Chapitre 24 - Rêves sans sommeil

- β Ori, κ Ori, α Ori, Rigel, Saïph, Beltégeuse...

Mrs Pince venait d'arracher Hermione à la bibliothèque, où elle avait passé la journée à parcourir des piles de volumes en espérant parfaire ses révisions pour se rassurer. Il ne lui restait maintenant plus que quelques heures de répit avant les premiers ASPICs. Elle n'avait pas eu recours à la potion de sommeil sans rêve la nuit précédente, la conservant fort sagement pour celle à venir, qui s'annonçait mouvementée dans son esprit. Il n'y avait pas âme qui vive dans les couloir et l'heure du couvre-feu approchait dangereusement. Elle hâta le pas, continuant de compter sur ses doigts les étoiles qui formaient la constellation d'Orion, serrant contre sa poitrine son exemplaire des Équations astronomiques, quatrième tome.

-... ζ Ori, δ Ori, ε Ori, Alnitak, Mintaka, Alnilam.

Surgissant depuis un couloir perpendiculaire, Hermione ne vit qu'au dernier moment l'ombre noire qui s'était étendue face à elle sans pouvoir l'éviter. Elle se heurta alors à ce qu'elle identifia finalement comme un corps humain... un homme... un professeur... Rogue. Par Viviane. Elle s'accroupit pour ramasser le livre qui lui avait échappé des mains.

- Miss Granger, lança-t-il, déjà massacrant, en la regardant se démener. Qui eut cru que les lionceaux sortiraient de leur tanière si peu de temps avant le couperet des ASPICs ? Combien de points dois-je enlever de points à Gryffondor pour vagabondage nocturne ?

Ce personnage-là n'avait plus rien à voir avec celui du lac, ni celui du Square Grimmaurd : il avait retrouvé toutes ses capacités de répartie et... de nuisance. Elle jeta un œil à sa petite montre dorée.

- J'ai encore huit minutes pour rejoindre la salle commune, professeur.

Septima Vector les dépassa, ne se risquant pas à les regarder.

- La petite mise au point que j'aimerais faire avec vous prendra bien plus de huit minutes, trancha-t-il, glacial.

- C'est notoirement injuste, rétorqua-t-elle.

- Avez-vous eu l'impression, durant ces sept dernières années, que la justesse faisait partie de principes de vie ? articula-t-il, les dents si serrées que ses mots frôlaient le sifflement.

- Eh bien... hésita-t-elle. Récemment, oui.

Ses yeux ne se retinrent pas de la fusiller ouvertement.

- Entrez-là, ordonna-t-il, désignant la porte d'une salle désertée.

Il la suivit à bonne distance et jeta tant de sorts de protection et de verrouillage informulés derrière yeux qu'elle se demanda s'il ne les avait pas enfermés dans la pièce et s'ils allaient pouvoir s'en extraire un jour. A peine étaient-ils entrés qu'il explosa :

- Tout est de ma faute Granger, j'aurais dû, depuis le temps que cela me joue des tours, apprendre qu'il est plus sage d'éviter de faire confiance à qui que ce soit qui ait mis ne serait-ce qu'un orteil dans la salle commune des Gryffondor, se lamenta-t-il faussement, en cheminant devant le tableau noir. Force est de constater qu'il vaut mieux éviter de faire confiance à qui que ce soit.

Il avait martelé ces quatre derniers termes en frappant du plat de la main sur le bureau. Où pouvait-il bien vouloir en venir ? Elle le laissa dérouler son argumentaire, intriguée mais néanmoins légèrement anxieuse : elle ne souhaitait pas particulièrement se coucher à point d'heure, énervée, la veille d'une série d'examens aussi capitaux que les ASPICs.

- Je viens d'avoir une petite discussion pour le moins déplaisante...

Il souligna judicieusement le terme d'un rictus irrité.

- ...avec la Directrice de votre maison.

Hermione posa le volume d'astronomie sur un pupitre qui se trouvait près d'elle et s'y appuya en croisant les bras. Dehors, la nuit était d'encre. La salle n'était éclairée que par une petite torche qui crépitait dans un angle, projetant de grandes ombres mouvantes sur les murs.

