Heureusement que cette fic est finie, j'ai déjà beaucoup de mal à la publier régulièrement, alors si j'avais à l'écrire...
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Chapitre 12
Château d'Heinstein, dans un couloir désert, juin 1749...
- Cela faisait longtemps que je souhaitais vous rencontrer en personne, Herr Rosenthal, dit doucement un personnage bedonnant, habillé à la mode anglaise.
- Earl Longthrope, l'honneur est pour moi, rétorqua sur le même ton Thanatos. Vous n'avez pas été suivi, j'espère ? Cette discussion doit rester confidentielle...
L'homme secoua la tête avec un sourire condescendant, comme si l'inquiétude de son vis-à-vis était profondément ridicule. Et, effectivement, pour autant que Cheshire, tapi dans la cage d'escalier, puisse en juger, Earl Longthrope n'avait pas été suivi. En revanche, suivant les ordres de Pandore, il filait Thanatos sans se faire repérer depuis son arrivée dans la propriété. Mais bon, de toute évidence, le Dieu ne se sentait pas particulièrement menacé. Peut-être jugeait-il que les menaces proférées à l'encontre de Pandore quelques mois plus tôt, lorsqu'elle avait croisé son chemin pendant une réception donnée au château de Sans-Souci, avaient suffi à traumatiser la jeune femme. En soi, il n'avait pas tort : elle était retournée dès le surlendemain se réfugier à Heinstein le temps de reprendre le contrôle, et avait géré ses affaires à distance pendant près de deux semaines. Mais elle s'était rapidement remise. Il semblait à Cheshire que chaque jour qui passait contribuait à lui redonner son assurance et sa confiance passées. La panique et la paranoïa installées depuis la trahison des Dieux Jumeaux et la victoire d'Athéna semblaient enfin s'atténuer, et si l'ancien Spectre songeait avec amertume qu'il était un peu tard pour cela - après tout, il en avait déjà fait les frais - , il ne pouvait s'empêcher d'être un peu heureux pour elle.
Quoi qu'il en soit, Thanatos avait tort de se considérer comme en sécurité. La seule raison pour laquelle Pandore n'avait pas à nouveau ordonné son élimination - même si, Cheshire en était certain, l'idée l'avait effleurée - , c'était parce qu'elle n'avait toujours pas pu découvrir l'identité d'Hypnos, et qu'elle comptait sur son frère pour le démasquer. Donc, deux jours plus tard, alors que Pandore sirotait son vin en grignotant une pâte de fruits, Cheshire était coincé dans une cage d'escalier poussiéreuse, à s'efforcer de ne pas éternuer tout en écoutant la conversation entre Thanatos et cet Earl Longthrope, probablement un émissaire de George II, qui, entre autres titres ronflants, était le souverain du Royaume-Uni.
- Je devrais plutôt vous demander, poursuivait Earl Longthrope, si vous n'avez pas été suivi. Je ne suis pas très bien informé de ce qui se passe à la cour prussienne, mais votre rivalité avec la Fraulein von Heinstein est connue par delà les frontières... Comprenez mon étonnement et mon scepticisme quand vous avez suggéré ce lieu...
- La Fraulein ne posera aucun problème, je m'en suis assuré, trancha Thanatos d'une voix glaciale. J'ai eu il y a quelques temps une discussion... édifiante avec elle, au cours de laquelle nous avons proprement réglé nos différends.
- Vraiment ? interrogea avec un air provocant Longthrope. Et bien, je l'espère pour vous. N'oubliez pas que nous vous avons choisi comme interlocuteur eu égard à votre position privilégiée à la cour prussienne ; or, cette jeune personne...
- ... est ma rivale. Oui, je sais, coupa le Dieu d'un ton menaçant. Et oui, elle m'a même supplanté durant quelques temps dans l'estime de Sa Majesté. Mais, Earl Longthrope, sachez que mes années de bons services n'ont pas été oubliées par le roi, et qu'une fois sa rancune épuisée, il m'a rappelé auprès de lui !
- Je n'en doute pas, je n'en doute pas, répondit tranquillement l'homme en levant deux mains boudinées en guise de défense. Je vous rappelais simplement quelques faits.
