'évoluer dans une zone de quarantaine en pleine apocalypse. Byakuya fit halte devant une vitre; comme toujours, son visage était insondable et sa voix posée :
— Ma famille s'est fermement opposée à nos fiançailles et, selon toute vraisemblance, on ne célèbrera jamais notre union.
Le regard de l'ancienne voleuse se posa sur la frêle silhouette d'Hisana, inconsciente. Elle n'arrivait pas à imaginer à quel point cela devait être difficile pour Byakuya, même s'il n'en montrait rien. N'étant pas du genre à offrir de faux espoirs, elle opta plutôt pour des excuses qu'elle aurait dû présenter bien plus tôt :
— Tu sais, avant qu'on aille au port, je… je ne savais pas.
Elle se souvenait encore de ses paroles cruelles à l'égard de l'agent et de la façon dont il avait pu les interpréter.
— J'en suis conscient. Et tu n'étais pas toi-même.
Des milliers de questions se bousculaient dans l'esprit de Yoruichi. Quel genre de femme était Hisana ? Elle la savait hospitalisée depuis des années; avait-elle essayé de rompre les fiançailles ? Était-ce la famille Kuchiki qui payait pour les frais médicaux exorbitants ?
Une seule chose était certaine : cette femme avait de la chance d'avoir quelqu'un comme Byakuya pour l'accompagner tout au long de sa maladie.
Mais ces mots-là, elle n'avait pas besoin de les prononcer. Byakuya n'avait pas besoin de l'entendre de sa bouche à elle. Le malaise qu'elle ressentait s'intensifia et des larmes menaçaient de rouler sur ses joues. Elle ne comprenait pas comment cet homme pouvait demeurer aussi impassible, réduire la tempête de ses émotions à la simple intensité de ses prunelles ombrageuses.
— Monsieur Kuchiki, c'est l'heure.
Du bout des doigts, il effleura la vitre avant de se détourner.
— Je vous attendais.
Sur cette introduction, Soi Fon les invita à s'asseoir dans un bureau de l'hôpital visiblement réquisitionné pour l'occasion, dont elle ferma la porte derrière eux. Les étagères croulaient de dossiers de patients, confirmant à l'ancienne voleuse qu'il n'y avait absolument rien de légal dans le fait de s'installer ici.
Soi Fon posa une feuille de papier en face de Yoruichi :
— Je reviens d'un entretien avec le procureur Kyōraku. Yoruichi, tu seras pardonnée pour tes crimes en échange des services que tu as rendu au gouvernement.
Yoruichi scruta son ancienne subordonnée. Elle la connaissait trop bien pour savoir qu'il y avait un « mais » dissimulé quelque part.
— Continue, lui intima-t-elle.
Soi Fon eut presque l'air embarrassé :
— Les négociations ont été âpres. Tu n'as plus le droit de séjourner dans ce pays. Je me suis dit que c'était un moindre mal vu ton accord avec l'Espada…
— Et Kurotsuchi ? protesta-t-elle.
— Aucune trace de lui. Je n'ai pas pu obtenir que tu restes jusqu'à la fin de l'enquête, je suis désolée…
Yoruichi serra les poings.
— Je m'en occuperai, asséna Byakuya. Tu as bien fait, Soi Fon.
L'intéressée semblait soulagée. Elle conclut :
— Je t'attends dehors pour t'accompagner faire tes valises et signer les derniers papiers. Ton avion part demain.
Elle quitta les lieux sans un mot, refermant la porte derrière elle. Une chape de silence s'abattit sur les deux associés. Byakuya était d'une pâleur excessive, le dos raide, le regard rivé droit devant lui.
— Byakuya…
Il ancra sur elle ses prunelles inflexibles :
— Je te promets de l'arrêter, Yoruichi. Tu ne peux pas rester plus longtemps, c'est trop dangereux.
Il se leva avec raideur et posa une main sur son épaule :
— Ça va aller. Il ne s'en tirera pas. Pas après avoir trahi le gouvernement. Pas après avoir tué ton ami. Et pas après ce qu'il t'a fait. En plus, il y a peut-être déjà quitté le pays.
Laisse-moi être à tes côtés.
Comment croire à une promesse depuis l'autre bout du monde ?
— Ça va aller, répéta-t-elle.
Parlait-elle de l'enquête ? De l'opération d'Hisana ? De sa nouvelle vie ?
Elle s'en voulait de l'abandonner dans un moment aussi difficile. Elle avait dû mal à croire que c'était la dernière fois qu'elle le verrait, que c'était la dernière image qu'elle garderait de lui : pâle et épuisé, maculé du sang de Grantz, à vivre une insupportable attente dans les salles lugubres de l'hôpital.
— Va. Soi Fon t'attend.
Il la repoussa doucement vers la porte. Elle lut la douleur dans son regard, comme si le masque austère qu'il s'imposait était enfin tombé.
Elle hocha la tête, sans oser l'enlacer ou lui dire adieu. Alors elle partit en silence, le cœur lourd, les larmes menaçant de la submerger.