- Vous n'étiez pas censée jouer avec ma franchise, Granger ! tonna-t-il subitement.

Sa voix se répercuta longtemps sur les parois nues et soudain, elle entrevit l'origine de sa rage : elle se remémora le souvenir qu'elle avait montré à la Directrice, sa vulnérabilité, les mots de Lestrange et surtout, la conclusion hâtive et fantasque que McGonagall en avait tiré. Elle ne parvint pas à formuler quoi que ce soit pour sa défense et commença alors à sentir sourdre le malaise.

- Je suis à deux doigts de vous soumettre à un sortilège d'oubliettes.

- Eh bien, faites-le, trancha-t-elle, agacée.

- Taisez-vous ! éclata-t-il de nouveau.

Elle sursauta : non, franchement, il n'était apparemment pas en état de tenir une discussion cordiale ni même une discussion tout court, d'ailleurs.

- Hier matin, commença-t-il avec une grimace qui frôlait de près le dégoût, je me suis montré sous un jour que vous n'auriez jamais dû entrevoir.

- Mais, le Veritaserum...

Se ruant vers elle, il plaqua majeur et index sur sa bouche, le regard presque dément.

- Fermez-là, articula-t-il.

- Ne me touchez pas ! se défendit-elle, le repoussant tout aussi brutalement qu'il l'avait faite taire.

- Je vous touche si j'ai envie, Granger, éclata-t-il, le souffle erratique et la voix cassée.

Un silence interminable s'en suivit. Hermione soutenait son regard déchaîné de rancœur, furieuse de son irrespect, désolée pour lui.

- Vous êtes... commença-t-elle.

- Allez-y, dites-le ! encouragea-t-il, écumant de rage.

Au lieu de lui céder, elle l'observa à nouveau, le regard dénué de tout ce qu'il aurait souhaité y voir : non, elle ne déblatérerait pas ce qu'il voulait entendre.

- Je suis la pire personne dont vous ayez croisé le chemin, égoïste, violent, cruel, injuste et inhumain ! C'est là tout ce que je suis, pas plus, pas moins !

Elle était lasse de son jeu de masques, lasse de constater que ce réflexe de vouloir passer pour le méchant de la bande, perdurait. A présent qu'elle avait échangé avec ce qu'elle imaginait être le Severus Rogue véritable, elle n'était pas prête à croiser de nouveau la route du personnage de carton-pâte qu'il s'était construit, des années durant, au prix de la confiance de ceux qui le côtoyaient. Pire, cela l'exaspérait.

- Cessez votre manège, professeur, osa-t-elle lancer, ponctuant cela d'un geste de la main en lui tournant le dos pour s'extraire de l'emprise de ses yeux charbon.

Derrière elle, les pas rageurs de Rogue martelèrent le sol. Brutalement, il se saisit de son épaule et la fit pivoter puis, d'une main à plat sur son thorax, il la bouscula contre le mur de la classe. L'arrière de sa tête heurta à peine les pierres glacées : elle ne releva pas. Non, elle ne le laisserait pas reconstruire son image tellement confortable de sorcier brutal, malhonnête et méprisable.

- Je vous...

- Dites-le, murmura-t-il.

Il ne l'avait pas lâchée, son visage était terriblement proche, à présent. La position aurait pu s'avérer hautement érotique si son regard, emprisonnant le sien, n'avait pas affiché tant de véhémence. Hermione mobilisa toute sa volonté pour s'y soustraire. Elle se saisit finalement de son avant bras et le repoussa mollement de côté pour se dégager de sa prise.

- Je vous plains, articula-t-elle, en le dépassant pour se diriger vers la fenêtre.

Il se dégonfla comme une vesse de loup qu'on écrase, fulminant et décontenancé. Elle tenta de se rassurer dans la vision du lac. Rien se transparaissait : ni la forêt, ni l'étendue d'eau lisse, ni la pluie, pas même un oiseau pris dans la tempête. Tout était définitivement et résolument d'un noir si profond qu'on aurait pu se demander s'il existait toujours un monde à l'extérieur. Il n'y avait aucune issue possible à leur entrevue, du moins, pas si l'un d'eux ne se calmait pas immédiatement. Elle releva le défi.