Thanatos sourit froidement, pas vraiment dupe : inutile de s'illusionner, Earl Longthrope, et à travers lui la Couronne anglaise, ne lui faisait pas vraiment confiance pour défendre ses intérêts auprès de Frédéric II. Certes, on l'avait contacté, mais plus parce qu'il était ouvertement partisan d'un nouveau conflit - inévitable aux yeux de George II - que pour son potentiel comme entremetteur. En d'autres termes, son rôle était censé se limiter à introduire des émissaires du Royaume-Uni dans la cour prussienne, afin de leur permettre de rencontrer des personnes qui pourraient plaider la cause anglaise devant le monarque prussien. Et parmi ces personnes se trouvait Pandore, cette insupportable gamine qui s'était déjà débrouillée pour tuer littéralement dans l'oeuf sa tentative de faire échouer les négociations du traité d'Aix-La-Chapelle. Il était hors de question qu'elle lui dame le pion encore une fois, son ego ne s'en remettrait pas et son frère ne lui pardonnerait pas un second échec. De plus, les possibilités offertes par une position d'intermédiaire entre le Royaume-Uni et la Prusse étaient trop intéressantes pour être perdues.
S'il parvenait à négocier habilement l'alliance entre les deux royaumes, il en tirerait un crédit tel qu'il pourrait alors enfin obtenir son alliance avec l'Empire Ottoman, quand bien même celle-ci ne servirait pas les intérêts prussiens. Cette pensée le détendit. Il se voyait déjà ambassadeur prussien auprès du sultan, demandant humblement l'honneur d'aller visiter la province ottomane qui avait été la Grèce ; il se voyait ordonner une halte à Athènes ; il se voyait s'approcher du Sanctuaire, la Mort en marche venue cueillir les derniers fruits d'un arbre séché. Ensuite, il pourrait toujours s'occuper à plein temps du reste de l'Europe, prendre le contrôle de la Prusse, en faire une puissance indétrônable, un nouveau Royaume des Enfers. Il sourit sincèrement à Earl Longthrope qui attendait face à lui, silencieux.
- Je vois, dit finalement Thanatos, et je comprends. Mais que votre souverain n'ait aucune inquiétude : personne ne pourra vous rendre de meilleurs services que moi. Mais venons-en au vif du sujet, Earl. Dans votre dernière missive, vous m'aviez évoqué de mauvaises nouvelles...
- Oui, oui, répondit l'Anglais en s'épongeant le front. Très mauvaises... Malgré les louables efforts de votre roi, la France semble décidée à se rapprocher de l'Autriche.
- Hélas, réagit aussitôt Thanatos, je crains que Louis XV ne nous en veuille encore pour le traité de Breslau...
- Qui, admettez-le, était une façon bien cavalière de quitter un conflit. Si j'étais un jeune homme insolent et inexpérimenté, je dirais même que vous avez abandonné la France.
Thanatos grogna. Breslau était une sale erreur tactique, qui poursuivrait la Prusse pendant encore des années.
- Certes, commença-t-il, mais...
- Peu importe, interrompit Longthrope en levant une main gantée devant le visage de son interlocuteur. La France se rapproche de l'Autriche, ce qui est bien dommage, mais ce n'est pas tout, malheureusement.
- Qu'y a-t-il d'autre ?
- Il paraît que Marie-Thérèse d'Autriche est en train de négocier une alliance avec la Russie.
- Comment ? s'exclama Thanatos en écarquillant les yeux.
Toujours blotti dans sa cage d'escalier, Cheshire sursauta. La Russie ? Si cela était vrai, ce n'était vraiment pas bon signe... C'était un empire plutôt puissant, dont la position à l'Ouest de l'Europe permettait de refermer le piège autour de la Prusse, qui se trouverait coincée entre l'Autriche et la Russie. Et si cette éventualité se produisait, l'Angleterre ne serait pas d'un grand secours. Séparée du continent et ayant de ce fait eu plutôt tendance à développer ses forces marines, la nouvelle alliée de la Prusse deviendrait aussi utile qu'une charge de cavalerie en pleine mer : impressionnante, mais profondément inadaptée face aux deux puissances terrestres qu'étaient l'Autriche et la Russie. Face à Thanatos, dont le visage s'était assombri au fur et à mesure qu'il se faisait lui aussi ce raisonnement, Earl Longthrope hocha gravement la tête.
- Nos services ont surpris des échanges de messages, mais malheureusement nos informations sont très partielles. Nous n'avons pas encore réussi à découvrir tous les canaux de communication entre Marie-Thérèse d'Autriche et Elisabeth Ire...
- Maudites femmes ! grogna Thanatos avec mépris.