La rumeur de l'aéroport était étourdissante.
Assise sur un siège, Yoruichi attendait l'embarquement. Elle envoya un texto à Hirako pour lui rappeler l'heure à laquelle elle arrivait, puis rangea son téléphone dans sa poche. Yoruichi avala une longue gorgée de son café et replongea le nez dans son magasine, sans vraiment réussir à s'intéresser à son contenu. Sans aucun doute, elle s'endormirait sitôt dans l'avion.
— J'ai demandé un surclassement pour ton billet.
Yoruichi faillit lâcher son café de surprise, leva les yeux vers le nouvel arrivant. Face à elle se trouvait Byakuya Kuchiki, qui avait retrouvé le confort d'un costume-cravate incroyablement ordinaire malgré sa qualité. Son teint était encore pâle, lui assurant qu'il avait bien passé la nuit à l'hôpital, aux côtés d'Hisana.
— Byakuya, souffla-t-elle. Comment…
— L'opération s'est bien passée.
Il se laissa tomber à côté d'elle. Elle ne parvenait pas à croire qu'il était là.
— Que fais-tu ici ?
Puis, elle s'accorda un sourire, reprit confiance en elle :
— Tu viens t'assurer que je tiens mes engagements ?
— Je doute que quiconque puisse t'obliger à faire quoi que ce soit.
Ils se toisèrent quelques instants, puis l'agent fit mine de se relever, sous l'éclat interrogateur des prunelles dorées.
— Je suppose que c'est un adieu, fit-il d'un ton neutre.
Elle acquiesça. Elle se demanda un instant si elle pouvait se confier, lui avouer qu'elle avait déjà trouvé un travail, qu'elle allait s'installer en Europe. Elle hésita, aussi, à lui faire réitérer sa promesse concernant Kurotsuchi. Elle préféra taire ses inquiétudes. Lui accorder sa confiance.
Elle se leva à son tour, tout en répondant :
— Je compte sur toi mettre sous les verrous tous les voleurs un tant soit peu renommés, hein. Que cet insupportable nom de Sweet Darkness reste une légende.
— Bien sûr.
Elle scruta ses traits à l'expression insondable. Alors, un sourire en coin, le cœur battant, elle tenta de le taquiner :
— Il faut être réaliste, une grande criminelle comme moi ne pourrait définitivement pas perdre à police-voleur, il faut bien que nos chemins se séparent.
Elle termina sa réplique d'un haussement d'épaule qu'elle voulait anodin, les yeux clos, indifférente au tumulte autour d'eux, ignorant délibérément cette douleur familière qui se nichait en elle.
Byakuya saisit le poignet de la jeune femme pour capter son attention, l'attira à lui pour qu'ils puissent se faire face. Ses iris anthracite se rivèrent dans les siens avec une intensité indécente. Quand il ouvrit la bouche, il souffla :
— Pourquoi faut-il que tu sois toujours aussi provocatrice ?
— Le cynisme est dans ma nature, je suppose, rétorqua-t-elle du tac-au-tac.
Nouveau soupir. Ils se fixèrent en silence, incapable de trouver les mots, incapables de se détacher pour autant. Ce fut finalement la jeune femme qui prit la décision : l'embarquement débutait.
— Il faut que j'y aille, ou je vais louper mon avion.
D'un bref mouvement du chef, il fit signe qu'il avait entendu; lentement, il desserra sa prise sur le poignet de l'ancienne voleuse pour la laisser partir. À peine eut-elle – à contre cœur – esquissé un mouvement de recul, qu'il l'attira à nouveau contre lui, ses mains impérieuses sur sa taille, ses lèvres scellées à celles de la jeune femme avec une passion qu'elle ne lui connaissait pas. Il n'y avait plus aucune retenue dans ce baiser, juste une volonté à la fois triste et sauvage, faisant écho à leurs sentiments communs. Puis, il interrompit leur baiser aussi rapidement qu'il l'avait provoqué, la relâcha, à regrets. Leurs regards se croisèrent, une fois de plus, et Yoruichi dut faire appel à toute sa volonté pour se détourner et se diriger vers le couloir. Elle regarda une dernière fois derrière son épaule en présentant son billet à l'hôtesse et murmura.
— Oui, je suppose que c'est un adieu.
Elle disparut pour mieux dissimuler le léger tremblement de sa voix, pour mieux cacher les dégâts qu'avait fait cette relation sulfureuse sur sa propre personne, cette tristesse nouvelle, ce désir d'indépendance relégué au statut de broutille.
Plus tard, elle appuyait le front sur le hublot; les nuages défilaient sous ses yeux, vifs et colorés en ce début de soirée. Ses pensées voguaient, hasardeuses, sur ce qui aurait pu être son avenir. Son cœur se serra, elle se mordit la lèvre inférieure pour ne pas se laisser aller davantage.
Fichue fierté.
Elle ferma les yeux.
Une nouvelle vie l'attendait.