- Les insinuations de Minerva McGonagall au sujet des supposées conséquences de l'utilisation du sortilège de transfusion sont insupportables pour vous, c'est ça ? tenta-t-elle, comme on reprend de la vigueur pour se redresser face à un fauve, n'ayant finalement plus rien à tenter que la dignité, la franchise et le courage.

Il se laissa tomber lourdement sur une chaise qui émit un craquement de protestation. Son regard était vide, cloué au sol. Ses bras se croisèrent sur sa poitrine et ses jambes se disposèrent en désordre.

- Je n'apprécie pas non plus qu'elle fasse de telles suppositions, continua-t-elle, jetant un nouveau regard dans le néant. Et vous savez ce qui m'ennuie le plus ?

Le cœur d'Hermione accéléra. Elle jouait à quitte ou double.

- C'est que je me suis dit, un instant, qu'elle pouvait avoir raison.

Rogue fut sur le point de répondre, mais il musela son inspiration et referma la bouche. Il se taisait bien mieux qu'elle et elle ne le lui avait même pas demandé.

- Je ne vous ai ni jugé ni méprisé, pour l'échange d'hier matin. Si je l'avais fait, j'aurais dû m'appliquer en retour le même sort.

- Arrêtez Granger, finit-il par lancer, d'une voix étonnamment calme.

Elle jeta vers lui un regard interrogateur.

- Je refuse d'avoir cette conversation avec vous.

Les bras lui en tombèrent, de colère et de dépit. Après l'avoir observé un long moment, elle se dirigea vers la sortie de la salle, sans croiser ses yeux, attrapant son livre en passant au large de la table sur laquelle elle l'avait laissé. Sans qu'elle puisse le prévoir, il l'intercepta, refermant prudemment mais avec conviction ses doigts autour de son poignet libre. Sa respiration sprinta. Réflexe et raison auraient voulu qu'elle se dégage de sa prise : elle n'en fit rien.

- Regardez-moi.

C'était plus là une demande qu'un ordre : elle obtempéra. La pente s'annonçait délicieusement mais dangereusement glissante...

- Il reste encore un peu de Veritaserum dans mes veines, Miss Granger. Je me suis assez exposé hier. Ne pensez-vous pas que je vous en aie suffisamment dévoilé ?

Son regard était franc et, il lui fallut un temps pour l'accepter, presque désespéré. Lentement, il se redressa, face à elle. Le cœur d'Hermione trébucha. Elle retrouvait les parfums qui avaient alerté ses sens, au square Grimmaurd : feu, parchemin, cuir, recur'chaudron et sueur, légère, imperceptible, mais présente. Il était si proche qu'elle pouvait sentir ses expirations frôler son front. Ne pas le regarder, surtout ne pas le regarder, ne pas relever le visage : son cœur s'en serait vautré, à coup sûr, voire pire. Peu à peu, il relâcha sa poigne naguère serrée si étroitement sur son avant bras et laissa retomber mollement sa main, s'attardant, n'y paraissant pas, le long de la sienne.

- Vous devriez rejoindre votre dortoir.

Sa voix n'était plus qu'un murmure brisé. Il semblait mobiliser l'intégralité de ses forces pour lutter tout autant qu'elle. Il voyait juste : il serait préférable qu'elle remonte dans la Salle Commune des Gryffondor, avant de... Elle dût inspirer par la bouche à la seule pensée de ce qui aurait pu se produire s'ils avaient été l'un et l'autre moins déterminés à respecter le règlement de l'école. Finalement, elle risqua un regard vers lui : ses yeux étaient clos, ses lèvres cherchaient l'air, suspendu à son départ tant espéré que redouté. Détournant bien rapidement les yeux de sa bouche et reculant assez pour s'extraire à sa douce emprise, elle lança :

- Il vaudrait mieux que vous me raccompagniez. Gryffondor a échappé à quelques points en moins une fois, deux fois dans la même soirée relèverait du miracle.