Earl Longthrope ne releva pas et poursuivit calmement son petit discours sur tout le danger que représenterait une telle alliance, sur la profonde inquiétude éprouvée par Sa Majesté le roi George II pour son homologue Frédéric II, etc. Thanatos finit par l'interrompre d'un claque de langue sec, peu poli certes, mais qui avait le mérite d'être l'unique alternative à un meurtre sanglant de l'émissaire anglais, dont les inutiles circonvolutions langagière mettaient à rude épreuve les nerfs de la divinité.
- Ne vous fatiguez pas, interrompit Rosenthal avec une pointe d'agacement. Cette alliance nous met dans une situation fort difficile, j'ai saisi, merci.
Le dieu se tut, sans se formaliser de l'indignation de son interlocuteur peu habitué à des manières si cavalières. Une idée venait de lui traverser l'esprit. Bon Dieu ! Bénies soient la Grande Duchesse et la Tsarine ! Qu'elles complotent donc tant qu'elles veulent ! Au final, cela arrangeait bien ses divines affaires... S'il la jouait fine, il pourrait faire passer sa précieuse alliance avec l'Empire Ottoman pour la seule solution face à la tenaille russo-autrichienne...
- Si vous voulez savoir ce que peut faire la Prusse face à ce problème, poursuivit Thanatos avec plus de sérénité, je peux vous donner une hypothèse. Mais je tiens toutefois à vous mettre en garde : il ne s'agit que d'une opinion personnelle, cela n'a rien d'officiel, et je préférerais que les détails restent entre nous.
L'expression d'abord outrée d'Earl Longthrope se transforma en un sourire matois.
- N'ayez aucune inquiétude, prononça-t-il lentement, je me ferais un devoir de rester discret...
N'en croyant pas un mot, Thanatos acquiesça distraitement. En vérité, la seule chose qui le dérangeait dans le mensonge de l'émissaire, c'était qu'on le flairait de très loin. Or, songea le Dieu, il est assez vexant de constater que notre interlocuteur ne prend même pas la peine de dissimuler ses mensonges. Il soupira. Il ne devrait pas se montrer si difficile, Hypnos lui répétait souvent dans ses lettres de ne pas attendre trop des humains. Il entendait presque la voix de son jumeau au creux de son oreille :
"Ne te plains pas, tu as atteint ton objectif après tout... Après tout le mystère que tu as mis autour de ton idée, et ce mensonge éhonté, tu peux être certain qu'il ira répéter le tout mot pour mot à George II. Et c'est bien la seule chose qui compte... Si l'idée plaît au monarque, on pourra espérer son soutien au moins implicite, et cela nous aidera à convaincre Frédéric II... Donc maintenant, fais semblant de n'avoir rien vu et explique l'affaire à cet imbécile !"
- Je vous fais confiance, lança donc Thanatos avec un rictus. Je craignais un rapprochement de ce genre depuis quelques temps, en vérité, et il me semble que la meilleure solution face à cela serait de nous allier à l'Empire Ottoman.
Earl Longthrope leva un sourcil dubitatif. Certes, ce n'était pas une si mauvaise idée sur le papier : l'Empire était très étendu et avantageusement positionné à cheval sur plusieurs continents, ce qui lui donnait accès à de nombreuses mers et de nombreuses régions. De plus, le sultan, harcelé depuis maintenant un certain temps par l'Autriche et la Russie avides de dévorer des miettes de l'Empire Ottoman, ne s'opposerait sûrement pas à une alliance contre ces deux parasites. Seulement... Si l'Autriche et la Russie s'acharnaient à disputer à l'Empire des bouts de son territoire, c'était bien parce que ce dernier était sur le déclin...
- Je sais que cette idée peut paraître étonnante, mais je pense qu'elle pourrait présenter des avantages certains, s'empressa de poursuivre Thanatos en voyant la grimace de l'émissaire. Même si l'Empire n'est plus ce qu'il était, sa puissance est encore conséquente et il pourrait nous rendre service, par exemple en occupant à notre avantage les troupes autrichiennes et russes.
- Hmmm... C'est audacieux, effectivement... Enfin, tout de même, c'est plutôt risqué... Mais après tout, cela pourrait marcher...
- Aussi, ajouta Thanatos en suggérant par son ton un léger regret, ce n'est pas comme si nous avions le choix... À quelle autre nation puissante voulez-vous faire appel, mon cher ?
Earl Longthrope acquiesça de la tête :
- Certes, c'est un projet à faire mûrir... Quoi qu'il en soit, me voilà rassuré : la Prusse possède donc des esprits aussi inventifs que le vôtre...
- Ne riez point...
- Ne vous offensez pas ! protesta l'émissaire. C'était un compliment, mon cher, un compliment... De l'inventivité, de l'intelligence, voilà ce dont on a besoin pour réussir une guerre, si vous voulez mon avis !
Thanatos s'inclina sans rien répondre, signifiant ainsi à son vis-à-vis que l'entretien était fini. Sans attendre la fin du petit cérémonial de salutations, Cheshire s'esquiva rapidement, désireux d'aller faire son rapport à Pandore. Sa journée n'avait décidément pas été perdue... Très satisfait de lui-même, il quitta le bâtiment d'un pas vif et sauta par une fenêtre débouchant sur une arrière-cour déserte empestant les ordures et le brûlé. C'était probablement là qu'on brûlait les déchets générés par les personnes résidant à Heinstein. L'ancien Spectre se boucha le nez en grimaçant. Déjà que les couloirs appesantis par les odeurs de renfermé, de sueur et de parfums étaient assez éprouvants pour son odorat sensible, cette cour lui retournait carrément l'estomac. Il s'éloigna le plus vite qu'il put, contournant à distance respectueuse les tas d'ordures encore intacts et tourna à gauche pour rejoindre le bâtiment principal. Il rentra à l'intérieur par une des portes de service, sans croiser personne. Ce vide, conjugué à l'odeur persistante de brûlé qui ne quittait pas ses narines malgré son éloignement de cette maudite arrière-cour, lui fit accélérer le pas. Il avait un très mauvais pressentiment.
- Amenez de l'eau !
- Par ici, par ici !
- Attention, ça va s'effondrer !
- Des gens sont encore là-dessous ?
- Ma fille ! Où est ma fille ?
- Hélène ! Répondez, Hélène !
- De l'eau, vite !
- Faîtes une chaîne !
- Le toit ! Ça s'effondre !
- Écartez-vous !
- Maman !
- C'est trop tard !
Cheshire se mit à courir. La clameur devenait de plus en plus forte, enflant en même temps que la chaleur. Lorsqu'il arriva enfin devant la façade du château, ce fut pour voir le toit de la partie gauche du toit s'effondrer sur lui-même. Il pâlit. Où étaient Mara et Pandore ? Il les chercha fébrilement du regard, paniqué. Avaient-elles eu le temps de sortir ? Pandore, certainement, vu ses pouvoirs, mais la petite fille... C'était moins sûr.
- Mara ! cria-t-il inconsciemment.
Il s'élança vers le bâtiment en flammes. Voyons, qu'y avait-il en dessous de la portion de toit effondrée... Quelques salles de réception, une bibliothèque, des couloirs reliant le bâtiment principal à l'aile gauche et une partie des cuisines. Il se rappela Mara, petite fille gourmande qui adorait se faufiler dans les cuisines pour y manger une pâtisserie en cachette. Cheshire se mit à trembler et attrapa un jeune homme qui venait de le bousculer :
- Où le feu a-t-il démarré ?
- L... Lâchez-moi, vagit pitoyablement l'autre pour toute réponse.
- Où le feu a-t-il démarré ? répéta Cheshire en détachant chaque mot, une inflexion menaçante dans la voix.
- Dans les cuisines, geignit le jeune homme en se débattant faiblement. Lâchez-moi maintenant, s'il vous plaît...
Avec un grognement méprisant, l'ancien Spectre le laissa tomber par terre et se désintéressa complètement de lui, notant à peine qu'il s'était relevé tant bien que mal avant de s'enfuir vers les écuries. Le feu avait démarré dans les cuisines. Le feu avait démarré dans les cuisines. Mara réapparut, avec son sourire satisfait, perchée sur une chaise devant un plateau de macarons revenu presque intact aux cuisines. Cheshire inspira un bon coup. Il ne devait pas paniquer. Vu l'heure, la petite fille était probablement au lit. Or, sa chambre se trouvait dans la partie du droite du bâtiment principal, qui n'avait pas encore subi trop de dégâts. Il se força au calme et, apercevant Pandore qui donnait des ordres afin d'organiser le sauvetage de son domaine, il la rejoignit. Sa voix forte résonnait dans la cour, et Cheshire sentit qu'elle ajoutait à son discours une petite dose de cosmos, car ses paroles avaient un effet apaisant ; impossible de ne pas les écouter, impossible de ne pas les obéir. Toutefois, derrière cette assurance se dessinait un visage plus sombre. Ses traits tirés par l'inquiétude, ses yeux qui parcouraient nerveusement la façade en flammes, ses mains parfois agitées de tremblements... L'ancien Spectre s'approcha d'elle en prenant bien garde de se laisser voir, histoire de ne pas aggraver son angoisse en la surprenant.