Ce qu'elle vit quand il releva les paupières l'effraya un peu : on y lisait le combat, la lutte, la résistance, l'hésitation et... le désir. Elle s'extirpa de ce regard-là au prix d'un effort colossal.

Ils cheminèrent cote à cote au travers des étages, mettant un soin infini à ne surtout pas se frôler. Mesurant la concentration qu'elle devait mobiliser pour continuer à poser un pied devant l'autre sans chanceler, Hermione s'avoua qu'elle n'aurait plus lutté s'il avait cédé, là, dans un couloir désert où personne ne les aurait surpris, pas même Fred, trop occupé au septième étage.

- Bon courage, Miss Granger, lança-t-il, dans un murmure.

Sur ces mots, elle manqua de trébucher sur le seuil de la salle commune, devinant que ses doigts venaient d'effleurer imperceptiblement ses reins, juste pour lui-même. Quand le portrait de la Grosse Dame se referma, Rogue avait déjà tourné les talons.

Hermione se tenait debout au milieu de la surface du lac gelé, nue. Le ciel n'était, au-dessus d'elle, qu'un immense chapeau de feutrine grisâtre.

- Dois-je en conclure quoi que ce soit sur l'évolution de vos rapports avec le professeur Rogue ? grinça McGonagall, chat perché, tel un papillon, sur la fleur d'un roseau ondulant.

- Je refuse d'avoir cette conversation avec vous, s'entendit-elle rétorquer.

Au loin, une forme approchait entre deux eaux, serpentant sous les nénuphars, une forme noire, à la longue cape. La Mort revenait enfin la chercher. Soudain, Rogue se hissa à ses côtés.

- Comment est-ce que tu as fait ça ? lança-t-elle de la voix de Ginny.

- Je sais jeter un sort sans ouvrir la bouche.

Contre toute attente, ses vêtements étaient aussi parfaitement secs que s'ils avaient passé une journée entière sous les radiations du feu du Square Grimmaurd. Il s'approcha d'elle dans un grand pas de rapace.

- Est-ce que tu la baises, Rogue ? poursuivit le chat, rehaussant ses lunettes d'une griffe acérée.

- Fermez-là, murmura-t-il, posant un index sur ses lèvres.

Ses yeux la rhabillèrent. Sur ses épaules pendait une chemise blanche tâchée de multiples auréoles brunes. Au contact de son doigt, sa bouche s'entrouvrit et laissa poindre sa langue.

- Est-ce que je ne t'en ai pas suffisamment dévoilé ? demanda-t-elle.

- Vous êtes tout, sauf stupide, Granger. Ouvrez la bouche, montrez-moi comment vous jetez un sort.

Son souffle parvint à ses narines : on y discernait un parfum de whisky Pur-Feu et de bavarois aux framboises. Et soudain, ses lèvres remplacèrent sa main, qui descendit le long de son buste. Elle se liquéfia. S'était sans compter sur sa langue, qui fouillait avidement sa bouche, dans un baiser préadolescent, appuyant contre son bassin une virilité qui ne savait pas mentir. "Je vous touche si j'ai envie, Granger", raisonna dans l'espace.

- Est-ce que tu la baises, Rogue ? miaula à nouveau McGonagall.

Quand elle rouvrit les paupières qu'elle avait fermées avant l'assaut, ce fut pour se retrouver dans les bras de Ron.

- Tu sais, c'est bien que tu ne sois plus la petite amie de Rogue, en fait, lança-t-il, une goutte de salive glissant le long de son menton constellé de taches de rousseur.

Hermione s'éveilla dans un sursaut, en sueur. Ses draps roulés en boule en étaient trempés. Un long moment lui fut nécessaire pour prendre conscience qu'elle était dans son lit, à Poudlard, en sécurité, sans Rogue, ni Ron. Prestement, elle dégagea la fiole violette, qu'elle n'avait pas utilisée, de sa taie oreiller, et en avala une généreuse moitié. Aussi brutalement qu'elle s'était éveillée, elle replongea dans le sommeil. Sans rêve.