- Cheshire ! s'exclama-t-elle avec un soulagement évident. Tu vas bien !
- Oui, je n'étais pas encore revenu dans le bâtiment principal... Je suivais Thanatos...
- Ah oui, c'est vrai, répondit Pandore distraitement.
Puis elle se figea une fraction de seconde, avant de se tourner vers lui :
- Oh mon Dieu ! J'avais presque oublié que je t'avais confié cette mission... Tu as des résultats ? demanda-t-elle, avide.
- Et comment ! sourit Cheshire. J'ai surpris une conversation passionnante entre Thanatos et un certain Earl Longthrope...
Pandore sourit sans joie, satisfaite. Un instant, l'ancien Spectre se sentit plutôt fier de lui. Après tout, sa mission avait été ardue, mais il l'avait tout de même réussie haut la main ! Pourtant, son sentiment de triomphe disparut dès que Pandore, dont le visage s'était à nouveau teinté d'inquiétude, prononça ses prochaines paroles :
- Bien, bien... À présent, mon seul souci est de savoir si Mara a survécu...
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Château de Heinstein, dans les cuisines en flammes, juin 1749...
Sous l'apparence d'Angus Gärtner, Hypnos se tenait immobile au milieu du chaos. Dissimulé à Heinstein depuis des années, condamné à l'inactivité par ses propres plans, il avait fini par craquer, et s'était convaincu qu'il était profondément pertinent de mettre le feu aux cuisines - espace de toute façon largement à risques étant donné l'usage intensif qui y en était fait pendant les fêtes d'anniversaire de Pandore - afin de perturber les festivités, détruire la crédibilité de la maîtresse des lieux, et faciliter les déplacements de son frère qui s'était déjà plaint d'être surveillé lorsqu'il venait à Heinstein. Bien évidemment, toutes ces raisons n'étaient que des prétextes. Perturber les festivités ? Cela n'avait aucun intérêt... Détruire la crédibilité de Pandore ? Pourquoi pas, mais incendier ses cuisines n'était pas exactement une bonne stratégie... Un incident de ce type n'était guère surprenant en cette saison et en ces circonstances festives... Quant à faciliter les déplacements de Thanatos... Quelle bonne blague ! Effectivement, Pandore n'aurait probablement plus le loisir de le surveiller, mais qui son frère pourrait-il bien rencontrer dans un château à moitié en ruines ? Non, vraiment, Hypnos devait le reconnaître : sur ce coup-là, il s'était planté en beauté.
Quelque part sur sa gauche, le toit s'effondra dans un craquement de fin du monde, projetant des débris et des gerbes d'étincelles dans sa direction. Le Dieu les stoppa sans esquisser le moindre geste puis s'éloigna, laissant les flammes lécher ses vêtements sans lui faire le moindre mal. Des corps gisaient çà et là, écrasés sous les marmites renversées, le crâne fracassé par un débris quelconque, asphyxiés par les fumées et les gaz que dégageaient les flammes. Un triste tableau de destruction qui remplissait la divinité de satisfaction. Il ne goûtait pas les visions de massacre autant que son frère, mais une de temps en temps était tout de même fort plaisante. Il arrivait vers une sortie à peu près dégagée - c'est-à-dire que des flammes seules lui barraient la route - lorsqu'il avisa un corps plus menu que les autres. Une petite fille gisait sur les dalles des cuisines, à quelques pas à peine de la porte, couverte de poussière. Elle était vaguement consciente, mais ses poumons étaient probablement déjà remplis de fumée et elle ne parvenait plus à respirer correctement. Hypnos la fixa quelques secondes, impavide, se demandant vaguement pour quelle raison cette enfant attirait autant son attention. Il s'approcha d'elle à pas presque bondissants. Depuis qu'il s'était enterré dans ce château, rien n'avait vraiment capturé son
intérêt, et voilà que cette petite chose toussante et poussiéreuse y parvenait. Il eut un sourire d'enfant et s'accroupit à côté d'elle. Personne autour de lui, pas même son frère. Son rictus s'élargit. Il n'avait donc pas à se montrer responsable, raisonnable, comme il le faisait en public. Il faut dire qu'Hypnos avait une conscience aiguë de sa position d'aîné de sa fratrie, et des devoirs qu'elle entraînait. Thanatos avait bien le droit de s'amuser un peu, il était le plus jeune, mais lui, Hypnos, se devait d'être sérieux, calme, mature. Ce rôle lui plaisait, mais à la longue il devenait quelque peu étouffant. Alors, de temps en temps, il fallait que ça sorte.
Il se pencha vers la petite fille en marmonnant des syllabes inaudibles. D'une main légère, il ôta la poussière de son visage, notant les rondeurs enfantines des joues rougies par la chaleur, les paupières qui s'ouvraient et se refermaient en tremblotant, les lèvres desséchées qui s'entrouvraient à intervalles irréguliers. Il posa sa main sur le front de la fillette. Il ne savait pas son nom, il ne savait même pas ce qu'elle faisait là. Peu importait. Il ferma les yeux pour mieux percevoir et savourer toutes les âmes qui s'éteignaient, autour de lui, puis endormit lui-même la petite fille, la plongeant dans une torpeur suffocante qui ne se soulagerait que lorsqu'elle passerait dans l'autre monde. Il se releva ensuite, satisfait. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas eu l'occasion d'endormir véritablement un être humain, il avait eu peur d'avoir quelque peu perdu la main. Mais non, tout s'était déroulé à la perfection, et cette pensée lui arracha un soupir de fierté.
Il se dirigea ensuite à grands pas vers la sortie, se préparant mentalement à jouer la comédie du miraculé lorsqu'il se présenterait à nouveau devant les humains du château.
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Empire Ottoman, Sanctuaire d'Athéna, fin octobre 1749...
La calèche fut abandonnée à quelques lieues de là, lorsque le chemin devint trop étroit et escarpé. Après plusieurs virages serrés, Cheshire avait finalement jugé que le suivant serait impossible à passer, et avait donc arrêté les chevaux. Les gardes du Sanctuaire, qui les escortaient depuis leur entrée dans l'Empire Ottoman, le regardèrent prévenir Pandore puis détacher les équidés avec une satisfaction mal dissimulée. En effet, la haute voiture d'un noir de nuit les mettait étrangement mal à l'aise et leur donnait le sentiment que leurs petites lances seraient bien inutiles en cas de problème. Il faut dire que leur mission n'était pas des plus ordinaires : escorter Pandore, une Générale des Armées d'Hadès, et Cheshire, un Spectre, jusqu'au Sanctuaire, où le Pope les attendait. Personne ne savait exactement pourquoi, alors les rumeurs couraient : on disait qu'on allait enfin les punir à hauteur des crimes commis pendant la Guerre Sainte, ou bien on prétendait qu'au contraire, le Pope souhaitait faire la paix. Au final, peu importait, le résultat était là : deux ex-membres de l'Armée d'Hadès venaient d'entrer dans le Sanctuaire, dans une luxueuse et impressionnante calèche qui aurait pu tout droit sortir des Enfers. Enfin, grâce aux alentours impraticables du Sanctuaire, qui cassaient régulièrement les chevilles des personnes un peu trop imprudentes, Pandore et Cheshire allaient devoir poursuivre à pied, à la même hauteur que leur escorte.
"Parfait", songea pour lui-même le chef de la troupe, un dénommé Barros, en regardant la jeune femme poser élégamment son pied sur le chemin poussiéreux.
Son visage était neutre, ne laissant absolument pas deviner si cet imprévu la contrariait. Une fois sur le sol, elle referma elle-même la portière et, sous-pesant la valise qu'elle portait dans la main droite, prononça ses premières paroles depuis l'arrivée des gardes :
- Heureusement que j'avais décidé de voyager léger... Dites-moi, continua-t-elle à l'adresse du chef des gardes, pensez-vous que les chevaux puissent nous suivre sur ce chemin ?
Sa main gantée pointait la piste caillouteuse qui serpentait entre les reliefs escarpés créés par des siècles d'entraînements et d'affrontements plus violents les uns que les autres. Barros comprenait son inquiétude : les pierres, les trous, les bosses qui jonchaient la route pouvaient facilement blesser les pattes avant comme arrière des animaux. Toutefois, cela n'en faisait pas un chemin impraticable.
- Je ne vais pas vous dire que c'est sans risque pour eux, mais ils devraient y survivre. Suffit de faire preuve de prudence.
Pandore acquiesça, puis ordonna à Cheshire de prendre en charge les chevaux. Elle resserra sa prise autour de la poignée de la valise, déterminée à la transporter elle-même. Après tout, comme elle venait de le dire, son contenu était léger. Lorsqu'elle avait dû préparer ses bagages pour ce séjour insolite qui s'annonçait long, son premier réflexe avait été d'entasser des vêtements divers, le plus possible, pour toutes les occasions et tous les temps, ainsi que des livres, beaucoup de livres. Puis, passé ce moment de presque fièvre, elle s'était rendu compte que six valises seraient trop encombrantes, surtout si un incident quelconque se produisait au cours du voyage. Elle avait commencé par laisser ses livres de côté - avec un peu de chance, elle en trouverait au Sanctuaire, ou, dans le pire des cas, supporterait l'ennui - , avant de trier méthodiquement ses vêtements et cosmétiques, ne gardant que le strict minimum. Deux tenues de voyage - dont une sur elle - , un seul parfum avec un rouge à lèvres, et une tenue un peu plus élégante qui conviendrait bien en toute occasion. Une panoplie aussi limitée aurait fait bondir d'horreur ses connaissances mondaines, plus habituées à se changer trois fois par jour qu'à remettre leurs vêtements plusieurs jours d'affilée, mais elle devait bien avouer qu'elle-même s'en fichait. De plus, elle ne se rendait pas dans une cour étrangère où il lui faudrait briller plus que jamais, elle allait simplement discuter avec le Pope.
Enfin, "simplement"... Façon de parler. Tout en avançant sur le petit chemin qui les conduisait, lentement mais sûrement, à leur destination, la jeune femme tentait de calmer son stress. Depuis le terrible incendie qui avait ravagé sa résidence d'Heinstein et coûté la vie à près d'une cinquantaine de personnes, dont la petite Mara, elle n'avait plus réussi à dormir. Toutefois ses longues nuits blanches, entrecoupées de périodes de somnolence dont elle émergeait paniquée, persuadée d'être en danger, lui avaient permis de réfléchir à ce qui s'était passé. Et, peu à peu, un soupçon était né : et si cet incendie n'était pas un hasard ? Certes, un feu dans des cuisines aussi surmenées que les siennes - il fallait bien nourrir tout le monde - n'avait rien d'étonnant, mais précisément : c'était un peu trop évident. Ce serait un jeu d'enfant pour une personne malintentionnée de déclencher un incendie dans ces circonstances et de s'en tirer sans être inquiétée.
Bien sûr, il n'y aurait eu que ça, Pandore aurait probablement réussi à reléguer aux oubliettes cette idée. Mais d'autres détails la gênaient. Tout d'abord, parmi les personnes qui se trouvaient dans les cuisines, aucune n'avait survécu. Selon l'enquête, cela s'expliquait par le fait que le feu s'était déclenché dans cette zone de façon trop brutale pour qu'on puisse lui échapper. Cela paraissait tout de même assez incroyable étant donné la vaste superficie des cuisines, qui ne s'étaient pas écroulées tout de suite. Les domestiques travaillant dans les parties les plus éloignées du départ de feu auraient dû pouvoir s'échapper. Lorsqu'on avait retrouvé les corps parmi les décombres, ils étaient trop abîmés pour que l'on détermine la cause précise de la mort, mais Pandore était prête à parier que certains auraient révélé ne pas avoir succombé de façon accidentelle. À cela s'ajoutait la conversation entre Thanatos et l'émissaire britannique que Cheshire avait surprise à peu près au même moment. Aux yeux de la jeune femme, la coïncidence était bien trop belle. Moins de deux semaines après le drame, elle en était persuadée : l'incendie avait probablement été causé par un des Dieux Jumeaux.
Lorsqu'elle en avait parlé à Cheshire, il l'avait regardé d'un air dubitatif et vaguement inquiet, comme si son hypothèse relevait de la paranoïa. Elle avait étiré un sourire crispé, vexée, mais n'avait pas insisté, préférant ménager le jeune homme qui ne se remettait pas vraiment de la mort de Mara. Il s'en voulait de ne pas avoir été là, d'avoir été occupé à remplir sa mission, et Pandore avait conscience qu'il rejetait également une partie de la responsabilité sur elle, qui lui avait ordonné d'espionner Thanatos. Elle avait donc décidé de prendre les choses en main, et avait à partir de là agi surtout seule, envoyant aux alentours du 25 juillet une missive à Shion, par l'intermédiaire d'un jeune Chevalier nommé Teneo. Elle l'avait déniché en faisant une petite enquête dans les auberges de la région : après tout, une personne seule, inconnue, avec potentiellement un accent étranger et une aura de puissance, n'était pas si difficile à trouver. Une fois qu'elle avait été certaine de sa cible, elle avait spontanément révélé son identité - qu'il avait de toute façon quasiment devinée - , et l'avait convié chez elle. À sa grande surprise, elle avait découvert que le Sanctuaire, en plus d'avoir été mis au courant de l'évasion des Dieux Jumeaux, souhaitait son aide pour lutter contre eux. Avec un sourire, elle avait alors annoncé qu'elle envisageait elle aussi une telle alliance.
À partir de là, tout s'était enchaîné plutôt rapidement, et, se sachant attendue au Sanctuaire, elle était partie à la mi-août, en compagnie d'un Cheshire soulagé de quitter la propriété en travaux et ses murs noircis par l'incendie. En calèche, le voyage allait prendre deux bons mois, et encore, si leur équipage parvenait à éviter tout accident. Pour cela, elle faisait confiance non seulement à sa voiture et ses chevaux, mais aussi à son cocher de toujours - Cheshire, évidemment. Et sa confiance ne fut pas trahie : le 22 octobre 1749, deux mois après son départ, Pandore posait enfin le pied sur le parvis devant le premier Temple, celui du Bélier. Elle ne savait pas trop ce qu'elle ressentait : appréhension à l'idée de se retrouver en territoire ennemi, fierté à la pensée qu'elle opérait un rapprochement historique entre deux puissances ennemies depuis des siècles, curiosité face à la perspective de découvrir une culture profondément différente de celles auxquelles elle était habituée.
Elle n'était venue qu'une fois au Sanctuaire, pour porter secours à son frère apparemment sur le point d'être emprisonné par Athéna et le Pope d'alors. Elle avait eu peur qu'il ne soit encore trop humain, alors elle avait écouté son cœur. Elle avait pénétré sans difficulté la Tour du Démon invoquée par le Pope, accordant à peine un regard à la statue d'Athéna qui trônait au sommet, majestueuse, et aux insectes qui se tenaient encore debout. Elle avait simplement savouré le petit discours du Pope qui la présentait aux ignares que la connaissaient pas encore.
- Cette femme, c'est Pandore, celle par qui le mal s'est déversé sur notre monde, celle qui administre les forces armées du royaume des morts au côté de son roi !*
Elle avait eu envie de rire. C'était pompeux, c'était glorieux, bien loin de sa vision à elle : une grande sœur qui avait enfin retrouvé ce qu'on lui avait injustement pris. Mais elle était restée de marbre. Quel intérêt d'exposer ses véritables états d'âme ? Ni ce Pope, qui avait eu le bonheur - ou peut-être le malheur - de survivre à la précédente Guerre Sainte, ni cette petite effrontée d'Athéna, ni le caniche qui lui servait de Chevalier de Pégase, ne s'en préoccupaient vraiment. Aujourd'hui, après plusieurs années à discuter longuement avec ses proches, ses adversaires, elle se disait qu'elle aurait peut-être dû exprimer ses pensées, au lieu de se renfermer dans son rôle de Pandore. Qui sait, la diplomatie aurait pu éviter le bain de sang qui avait fini par noyer son frère ? Elle se promit de se rappeler cela pour la prochaine Guerre Sainte et se concentra à nouveau sur la réalité.
Shion se tenait à quelques pas d'elle, émergeant tout juste du temple du Bélier. Elle plongea ses yeux dans les siens et y lut une bonté, une sincérité qui, bizarrement, ne la rassurèrent pas. Après tout ce qui s'était passé, elle s'attendait à de l'hostilité, à de la méfiance, à de la rancune, à du dégoût, à de la haine, bref, à tout sauf à ça. Dans la correspondance qu'elle avait échangée avec lui, elle avait déjà été surprise par sa cordialité et sa bonne volonté, tout en les mettant sur le compte d'une politesse écrite, de celles qui apparaissent lorsque vos mots ont été mûrement réfléchis pour être agréables. Mais en voyant l'expression apparemment naturelle arborée par le Pope qui s'approchait d'elle, la jeune femme se sentit prise de doutes. Serait-il vraiment possible que cet homme ne ressente véritablement rien de négatif à son égard, qu'il la considère comme une "véritable alliée" qu'il espérait "recevoir avec tous les égards et toute l'hospitalité du monde", selon les mots qu'il avait tracés dans sa dernière missive ? Pandore soupira nerveusement et, tout en se composant un sourire discret mais qui se voulait chaleureux, fit à son tour quelques pas vers le Pope. Quelle que soit la vérité, elle n'allait pas tarder à la découvrir.
OoOoOoOoO
NOTE :
*Réplique directement tirée du chapitre 46 (tome 6) de Saint Seiya - The Lost Canvas. Quand y a un truc bien écrit dans l'œuvre originale, autant se servir, non ?
